‹ Étude Sur L'Évolution Intellectuelle De L'Italie De 1657 A 1750 EnvironChapitre 19 sur 77 · TD TS · texte numérisé non relu

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Tous les vrais savants de la péninsule s’inclinent devant lui. En général, son génie leur inspire des accents admiratifs ; ils se taisent en cas de désaccord avec le maître. Ceux qui peuvent entendre sa voix, les moins favorisés qui doivent se borner à un simple commerce épistolaire, tous attendent impatiemment son avis sur les problèmes scientifiques alors débattus.

Aussitôt qu'ils le connaissent, plusieurs le propagent avec d'autant plus de facilité qu'ils occupent des chaires importantes. Galilée lui-même avait enseigné à Pise et à Padoue ; les auditeurs affluaient à ses leçons. Établi à Florence depuis 1612, il y expliquait sa doctrine dans des entretiens fort prisés ou des livres très lus (1). Quel contraste saisissant entre lui et ses contemporains, les célèbres penseurs Bruno et Campanella ! Le premier, persécuté presque sans trêve, court la France et l'Allemagne, jusqu’au jour où sa mauvaise fortune le reconduit en Italie; il y termine sur le bûcher une vie aventureuse et misérable. L'autre, s’il ne périt pas de mort violente, passe trente années en prison. Il en sort pour finir ignoré. Ni l’un ni l’autre ne pouvaient done fonder des écoles; d’ailleurs, l'Église empêcha fort longtemps leurs œuvres de se répandre dans la péninsule.

A Galilée, il est vrai, le cardinal Bellarmin avait, en 1616 (2), au nom du Saint-Office, enjoint d'abandonner l'opinion que le soleil est immobile au centre du monde et que la terre se meut. Mais, au mois de janvier 1632, le savant prenait sa revanche. Alors parut le Dialogo où, sous une forme adroite, il défendait précisément le système de Copernic (3). Plusieurs

(1) Professeur de mathématiques à l'académie pisane, de 1589 à 1592; puis, à l’Université de Padoue, jusqu’en 1612; à cette date, il s'établit à Florence. — Voir Vita e commercio letterario di Galileo Galilei nobile e patrizio Fiorentino matematico e filosofo sopraordinario de’ Gran Duchi di Toscana, scritta da Gio. Batista Clemente de’ Nelli ecc., Losanna, 2 vol. ARE

(2) Décret du 3 mars 1616. Mais, dès 1611, le Saint-Office avait l’attention dirigée vers l'illustre savant. Voir les pièces 1, 2, 3, 4, 5, 6 dans Galileo e l'inquisisione. Documenti del processo Galileiano esistenti nel l’Archivio del S. Ufjizio e nell’ archivio segreto vaticano, per la prima volta integralmente pubblicati da Antonio Favaro direttore dell edizione nazionale delle opere di Galileo Galilei. Firenze, G. Barbèra editore, 1907. Ces documents sont reproduits dans Le Opere di Galileo Galilei. Ediz. nazionale, vol. XIX. Firenze, 1907.

(3) Dialogo di Galileo Galilei Linceo matematico sopraordinario dello

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imprimatur le précédaient, entre autres ceux des Pères Riccardi et Clément. Le premier de ces religieux était maître du sacré palais et assistant de l’Index; l’autre, inquisiteur à Florence.

Dira-t-on que Galilée usa d'artifice pour obtenir ces permis et que, dans son ouvrage, il dépassa sciemment les limites de la liberté que lui avait laissée le pouvoir ecclésiastique ? En supposant le fait vrai (1), ne prouve-t-il pas que l’auteur se jugeait assez puissant, lui et ses amis, pour être à l'abri de tout péril, lorsque de violentes clameurs feraient découvrir son audace ?

Au moment où Galilée semblait le plus redoutable, les ennemis de la jeune école se conjurèrent pour éprouver contre lui le courage qu'ils tiraient du désespoir. Selon eux, le colosse abattu ne manquerait pas d’entrainer dans sa chute tous ceux

qui avaient grandi et prospéré à ses côtés. Au lieu d'admettre humblement la thèse que recommandaient les plus vénérables autorités, il osait choisir entre les systèmes de Ptolémée

studio di Pisa. E filosofo, e matematico primario del Serenissimo Gr. Duca di Toscana. Dove ne i congressi di quattro giornate si discorre sopra à due Massimi sistemi del mondo tolemaico, e copernicano ; Proponendo indeterminatamente le ragiont Filosofiche e naturali tanto per. luna, quanto per l'altra parte. Con privilegi. In Fiorenza, Per Gio. Batista Landini MDCXXXIIL. Con Licenza de’ Superiori.

