CHAPITRE V La victoire des modernes
Sommaire. — I. Divers faits ou témoignages indiquent sans doute qu'aux environs de 1720, la victoire des partisans des modernes, en Italie, n’était pas décisive. Mais d’autres, non moins importants et plus nombreux, attestent qu'on pouvait la considérer comme (rès prochaine : beaucoup de leurs ennemis acceptent leurs conclusions, tout en attribuant à l'antiquité la première idée des découvertes du xvne siècle; —les modernes font des prosélytes même dans les rangs du clergé; — leurs ouvrages ne soulèvent plus d’ardentes polémiques; — à Bologne et à Rome, ils voient fonder des établissements utiles à leur cause. | :
II. Illeur restait néanmoins à soustraire, autant que possible, la jeunesse à l'influence de leurs adversaires. C’estsurtoutentre 1730 et1740 qu'ils atteignirent ce résultat, car c’est alors qu’on leur permit d'exposer leurs méthodes dans les principales universités.
III. Deux faits achèvent de fixer à peu près la date où les modernes peuvent être considérés comme définitivement victorieux : c’est la double réparation accordée à Galilée par la publication autorisée de son fameux Dialogo, en 17484, et par le transfert de ses restes dans un mausolée, à l'intérieur de Santa-Croce, en 1737. : :
Dans la lutte qu'ils soutinrent contre la sotte crédulité, la victoire resta aux savants qui croyaient nécessaire de penser par eux-mêmes. Mais quand leur triomphe devint-il décisif ?
En 1706, paraît une œuvre posthume d’un certain Joseph Gazola, mort peu auparavant(1). A l'en croire, les médecins de Vérone, au lieu de se perfectionner par l’observation, tirent tout leur savoir des anciens. Leurs clients échappent-ils au trépas ? Grâces en soient rendues à la seule nature. Que chacun donc étudie son propre tempérament et recoure à soi-même, en cas de maladie !
Encore cinq ans après, beaucoup de retardataires continuent à battre les sentiers raboteux ; ils se tiennent loin des routes
(1) 11 mondo ingannato da’ falsi Medici, Discorsi del Dottor Giuseppe Gazola, Veronese, Medico Cesareo, et Accademico Aletofilo. Opera postuma. n Praga, per Giovanni Mayer. 1716.
larges et sûres qu'ont frayées les pères de la méthode expérimentale. Muratori le constate (1), mais sans un mot de surprise : il est si humiliant, pense-t-il, de renoncer aux traditions séculaires du milieu où l’on vit! Il faut tant d'énergie pour bannir dans la vieillesse les idées dont on à fait ses compagnes à travers l'existence!
A Padoue, en 1713, un professeur, qui jusqu'alors avait enseigné les seules doctrines d’Aristote, y renonce enfin. Mais que d'hommes cultivés, dit-il avec amertume, s’obstinent encore dans leur aveuglement et, imbus de préjugés odieux, ne daignent même pas contrôler les théories modernes (2).
L'année suivante, plusieurs médecins emploient, pour expliquer une épidémie, des termes vagues qui cachent mal une honteuse ignorance : ils parlent de qualités occultes, de ferments incompréhensibles, d’'influences malignes. Ils rejettent « priori l'hypothèse de quelques savants qui disent : « Ou les victimes ont absorbé des insectes contaminés, ou bien elles ont HMBbiré de l'air infecté par eux (3) ».
Bernardin Zendrini, s'adressant à de jeunes médecins en 1715, est obligé de les mettre en garde contre un décourageant préjugé. « N'oubliez pas, leur répète-t-il, que tout n'a pas été dit par les anciens. Les hommes de votre temps ne le cèdent pas en intelligence à ceux de l’antiquité païenne ou des premiers siècles du christianisme (4)»
On ne peut donc en douter : vers 1715, l'Italie comptait encore beaucoup d’esprits rebelles aux fécondes méthodes perfectionnées au cours du dernier siècle pour interpréter les phénomènes naturels. |
(1) Riflessioni sopra il buon gqusto nelle scienze e nelle arti, éd. de 1721, p. 75, ouv. cité.
