CHAPITRE V
vérifier les lois de la mécanique, c'est faire une pétition de principe. Bien mieux, admettons, même hypothétiquement, la vérité des lois mécaniques ; il faut encore pour que les oscillations soient isochrones, que la masse et la vitesse de rotation de la terre restent constantes. Il faudrait même que, pendant l'expérience, la terre, le soleil, la lune et tous les corps célestes restassent immobiles, car la pesanteur à la surface de la terre dépend de tout l'ensemble du système céleste... Nous pouvons dire après cela, croyons nous, que la constatation du mouvement uniforme est impossible »*.
Cette critique est irréfutable, et cependant les partisans du temps absolu peuvent y échapper par une modification convenable de leur thèse. Sans doute, peuventils répondre, nous ne saurions affirmer a priori que toutes les conditions du mouvement soient les mêmes lors des oscillations successives d'un pendule ; mais, comme nous n'apercevons aucune différence qui' semble devoir exercer une influence appréciable, nous posons 1 hypothèse de l'identité des diverses oscillations et comme conséquence, l'égalité des temps durant lesquels elles se produisent. Cette hypothèse, l'expérience la confirme, non seulement par la fécondité de ses conséquences, fécondité que l'étude qui précède a mise en
(1) Essai de logique scientifique, p. 256. Delbœuf ajoute que le même cercle vicieux se retrouve dans la définition de la masse La critique est sans doute exacte, appliquée aux définitions usuelles, mais non appliquée à la définition que nous en avons donnée, après M. Flamant et Calinon, puisqu'elle est indépendante du choix des axes et du mouvement-unité.
M Goedseels a formulé avec une grande précision l'argument de Delbœuf reproduit ci-dessus : « Comme nous ne connaissons les causes que par leurs effets, a-t-il dit, et les effets que par les mesures de leurs éléments constitutifs, notamment le temps mis par leurs éléments k s'accomplir, il nous est impossible de constater 1 Identité de deux phénomènes sans mesurer leurs durées II en résulte que la définition de l'égalité des durées par celle des phénomènes présente un cercle vicieux » (Annales de la Société scientifique de Bruxelles, année 1893-94, Ire part., p. 8).
LE TEMPS ET L ESPACE EN MÉCANIQUE
lumière, mais aussi par l'accord des divers modes de mesure du temps fondés ainsi sur l'hypothèse de mouvements ou uniformes ou périodiquement variés, tous ces modes étant d'accord pour désigner les mêmes intervalles de temps comme égaux.
Une telle réponse a, selon nous, une valeur très réelle et ne permet pas d'écarter les définitions courantes des temps égaux avec autant de dédain que le font Delbœuf et Calinon ; mais nous l'avons déjà réduite à sa vraie portée. Sans doute, si l'on admet a priori l'existence de temps égaux, on est en droit de soutenir qu'on les a mis en évidence ; mais, par contre, si nous nions cette existence, les succès si caractéristiques dont se prévalent nos contradicteurs n'ont rien qui puisse nous émouvoir. Il a été démontré, en effet, que les lois qui président à la production et à l'enchaînement des mouvements sont nécessairement liées au choix du mouvement-unité. Pour arriver à faire ce choix vraiment privilégié, qui seul peut faire régner l'ordre au sein des mouvements si complexes de la matière, la première chose à faire était d'essayer des mouvements qui présentassent des caractères d'harmonie, tant pour nos sens que pour notre raison : le succès obtenu s'interprète également dans l'une et l'autre hypothèses*.
Le présent chapitre peut donc se résumer ainsi : la recherche de lois simples exprimant l'enchaînement des phénomènes de la nature conduit à rapporter tous les mouvements à un système d'axes défini, à une transla-
(1) M. Georges Sorel a essayé de monirer (pie, grâce à la thermo-dynamique, on peut « concevoir un étalon de temps rigoureusement invariable » (Deux nouveaux sophismcs sur le temps, dans les Annales de philosophie chrétienne (\c décembre 1892, p. 252). Mais, comme il le dit lui-même, son raisonnement n'a de valeur que si on admet la réalité physique de l'énergie : or, le temps figurant explicitement dans l'expression de l'énergie, il est bien clair que celle-ci ne peut être constante qu'avec un choix convenable du mouvement-type ; l'argument est donc sans portée philosophique.