On lit plus loin Imprimatur si videbitur Reverendiss. P. Magistro Sacri Palatii. Apostolici. A. Episcopus Bellicastensis Vicesregens. — Jmprimatur. Fr. Nicolaus Riccardius Sacri Palatii Apostolici Magister. — Imprimatur Florentiae ordinibus consuetis servatis. 11 Septembris 1630. Petrus Nicolinus Vic. Gener. Florentiae. — Imprimatur. Die 11 Septembris 1630. Fr. Clemens Egidius Inqu. Gener. Florentiae.

— Al Discreto Lettore..……. « Per tanto à mio consiglio nella presente fatica mostrare alle nazioni forestiere, che di questa maleria se ne sà tanto in f[lalia, e particolarmente in Roma, quanto possa mai haverne imaginato la diligenza Oltramontana; e raccogliendo insieme tutte le speculazioni proprie intorno al Sistema Copernicano, far sapere, che precedette la notizia di tutte, alla censura Romana; e che escono da questo Clima, non solo i Dogmi per la salute dell anima, ma ancora gl" ingegnosi trovati per delizie degl’ ingegni. »

(4) Voir à ce sujet, dans Galileo e l'inquisizione, la pièce 20. Voir aussi la déclaration faite par Galilée devant le Saint-Office, le 30 avril 1633. Elle est p. 342-343 du tome XIX de l'édition nationale de ses œuvres.

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et de Copernic. Si le Saint-Office punissait une telle indépendance, un coup mortel atteindrait la liberté scientifique.

On sait quel résultat produisirent les menées des péripatéticiens obstinés. En 1633, l’astronome entendit condamner et dut rétracter les théories qu’il soutenait dans son dernier livre. La secte haineuse mit tout en œuvre pour tirer de sa victoire un terrorisant effet moral. La sentence rédigée d’abord, suivant la coutume, dans la langue de l'accusé, fut traduite en latin, à l’usage de l'étranger. Tous les inquisiteurs et tous les couvents d'Europe (1) en reçurent une copie. À Padoue (2) les représentants du Saint-Office ne jugèrent pas suffisant de la communiquer à une partie du personnel de l'Université. Ils la répandirent dans les bibliothèques, qu'ils visitèrent, d’ailleurs, en vue de saisir le volume détesté. Des décrets du 16 et du 30 juin visaient en particulier Florence (3). Les professeurs publics de mathématiques y furent convoqués en réunion plénière pour entendre la lecture du jugement. On la répéta dans une assemblée composée de tous les maîtres qui, à titre privé ou non, enseignaient cette même science ou bien la philosophie (4). L’Inquisition ne borna pas là ses procédés vexatoires. Laisser éditer un ouvrage - quelconque de sa victime (5); permettre qu'on accompagnât de paroles élogieuses le nom du condamné (6) : voilà à quoi elle ne put se résoudre. Elle adressa en conséquence à ses délégués des ordres rigoureux, dont Galilée se montra fort affecté.

La mort elle-même du grand homme ne parvint pas à

(4) Galileo e l'inquisizione, pièces 43-89. Ce sont les réponses faites à l'Inquisition par les divers inquisiteurs ou supérieurs ecclésiastiques de l’Europe.

(2) Id. pièce, 45. — Il s'agit surtout des lecteurs de philosophie et de math.

(3) Id. pièces 38 et #1.

(4) Sur l'exécution scrupuleuse de cet ordre, voir lettre de Marius Guiducei (27 Août 1633). Elle est publiée dans Miscellanea Galileiana inedita. Studi e ricerche di Antonio Favaro. Venezia, 1887. (Sulla pubblicazione della sentenza contro Galileo e sopra alcuni tentativi del Viviani per far rivocare la condanna dei Dialoghi Galileiani.)

(5) Lettres du P. Fulgence Micanzio à Galilée, 10 fév., 17 et 24 mars 1635 dans Opere di Galileo Galilei, edizione nazionale, tome XVIII, 1006.