(2) Nous résumons une lettre du docteur Jean Basso à Vallisnieri, page e 130 de: Nuove osservazioni, ed esperienze intorno all ovaja scoperta ne’ vermi tondi dell! uomo, e: de’ vitelli, con varie Lettere spettanti alla storia Medica, e Naturale, fatte da Antonio Vallisnieri, Pubblico Professore Primario di Medicina Teorica nell'Università di Padova, e consacrate agl Lilustrissimi ed Eccellentissimi Sig. Sig. Riformalori della Medicina, ec. In Padova, nella Stamperia del Seminario, appresso Giovanni Manfrè, 16137
(3) Giornale de’ Letterati d'Italia, vol. XIX, p. 82.
(4) Dans la préface de son Trattato della Chinachina. In Venezia, appresso Gio. Gabbriello Ertz.
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Mais aux faits et aux témoignages que nous venons de citer, on peut en opposer d’autres, qui prouvent l'importance crois. sante et considérable que prit le parti des modernes entre environ 1690 et 1720.
D'abord, parmi ses ennemis, s’en trouvaient qui, par la forme de leur opposition, lui rendaient un hommage indirect. Déjà quand parurent les Saggi du Cimento, les jésuites s'étaient engagés à prouver que toutes les prétendues découvertes de l'académie remontaient au vieil Aristote (1). Cette menace paraissait si vaine à Magalotti qu’il en riait. C’est dans les dernières années du xvn° siècle et les premières du xvur°, qu’un tel système de défense fut à la mode en Italie. L’exactitude des affirmations récentes de la science s’imposait à beaucoup de péripatéticiens qui, trop orgueilleux pour s’avouer vaincus; tentèrent de spolier leur propre époque au profit de l’antiquité. Dans sa WMedecina Difesa, Bertini, en 1699, s'élevait contre ceux qui prétendent que la circulation du sang fut connue d'Hippocrate ou de Platon. Chacun de ces Grecs, disait-on, y avait, dans une phrase, fait une rapide allusion. Et, d’ailleurs, comment supposer des hommes assez bornés pour ignorer ce phénomène que révèle à lui seul le spectacle de l'Océan. Par des fleuves souterrains, semblables à des conduits internes, l’onde salée parvient jusqu'aux sommets les plus élevés des monts. De là elle retourne à la mer, comme à un cœur, en suivant les sortes de canaux veineux que les divers cours d’eau constituent à la surface terrestre.
Quant aux vérités dont l'attention la plus complaisante ne retrouvait pas la moindre trace dans un passé reculé, voici comment, malgré tout, on essayait d’en frustrer les modernes : une partie infime des œuvres anciennes nous est parvenue ; qui prouveque, dans leurs traités perdus, les Grecs et les Latins n’exprimaient pas les idées dont on fait honneur aux derniers âges (2)?— Admettons-le, disait, en 1708, Muratori agacé; peut-
(1) Lettre de Magalotti au cardinal Léopold, 27 avril 1668, tome 1, p. 306 des Lettere inedite di uomini illustri, ouv. cité.
(2) Medicina difesa, ouv. cité, page 79, « col suo continuo flusso e riflusso fermentando, per i sotteranei Fiumi, quasi per interiori condotti, sospinge [l'Océan |l’acqua fino agli estremi gioghi de’ monti, la quale poi per i Fiumi correnti sopra la Terra, quasi per canali venosi al mare come al suo cuore ritorna, e cosi vassi facendo la circolazione delle acque. Il che pud racco-
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on, quand même, refuser à Gassendi, Descartes, Torricelli, Boyle, Redi, le mérite d’avoir exhumé ce qui était resté tant de siècles enseveli? Rien ne prouve que le continent découvert par Colomb n'ait pas été connu même avant l’ère chrétienne. Cette hypothèse obscurcira-t-elle la gloire du grand navigateur (1)?
