‹ Étude sur l'espace et le temps [microform]Chapitre 92 sur 145 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

de son état initial. Au contraire, d'après les lois expérimentales admises (si on leur attribue une valeur absolue et qu'on veuille en pousser les conséquences jusqu'au bout), l'univers tend vers un certain état final dont il ne pourra plus sortir. Dans cet état final, qui sera une sorte de mort, tous les corps seront en repos et à la même température.

« Je ne sais, poursuit M. Poincaré, si l'on a remarqué que les théories cinétiques anglaises peuvent se tirer de cette contradiction? Le monde, d'après elles, tend d'abord vers un état où il restera longtemps sans changement apparent ; et cela est conforme à l'expérience ; mais il ne s'y maintiendra pas toujours, de sorte que le théorème cité plus haut n'est pas violé ; il y demeurera seulement pendant un temps énorme, d'autant plus

nique », pour désigner exclusivement des lois ne faisant dépendre les forces que de la position relative des atomes ; c'est dans ce sens étroit que M. Poincai'é s'est cru fondé à déclarer le mécanisme condamné par l'expérience. Cet emploi du mot « mécanisme » est sans inconvénient, lorsqu'on a bien présent à l'esprit la définition qu'il suppose ; mais il n'est pas sans danger en ce qu'il peut induire, même des hommes tout à fait supérieurs, à conserver les conclusions sans rester bien fidèles au sens spécial qui les justifiait. Ainsi M. Boutroux, dans son cours sur Vidée de loi naturelle, affirme l'irréductibilité de la physique à la mécanique en s'appuyant sur ce que « le caractère essentiel d'un phénomène mécanique est la réversibilité » (p. 53). Or cet emploi restrcint du mot « mécanique » lui ôte toute portée philosophique. L'hypothèse du mécanisme de l'univers consiste à admettre que tous ses états successifs sont reliés les uns aux autres par des équations mathématiques, sous réserve du rôle qu'on peut attribuer aux êtres animés. Dans l'établissement de ces équations, lesquelles définissent les actions mutuelles des points matériels, on a été amené, au moins provisoirement, à admettre l'existence de termes qui deviennent négligeables lorsque les points sont à des distances sensibles ; les formules ainsi simplifiées satisfont au principe de réversibilité, et l'on peut sans doute les désigner spécialement sous le nom de formules mécaniques ; mais, si l'on ne veut pas être la dupe des mots, on doit bien se rendre compte qu'il n'y a là qu'un classement commode, mais superficiel, ne pouvant donner naissance qu'à une irréductibilité purement verbale entre la physique et la mécanique.

LÀ RÉVERSIBILITÉ DU MONDE MATÉRIEL

long que les molécules seront plus nombreuses. Cet état ne sera donc pas la mort définitive de l'univers, mais une sorte de sommeil, d'où il se réveillera après des millions de millions de siècles. A ce compte, pour voir la chaleur passer d'un corps froid à un corps chaud, il ne serait plus nécessaire d'avoir la vue fine, la présence d'esprit, rintelligence et l'adresse du démon de Maxwell, il suffirait d'un peu de patience ».

Ceci nous montre sur un exemple la portée du théorème invoqué par M. Poincaré, en faisant ressortir son application dans le cas des théories cinétiques. Le jour où tous les corps seraient en repos local et où les vibrations calorifiques seraient partout égales, l'univers, à chaque instant, aurait la plus grande chance de rester en cet état ; mais le hasard pourrait, à un moment donné, amener une combinaison de vibrations calorifiques qui, comme dans la discussion du P. Carbonnelle, provoquerait un mouvement de certains corps, et l'on peut imaginer que ce succès, encourageant pour ainsi dire le hasard, lui ferait continuer cette contre-évolution, dans laquelle on verrait d'abord se créer une inégalité de température, puis la chaleur passer des corps froids sur les corps chauds. Mais il faut bien remarquer qu'en réalité toute cette contre-évolution est la chose la plus invraisemblable puisqu'à chaque instant le sens normal aurait tout autant de chances de reprendre qu'il en a présentement de continuer à suivre son cours. A aucun moment, la contre-évolution ne deviendra la loi normale de l'univers : elle ne sera, à tous ses instants, qu'une réussite absolument invraisemblable.

Dans ces conditions^ nous nous demandons dans quelle mesure le théorème invoqué par M. Poincaré peut être considéré comme constituant une objection contre ce qu'il appelle les théories mécaniques. Il est d'ailleurs intéressant de noter le résultat d'un calcul fait par Boltzmann : étant donné 1/10 de litre du mélange de deux gaz, ce n'est qu'après un temps énorme comparé

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