(6) Voir, même tome, lettre de don Vincent Renieri, 6 mars 1641. Voir aussi la p. 113, de Favaro, Miscell. Galil. ouv. cité.

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désarmer ses ennemis. Le bruit s’étant répandu que Cosme II voulait lui élever un tombeau dans l’église Santa-Croce, Urbain VI interrogea l’ambassadeur de Toscane: il observa que Son Altesse commettrait ainsi un attentat sans exemple. Ignorait-elle le scandale provoqué par Galilée dans toute la chrétienté, en soutenant et en propageant une erreur capitale, dont le tribunal romain avait fait justice (1) ? Le diplomate, en ayant référé à son maître, déclara qu’il ne fallait pas attacher d'importance à des propos en l'air. Le pape témoigna une grande joie de cette réponse (2). En effet, combien on eût blâmé le grand-duc, si, exécutant le dessein qu'on lui prêtait, il s'était permis de glorifier ce Galilée dont le Déalogo avait été un objet de moquerie, même pour les hérétiques !

De telles rigueurs portèrent leurs fruits : les péripatéticiens - purent se flatter, pendant environ vingt-cinq ans, d’avoir, non pas certes étouffé, mais tout au moins suspendu la liberté de penser. Car un fait apparaît remarquable dans la période qui s'écoule entre la malheureuse date de 1633 et presque le dernier tiers du siècle : les partisans des vieilles idées continuent, dans des œuvres nombreuses, à soutenir leurs propres théories et à décocher des traits envenimés contre Galilée et ses disciples; ces derniers, au contraire, se tiennent dans l’ombre (3).

(4) « Non era punto d’esempio al mondo che $. A. facesse questa cosa, mentre egli è stato qui al Santo Off° per una opinione tanto falsa, e tanto erronea, con la quale anche ha impressionati molti allri costà e dato uno scandalo tanto universale al Cristianismo, con una dottrina stata dannata. » — Lettre de l'ambassadeur Franc. Niccolini (Rome, 25 janvier 1642), publiée dans Annali delle Università Toscane, tomo 22, Pisa nella tipografia Vannucchi 1899, (art du prof. Alexandre Paoli. La seuola di Galileo nella storia della Filosofia. Parte 1, pag. VIL) — Sur les doutes que souleva, au moment de la mort, la question de la sépulture à donner à Galilée en un lieu consacré, voir Saggio di Storia letteraria Fiorentina del secolo X VII, scrilta in varie lettere Da Giovambattista Clemente Nelli, Patrizio Fiorentino. In Lucca MDCCLIX, appresso Vincenzo Giuntini, page 5, note #. 3

(2) « Dicendo d’essersi mossa a parlarne da mero zelo della reputatione di S. A.S. a fin ché non si havesse a dire con suo biasimo che ella havesse eretta una memoria d'un huomo stato Inquisito, e la cui opera è stata dannata e prohibita per erronea, mentre sino gl’ eretici se ne sono risi ». Ces paroles du pape se trouvent dans la lettre de François Niccolini, du 8 février 1642, pages VII-VIIL de l’article cité de Paoli. A la page VIIL on voit qu'à propos du monument projeté, des lettres furent échangées entre l'inquisiteur de Florence et le cardinal Barberini.

(3) C’est un fait qui frappe notamment quand on parcourt Historiae

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Les faits suivants sont-ils de simples hasards ou prouvent-ils seulement l’insouciance des savants pour la gloire les uns des autres ? Ne faut-il pas plutôt y voir des signes de la prudente timidité que les péripatéticiens avaient su inspirer aux esprits ?

Nicolas Aggiunti, élève de Galilée, meurt en 1635, à trentecinq ans; il laisse des manuscrits tels que, de nos jours. on n’a pu lés lire sans déplorer vivement un trépas si prématuré (1) : en effet quelles merveilles eût accomplies un génie qui, si jeune, avait pu opérer tant de recherches originales à propos des phénomènes naturels et résoudre tant de nouveaux problèmes de mécanique ! Mais ses œuvres restèrent inédites. Un cas plus significatif est celui d'Antoine Nardi. Il constituait à Rome, avec Magiotti et Torricelli, un docte triumvirat, dont Galilée parle souvent dans ses lettres familières (2). Nardi se préoccupe de faire paraître un livre où l’expérimentation tient une grande place. Il l'envoie même à Michel-Ange Ricci qui le soumet au Saint-Office. Ce tribunal crut-il devoir refuser le permis qu'on lui demandait? Sans doute, on ne saurait l’affirmer. On est sûr du moins que le travail ne fut pas imprimé.