On sait avec quelle énergie les partisans de la routine avaient soutenu qu'un ver peut naître, non pas de ses pareils, mais d’un corps quelconque en putréfaction. Pourtant, ils en vinrent à tenir le langage suivant : « Soit, tout animal sort d’un œuf. Mais voilà bien longtemps que les Grecs et les Latins ont reconnu et affirmé le fait. Lisez plutôt tel ou tel de leurs ouvrages ». A quoi l’abbé Conti répondait: « Quand s’est-on avisé de retrouver des traces si lointaines de cette vérité ? Depuis les décisives recherches opérées de nos jours, c’est-à-dire depuis qu'il importe peu si nos devanciers l’ont connue (2) ». k
On le voit, les savants pouvaient se montrer presque satisfaits: des envieux niaient l'originalité de leurs travaux, mais reconnaissaient l'exactitude de leurs conclusions. Les amis des modernes, cependant, ressentirent une joie moins mêlée d’amertume. Dès le commencement du xvm° siècle, s’enrôlèrent parmi eux des recrues nombreuses et parfois inattendues.
En 1704, le père jésuite Thomas Ceva déployait une sévérité rigoureuse contre (rassendi et Descartes, mais il se vantait de ne pas fermer les yeux devant les admirables résultats de expérimentation (3). Un moine célestin, Ludovic Valletta (4), suivait une bonne méthode dans un ouvrage qui, en 1711, fournit au Grornale de’ Letterari l'occasion de constater que gliersi dalle sagre carte dove sta scritto (Ex. Eccles. c. 9) omnia flumina intrant in mare et mare non redundat : ad locum unde exeunt flumina revertuntur, ut iterum fluant ».
(1) Page 167 des Riflessioni sopra il buon gusta nelle scienze e nelle arti. Edit. de 1721, ouv. cité.
(2) Les textes que nous résumons ici se trouvent dans le Giornate de’ Lett, d'Italia, t. XIL, article X.
(3) Carmina Thomae Cevae e Soc Jesu. Videlicet Philosophia Novoantiqua, quae nunc primum prodit. Jesus Puer, Poema, Editio quarta. Sylvae, altera Editio auctior. Mediolani, 1704, e Praelo Gisulphiano.
(4) De phalangio Apulo Opusculum, in quo pleraque historice ; pleraque Philosophice de hoc Insecto, ejusque miro veneno enarrantur, ac discutiuntur. Authore D. Ludovico Valletta, Monaco Cælestino. Neapoli, ex Typographia de Bonis, 1706.
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les cloîtres eux-mêmes se mettaient à fermer les livres des hommes, pour étudier dans le livre de la nature (1). L'année suivante, le même journal rend compte d’un traité de pathologie nourri de la connaissance intelligente des découvertes opérées en chimie, en anatomie (2). fl observe qu’enfin l’expérience, le raisonnement, l'invention aussi de quelque remède sûr ont arraché les médecins à la tyrannie des autorités antiques. Voilà maintenant leur art plus facile, plus simple, et, par suite, moins hasardeux et plus utile.
Devenus beaucoup moins nombreux, les péripatéticiens ont aussi perdu leur première audace. Après 1710, les partisans de la liberté scientifique, dans l'exposé de leurs recherches, évitent certes un ton irrespectueux ou agressif envers l’autre école, mais ils lancent volontiers quelque moquerie à Pline, ou à Aristote; les anciens en revanche trouvent difficilement un écrivain qui consente à se faire leur apologiste déclaré. Par exemple, Vallisnieri (3) continue, dès la fin du xvn° siècle, l'œuvre de Redi contre la crédulité. À ses débuts comme professeur à Padoue, en 1700, il put craindre, il est vrai, de graves ennuis. Il insinuait la vérité avec un art si persuasif qu'il eut vite fait de conquérir l'estime ‘et l'amitié de nombreux étudiants. L’enthousiasme et la fougue de leur âge les engagèrent dans des querelles assez vives avec les adversaires des nouveautés médicales. Redoutant un scandale, Vallisnieri alla trouver Frédéric Marcello, procureur de Saint-Marc et réformateur du Studio. Il lui offrit de rendre le calme à l'Université par le sacrifice de ses propres opinions : au lieu des
(1) Giorn. de’ Lett. d'Ital.t. V, p.236. «Egliè bene considerabile e plausibile, come il buon gusto del secolo nel cercare le naturali cose, non nei’ libri degli uomini, ma in quello della natura, si vada propagando, ed incominci ad entrare ne’chiostri, dove pareva, che la sola autorità demaggiori avesse peso, e Le sole sottigliezze dell’ ingegno avessero applauso. Il Padre Valletta ci dà un giusto motivo di giubilo nel presente libro, non avendo perdonato nè a fatiche, nè a diligenze ne’ campi stessi, per assicurarsi del vero, nè essendosi fidato che della propria vista, non di quella degli altri, per descrivere un’ esatta storia della Tarantola, e del suo veramente bizzarro, ma formidabile veleno. »
(2) Giorn. de’ Lett. t. VIT, art. IL.
