‹ Étude Sur L'Évolution Intellectuelle De L'Italie De 1657 A 1750 EnvironChapitre 47 sur 77 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La tendance au matérialisme, en Italie, entre 1660 et 1693 environ.

SommaIRE. — I. Environ surtout entre 1660 et 1693, les modernes adoptèrent, en général, la physique atomistique.

En Toscane, en 1690 et déjà en 1670, on reproche à divers professeurs de l'académie pisane de l’enseigner. — De quand date l'introduction de cette doctrine dans cette partie de l’Italie. — Le Français Bérigard. — Gassendi; ses relations avec Galilée ; faveur dont il jouit au Cimento; un livre écrit contre lui, en 1673, par un professeur de Pise; sa longue fortune en Toscane ; édition de ses œuvres à Florence, en 1727. — Rossetti et son système. — Les lecteurs de Lucerèce.

A Rome, faveur de Lucrèce et de Gassendi.

A Padoue, ce dernier est encore redouté en 17413.

À Naples, grande vogue du gassendisme, dès 1663 : elle est encore Satesice vers 1688, par Vico ; en 1691, par Antoine Arnauld. Amenta gassendiste en 1710. — Tremigliozzi, élève de Sébastien Bartoli, médecin de Naples, fait connaître le gassendisme à Bari, en 1678. — En même temps, on lit Lucrèce.

II. — La foi religieuse des atomistes est suspectée. Parmi ceux qu'on accuse d'incrédulité, il en est dont nous ne savons s'ils se réclament de Lucrèce ou de Gassendi: ainsi un étudiant de Bologne et, dans l'Italie méridionale, Elie Astorini.

D'autres fois, on s’en prend nettement à Gassendi{à Rome, sous le pontificat d’Innocent XI et en 1693) et à Lucrèce (en Toscane durant plus de cinquante ans; à Naples entre 1691 et 1693). — Histoire de la traduction du De nalura rerum faite par Marchetti.

111. — Les alarmes où la diffusion de l’atomisme jeta beaucoup de catholiques ne semblent pas avoir toujours été injustifiées. Dans le dernier tiers du xvire siècle, l’incrédulité n’est pas rare en Italie : témoignages de Salvator Rosa, Menzini, Magalotti, Frugoni, Segneri. — Relations de cette incrédulité avec le progrès dessciences expérimentales etsurtout avec la vogue de l’atomisme.

Déterminer les lois des phénomènes naturels à l’aide des sens et du raisonnement, sans égard pour aucune autorité, sans

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préoccupation métaphysique : telle est la méthode qu'approuvèrent, entre 1660 et 1750, des Italiens de plus en plus nombreux. Si elle consacrait le divorce entre l'étude des faits sensibles et la philosophie spéculative, elle n’ébranlait en rien la légitimité de cette dernière (1). Un même homme, après avoir, avec une sereine liberté, observé le cours des astres, disséqué le ver à soie, cherché si le fiel de vipère est venimeux, peut réfléchir à l’origine de la matière, à la nature de l'âme et à ses relations avec le corps, à existence de Dieu, à la valeur de notre connaissance. Il s'arrête alors à deux genres de problèmes fort indépendants l’un de l’autre, mais qui ne s’excluent pas. Dans la période que nous étudions, auquel des deux s'intéressa-t-on le plus volontiers ? Et, d’une façon générale, inclina-t-on au spiritualisme ou au matérialisme ?

Il faut distinguer plusieurs moments : le premier s’étendrait jusque vers 1693.

La scolastique croyait découvrir dans les corps deux principes absolument distincts, lun commun à tous : la matière, l'autre qui les détermine et constitue leur individualité : la forme. Celle-ci peut être nécessaire ou accidentelle. Dans le premier cas seul, elle établit le caractère essentiel de chaque sujet, empêchant, par exemple, qu'un lion ne soit un tigre. Que sont, au contraire, la chaleur, le froid, le mouvement, la dureté, une couleur? Des qualités qui paraîtront ou s’évanouiront sans que l’eau, par exemple, qu’elles affectent, change de nature. Eu cette eau elle-même, que faut-il voir? De la matière à laquelle s'ajoute l'entité ou forme nécessaire d’eau.

