‹ Étude Sur L'Évolution Intellectuelle De L'Italie De 1657 A 1750 EnvironChapitre 45 sur 77 · AE · texte numérisé non relu

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la méthode de Muratori et celle que le moine français d’abord, puis son confrère Montfaucon pratiquèrent si patiemment. Combien d’Italiens, à l'extrême fin du xvr° siècle et dans la première moitié du xvim°, contribuèrent, eux aussi, avec des médailles, des inscriptions, des vases découverts dans des fouilles, des manuscrits surtout, à éclairer les mystères de l'antiquité romaine et de l’histoire ecclésiastique, plus rarement les faits du moyen âge: pour le comprendre il suffit de parcourir l’Arcadia de I. Carini et le Giornale de’ Letterari d'Italia.

Enfin, les bénédictins.français ne rendirent-ils pas un autre service aux érudits italiens? Ces derniers firent plusieurs fois preuve d’une noble indépendance sur laquelle nous insisterons bientôt. Nous savons certes qu’elle fut en grande partie la conséquence de leur esprit critique lui-même. Toutefois, ne pouvait-il être réconfortant pour eux de se rappeler comment un Mabillon avait conservé les bonnes grâces des autorités ecclésiastiques les plus élevées, malgré son respect inébranlable pour la vérité ? La franchise de ce moine l’exposa à de graves ennuis. «Il eut beaucoup à soufrir à l’occasion des Actes des Saints de l'Ordre de S. Benoît. Les PP. Mege et Bastide se laissèrent aller à un zele mal entendu, et voulurent faire passer le P. Mabillon dans l'esprit des Supérieurs pour un prévaricateur, qui retranchoit un grand nombre de Saints, que l’on avoit jusqu'alors attribués à l’ordre Bénédictin, et qui par-là en diminuoit beaucoup léclat ». II fut obligé de se défendre devant le chapitre général qui l’approuva (1). Dans la même œuvre, parlant de l'usage que l'Église latine faisait du pain azyme, avant le sthisme de Photius, il avait réfuté un sentiment du cardinal Bona. Ce dernier « le pria d'examiner encore cette matière, il luy marqua mesme l’ordre dans lequel il souhoitoit qu'elle fust traitée. L'auteur, sans se laisser intimider, lui adressa une dissertation courtoise, mais où il confirma sa thèse par de nouvelles preuves (2). » C’est lui encore qui scandalisa beaucoup d'esprits faibles, lorsqu'en 1698 il protesta contre la

4) P. 208 de l'Hist. litt. de la Congrég. de Saint-Maur.

(2) P. 357 de l'Hist. de l'Ac. des Inscript. et belles-lettres. Tome I.— Les Lettres et Ecrits sur la question des azymes, forment le livre IT du tome | des Ouvrages posthumes de Mabillon.

facilité avec laquelle le clergé, surtout à Rome, accordait les mêmes honneurs à des ossements incertains ou aux restes des martyrs (1).

Mais quittons le domaine des hypothèses même probables pour celui des faits. Ilest certain que deux bénédictins français encouragèrent les hardiesses de trois au moins parmi les érudits italiens : Scipion Maffei, dont un ouvrage inscrit plus tard à l’Index, le de Ordine Constantiniano, s'imprima secrètement à Paris sous la surveillance de Montfaucon (2) ; Guy Grandi, qui soumit à ce dernier un opuscule jugé audacieux par certains esprits timorés (3); le Père Bacchini, que

Mabillon réconforta lors des tracasseries que lui valat son

indépendance (4).

Aucun ordre de chevalerie ne remonte plus haut que les croisades : voilà ce qu'affirmait Scipion Maffei dans un de ses livres (5). Ce langage déplut à divers Italiens, car eux soutenaient que l’ordre dit de Constantin eut pour fondateur ce célèbre souverain. — Non, pas lui, répondit Maffei (6), mais de misérables Grecs du xvi° siècle, de prétendus descendants de cet empereur. Pour se donner du crédit, ils fabriquèrent des ütres et des documents merveilleux. Mais la comédie eut une fin tragique, l'acteur principal en fut puni avec la dernière sévérité. Son trône se changea soudain en galère.

