‹ Étude sur l'espace et le temps [microform]Chapitre 58 sur 145 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

à sa puissance, si nous déclarons que Dieu a pu le faire, nous devons déclarer qu'il l'a su ».

M. Duhem admire sans réserve ces paroles du cardinal Barberini, et de fait elles sont en soi des plus exactes ; mais il est indispensable de les compléter en laissant pleine liberté aux savants de chercher la théorie la plus vraisemblable et en ne leur imposant pas d'arriver à la certitude ou de se taire ; or, bien que Galilée ait peutêtre été imbu du préjugé qu'on peut établir la vérité d'une théorie à 1 aide d'un experimentum crncis^ il se contenta de soutenir que son système avait en sa faveur plus de 90 0/0 des raisons. D'autre part, il serait inadmissible qu'on ne pût attaquer une théorie que lorsqu'on serait en mesure d'en démontrer rigoureusement la fausseté : à supposer qu'on le pût, il serait toujours possible, par des retouches et au prix de terribles comphcations, d'en sauver l'essentiel et d'écarter ainsi toute théorie rivale. Le savant, dans la recherche des théories, marche au vraisemblable, et ce n'est que peu à peu, par l'effort successif de toute une lignée de penseurs, que la valeur d'une hypothèse peut se dégager. Sans doute^ la thèse pragmatiste sur la valeur de la science accorde toute liberté aux savants ; mais, indépendamment de ce que, si ceux-ci croyaient eux-mêmes à cette théorie, toute source d'hypothèses fécondes serait tarie par leur absence même de foi en leur valeur, il est inévitable en fait que, le jour où une hypothèse parait beaucoup plus féconde que l'hypothèse métaphysique autorisée, une foule d'esprits pensants se détachent de celle-ci, comme cela s'est vu à l'occasion de l'hypothèse de Copernic.

C'est qu'en effet, comme nous l'avons déjà vu, cette théorie métaphysique n'est au fond qu'une théorie scientifique reposant sur les premières données des sens, et c'est toujours à celles-ci qu'on en revient comme dernier argument ; le cardinal Bellarmin, dont nous avons constaté le pragmatisme scientifique, affirme sans ambage que l'expérience montre clairement que la terre est

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LE TEMPS ET L ESPACE EN MECANIQUE

immobile et que Tœil ne se trompe pas quand il juge que le soleil se meut, de même qu'il ne se trompe pas quand il juge que la lune et les étoiles se meuvent \ Or, nous le demandons, quelle raison peut-on avoir d'accorder cette autorité au témoignage des sens, naïvement interprété, pour nous faire pénétrer la réalité des choses, et de ne lui en reconnaître aucune quand il a été soumis à une critique préalable ?

Dans toute cette discussion, nous nous sommes placé au point de vue commun des coperniciens et de leurs contradicteurs, qui croyaient également à l'existence de mouvements vrais. Il nous faut maintenant revenir à notre propre conception qui, on le verra, n'admet que des mouvements relatifs. Alors, avec M. Duhem, nous devons reconnaître que les mouvements auxquels on peut être tenté d'appliquer la qualification de vrais ne sont que des mouvements rapportés à un trièdre de référence tel que les lois expérimentales du mouvement soient représentées par la mécanique théorique le plus exactement et le plus simplement qu'il se peut faire ; mais nous sommes en droit de dire que ce trièdre nous ouvre la connaissance la plus complète qui puisse être des mouvements de l'univers (cela, bien entendu, dans la mesure où ce trièdre donne réellement le S3^stème de lois le plus simple) ^.

En vain M. Duhem prétendrait-il que la théorie du caractère purement relatif des mouvements réduit toute la question au point de vue pragmatique. Celui-ci en effet (qu'on nous permette d'anticiper sur l'étude de la

(1) Ici nous quittons M. Duhem pour une citation plus complète de M. l'abbé Vacandard (Etudes de critique et d'histoire religieuse). Puisque nous parlons de cette œuvre remarquable, nous devons déclarer que la note de la page 352 traduit très inexactement notre manière de voir sur les idées de M. Poincaré.

(2) Il est bien entendu que, en parlant d'un trièdre de référence, M. Duhem, comme nous-même, n'entend pas parler d'un trièdre unique, tous les trièdres en repos les uns par rapport aux autres étant équivalents au point de vue en question.

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