En Toscane, surtout dans le dernier tiers du xvrr* siècle, des esprits indépendants s’efforcèrent de discréditer ces explications stériles, et de faire admettre que tout corps est composé de corpuscules.

(4) Outre les ouvrages que nous aurons occasion de citer au cours de cette partie, voir sur la philosophie spéculative en Italie, à l'époque qui nous occupe, Della Ristaurazione di ogni filosofia nei secoli XVI, XVII, X VIIT di Appiano Buonafede, Milano, 1838, 4me vol.; — Manuale della Storia della Filosofia di Guglielmo Tenneman, tradotto dal Professore Francesco Longhena, con note e supplementi dei Professori Giandomenico Romagnosi e Baldassare Poli, seconda edizione, Milano, 1855 (surtout le #me volume); — Bertinaria : Sull'indole e le vicende della filosofia italiana. Torino, Pomba, 1846.

En 1691, ils inquiétèrent Cosme III par leur active propagande à l'académie de Pise. Il interdit en termes exprès qu’on y enseignât la philosophie atomistique ni par écrit, ni de vive voix, ni dans des leçons particulières, ni publiquement. Quiconque désobéirait n’exciterait pas seulement la rigoureuse indignation de Son Altesse ; il pourrait se considérer comme destitué de sa chaire (1).

Déjà en 1670, le cardinal Léopold de Médicis avait communiqué à plusieurs maîtres de cette même Université une lettre ôù on les dénonçait comme disciples de Démocrite. Avec leurs livres, disait-on, ils ruinaient la renommée d’Aristote; mais surtout, ils prenaient haineusement ce philosophe à partie dans les cercles, assemblées réglementaires où deux professeurs, en présence de leurs collègues et d’un grand concours d'étudiants, se livraient à une discussion sur un texte choisi par l’un dans les œuvres du Stagirite ou de ses commentateurs, et soumis à l’autre vingt-quatre heures à l’avance (2). La lettre réclamait la fin d’un tel scandale. Le moindre danger auquel on exposait la jeunesse de Pise était de la réduire à douter : comme on lui vantait tour à tour deux doctrines contraires, elle n'allait plus savoir quelle voie suivre. Pourvu encore qu’elle n’en vint pas à choisir celle qui conduit à l’athéisme !

Chargé de répondre pour tous les accusés, un des personnages mis en cause ne nie pas que ses collègues et lui ne commentent à leur auditoire la physique de Démocrite et d’Épicure ; mais il leur arrive aussi, dit-il, d'expliquer les opinions d'Anaxagore, de Platon, de Galilée, voire même d’Aristote. Ils ne se donnent donc aucun maître. Cette mdépendance, ils la proclament

(1) « Per comando espresso del Serenissimo Padrone devo far noto alle Signorie V.V. Eccellentissime esser mente dell A. S. che da niuno de’ Professori della Sua Università di Pisa si legga e s’insegni pubblicamente nè privatamente in seritto o in voce la filosofia Democritica, ovvero

degli atomi, ma solo l’Aristotelica, e chi in modo alcuno convenisse alla volontà di S. A. oltre la rigorosa indignazione dell A. S. s'intenda ipso facto licenziato dalla cattedra che tiene. — Firenze 10 ott. 1691. » Galluzzi : Istoria del Granducato di Toscana Sotto à Medici. Firenze, MDCCEXXXI. T. IV. iv. VILLE, p. 40).

(2) Sur la futilité des sujets mis en discussions dans ces cercles, et la subtilité des arguments invoqués, voir le vers 125 et la note, dans Q. Lucri Alphei Diacrisis, In secundam editionem Philosophiae Novo-Antiquae R. P. Thomae Cevae cum notis Jani Valerii Pansii, 1724; — Targioni-Tozzetti : Degli aggrandimenti ece. L. FE, p. 230.

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