‹ Étude Sur L'Évolution Intellectuelle De L'Italie De 1657 A 1750 EnvironChapitre 34 sur 77 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Contestations particulières, tracasseries et haines occasionnées par la querelle des anciens et des modernes.

Sommaire. — I. A Bologne. — Marcel Malpighi, champion des modernes, en butte aux hostilités de l’école adverse. — Le galéniste Ovide Montalbano. — La formule du serment imposé aux futurs docteurs en médecine. — Jérôme Sbarragli et ses attaques publiques contre les modernes. — Malpighi victime d'un acte de vandalisme.

If. A Naples. — Thomas Cornelio, l’un des premiers introducteurs des nouveautés scientifiques dans cette ville, pris à parti comme médecin et comme catholique. — Son ami, Sébastien Bartoli, en lutte avec Charles Pignatari. — Gaétan Tremigliozzi, dans la Séa/ffetla da Parnasso, répond aux attaques dirigées par Charles Celano contre les médecins novateurs et, à son tour, il fait la satire des galénistes. — Il est chargé par l'académie des Vir{uosi de défendre un de ses membres contre un partisan des anciens.

III. En Toscane. — L’adversaire le plus dangereux des modernes fut Moneglia. — À Pise, il est mauvais collègue et professeur peu zélé. — La satire de Menzini contre lui. — Moneglia en contestation avec Ramazzini, un des plus illustres parmi les propagateurs des idées nouvelles. — Le médecin Cineili intervient dans la querelle qui semblait épuisée. — Son libelle lui vaut d'être emprisonné, — Il s’exile. — Moneglia faitcomposer un pamphletcontre Cinelli et Magliabechi. — Comment ce dernier se trouve mêlé à cette querelle. — Son inimitié avec les jésuites. — Triste fin de Cinelli.

La querelle des anciens et des modernes eut ses épisodes les plus orageux dans les luttes entre ‘médecins de différentes écoles. Rien de plus naturel. Il s'agissait pour ceux-ci non pas seulement de faire triompher une doctrine, mais de trouver l’occasion d'exercer leur art et de recueillir des honoraires. Quant au publie, s’il pouvait rester indifférent à un débat sur la naissance des abeilles, il était contraint, le cas échéant, de prendre parti entre deux praticiens qui, par des méthodes opposées, lui promettaient tous deux la guérison.

À Bologne, la principale victime des adorateurs de l’antiquité fut Marcel Malpighi (1). Né en 1628, il commença en 1651 à se

(1) Voir Notizie edite ed inedite della vita e delle opere di Marcello Mal-

donner aux études d'anatomie et de médecme. Ses maîtres, Barthélemy Massari et André Mariani, étaient au courant des récentes découvertes relatives au sang, au chyle, au canal thoracique. Ils les répandaient avec la réserve que les difficultés du temps leur imposaient. Leur meilleur élève, Malpighi, ne dut pas seulement essuyer les quolibets des professeurs et des étudiants péripatéticiens ; ses jours furent en danger. Il n’en continua pas moins à disséquer des cadavres; il pratiquait même la vivisection. Sans doute, ses ennemis ne purent l'empêcher, en 1656, d'obtenir une chaire de médecine, mais peu de mois après, leurs tracasseries l’obligeaient à quitter la ville (1). Il y retournera plus tard. Présent ou absent, il y garda toujours des détracteurs acharnés (2).

En 1660, il avait découvert la vraie contexture des poumons et, en 1661, publié à ce sujet deux lettres dédiées à Borelli(3). L’opuscule excita les moqueries d’un certain Ovide Montalbano. Ce professeur de Bologne faisait imprimer tous les ans un almanach contenant des notes relatives à l'astronomie, à la physique, à la médecine, des études d'histoire, de morale. Les titres, chaque fois renouvelés, étaient étranges. Quant aux sentiments de l’auteur, ils ne variaient pas : la haine des modernes l'aveuglait. C’est lui qui, cette même année, décida ses collègues à exiger des futurs médecins le serment (4) de garder aux maîtres antiques une inébranlable fidélité. On ne supprima cette contrainte qu’à la mort de cet inintelligent personnage. Aucune sympathie, on le conçoit, n’attirait un tel

pighie di Lorenzo Bellini raccolte da Gaetano Atti. Volume unico. Bologna. 1847. Tipografia governativa alla Volpe.

(4) Durant son absence de Bologne, il enseigna à Pise et à Messine. On se rappelle que, dans cette dernière ville, il fut pris à parti par le galéniste Liparo.

(2) Nous ne raconterons pas toutes leurs contestations avec Malpighi. Nous renvoyons à l'ouvrage d’Atti.

