SEA EU NES
En Toscane, l'adversaire le plus dangereux des modernes, dans le dernier tiers du xvu° sièele, fut Jean-André Moneglia. Les adroites calomnies, les attaques anonymes, les vengeances farouches, voilà les armes qui le rendirent redoutable. C’est lui qui, professeur à l’Académie pisane, dénonça quelquesuns de ses collègues comme n’enseignant plus la physique d’Aristote, mais celle de Démocrite. Il visait ainsi surtout Alexandre Marchetti, traducteur de Lucrèce (1). Impitoyable pour les autres, il n’est pas lui-même toujours des plus zélés à remplir ses fonctions (2). En 1686, après une absence, il rentre à Pise en compagnie du grand-duc. Il se promène par la ville, l'épée au côté, fièrement enveloppé dans un riche manteau de soie. IL semble oublier que ses élèves l’attendent. Son chef, monseigneur Sergrisi, le prie de quitter les armes pour la toge. Lui refuse; il a laissé sa robe à Florence, peut-on décemment enseigner la médecine sans robe ? — « Empruntez-en une ». — Moneglia vaincu doit improviser, de mauvais cœur, une leçon.
Auteur de nombreux mélodrames, ce professeur fantaisiste ne ménageait pas plus ses confrères en poésie que ses collègues de l’Université. Il se permit un mot outrageant pour la muse
cette barbe est rasée, le poète la regrette dans une plaisanterie facile, mais sans venin :
« Ch'almen servia di scopa, o di scopetta, Ed à trar l’acqua santa anche buon’era. »
(Id. p. 381).
Les vers suivants témoignent, au contraire, d’une rancune que la mort n'avait pu apaiser. Ils sont en effet empruntés à une sorte d’oraison funèbre du médecin Louis Sportello :
« Questa fetida tomba in picciol seno Quel che fu già Barbabandito asconde :
Peregrino, il conosci, ed hai ben d'onde, Che del nome temuto il mondo & pieno.
Opra è di lui se bagna il mar Tirreno Del sangue altrui cavato ambe le sponde :
Ha Sebeto per lui vermiglie l'onde ; E trionfa per lui Maestro Galeno. »
(Id. p. 321).
(1) Voir p. 20, 21 et la note 4 du Saggio di Storia lett. Fior. del sec. X VII, scritta da Giovambatt. Clem. Nelli.
(2) Voir la lettre adressée de Pise à Magliabechi en janvier 1686 et publiée en note, p. 621 de Historia accademiae Pisanae vol. II.
GDS
d’un honnête homme, Benoît Menzini, dont ses intrigues avaient déjà fait échouer la candidature à une chaire. En une virulente satire l’offensé venge les victimes de lhypocrite, qu’il flétrit sous lenom de Curculione (1). Pourquoi, dit-il, s'enrichir de connaissances péniblement acquises, quand on voit le succès d’un infâme dont les bouffonneries constituent le seul mérite? Mieux eût valu fréquenter l’école de Scaramouche! Curculione s'étale orgueilleusement dans un somptueux carrosse, alors que végète un Borelli, auteur de travaux immortels ! Qui donc a osé faire de l’odieux personnage un docteur ? Au lieu de lui ceindre la tête de laurier, il fallait la lui fendre d’un coup de pierre! Quelle honte d’imposer une dîme à de bons prêtres, pour entretenir par cet impôt les professeurs de l’Académie pisane (2). Un grand nombre de ceux-ci, Menzini voudrait les voir pendus entre les colonnes des U/ffisi à Florence, puis écartelés; au milieu d'eux son ennémi occuperait une place d'honneur.
Cette satire courait manuscrite dès l’année 1680. Elle ne put qu’enflammer davantage Moneglia contreles amis des modernes. Les deux partis firent bientôt éclater leur haine mutuelle, à propos d’un différend né entre Curculione et Bernardin Ramazzini-(3). Modération éclairée dans les querelles de son temps, tour d'esprit original et hardi : tels sont les principaux titres qui assurentà ce dernier médecin une place d'honneur parmi les savants de son époque. Aucune de ses œuvres n'offre sans doute un intérêt plus attachant que ses traités sur les maladies auxquelles, en Italie surtout, se trouvent exposées les différentes sortes d'artisans. L'auteur indique l'hygiène préventive à observer, ainsi que la cure d’où peut venir la guérison (4). Sa sollicitude allait de la cabane du pauvre aux palais des rois, puisqu'il composa ensuite un ouvrage intitulé De Principum valetudine tuenda (5). Agé de 66 ans, il accepta, en 1700, une chaire
(1) Satire IL, à la suite des Rime di Benedetto Menzini. T. I. In Firenze - MDCCXXXI. Per Michele Nestenus, e Francesco Moucke.