Les preuves de l'historien ne convainquirent ni le due de Parme qui récemment avait restauré cet ordre, ni Clément XI dont un bref en approuvait les statuts. Maffei répétait : « Je ne conteste pas à Son Altesse le droit de créer chevalier de Cons-

(1) Eusebii Romani ad Theophilum Gallum Epistola de cultu sanctorum ignotorum. Paris, 1698. — Voir Lettres et Ecrits sur le Culte des Saints- Pate au livre Ill, tome [ des Ouvrages posthumes de Mabillon.

2) Corresp. inéd. de Mabillon et de Montfaucon avec l'Italie, €. HI, p. 208 et 1 n. 2 de la:p.209;

(3) Id. > 1H 112.

0 Le IL, p. 53.

(5) Della Scienza io Cavalleresca. Roma, 1710.

(6) De fabula Equestris Ordinis Constantinianti. Tiguri, 4712. — us Elogi di Letterati Italiani scritti da IDPU US Pindemonte Firenze, 1859. — Elogio del Marchese Scipione Maffei, p. 25-27.

tantin qui bon lui semble. Quant au pape, je le tiens pour mon juge suprême dans les matières religieuses ou morales, mais, en fait d’érudition et de philologie, je ne m’efface pas devant lui, car il redevient alors un homme exposé comme tous les autres à se tromper. » Néanmoins, l’opuscule fut mis à l'Index, et, pour complaire au prince, il fallut porter à son ambassadeur de Paris tous les exemplaires qu’on put retrouver (1). Quelques années avant Maffei, le bénédictin Benoît Bacchini, fondateur, en 1686, du Giornale de’ Letterati de Parme, avait appris à ses dépens à quel point la liberté d’un érudit peut choquer le pouvoir séculier et l'autorité ecclésiastique (2). II donna une première fois la mesure de son indépendance, à propos de l'ouvrage d’un certain Damademus. Celui-ci avait composé une généalogie de la famille régnant à Parme. Il la suivait depuis l'arche de Noé jusqu'à l’époque contemporaine. Se trouver des ancêtres parmi les seigneurs des croisades est un avantage dont se vantent un fort petit nombre de privilégiés; mais qui donc peut découvrir la trace distincte de ses aïeux au moment du déluge? Aussi le duc de Parme flatté récompensa-t-il d’un cadeau l’encens de Damademus. Sa joie fut troublée par un jésuite qui lut le manuscrit, et, loin de l’admirer, le jugea un roman fantaisiste. Choisi comme arbitre, Bacchini ne craignit pas de confirmer cette sentence. Sa franchise lui aliéna la faveur du prince qui, jusqu'alors, ne lui ménageait pas les témoignages

(1) Dans une autre circonstance, Maffei écrivait à un prélat: « Non lascerd di dire, che in somiglianti quistioni (problèmes d'érudition) non va fatto menzione di Brevi Pontifici, perchè da questi si seconda la -divozione de’ popoli a misura della richiesta loro, e la fede delle loro asserzioni; e da chi gli concede, o gli scrive non si fa esame alcuno delle verità istoriche, non essendo queste di loro ispezione. Che se ancora si facesse, l’autorità loro in questa parte non sarebbe che umana ; poichè si tiene bensi da gl’ Italiani Teologi l’infallibilità Pontificia nelle materie di fede e di costumi, ma non già ne’ fatti non col dogma connessi, e non nelle quistioni di pura istoria, o d'erudizione. E chi per adulazione vuol portarsi avanti l’autorità Romana, reca un infinito pregiudicio alla maestà della Santa Sede, rendendola sottoposta allo scherno degli Eterodossi per le contrarie Bolle in materie tali, che per altro piantati questi sieuri principi non recano ombra veruna alla Pontificia infallibilità » Lettera a Monsignor Barbarigo vescovo di Brescia, p. 319-320 dans lime e Prose. del Sig. Marchese Scipione Maffei, parte raccolte da vari libri, e parte non pit stampate. In Venezia, MDCCXIX.