(3) Epistolae duae de pulmonibus.

(4) La formule a été publiée par Gaetan Atti, p. #4 de l'ouv. cité. Elle a été retrouvée dans les papiers de Malpighi : « Jurabis etiam doctrinam eam te servaturum, et defensurum esse, quae publice praelegitur in Archigymnasio Bononiensi, aliisque in studiis famosis, secundum eos auctores a tot sæculis jam approbatos, qui explicandi, et declarandi per Gymnasiarchas doctoribus et professoribus ipsis proponuntur, Aristotelem nempe, Galenum, Hippocratem, etc... atque eorumdem principia et conclusiones everti aut deslrui a quopiam numquam permissurum ».

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homme vers l’auteur de si belles découvertes faites, par exemple, sur la respiration des plantes, les papilles de la peau et de la langue, les sens du goût et du toucher, le teint des nègres, la substance du cerveau.

En 1667, la Société Royale de Londres exprime son admiration (1) à Malpighi et lui demande de la renseigner à l'avenir sur les travaux qu’il accomplira. Deux ans plus tard (2), elle se l’attache comme membre correspondant. Mais l'Angleterre savante a beau s’incliner devant lui, les galénistes de Bologne ne désarment pas. En 1686, un d’entre eux, Jérôme Sbarragli (3), transformait sa chaire en un tribunal où il jugeait et condamnait impitoyablement les ennemis de la routine. Il les déclarait tous des êtres sans aveu, qui tantôt débitent des mensonges, tantôt dépouillent l'antiquité de ses trésors. Îl n’épargnait ni Borelli, ni Bellini. Contre Malpighi, plusieurs fois par semaine, il s’en donnait à cœur joie par des allusions transparentes. Lui, se contentait de paroles; d’autres furent plus audacieux.

Vers le milieu de 1689, Malpighi se trouvait à la campagne, absorbé par de graves pensées. Un soir (4), il voit arriver une troupe à cheval, armée de bâtons et de fouets aux claquements sonores. Ces hommes avaient la face barbouillée de noir, portaient des vêtements démodés, des chapeaux étranges, desbarbes hirsutes. Avec des allures de fous, ils commencent par faire le tour de l’habitation ; puis, descendus de leurs montures, ils se ruent furieusement contre la porte d’entrée. Ils passent devant Malpighi et sa femme, en feignant de ne pas les voir, parcourent la maison en tous sens, renversent les meubles, brisent les objets précieux, abiment les instruments anatomiques, mettent en morceaux les microscopes. Malpighi, comme frappé de la foudre, ne trouvait rien à dire. Le chef de la troupe entassa de la paille et des branchages au milieu d’une pièce ; il allait sans doute allumer un incendie.

(1) Page 112 des Notizie edite ed inedite..…. raccolte da G. Atti ouv. cité.

(2) Id. page 118.

(3) Lettre de Malpighi à Bellini, 3 déc. 1686, publiée par G. Atti, p. 260.

(#) Le récit est de Bellini. IL se trouve dans une lettre publiée par G. Atti, p. 293 et suiv.

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Au dernier moment, eut-il peur des responsabilités qu’il encourait? Du moins, il n’acheva pas son odieuse entreprise et il lui suffit de détruire par le feu une inscription latine posée à l’entrée de la villa. Enfin les forcenés se retirèrent en troublant de hurlements sinistres le silence de la nuit. Étaient-ce des criminels patentés, des brigands habitués à semer autour d’eux la mort? Non. Leur chef s'appelait Mini, il avait une chaire à l’Université de Bologne, une des plus célèbres du monde; ses compagnons représentaient une élite intellectuelle, ils ‘étudiaient d'ordinaire la médecine, sous la direction de ce maître. Mais ils avaient profité d’un après-midi libre, pour accomplir ensemble un acte de sauvagerie que légitimait, à leurs yeux, la qualité de leur victime : Malpighi avait sans doute fait de merveilleuses découvertes, mais il n’était pas péripatéticien.

A Naples, nous savons quelle animosité Léonard de Capoue s’attira, dans le dernier quart du xvn° siècle, en publiant le Parere. Son ami Thomas Cornelio, fondateur comme lui de l'académie des /nvestiganti, n'eut pas à se défendre contre des ennemis moins acharnés.

On vit en lui presque un assassin, s’il faut en croire le journal où un contemporain recueillait les basses insultes que l’ignorance du vulgaire et la jalousie de rivaux répandaient contre les novateurs (1). Certain prince d’Avellino tombait-il malade ? On feignait de désespérer d'autant plus qu’il se faisaittraiter par Cornelio, qu'ilabsorbait des remèdes imaginés parles chimistes, et que sa maison était pleine d’alambics destinés à les préparer. L'avocat François d’Andrea devint fou. Quoi d'étonnant? Il avait toute sa vie recouru aux soins de Cornelio (2).

