CHAPITRE IIL
États d'esprit des deux partis dans les querelles scientifiques, après 1660.
Le doute provisoire. — L’idée de progrès.
SOMMAIRE. — [. À époque étudiée, c’est surtout dans des contestations scientifiques relatives à l’histoire naturelle et à la médecine que se révèlént, en Italie, deux états d’esprit fort opposés. — Cominent les partisans des anciens se forment une opinion. S'ils refont les observations et les expériences de leurs devanciers, c'est sans les modifier en rien. En revanche, il leur arrive souvent de ne vouloir ni répéter, ni voir celles de leurs contradicteurs. En somme, ils s'en rapportent surtout aux témoignages des auteurs qui ont leur confiance.
IT. Redi, à partir de 1664, est le principal adversaire de la routine et de la crédulité, en Toscane. Il soumet au contrôle de l'observation et de l'expérimentation des faits nombreux avancés par les anciens.— D’autres faits n'étant pas vérifiables, Redi ainsi que Léonard de Capoue, à Naples, et Vallisnieri, à Padoue, secontentent d'en signaler l'invraisemblance et l'impossibilité. — Ces savants ne sont pas plus indulgents pour les modernes que pour les anciens, la preuve en est notamment dans les recherches de Redi sur-les remèdes exotiques. ‘
III. Léonard de Capoue, Redi et d’autres, parmi les novateurs, ont-ils cru la médecine condamnée à une perpétuelle stérilité ? — Les partisans des anciens estiment que, d'une facon générale, les sciences nous ont été transmises à l’état de perfection par l'antiquité. — L'école adverse croit à leur progrès indéfini. Par suite, si elle est sans complaisance pour ses propres fondateurs, elle ne refuse pas non plus tout mérite aux anciens, en qui elle voit des précurseurs.
Dans cette phase nouvelle et décisive qu'inaugurent les manifestations étudiées, le débat entre partisans des anciens et des modernes porte, en général, non pas sur l'astronomie comme au temps de Galilée, ni sur des problèmes de physique expérimentale voisins de ceux qui intéressèrent si souvent les membres du Cèmento et les Znvestiganti. Cestl'étude des êtres organisés et le traitement des diverses maladies qui retiennent l'attention des deux écoles. Mais quels arguments invoquentelles en vue de justifier leurs préférences ? Voilà ce qu'il importe de préciser, pour connäître leurs états d'esprit.
Parmi les péripatéticiens, les uns consentent à observer ;
mais, à leur insu, un désir les domine : il faut confirmer son crédit à la vénérable antiquité. Ils réunissent donc les circonstances qui ont amené Pline ou un autre à ses conclusions. Ils se gardent bien d’en omettre aucune; mais ils évitent aussi d’en introduire de nouvelles. Ayant, par exemple, abandonné de la viande à l’air libre, ils la voient, après un temps plus ou moins long, peuplée d’une colonie qui, affirment-ils, n’y était précédemment représentée par aucun de ses membres. Ceux-ci n'ont pas leurs pareils dans les lieux environnants. Qu'est-ce donc qui les a engendrés, sinon les corps où ils se trouvent maintenant établis (1)?
Si aux membres de l’école routinière on disait : « Vous errez! nous allons le démontrer », beaucoup refusaient même d'écouter et de voir. Un d’entre eux repoussa toujours obstinément la lunette avec laquelle, lui disait-on, il constaterait l'existence d'étoiles qu'ignorait Aristote. Un autre ne croyait pas devoir être témoin d'expériences intéressantes et disait : « Venere nolo, ne videam aliquid contra Aristotelem (2)». À un troisième on soutenait que les petites grenouilles qui, parfois en été, lorsqu'il commence à pleuvoir, sautillent par les chemins poudreux, ne viennent pas au monde à ce moment même et ne résultent pas de l’absorption d’une goutte de la pluie actuelle par la poussière,
(1) Redi, moins confiant, recommence l'épreuve en la modifiant sur un point essentiel. Il isole un morceau de chair avant que des volatiles aient eu le temps de l’effleurer et d'y déposer des œufs. Ils voltigent bien autour de l'enveloppe, mais sans parvenir à la traverser. Cette fois, la viande reste inhabitée. Sur ces expériences de Redi et l'opposition qu’elles rencontrerent, voir Redi, Opere, tome I, p. 28 et suiv ; — Giornale de’ Letterati d'Italia, t. IX, p. 10; — P. Philippi Bonanni, Soc. Jes. Observationes circa Viventia quae in rebus non viventibus reperiuntur. Cum Féprin etc. Romae MDCXCIX.
Vallisnieri, au tome 1 des Opere de Redi (Miglioramenti e correzioni d'alcune sperienze ed Osservazioni del Sig. Redi, fatte dal Sig. Antonio Vallisnieri) montre que les anciens ont pu être induits en erreur par deux faits : 1° de la peau destaureaux vivants sortent à certains moments des vers qui se développent en une sorte de mouche semblable à l'abeille ; 20 du ventre des chevaux sortent souvent d'autres vers qui se transforment en des sortes de guêpes. En outre, il répond à une objection des adversaires de Redi, prétendant que si la génération ne se produit pas, c’est que la matière en décomposition n’est pas agitée par l’air. Il fait de nouvelles expériences pour déterminer le rôle négatif de l'air. — Pour l’histoire des théories sur la génération des insectes, voir Caverni : Storia del metodo sperimentale in Italia, tome I, chap. XIL (1893).
(2) Giornale de” Letter. d'Italia, t. IX, p. 65.