(2) Voir Giorn. de Lett. d'Italia, tome XXXIV, p. 295 (Sua Vita da lui stesso scritta); tome XXXV, p. 340 (Rimanente della sua Vita).

por

de sympathie, et même l'avait détourné d'accepter une chaire à Rome, pour le garder auprès de lui comme son théologien. Une fois blessé dans sa vanité, 1l abandonna en un cas urgent le bénédictin trop sincère. Celui-ci, après avoir vécu plusieurs années sous les ordres tout paternels de Dom Arcioni, vit mourir ce bienfaiteur auquel succéda Dom Vidal Terrarossa (1). Le nouvel abbé détestait le savant, car, auteur lui-même, il avait jadis lu, dans le Grornale que dirigeait alors ce dernier, un compte rendu peu favorable d’un de ses livres. Il destitua brutalement le P. Bacchini de sa charge d’économe au monastère de Saint-Alexandre, et lui enjoignit de se rendre, sous trois jours, à celui de la Cervara. Aucune voix influente ne s’éleva en faveur d’un homme consciencieux, qui ne sut jamais renoncer à l'habitude fâcheuse pour lui de dire la vérité. C’est ainsi qu'écrivant l’histoire du monastère de Polirone, ik avait fait le départ très net entre la légende et la vérité, au sujet de la fameuse comtesse Mathilde. Sa hardiesse déplut; bien qu'il eût réuni les éléments d’un deuxième volume, il ne put imprimer que le premier.

Le Liber pontificalis lui procura ses plus longs déboires. Sous ce titre, il avait, en 1697, trouvé à Modène des mémoires inédits composés au 1x° siècle par certain Agnello (2). Durant quatre années, il tenta vainement de publier le manuserit : les reviseurs du Saint-Office s’y opposaient. Enfin, un puissant personnage intervint : ils cédèrent. Bacchini dut seulement se résoudre à modifier quelques passages de sa préface (3). Pourquoi donc tant redouter cette œuvre? On y trouve des opinions comme la suivante : à qui les évêques de Ravenne doivent-ils le privilège de porter le pallium, ornement distinctif des métropolitains? A l'autorité ecclésiastique? Non certes, mais au pouvoir laïque, à Valentinien et à quelques-uns des empereurs

(1) Sur les persécutions de Bacchini, voir Correspondance inéd. de Mabillon et de Montfaucon avec l'Italie, t. HT, p. 324, 335, 337 et note 2.

(2) Agnelli Liber Pontificalis, Sive Vitae Pontificum Ravennatum. D. Benedictus Bacchinius Abbas S. Mariae de Lacroma 0. $. B. Congregationis Cassinensis ex Bibliotheca Estensi eruit, Dissertationibus et observationibus, nec non Appendice Monumentorum illustravit e auxit. Mutinae, typis Antonii Capponii Impressoris Episcopalis, 4708. — Voir Giorn. de’ Letterati d'Italia, t. 1, p. 69; t. I, p. 356.

(3) Agnelli, etc. Pracfatio.

le

qui lui succédèrent. — Thèse humiliante pour le gouvernement pontüfical; celui-ci, traitant Ravenne en métropole, consacrait en effet une situation qui, créée contre sa volonté, violait un de ses droits exclusifs.

Bacchini lui-même ne s'illusionnait pas sur les mérites d'Agnello, personnage, selon lui, indigne de toute sympathie, car il ignore l’histoire profane et sacrée, au point de confondre les personnes et les choses ; il dénigre de parti pris Les évêques contemporains, il nourrit contre le Saint-Siège une haine vigoureuse. C’est qu’en lui persistaient les germes du schisme qui sépara un temps les églises de Ravenne et de Rome. Au cours de ces divisions, son aïeul avait été emprisonné sur l’ordre d’un pape : attentat dont le petit-fils rendait responsable la papauté elle-même.