(2) La note de la page 29, dit : «IL salario de’ Lettori di Pisa si trae dalle Decime Ecclesiastiche. »
(3) Voir I. Carini, l'Arcadia, ouv. cité, p. 534 et suiv. — L. Bruni, Ramazzini Bernardino da Carpi(Memorie della R. Accademia di Scienze lettere ed arti di Modena. Février 1866).
(*) De morbis Artificum Diatribae. Mutinae, per Ant. Capponum, 1700.
(5) De Principum valetudine tuenda Commentatio Bernardini Ramazzini, in Palavino Gymnasio Pracucae Medicinae Professoris Primarii, serenis-
à l’Université de Padoue. Jusque-là, il habitait Modène. C'est Moneglia qui lui fournit l’occasion de composer son premier livre. Voici dans quelles circonstances. Un certain marquis Bagnesi (1) avait, au mois de juillet 1681, perdu sa jeune femme. Il pria le docteur Ramazzini, un des médecins traitants, de rédiger et de transmettre à Florence, au père de la défunte, un exposé de la maladie. Invité à juger ce récit, Moneglia se montra incorrect. Son avis était défavorable; il en expédia plusieurs copies à Modène, pour nuire à un confrère, membre d’une école rivale. Ce dernier, indigné, fit imprimer sa relation, la censure de Curculione et sa propre réponse. Cet ouvrage fut suivi de plusieurs autres émanant de l’un ou de l’autre adversaire. Enfin, une sorte de jury d'honneur rendit une sentence. Les deux partis, disait-on, s’attribuaient des torts imaginaires. On croyait donc la querelle terminée, quand se répandit un pamphlet du docteur Cinelli.
Admis, grâce à l’amitié de Magliabechi, dans la bibliothèque du grand-duc, ce médecin (2) avait copié les titres de nombreuses brochures qui, intéressantes mais peu volumineuses, échappent facilement à l'attention. Utilisant ces recherches, il commença, en 1677, à publier la Biblioteca volante (3). Celleei ne conserva, pas longtemps son premier caractère purement bibliographique. Cinelli pratiquait volontiers la médisance. Déjà en 1676, éditant le Halmantile (4) de Lippi, il y avait mis tout d'abord une préface fort satirique dont il dut, par ordre, adoucir le ton. En 1682, son naturel mordant reprit le dessus. Le quatrième fascicule de son recueil contient un violent réquisitoire contre Moneglia, à propos d’un mot échappé à celui-ci dans sa contestation avec Ramazzini (5). Cinelli rouvrit le
simo Mutinae Principi Francisco Estensi dicata. Patavii, ex Tvpographia Josephi Baptistae Conzatti, 1710.
1) Relatione di tutto quello, ch'è seguito nella controversia lettereraria tra li signorti Eccellentissimi Gio. Andrea Moneglia e Bernardino Ramazzini. intorno alla malattia e morte della Signora Marchesa N. N. In Siena, 1683, 2) Né à Florence en 1625. Sa vie se trouve dans Biblioteca volante di Gio. Cinelli Calvoli continuata dal dottor Dionigi Andrea Sancassani. Ediz 22, tomo I. In Venezia, MDCCXXXIV.
3) Della Biblioteca volante di Giovanni Cinelli Scanzia 1*, Firenze, 1677. (4) Imprimé à Venise en 1682.
5) Nous avons sous les yeux la 2%° édition citée plus haut de la Biblioteca, tome IV, p. 114 et suivantes.
SUV
débat, sans avoir été lui-même jamais mis en cause. Il ne pouvait maîtriser sa haine; il voulait flétrir, lui ennemi de l’hypocrisie et partisan des idées nouvelles, l’infâme péripatéticien Moneglia. Rappelant une aventure où ce dernier compromit sa jeunesse, ils’indignait de l’arrogance d’un homme qui, dixhuit ans plus tôt, avait trahi l'honneur. De plus, pour le convaincre tout à la fois de fourberie et d'incapacité, il racontait certaine opération qui, exécutée par ce charlatan, avait coûté la vie au malade.