(3) Voir sur ses œuvres le Giornale de’ Letterati d'Italia t. 1, 154, 448 ; I, 491; IV, 446; V,459; XIII, 154, 166, 482: XIV, 73; XV, 97; XVI, 313, 347; XXII, 463; XXIII, 28, 445 ; XXIV, 343, 389. Voir aussi t. XXXIX et XL.
récentes doctrines, il exposerait les anciennes. S'il se résignait à pareille démarche, c’est, n’en doutons pas, qu'il prévoyait les encouragements de son chef; il le savait attaché aux mêmes principes que lui. Fort d’un appui qu’on promettait de ne pas lui ménager, il dédaigna les vaines menaces de ses détracteurs. Bientôt, personne, à Padoue, n’essaya plus d’ébranler son crédit que raffermirent, à chaque cours, les applaudissements de ses nombreux élèves (1).
Quant à ses ouvrages, quelles oppositions soulevèrent-ils ? Vallisnieri ne rangea certes pas tout le monde à son avis quand il soutint que nul animal ne peut vivre sans cerveau (2), ou lorsqu'il plaça lorigine des sources dans des nappes d’eau, réservoirs naturels souterrains (3). Mais ses contradicteurs ne distillèrent contre lui aucun venin; nulle part ils ne laissaient deviner le parti pris de sacrifier les modernes à l'antiquité. De même, 1l avait avancé que nos vers intestinaux nous sont transmis directement par nos mères. Mais sous quelle forme ? A l’état d'œufs ou non? Il croyait les deux hypothèses admissibles. L'évêque d’Adria, Philippe de la Torre, adopta résolument la première. Du moins, les deux savants commençaient-ils par déclarer impossible la génération spontanée (4).
Secrètement, certain dom Borromée songeait peut-être à embarrasser Vallisnieri. (Celui-ci avait soutenu que ces immondes animaux ne peuvent vivre, sinon dans le corps humain. Le religieux lui demanda s’il en était déjà ainsi à l'époque d'Adam et Eve, et lui proposa de choisir entre trois difficultés. Dieu avait-il infligé une telle souillure aux hôtes sans tache du paradis terrestre? Contrairementau récit biblique, s’élait-il décidé à poursuivre la création après la naissance de l'homme, pour donner le jour à nos vers? Peut-être ceux-ci n’avaient-ils pas eu, dès l’origine, leurs caractères actuels ? Vallisnieri s’en tira en répondantque sa méthode ne pouvait rien lui
(1) Opere fisico-mediche stampate e manoscritte del kavalier Antonio Vallisnieri, raccolte da Antonio suo figliuolo. In Venezia 1733. Appresso Sebast. Coleti. Vol. [. Notizie..…. tratte dalle memorie da lui vivente affidate al Reverendissimo Padre Lettore F. Carlo de’ Conti Lodoli, Revisore de’ Libri par la Serenissima Repubblica di Venezia.
(2) Giorn. de’ Letterati d'Italia, t. XXXIX, p. 387.
(3) Id. XL; p. 118.
(4, Id. XXXIX, p. 384.
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apprendre sur l'état de nos premiers parents, car elle s’appliquait aux seuls problèmes dont les données lui tombaïent, à l'heure actuelle, sous les sens. Il avait apparemment raison de considérer son correspondant comme un péripatéticien déguisé ; il n’en faut pas moins noter le ton respectueux de dom Borromée et le souci qu'il affiche de passer pour un disciple du professeur de Padoue (1).
Le cas de Vallisnieri est général en Italie, après 1710, comme peut s’en convaincre quiconque parcourt le Grornale de’ Letterati d'Italia fondé à Venise, juste cette année-là. On y trouve un compte rendu impartial de très nombreux ouvrages scientifiques parus dans la péninsule. Quand ils provoquent un débat, rien ne nous révèle, en général, chez une partie de ceux qui discutent, un esprit crédule et routinier.