La fortune épargna davantage Benoît Castelli. À son décès, on trouva dans ses papiers quelques opuscules où, en toute indépendance, il étudie certains points de la physique (3). Le prince Léopold de Médicis les réunit pieusement et les publia. Mais quand ?.. Vingt-cinq années après la mort de l’auteur, en 1669, c’est-à-dire à une époque où, comme nous le verrons bientôt, les partisans de la liberté scientifique avaient enfin repris une lutte ouverte et acharnée contre leurs ennemis.

Que penser aussi du long silence gardé, en Italie, autour du fait reconnu par Torricelli (4)? Il avait démontré que si l’eau

Academiae Pisanae volumen ITT Auctore Angelo Fabronio ejusdem Academiae curatore. Pisis MDCCXCX.

(1)Storia del metodo sperimentale in Italia. T. 1, p.164. Mais l’auteur cite ces faits sans en tirer aucune conclusion pareille à la nôtre.

(2) Même ouvrage, p. 167.

(3) Alcuni opuscoli filosofici del padre abbate d. Benedetto Castelli da Brescia monaco cassinese e matemalico della fel. memoria di nostro signore papa Urbano VII non più stampati. Al serenissimo e reverendissimo principe il sig. Cardinale de’ Medici. In Bologna, per Giacomo Monti 1669, ad istanza degli eredi del Dozza.

(#) Sur le sort de la découverte de Torricelli en Italie et en Europe,

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monte dans les tubes dont l’air est épuisé par une pompe, ce résultat provient, non pas d’une horreur de la nature pour le vide, mais de l'atmosphère pesante pressant sur le liquide. On sait grâce à qui cette vérité recueillit en peu d'années l'admiration de tout le monde civilisé. Elle dut sa célébrité, non pas certes à des Italiens, mais à des étrangers ; en France, à Pascal, Descartes, Auzout, Pecquet, Roberval ; en Angleterre, à Robert Boyle ; en Allemagne, à Guéricke ; en Pologne, à Valerianus Magnus. Tandis qu'ils s’efforçaient de démontrer aux adversaires les plus obstinés la valeur et les conséquences d’une telle découverte, celle-ci passait à peu près inaperçue en son pays d'origine. Il est vrai que Thomas Cornelio (1) la recommandait en 1648, mais sa lettre est un document isolé. Sans doute aussi, à Rome, Gaspard Berti la vérilia publiquement, mais seuls de rares savants prenaient part à ce spectacle.

- Le grand-duc de Toscane, pour complaire à un visiteur, invitait quelquefois Torricelli à répéter l'expérience au jardin Boboli; mais bien peu nombreux furent les privilégiés qui, comme le P. Mersenne, jouirent d’une telle faveur. Enfin, parmi les premiers travaux du Cèmento fondé en 1657, on trouve des recherches sur la pression atmosphérique et le vide; mais les séances de cette société florentine étaient privées et elle n’en imprima un compte rendu qu’en 1667 (2). Avant elle, la plus importante académie scientifique d'Italie avait été celle des ZLincer (3), instituée à Rome, en 1603, par des jeunes gens qui, outre les belles-lettres et les mathématiques, prétendaient cultiver l'histoire naturelle. Le 26 mars 1616, elle inscrivait Galilée parmi ses membres :

avant 1667, voir l'ouvr. cité de Caverni Storia del. met. sperim. in Italia, T. I, p. 172 -et suiv.

(1) Thomae Cornelii Consentini Epistola subdititio Marci Aurelii Severin ad Vimæum Locrensem nomine Conscripta. Elle est reproduite (pages 401- 470) dans Thomae Cornelii Consentini Progymnasmata Physica. Neapoli MDCLXXX VII.

(2) Sur cette société et l'ouvrage qu’elle publia en 1667, voir le chap. ll de cette première partie.

(3) Voir Breve storia della Accademia dei Lincei scritta da Domenico Carutti. Roma, coi tipi del Salviacci, 14883. — D. Carutti. Di Giovanni Eckio e della istituzione dell” Accademia dei Lincei. (Atti della R. Acc. dei Lincei, scienze morali, S. 3, T. 1, 1876-77.)

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