Ne pas croire au génie d’un médecin que Cosme II distinguait entre cent! À défaut d’autres, ce grief suffit pour faire emprisonner Canelli. Sur la place publique, le bourreau brüla le fascicule. On imposa un double engagement au diffamateur : retrouver les exemplaires qui circulaient, donner une seconde édition débarrassée de toute parole outrageante et où il déclarerait que la première était sortie à son insu. Cinelli fit toutes les promesses qu’on exigea de lui. Une fois libre, il ne put se résoudre à les tenir. Il préféra s’exiler, laissant à Florence sa femme et ses enfants.
Ce départ ne mit pourtant pas fin à la querelle. En effet, Moneglia furieux de voir échapper sa proie se vengea en écrivant les biographies satiriques de Cinelli et du bibliothécaire Magliabechi (1). Aux heures de loisir, ce dernier s’entourait volontiers d’un cercle de personnes qui chérissaient les doctes entretiens, sans dédaigner les propos médisants (2). On reprochait même au maître de maison de ne pas savoir résister au désir d'accabler parfois, après leur départ, quelques-uns de ceux qu'il venait de complimenter (3). En général, sa verve devait ménager les partisans de la liberté scientifique : parmi
(4) Jo. Cinelli et Antonii Magliabechi Vitae. Rotundam. Fori Vibiorum MDCLXXXIV. — Peut-être se contenta-t-il de faire écrire l'ouvrage par un tiers (Barga ou Bertoldini). Voir J. Carini : l’Arcadia, p. 557, n. 2.
(2) Voir sur sa viele Giorn. de’ lett. d'Ital.. t. XVII, p. 463.
(3) Menzini écrivit de Magliabechi dans la 4e des satires que nous avons déjà citées :
« Voi sarete da lui sempre lodati,
Ma chi le lodi senza merto insacca, Guardi non esser poi dei cuculiati.
Perocchè dietro l’uscio ei te l’attacca E dà il nero di fummo e la vernice
A chin presenza diè pomata e biacca. »
A ee
eux, nous ne lui trouvons guère que des amis. Au contraire, il vivait en mauvais termes avec les jésuites. On racontait que, faisant visiter la ville à un étranger, il lui dit, devant le palais Riccardi : « Ici renaquirent les lettres », puis, se tournant vers le collège des jésuites situé en face : « Là, elles retournèrent au tombeau » (1). Les Pères ne furent pas ses débiteurs. En 1703, courut faussement le bruit de sa mort; les journalistes de Trévoux (2) écrivirent: « On lui a reproché que ce qu’il sçavoit le mieux, .©'étoit l'endroit précis, la page, la ligne où on lavoit loué dans plusieurs livres ».
Très bien en cour auprès de ces religieux, Curculione était assez mal vu de Magliabechi. Il n’ignorait pas, d’ailleurs, que celui-ci entretenait une correspondance active avec Ramazzini et faisait bon accueil à Cinelli. II le soupçonna d’avoir contribué à rédiger ou tout au moins à répandre le libelle de ce dernier. De là sa colère contre lui. Il le connaissait peu soigneux de sa personne (3) ; pour donner plus de temps au travail, l’érudit se négligeait jusqu à dédaigner les exigences de l'hygiène la moins sévère. Il suffisait de franchir le seuil du logis, pour en juger le maître: nulle propreté, des livres et des papiers de tous côtés, même par terre. On prétendait que ces amas de bouquins lui servaient de lit, qu'une chaise lui tenait lieu de table à manger (4). Moneglia n’a garde de taire ces petits travers, qu'il exagère sans doute en nous traçant de Magliabechi un portrait physique hideux et repoussant (5).
(4) « Qui rinacquer le lettere e qua tornarono a seppelirsi ». Voir p. 165 de l'Osservatore Fiorentino sugli Edifizi della sua Patria per servire alla Storia della Medesima. tomo II. Parte I. In Firenze, MDCCLXXVIL, nella stamperia di Giuseppe Allegrini e Pietro Figlio alla Croce Rossa. — On sait que les Medicis habitèrent longtemps le palais Riccardi.
(2) Mémoires pour l'histoire des Sciences et des Beaux-Arts, recueillis par ordre de son altesse Sérénissime Monseigneur Prince Souverain de Dombes, P. 2229 ; décembre 1703. — Magliabechi obtint une rétractation dans le journal de février 1705, p. 365.