Puisque le bénédictin aboutissait à de telles conclusions, disait-on au Saint-Office, pourquoi imprimer ce Liber pontificalis siinjurieux pour les chefs du catholicisme? Mais lui savait que répondre. « Et d’abord, disait-il, sur l’histoire ecclésiastique de Ravenne avant le 1x° siècle, on ne possède aucun autre document. Celui-là seul a entrainé le jugement des écrivains qui affirment l'intervention abusive de Valentinien IL. Il ne suffit pas d'affirmer qu'ils se trompent, il faut le prouver. Comment y parvenir, à moins de contrôler leur source au plus grand jour? Si, par exemple, je suis parvenu à montrer Agnello se contredisant lui-même, si l’on trouve légitimes mes motifs de le mettre en suspicion, alors seulement le Saint-Siège sera justifié et vengé (1). »

Bacchini poursuivait, en même temps, un autre but : le manuscrit du Liber pont ficalis n'ayant jamais été publié et passant même pour perdu, plusieurs indélicats auteurs n'avaient pas craint, plus d’une fois, d’invoquer le témoignage d’Agnello lorsqu'il leur était contraire ou même qu'il n'existait pas. Une fois l’ouvrage entre les mains de tous les connaisseurs, de pareilles supercheries deviendraient impossibles. Il est vrai que le crédit d'écrivains parfois célèbres, mais désormais convaincus de mensonge, se trouverait ébranlé. Peut-être bien cette considération contribua-t-elle à intimider les représentants du Saint-Office

(1) Sur les raisons que Bacchini donne pour avoir fait cette publication, voir Agnelli Liber pontificalis, €. 1, p. 1-14.

effrayés à l'avance de ce petit scandale ? Elle n’était pas faite pour arrêter Bacchini, défenseur inflexible du vrai.

Sur l’état d'esprit qu'il voulait combattre, nous sommes éclairés par une intéressante polémique à laquelle il se trouva mêlé de 1707 à 1709 (1). On y saisit le contraste entre l’homme crédule et les penseurs plus exigeants. A l’un suffit une simple apparence de preuve, tant il désire croire ce qui est traditionnel ; les autres, au contraire, sont méfiants, il faut les convaincre. Voici l’origine du débat. Après avoir fait restaurer la vieille église toscane de S.-Cresci, Cosme IT pria l’oratorien Laderchi d'éditer un manuscrit contenant les actes de ce martyr et de ses compagnons. Le religieux essaya de montrer que ce récit fut rédigé peu après les événements, non certes par un témoin oculaire, mais d’après un rapport fidèle et sûr. Plus d’un écrivain l’a cité, disait-il, et aucun n’en a contesté le caractère authentique. Pourquoi n’admettrions-nous pas ce que l’on a cruavant nous (2) ? D'ailleurs, les actions attribuées à ce héros du christianisme sont incontestables, car des faits similaires rapportés à propos d’autres personnages ont été, cette fois-là, reconnus exacts (3).

Voici les quatre principales objections qu’on oppose au P. Laderchi. Les actes font mourir Cresci le 24 octobre 249; ils ajoutent que ce jour-là furent suppliciées avec lui diverses victimes qu'ils nomment. Ils se trompent, car, on en est sûr, ces dernières périrenten 250 et non en 249(4). — De plus, le même ouvrage s’en prend à des hérésies postérieures au moment où il fut, prétend-on, écrit (5). — En troisième lieu, pour exposer la foi chrétienne à un tyran, il prête à Cresci des formules dont l'Église primitive n’a jamais usé avec les idolâtres, (à dessein elle s’adressait à eux sous une forme (6) énigmatique). — Enfin il contient des locutions inconnues au nr siècle de l’ère chrétienne.

(1) Elle est racontée dans le Giorn.de’ Letterati d'Italia, t. WU, articolo IV. Gli Ati di S. Cresci, e de’ Santi Compagni Martiri, pubblicati dal P. lacopo Laderchi della Congregazione dell Oratorio, e Libri usciti intorno aglistessi.

) Id., p. 223.