Non content de mettre en doute la valeur professionnelle de ce dernier, on ne craignit pas de lui prêter en matière religieuse des opinions peu orthodoxes. Il vit sa liberté menacée

(4) Vol. IV, p. 170 des Giornali di Innocenzo Fuidoro. Extrait publié aux p. 23 et 24 de l’ouv. cité : Giul. Capone et Sal. Marano. Un poeta satirico del XVIL secolo.

(2) Vol. VIE, p. 143 des Giornali de Fuidoro. Cf. Capone-Marano, p. 26.

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par les calomnies de confrères qui ne lui pardonnaïent pas son indépendance en matière scientifique (1).

Avec lui et Léonard de Capoue, les deux champions les plus actifs des idées modernes furent, à Naples, Sébastien Bartoli (2) et Gaétan Tremigliozzi. Au premier, son amour des libres invesligations, son goût pour les expériènces suscitèrent une vive querelle avec Charles Pignatari, admirateur opiniâtre et aveugle de Galien. Bartoli avait défendu ses idées dans son Examen artis medicae (3). En réponse, l'adversaire fonda l'académie des Discordanti; elle dura deux ans. On s’y occupait de médecine et d'histoire naturelle, mais sans jamais abandonner les traces des anciens. L’animosité réciproque des deux écoles était si violente, qu’en 1668, un protecteur de l’une punit quelque insolence de Pignatari par des outrages publics. Cet incident n’était pas de nature à réconcilier les camps ennemis. Nous voyons, dans le journal manuscrit déjà cité, qu’en 1673 (4), un guerrier soigné par Bartoli étant mort, on accusait celui-ci de l'avoir tué. Ce que n’avaient pu, disait-on, ni les balles, ni les boulets, quelques pilules l’accomplissaient. Sans se laisser abattre, le médecin mis en cause travaillait avec ardeur à faire des prosélytes. Ses leçons n'étaient que le commentaire de dissections opérées devant lui et ses étudiants par le Vénitien Antoine Manzoni. A l’un deses cours assista par hasard, en 1675, Gaétan Tremigliozzi (5), docteur en médecine depuis un an et disciple du fervent galéniste Lucas Tozzi. Ce jour là, Bartoli faisait pratiquer l’autopsie d’un cadavre humain, et montrait à ses élèves les conduits pancréatiques et biliaires.

(1) Memorie degli scrittori Cosentini. Raccolte da Salvatore Spirit. In Napoli, MDCCL. Y voir la lettre citée en note, p. 461.

(2) Napoli-Signorelli, Vicende della Coltura nelle due Sicilie. In Napoli. vol. V, p. 272 (1811).

(3) Artis Medicae Dogmatum communiter receptorum Examen, in decem exercitationes Paradoæicas distinctum a Sebastiano Bartolo, Ilustrissimi et Excellentissimi Domini D. Petri Antonii Aragonii in Napolitano Regno Proregis Medico, in suorum studiorum Tyrocinio elucubratum. Venetiis,

(4) Vol. IV, p. 85 des Giornali de Fuidoro. — Passage cité par Capone et Marano, p. 22-23.

(5) Vol. If, p. 156 et suiv. des Elogi Accademici della Società degli Spensierati di Rossano, Descritti dal Dottor Sig. D. Giacinto Gimma. In Napoli, MDCCHL. — Voir aussi Signorelli : Vicende della Coltura, ete., passage cité.