(3) Voir son portrait par Michel Germain à la p. 234, tome I de la Correspondance inéd. de Mabillon et de Montfaucon avec l'Italie. Paris 1846. — De plus, la p. XXV des Clarorum Belgarum ad Ant. Magliabechium Nonnullosque alios Epistolae. Florentiae MDCCXLVI. — De mème, p. 129 et suiv. de l'Arcadia del Canonico Gio. Mario Crescimbeni Custode della medesima Arcadia. In Roma Per Antonio de’ Rossi 1711.
(4) C'est ce qu'on lit à la p. XXV des Clarorum Belgarum, etc., ouv. cité.
(5) « Corporis deformitatem Magliabechius excoluit nunquam, auxit
tee \
I ne le flatte pas davantage au moral. Il le traite d'ignorant: de tant'de lettres écrites par lui aucune n’est en latin! C’est tout à la fois’ un avare et un gourmand. Sans doute, chez lui il se contente des aliments les plus vils et les moins abondants; mais, invité chez autrui, il dévore avec une gloutonnerie digne des parasites de Plaute. Il y a mieux. Le pamphlet attribue au bibliothécaire des mœurs infâmes, racontant qu'à certaines débauches la police le savait honteusement mêlé.
Contre ce trait l’indignation fut générale à Florence : tous les supérieurs des ordres religieux attestèrent par écrit la renommée sans tache de Magliabechi. Néanmoins, celui-ci écœuré voulait accepter les offres que lui adressaient d’autres princes et demander son congé au grand-duc. On l'en dissuada (1). Dans la suite, sa faveur auprès des Médicis ne fit que s’accroître ; ils allèrent jusqu’à lui installer un appartement au Palazso vecchio. Mais il ne put se décider à y vivre; c’est dans sa vieille maison, via della Scala, qu'il termina sa vie en 1714.
Cinelli n’eut pas cette fin heureuse (2). Il s'était retiré à Modène où il avait obtenu, gràce à Ramazzini, une chaire de langue toscane. Il y fut, croit-on, encore poursuivi par la haine de Moneglia ; il aurait quitté son asile, redoutant une extradition demandée par le grand-duc. On le trouve plus tard en diverses localités où il exerce la médecine. Il mourut tristement, victime de sa langue sans frein, mais aussi de la rancune d’un péripatéticien.
Cette querelle avait profondément ému les partisans des anciens et ceux des modernes. Plus de trente-quatre ans après, Sancassani effrayait Apostolo Zeno par le récit qu'il en donnait
semper, nam luto incrustata facies, barba hispida, et supercilia, incompti ac malè tonsi capilli, obsoleto tecti rimosoque pileo; sænosae manus, fœdi ungues, etimpares, os Lucii piscis instar (cujus dentes tetra squallent rubigine) usque ad aures ferè hians, perditorum illius morum efferunt domicilium. »
(1) Voir la lettre que lui adressait le bénédictin français Dom Germain ; elle est dans la Correspondance inédite de Mabillon et de Montfaucon avec l'Italie. (Parme, le 27 mai 1686.) T. I, p. 264.
(2) Voir le tome 1 de la Biblioteca Volante. Ediz 2, p. CXIV et SUIV.
dans sa vie de Cinelli(1) : pourquoi rallumer des cendres peutêtre mal éteintes (2)?
(1) AlSig. Dionisio Andrea Sancassani a Comacchio (Juin 1734), p. 52 des Lettere di A. Zeno. Vol. terzo. In Venezia MDCCLIL.
(2) Sur les querelles d’un autre médecin, Antoine-Francois Berlini, avec Moneglia, voir Muratori : Epistolario, vol. Il, p. 470, 473, 476, 479. Ce sont 4 lettres à Magliabechi.
Sur l'incident philologique auquel donna lieu cette polémique, voir: Anton Francesco Bertini (Anton Giuseppe Branchi). La Giampagolagine con uno studio sulla vita e gli scritti polemici dell Autore, di Orazio Bacci, Prato, Amerigo Lici editore, 1883. — Voir aussi dans Rassegna Nazionale 1886, 6, l’article de Galassini : la Giampagolayine di Anton Francesco Bertini e l'arte Polemica. — Sur une autre querelle de Bertini, voir Giornale de’ Letterati d'Italia, t. XIV, p. 207. I. Carini parle de Bertini dans son Arcadia, p. 569 et suiv.