IMG TD 226:

Un document de 1708 cherche quels sont les droits de l’histoire sur les personnages que la religion vénère le plus, en souvenir de leurs vertus (1). On ne doit pas, dit-il, mettre en doute leur sainteté même; il faut croire que Dieu n'a pas manqué d’illuminer le pape qui les a canonisés. Mais on ne commet aucun péché en niant qu'une église déterminée possède les reliques vénérables pour lesquelles des pèlerins la fréquentent. Enfin, ou peut discuter les Actes, œuvres dues à de simples mortels.

Cette troisième proposition légitime implicitement l'examen attentif auquel la critique pourrait soumettre des récits de faits miraculeux. En Italie, au début du xvime siècle, le P. Bacchini et quelques autres ne se firent pas faute d'exercer un tel contrôle.

Des écrivains modernes soutenaient qu’aux premiers siècles du christianisme, le Saint-Esprit, sous forme de colombe, ne manquait pas de se poser sur le prêtre qu’il choisissait comme évêque de Ravenne. Le bénédictin montra (2) qu’on avait du moins tort d'étendre ce genre de désignation aux prédécesseurs de saint Sever, car les témoignages les plus anciens n’en faisaient bénéficivr personne avantlui. Le miracle, même restreint à ce prélat, se trouvait d'avance ruiné par Bacchini. Celui-ci avait, en effet, établi que la source originale de tous les écrits parus sur les évêques de Ravenne antérieurs au 1x° siècle, est l’œuvre d’un homme peu intelligent et ennemi de la vérité.

Dans l'Italie méridionale, en 1707, certain François Noiïa, archiprêtre de Chiusano, se rendit odieux à la congrégation de Monte-Vergine, en voulant établir que saint Jean de Nusco ne fit point partie de celle-ci et n’exista même jamais. Il publia, en outre, un opuscule auquel répondirent deux écrivains indi-

(4) Dissertatio Apologetica ad vindicandam Mediolano S.S. Corporum Protasii, et Gervasii antiquissimam possessionem « contrariis recentium Scriptorum sententiis. Auctore Joseph Antonio Saxio, S. S. Ambrosii, et Caroli Oblato, S. Th. et Collegii Ambrosiani Doctore. Mediolani, in Curia Regia anno 1708. Excudebat Marcus Antonius Pandulphus

Malatesta, Regius, Ducalisque Typographus.

(2) Agnelli Liber pont., L L, p.173.

gnés. Le débat portait sur un sac de saint François, que les mineurs conventuels gardaient en leur maison de Montella. Noia avait jugé nécessaire de réagir contre la croyance d'un grand nombre: d'habitants du royaume de Naples. Selon eux, un fil de cette relique était un préservatif sûr contre les coups d’arquebuse. Aussi les criminels exposés à recevoir des blessures au cours de leurs attentats s’efforçaient-ils de se procurer un si précieux talisman (1).

La même année, un religieux donna l'exemple d’une hardiesse peut-être plus grande, car il contrôla librement l’origine même de l’ordre auquel il appartenait. A l’endroit où s’éleva plus tard l’ermitage de Camaldoli, saint Romuald passait pour avoir vu en dormant une mystique échelle; sur les degrés s’'appuyaient d'innombrables religieux vêtus de blanc. A son réveil, 1l avait, disait-on, décidé de fonder là même un couvent dont les moines porteraient l’habit aperçu en rêve. Le P. Grandi osa démontrer que le monastère existait avant la date attribuée au songe; en outre, les plus anciens et les plus sérieux documents interrogés restaient muets sur ce dernier, qui n'était mentionné nulle part, sauf depuis une époque toute récente. Grandi avait déjà fini son opuscule en 1701, il ne put imprimer que six ans après (2), et encore en y déclarant que rien n’empêchait d'admettre l'événement lui-même et de le placer en tout autre lieu que Camaldoli. A ce prix seul, il put iriompher des obstacles que lui opposaient d’impitoyables confrères. Parmi eux, on s'indignait qu'il eül osé affaiblir une vénérable tradition : le bréviaire romain la consacrait, les plus illustres écrivains ecclésiastiques ladoptaient. Avec le temps, on pardonna, en général, à l’auteur sa franchise. Seuls les moines habitant Camaldoli même n’oublièrent jamais l'atteinte portée, croyaientils, au prestige de leur ermitage, et désormais ils refusèrent toujours à Grandi l’accès de leurs archives.

