CHAPITRE VII
LA Ri^lVERSIBILITÉ DU MONDE MATÉRIEL
qualité influent beaucoup sur notre appréciation de la durée ; mais leur nombre même présente souvent un caractère illusoire, car il suffit d'une succession d'états fort différents, comme dans les rêves, pour donner l'impression d'une succession très prolongée. Quant à la qualité, il suffît de rappeler combien, dans l'ennui, des états, cependant presque indiscernables, laissent l'impression d'un long temps, ce qui a même fourni à un ingénieux écrivain le thème d'un subtil éloge de l'ennui \ Quand, d'ailleurs, on cherche à se donner une impression aussi objective que possible du temps sans s'adresser aux phénomènes extérieurs, ce sont des sensations purement physiologiques, c'est-à-dire se rapprochant autant que possible de celles que produisent en nous les phénomènes purement mécaniques, que l'on doit prendre pour base de ses appréciations. C'est ainsi que, d'après les études de Mûnsterberg, pour apprécier exactement les durées, il faut diriger son attention sur des processus musculaires dans lesquels la respiration joue un rôle prépondérant ". Dans ce dernier cas, on se rap-
(1) <( J'ai plaisir à penser (jue de lon^nies heures je vais èlre seul, et ni'ennuyer alors, bien heureusement m'ennuyer. . . Je sais que je transmuterai cette sensation d'ennui interminable en sensation de vie interminable, ce ({ue jamais ne donneni les joies, qui, si longues soient-elles, sont toujours courtes. Et donc chacun des jours qui me retrouvera aimant la vie devra m'entendre aussi bénir l'ennui, le suave et le divin ennui » {Promenades sentimentales par M. Jean ïhorel).
(2) Voir des analyses des travaux du professeur de Fri bourg dans la Revue philosophique (1890, 2e sem.. p. 188, et 1803, 1er sem., p. 327). Voir aussi, dans YAnnée psycholoffique (1894) de MM. Beaunis et Binet, le résumé d'études postérieures de Miinsterberg et Meumann (pp. 365 et 371).
On sait que Royer-Collard, développant la philosophie de TefTort volontaire de Maine de Biran, prenait « pour unité de durée l'instant déterminé par l'effort qui produit un pas » et, pour lui, « si le pendule peut nous servir à mesurer la durée, c'est que nous comparons ses oscillations à la durée de nos efforts volontaires ». On remarquera que le mouvement de la marche n'est une bonne mesure de la durée que lorsqu'il est devenu automatique et que la volonté n'y intervient plus directement.
proche du mécanisme, et, par suite, rindiscernabiUté de deux régimes ne différant que par ce qu'on pourrait appeler improprement la vitesse absolue des sensations apparaît comme à peu près incontestable. Quant aux autres sensations ou sentiments, la chose est, sans doute, moins évidente; mais, pour nous, nous ne voyons aucune raison d'admettre une possibilité de discernement.
Ainsi nous arrivons à formuler, pour l'ensemble de l'univers physique et psychologique, la conclusion d'abord posée pour le monde matériel seul : deux univers semblables, tant par rapport à l'espace qu'à celui du temps, sont indiscernables, et, par suite, l'hypothèse do leur distinction est dépourvue de sens. C'est l'affirmation, sous sa forme la plus complète, de la relativité de l'espace et du temps.
LA RÉVERSIBILITÉ DU MONDE MATÉRIEL
Non seulement le temps est purement relatif, mais il semble que les lois de la mécanique tendent à faire disparaître la notion de l'avant et de l'après. C'est une question qui mérite un examen attentif.
On a admis longtemps que tous les phénomènes physiques s'expliquent par l'hypothèse d'actions répulsives ou attractives s'exerçant entre les atomes et ne dépendant que de leurs distances respectives, en ce sens du moins que, deux atomes déterminés étant donnés, leur action réciproque est indépendante et de leur vitesse relative et de la position des autres atomes.
Cette hypothèse étant admise, on démontre que, si l'on suppose à un instant quelconque toutes les vitesses changées de sens, le système matériel considéré repassera