Des progrès réalisés entre environ 1690 et 1725 par la cause des modernes, nous trouvons un nouvel indice dans les fondations suivantes:
A Sienne, jusqu’en 1691, presque toutes les intelligences restaient asservies aux autorités antiques. Un savant de la ville, P. M. Gabrielli, comparaît ses concitoyens à autant de peintres qui se borneraient à passer et repasser leur pinceau sur les dessins des devanciers (2). Pour faire profiter sa patrie des progrès du siècle, il institua une société qui subsiste et prospère encore aujourd'hui sous son premier nom. L’académie des fisiocritici se proposa d'étudier, outre la physique des modernes, la médecine qui recourt à l’observation, utilise les découvertes de Fanatomie et de la chimie. Au temps du fondateur, chaque membre pouvait, aux 6 séances fermées annuelles, proposer ou résoudre des difficultés. Au besoin, il accompagnait ses discours d'expériences et de démonstrations, il disséquait un animal. Aux assemblées publiques, on suivait le même programme, sauf que le sort désignait quels Æisiocritici prendraient la parolé ; en outre, on récitait assez souvent, pour finir, un poème dont le sujet ne pouvait être totalement
(1) Giorn. de’ Letterati d'Italia, t. XXXIX, p. 386.
(2) Voir Notizie circa l'Accademia de’ Fisiocritici, eretta in Siena l'anno 1691, sotto gli Auspicii dell” Eminentissimo Sig. Principe Francesco Maria Cardinale de’ Medici, dans la Galleria di Minerva, tome IL, 6° partie. in Venetia MDCXCVIL.
Ne
étranger aux deux sciences indiquées. La première fois que la société ouvrit ses portes à des invités, Gabrielli lut une profession de foi (1). Dans l'étude des phénomènes naturels, affirmait-1], l'antiquité n'avait certes pas dit le dernier mot; on pouvait sans peine la dépasser. Galilée, Torricelli, Borelli, Redi, Malpighi, Boyle : voilà les modèles à suivre. Il fallait, comme eux, travailler sans autre aide que les sens (2) et la raison, sans autre fin que la découverte du vrai.
A Milan, vers 1720, la comtesse Clélie Borromeo ne pensait pas autrement. Femme d’un savoir fort étendu, elle pouvait lire des ouvrages écrits en latin, en italien, en espagnol, en français, en anglais, en allemand, en arabe. Chez elle ne fréquentaient pas seuls ses concitoyens les plus cultivés, mais les plus illustres étrangers de passage. Elle entretenait, en outre, un commerce épistolaire avec plusieurs pays d'Europe. N'ignorant pas combien, hors de sa province, florissaient les bonnes études, elle souffrait d'autant plus de voir les Milanais encore dociles à la scolastique. Elle résolut de fonder une académie où seules la physique expérimentale, l'anatomie, les mathématiques et l’érudition auraient droit de cité. Elle fit appel à Vallisnieri, le naturaliste de Padoue; conseillée par lui, elle se préoccupa de constituer un cabinet riche en appareils et en instruments nécessaires à qui voulait cultiver avec fruits les deux premières sciences nommées.
Bologne avait progressé bien plus tôt que Milan. Par un acte du 11 janvier 1712 (3), elle avait reçu en don, du général comte Louis-Ferdinand Marsigli, beaucoup d'imprimés et de manuscrits, un véritable musée de curiosités naturelles, une collection de microscopes, de baromètres, dethermomètres, de balances, de machines pneumatiques, de lunettes. On acquit un magnifique immeuble, pour loger tant de richesses, et on y éleva, dans la suite, un observatoire. Ainsi fut établi l’Institut des sciences de Bologne. On y attacha un président, un secrétaire, un préfet de
(4) Voir p. 201 et suiv. dans De studiis literariis mediolanensium antiquis et novis prodromus ad Historiam literario-typographicam mediolanensen, auctore Joseph Antonio Saxio. Mediolani, MDCCXXIX.
2) Secondés, il va sans dire, par tous les instruments qui pouvaient en accroître la portée.
“ (3) Giorn. de’ Letterati d'Italia, t. XVIL, art. VI. Notizie intorno all Istituto delle Scienze novamente eretto in Bologna, ed aperto li 13 Marzo 171%.