(1) Discorsi Critici su l'Istoria della vita di S. Amato Prete e primo Vescovo di Nusco, con una lettera, la quale racchiude una dissertazione, ove si dà accurato giudizio del Sacco di S. Francesco. Genova (Napoli) 1707. — Voir Giorn. de’ Letterati d'Italia, t. IF, p. 481.

(2) Dissertationes Camaldulenses, Lucae 1707. Typis Marescandoli. Voir sur cette affaire : Vita del Padre D. Guido Grandi Matematico dello Studio Pisano, scritta da un suo Discepolo. In Venezia MDCCXELIV, p. 39-43.

Sur les visions surnaturelles, un autre ecclésiastique de l’époque, le célèbre érudit Ludovic-Antoine Muratori, ne cachait pas sonscepticisme. Entre toutes celles qu’on rapporte, il ne refuse pas à certaines un fondement sérieux. Mais il juge la plupart de simples chimères qu’enfantent des imaginations trop vives. À son avis, un orateur sérieux et un écrivain de goût ne doivent jamais en citer aucune pour réveiller l’ardeur des fidèles. Il s'attend à scandaliser des esprits faibles qui le taxeront d'impiété. Peu lui importe : s’il leur reconnait du zèle, il leur dénie tout bon sens. Des imposteurs poursuivaient eux aussi un but pieux lorsque, dans les siècles grossiers, ils racontèrent, au gré de leur fantaisie, l’existence des saints; lorsqu’avec des documents fabriqués de toutes pièces, ils défendirent l'antiquité ou les prérogatives d’une église. La fin poursuivie justifiait à leurs yeux les moyens employés. Mais de tels faux étaient maintenant devenus dangereux. Un érudit de valeur, entendant raconter de nombreuses fables sur saint Patrice, avait pris celui-ci non pour un personnage authentique, mais pour un héros de roman. Muratori réussit à le détromper grâce à des preuves tirées d’un très ancien manuscrit. Mais combien d'hommes sérieux se refroidissaient pour la religion, après avoir découvert trop de ces supercheries (1)!

Tel nous avons connu Muratori jeune, tel nous le retrouverons à la fin de sa carrière. Dans son traité de la Divosione regolata (2), paru en 1747, il dénonce des pratiques superslitieuses que l’ignorance seule explique et que la connaissance exacte du passé doit dissiper. Il déplore que lon attribue un rôle spécial à chaque saint et qu’il passe pour un protecteur efficace seulement dans un cas déterminé : sainte Lucie, par exemple, invoquée pour conserver la lumière des yeux, à cause de sonnom ;saint Antoine abbé, chargé, dans l'esprit populaire, de défendreles troupeaux et d’écarter les incendies, parce qu'on le peint tenant d'une main une torche, de l’autre un bâton muni d'une clochette, tandis qu’à ses pieds est étendu un im-

(4) Cap. IX des Riflessioni sopra il buon qusto nelle scienze e nelle arti di Lamindo Pritanio. Parte Prima. Venezia, 1708.

(21 Della Regolata Divozione de’ Cristiani, Trattato di Lamindo Pritanio. In Siena. Dai Torchi di Pazzini Carli MDCCLXXXIX. — La 1'° édition est de 1747. — Voir spécialement les chap. XX et XXII.

monde animal. On oublie que c’est là un triple attribut allégorique pour indiquer le feu ardent de sa charité, son assiduité vigilante à prier, sa victoire sur les passions déréglées.