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La curiosité du jeune homme fut piquée. Le lendemain, il alla entendre une causerie de ce professeur sur la circulation du sang. C'était pour lui un vocabulaire et des choses inconnus. De suite, il court auprès de son premier maître. « Vous m'avez trompé », s’écrie-t-il indigné. Il se remit à l’étude; il choisit comme guides Thomas Cornelio et Sébastien Bartoli. - Désormais, la jeune école n’eut pas de défenseur plus décidé. Il la vengea, en 1676, des injures de Charles Celano(1). En ces derniers temps, constatait celui-ci, la mort a décimé les nobles. Rien de moins étonnant. A leurs chevets s’asseoient des barbares qui, loin d'utiliser l'expérience de leurs devanciers, se permettent des essais désastreux sur les malades qu’on leur livre. Tremigliozzi répondit, sous un pseudonyme, par la Séa/ffetta da Parnasso (2). Pour faire passer les gens de vie à trépas, les galénistes défient, dit-il, toute rivalité, car ils sont partisans de la saignée. Pratiquée quatre ou cinq fois au cours d’une même maladie, elle rend la mort inévitable. Le médecin ensuite s’indigne contre la famille : « Ah! si on m'avait permis de répéter l'opération autant que je voulais (3)! » Les galénistes sont des imposteurs. Le hasard les place-t-il en face d’un homme éclairé? Ils affirment connaître parfaitement les méthodes nouvelles et savoir en user le cas échéant. Mais, imsinuent-ils, l'école moderne a-t-elle la valeur qu’on lui attribue ? S'ils avaient le temps et les moyens, ils prouveraient que les prétendues découvertes venues d'Angleterre ou d'Allemagne ne résistent pas à un examen séricux. Elles sont l’œuvre de charlatans qui recourent à la feinte pour exploiter de généreux Mécènes (4). — Habiles comédiens, les galénistes tirent de leur hypocrisie Le reste de prestige dont ils continuent à jouir (5). Ils sont affectés dans leur attitude, leur ton, leurs vêtements ; ils en arrivent à porter un chapelet à la main, pour inspirer confiance

(1) Avanzi delle Poste. T. 1. In Napoli, 1676-1681. Cette attaque contre les médecins novateurs est au Ragion. 3.

(2) Roma, per Nicold Angelo Tinassi, 1676. — Comme nous le reverrons, cet ouvrage fut reproduit, précédé ou suivi d’autres documents dans Nuova staffetta da Parnasso circa gli affari della medicina, indirizzata all'Illust. Accad. degli Spensierati di Rossano. Francfort, 1700. — C'est à cette 22e édition que nous renvoyons chaque fois.

(3) Ouv. cité, p. 11.

(4) Staffetta da Parnasso, ouv. cité, page 159.

(5) Id., page 128,

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par des dehors pieux. On les voit souvent, dans la rue, en compagnie denombreux confrères. Ilsse donnent ainsi mutuellement un air d'importance. Ils s'arrêtent de temps à autre dans quelque maison pour causer avec un ami; le passant qui les croit entrés chez des clients se dit: « Voilà des médecins très courus ». Que ne les chasse-t-on de partout eux qui, loin de distinguer entre les diverses maladies, appliquent à toutes le même traitement et renouvellent volontiers le cas de ce praticien qui, avant de quitter son cabinet, extrayait de certain manuscrit une seule ordonnance ; elle servait indistinctement pour tous les malheureux visités ce jour-là (1). :

C'est au Parnasse que Tremigliozzi (2) a placé la scène de son livre. Il le termine par une sentence rigoureuse d’Apollon : les galénistes devront désormais quitter les sentiers battus ou bien se résigner au sanguinaire office de bourreaux. Dans son Corriere spedito da Parnasso, Lavagna suppose que les condamnés font appel du jugement. Cette fois, Apollon chasse de ses États les médecins de toute école, car ils mésusent d’un art inventé au bénéfice de l'humanité. Les murmures des doctes firent regretter à Lavagna cette boutade et, quand il réimprima son œuvre, il se rétracta (3).

(1) Id., page 71.

(2) Quant au livre de Tremigliozzi, voici dans quelles circonstances il eut une seconde édition. Un partisan des modernes, Charles Musitano, avait depuis onze ans publié le premier tome de sa Trutina medica, quand le galéniste Pierre-Antoine de Martino, en 1699, attaqua violemment cet ouvrage. Îl traitait Musitano d’audacieux, jaloux, sophiste, médisant, ami des héréliques : accusation d'autant plus odieuse à Musitano qu'il était non seulement prêtre, mais confesseur. L'académie des Virtuosi avait donné son approbation publique à l'ouvrage incriminé ; elle considéra que l'injure ne visait pas seulement Musitano, mais tous ses collègues. La cause elle-même des modernes était en jeu ; Tremigliozzi chargé de la défendre fit réimprimer sa Staffetta avec quelques additions.

(3) On s’en est apercu : si les médecins opposés à la routine étaient en butte aux médisances et aux calomnies de leurs adversaires, eux-mêmes ne dédaignaient pas de faire appel à la satire. On en trouve des preuves nouvelles dans les œuvres de leur ami, le poète Jules Acciano, qui florissait vers 1680. En général, ses traits ne sont pas envenimés. Un médecin galéniste habitué à se donner un air vénérable, en portant une longue barbe, s'entend appeler :

« Un huom ch'è metà capra e tutta bestia. »

(P.375 de G. Caponeet S. Marano. Un poeta satiricodel X VII sec.).- Quand

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