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Et quand, sur un même point, les avis les plus contraires se recommandent chacun de quelque autorité vénérable par son âge, comment un esprit timide et débile prendra-t-il parti ? Est-ce le hasard qui déterminera son choix ? Ainsi, de très nombreux écrivains grecs et latins sont d'accord pour affirmer que les abeilles peuvent naître du corps putréfié d’un taureau! Mais si un moderne pasteur Aristée cherchait dans leurs ouvrages quelque renseignement précis pour repeupler son rucher décimé, combien pénible serait son embarras ! Columelle enseigne que les entrailles ont, elles seules, la vertu d’engendrer des abeilles. Un autre veut qu’on ensevelisse l'animal sous terre en ne lui laissant que les cornes à découvert; de celles-ci, coupées au bon moment, s’échapperont les volatiles. C'est de thym qu’un poète recouvre le cadavre ; Pline demande qu’à cette plante odoriférante on substitue la paille provenant des litières ; Virgile, à la fin du quatrième livre des (réorgiques, semble juger inutile d’enterrer le taureau ; il suffit de l’abandonner à l'air libre. Un autre distingue entre les abeilles nées des chairs et celles qui sont issues, du cerveau ou de l’épine dorsale .: les premières constituent la plèbe, les autres l’aristocratie et les reines. Redi ne cite pas moins de 22 contemporains prétant foi à de telles sornettes et il se fait fort d'étendre beaucoup cette liste déjà trop longue.
Lui, au contraire, ne veut se prononcer qu’en vertu d’un raisonnement fondé sur des faits contrôlés par les sens aidés de tous les instruments dont dispose la science. Partant de ce principe, il passe au crible de nombreuses opinions traditionnelles. Combien de fables, par exemple, accueillit Pline et répètent sans examen des modernes dont Redi imprime sans pitié le nom! Le naturaliste ancien écrit que l'horreur des vipères pour le frêne et son ombre ne saurait s’imaginer. Qu'on en mette quelques-unes au milieu d’un rondpoint bordé de tels arbres; elles aimeront mieux, dit-il, se laisser brûler sur place que de passer entre eux. Autour d'un serpent, ajoute-t-il ailleurs, formez un cercle avec des feuilles de bétoine, vous le verrez se flageller rageusement de la queue ; la mort finira par s’ensuivre. Redi veut se rendre compte : 1l répète observations et expériences ; il constate que les hêtres et les feuilles de bétoine, loin de produire des effets pernicieux
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sur tous ces animaux, sont souvent recherchés d’eux et font leurs délices (1).
Aristote prétend que les araignées ne pondent pas. D'un examen long et minutieux Redi conclut qu'il faut les classer parmi les ovipares (2).
Ses amis et lui ne reculaient pas même devant des épreuves rebutantes, pour vérifier les assertions des auteurs. Suivant Galien, on ne peut manger de la vipère sans ressentir une soif des plus ardentes. Un gentilhomme plutôt malingre se soumit au dur régime d’absorber, à divers moments du jour. soit du bouillon de ces reptiles, soit du pain saupoudré avec leur chair desséchée et broyée, soit du vin où l’on avaitenfermé quelqu'un d’entre eux, soit leur corps lui-même tout entier ; pourtant, 1l ne lui venait pas plus qu'auparavant le besoin de boire (3). Quant à leur fiel, une simple goutte en suffirait pour tuer un homme des plus robustes : voilà ce qu’un personnage des plus savants se déclarait prêt à parier contre Lout son bien. Il se croyait sûr de gagner, et en effet Galien et Pline avaient enseigné cette vérité. Avicenne jugeait tous les contrepoisons inutiles en pareil cas, beaucoup de maîtres vénérés des médecins pensaient de même. Cependant, un certain Jacob Sozzi écoutait dans un coin et gardait à grand’ peine son sérieux. Il prit un de ces fiels réputés dangereux; l'ayant dissous dans un demi verre d’eau fraiche, il but le mélange d’un air intrépide. Il ne souffrit aucun mal. Mais comme on crut, malgré ses protestations, qu'il s'était rendu invulnérable avec du mithridate, on tenta de nouvelles expériences sur deux pigeons, un chien, des coqs, un paon, un dindon, un chat. Ils ne manifestèrent pas le moindre trouble (4).
Encore en d’autres cas les dires des anciens étaient vérifiables. Ainsi, selon Aulu-Gelle (5), homme qu'a mordu un serpent doit recourir non à un bon médecin, mais à un bon musicien : un acüf antidote aura infiniment moins de puissance
(1) Sur cette fable et d'autres du même genre, voir Redi, Opere, t. U. Osservazioni intorno alle Vipere.
(2) Redi, Opere, L. L, Esperienze intorno alla generazione degl’ insetti.
(3) Pour les faits rapportés ici et plus bas, relativement aux vipères, voir Redi, Opere, tome IL. Osservazioni intorno alle vipere.
(4) Redi, Opere, L. IL. Osservazioni intorno alle vipere.
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que les sons d’un harmonieux instrument sous les doigts d’un artiste véritable. La recette est originale etla mette à l'essai qui veut; après tout, rien de plus aisé. Au contraire, combien pourront contrôler de leurs propres yeux l'étrange roman que certains auteurs antiques attribuent au poisson appelé murène et à la vipère ? Le reptile s’étant fait beau, se promène aux plus chauds rayons du soleil sur le rivage; il appelle l’amante avec des sifflèments passionnés. Tandis qu’elle soulève la tête hors des ondes et s’approche du bord, lui, prévenant et avisé, rejette et laisse en dépôt sur un rocher tout le poison dont il est pourvu; sans quoi, le trépas de l’aimée suivrait rapidement les épousailles tant désirées. Le galant ira ensuite à la recherche de son venin; s’il ne le retrouve pas, un violent désespoir le consumera et mettra vite un terme à ses jours infortunés. Jusqu'ici, nous avons vu Redi tourner ses traits contre les anciens. Mais comme il s’était donné pour mission de combattre la crédulité de ses contemporains, peu lui importait que l’autorité à laquelle ils soumettaient l'indépendance de leur esprit fût antique ou récente. Autour de lui sévissait une foi aveugle en de nombreux remèdes importés de terres lointaines et dont le caractère exotique frappait les imaginations. Qui les introduisait en Italie? En général des missionnaires; ils croyaient travailler au soulagement de l'humanité. De toutes les parties du monde, ils affluaient au palais Pitti, accueillis de façon si bienveillante qu'ils déclaraient y retrouver comme en rêve l'hospitalité phéacienne; l’affable courtoisie des Médicis leur rappelait celle du roi homérique Alcinoüs (1). Aussi dévoilaient-ils volontiers leurs précieux secrets à la cour de Toscane. L’un d'eux, Antoine Morera, chanoine de la cathédrale de Goa, disait : «Collectionnez les quelques soies blanches qui peuvent se trouver dans les queues d’éléphants; faites-vous-en un bracelet, vous serez à l'abri des vertiges et l'air pestilentiel des marais ne pourra plus vous incommoder. Vous avez des doutes? Alors, vous ignorez la vogue dont jouit ce remède dans l'empire de Siam et l’île de Ceylan (2). » On recourut à l'expérience : le bracelet resta toujours inutile. | (1) Redi, Opere, t. Il. Esperienze intorno a diverse cose naturali. Voir le
début de la lettre au P. Athanase Chircher ou Kircher. (2) Nous résumons, jusqu’à la prochaine note, Redi, Opere, t. Il, p. 65ets.