Muratori proteste aussi contre une tendance abusive à considérer les saints non pas comme d’humbles intercesseurs auprès de la Divinité, mais comme des potentats jouissant d’un pouvoir souverain. Sur certains d’entre eux on arrivait à jeter le discrédit, au profit d’un autre qu'on élevait parfois plus haut que Dieu même : ce n’était pas simple exagération de prédicateur qui, sans mesure, vante l’auguste personnage dont il a entrepris le panégyrique ; on visait parfois à entraîner les fidèles dans le sanctuaire auquel on s’intéressait pour des motifs trop humains. ,

Certes, le célèbre érudit ne parle que respectueusement du culte des saints, mais il voudrait amener les Italiens à distinguer entre les pratiques dépourvues de tout fondement, celles que l’Église se contente de tolérer, celles enfin qu’elle impose par un ordre auquel l’auteur se soumet tout le premier.

Ces réflexions de Muratori à une date si avancée prouvent que le mal combattu au commencement du siècie sévissait encore une quarantaine d'années après. Une multitude d'hommes trop crédules continuaient à être choqués par l'esprit critique. d’une élite clairvoyante. Jean Lami s’en aperçut en 1741. Ce professeur d'histoire ecclésiastique avait commencé à faire imprimer le tomelIX de ses Deliciae Eruditorum (1). En passant, il y déclarait faux qu’un ange eût peint, au xiu° siècle, le visage de la vierge Marie admirée à Florence, dans l’église des serviti : chez les historiens de ces temps reculés, on ne trouvait pas le moindre mot relatif à ce prodige; quelque imposteur intéressé avait abusé de l’ignorance populaire. L'ouvrage était encore sous presse, lorsque Lami reçut quelques lignes de l’inquisiteur (2). Gelui-cile priait de renoncer à son entreprise;

(1) Le premier volume est de 1736 : Deliciae Eruditorum, seu veterum ANEKAOTON opusculorum collectanea. Joannes Lamius collegit, illustravit, edidit Florentiae 1736.

(2) « Fra Francesco-Antonio Bonossi Vicario Generale della $. Inquisizione di Firenze riverisce con tutta la stima l'Eccell. e molt Illustre Sig. Dott. Lami, e lo prega a sospendere la pubblicazione del tomo IX delle sue Deliciae, etc. S'incomincia a spargere per Firenze la voce, che nel libro venga scritta per improbabile l'opinione universale del volto ange-

c'était le seul moyen de ne pas encourir l hostilité d'un peuple entier. D'ailleurs, que les traits de cette vierge fussent l’œuvre d’un esprit céleste, on en avait une preuve convaincante : le fait était enregistré dans l'office que toute la Toscane récite en l'honneur du bienheureux Alexis Falconieri; on ne pouvait supposer que la congrégation des rites l’y eût laissé introduire sans s'être éclairée. — Lami s’entretint avec le signataire du billet, il s’expliqua et le satsfit. Le volume parut, mais les servit et une partie du clergé ne manquèrent pas de répéter aux fidèles que la foi de l'écrivain était bien chancelante (1).

L'accusation d'impiété n’était pas nouvelle pour cet érudit. En 1733 (2), 1l avait publié à Florence un livre qui lui valut force injures. Il ne s'était pas contenté, disait-on, de soutenir que saint Jean n’a pas lu les travaux de Platon et de Philon; il avait poussé l’impudence jusqu'à parler de cet évangéliste comme d’un être ignorant et grossier. Lami n’eut pas de peine à établir que lesapôtres, nés dans l'obscurité et la bassesse, élevés en pleine misère, occupés de leurs métiers mécaniques, ne purent être à même d'apprendre l’éloquence et la philosophie.

On le blämait encore d’avoir trouvé dans les traités d’un hérétique les théories ensuite réfutées par lui, sur le prétendu

lico della Santissima Nunziata. E perchè lo Scrivente non ha caro di tirarsi addosso l’aversione, e le dicerie d’un popolo intero, vuol prima esser informato pienamente delle ragioni, alle quali è appoggiata la tradizione. | Padri Serviti hanno dovuto mostrarle nella Sacra Congregazione de’ Riti, quando furono approvate le lezioni del secondo notturno per la Festa del Beato Alessio Falconieri, quali si recitano per tutta la Toscana. Nè sembra verisimile, che la sacra congregazione abbia lasciato inserirvi, orante cum aliis sociis Alerio, coelitus vultum perfectum fuisse tradunt, se i Padri Serviti non avessero esibiti validi documenti. Questo sconcerto nasce perchè i Superiori in oggi rivedono le materie della Stampa, quando à già fatta l’impressione. Benche questo non sia punto di fede, pure essendo di moll importanza, per non far nascer un sussurro, merita d’essere ben esaminato. Spera lo Scrivente che ïl Sig. Dott. Lami sarà per favorirlo, e di nuovo si dice buon servitore, ecc. — Del S. Uffizio li 16 Maggio 1741. » (Extrait de l'Elogio del D' Giovanni Lami recitato nella R. Accad. Fiorentina, p. 107, ouv. cité.)

(1) Page 115 de l'Elogio del D' Giovanni Larni.

(2) De Recta Christianorum in eo quod mysterium Divinae Trinitatis attinet sententia libri VI Florentiae, apud Tartinium et Franchium, 1733.

platonisme de saint Jean. Il s’avisait donc de lire des ouvrages d’un protestant! Si encore il n'avait jamais cité cet odieux auteur qu'avec mépris! Mais il ne le blâämait parfois que pour le couvrir de fleurs en beaucoup d’autres passages ! Lami répondait que, pour combattre des adversaires, 1l faut, en toute justice, constater d’abord par soi-même les erreurs dont ils sont accusés. Quant au reproche d'étudier les livres des hérétiques et de les citer avec éloge, seules une ignorance extrême ou une insigne iniquité pouvaient taxer de criminel un usage que tout justifiait. Est-ce que les Pères de l’Église n’ornèrent pas leurs apologies en faveur du chritianisme avec une foule de morceaux empruntés aux philosophes ou même aux poètes des Gentils? Se firent-ils un scrupule de réfuter le paganisme par des arguments lus dans les textes de ses propres sages ? D'ailleurs, est-ce que chaque jour on ne vantait pas Démosthène et Cicéron ? Pour admirer l’éloquence ou le savoir d'un auteur il ne s'ensuit pas qu’on adopte toutes ses idées (1).

Avant Lami, Muratori s'était déjà montré impartial envers les écrivains hétérodoxes. Il n'allait pas jusqu’à désapprouver le conseil adressé aux catholiques par leurs chefs de ne pas vanter les ennemis de leur foi et même de les signaler à la défiance du publie. Néanmoins, disait-il, on ne peut prétendre que le vrai cesse d’être vrai, parce que des protestants l'ont découvert ou énoncé ; personne ne peut donner à entendre qu'ils n’enrichissent d'aucun apport utile la doctrine chrétienne ou les divers genres d’érudition. Au contraire, parmi les vérités communes à leurs sectes avec le catholicisme, un très grand nombre ont en eux de vigoureux défenseurs (2).

En 1731, G. Tartarotti, dans un ouvrage contre la logique

(4) Jo. Lami de Eruditione apostolorum Liber singularis, in quo multa, quae primiliorum Cristianorum Litteras, Doctrinas, Scripta, Placita, Studia, Conditionem, Censum, Mores, et Ritus attinent, exponuntur et illustrantur ; Critica severa juvatur et promovetur. Prima Beati Pauli apostoli ad Corinthios Epistola passim ediscitur : Pluria proferuntur inedita, ete. Florentiae, Anno MDCCXXXVIIL — Voir article I, dans Bibliothèque raisonnée des ouvrages des savans de l'Europe. Pour les mois d'avril, mai et juin 1739. Tome XXII. Seconde partie. À Amsterdam, chez J. Wetstein etG. Smith, MDCCXXXIX.

(2) Delle Riflessioni sopra il Buon Gusto Parte 2%, p. 102. « Forse la verità, forse l’erudizione sono anch’ eretiche, perchè si trovano talvolta ne’ libri degli eretici? »

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