‹ Étude Sur L'Évolution Intellectuelle De L'Italie De 1657 A 1750 EnvironChapitre 50 sur 77 · AG · texte numérisé non relu

AG

Segneri, Fulvius Frugoni sur l’incrédulité qui régnait en Italie, entre environ 1660 et 1690.

Magalotti ne prend pas au sérieux les prétendus esprits forts qui, à table, dans les salons, auprès des femmes, se donnent une attitude cràne, en plaçant des mots audacieux, mais qui, une fois rentrés chez eux, passent une nuit agitée : le remords les harcèle (1). Ils ressemblent un peu au fanfaron que Menzini peint sous le nom de Gargilio. Jouit-il d’une bonne santé? Il éprouve une gaieté folle dès qu’on lui parle de Dieu, d’âme immortelle, de vie d’outre-tombe. Ilne voit partout que l’œuvre du hasard; il compare les doctrines spiritualistes aux contes des Grecs (2). C’est qu'il tient à profiter des biens d’ici-bas sans la moindre gêne ; loin de lui donc tout ce qui pourrait Ven détourner ! Mais la maladie modifiera son attitude (3).

Magalotti ne se laisse pas non plus effrayer par tous ceux qui ne protestent pas contre les hardiesses des blasphémateurs ou même y applaudissent. Il veut voir en eux des gens timides ou prudents (4). Mais il faut bien que, parmi les hommes réputés incrédules, il en suppose un certain nombre sincères, puisqu'il entreprend de démontrer, non pas, il est vrai, l’immortalité de nos âmes, mais la faiblesse des arguments invoqués contre elle, vers 1680.

Selon Salvator Rosa, beaucoup d'Italiens avaient perdu la foi, au spectacle de limmoralité contemporaine (5). Comment,

(4) Id. p. I.

(2) L'impie dit que :

« Il tutto à à caso: à caso tucna Iddio su gli empj, e che son fole Argive, Cid che tra noi di spiritual risuona. »

Satire X de Menzini, à la suite du tome III des Rime di Benedetto Menzini. In Firenze, MDCCXXXI.

(3) « Ma quando l’epa avrà fracida e mezza, O ch’ei sarà per la quartana stracco, Che si, che in la paura li s'incevezza. » (Id.)

(4) Lettere familiari, page 11.

(5) Satire Odi e Lettere di Salvatore Rosa illustrate da G. Carducci. Firenze, G. Barbèra, 1860.

« Or che fate là su voi che la cura

Di dispensar avete e pene e premi

E governate il fato e la natura?

Come accordate si diversi estremi,

disaient-ils, admettre la Providence, alors que l'hypocrisie règne en maîtresse, que le vicetriomphe et que les faibles sont écrasés sans pitié ? Magalotti, lui aussi, a connu des personnes qui rendaient autrui responsable de leur athéisme (1). « Quoi ! disaientelles, ceux qui passent pour le plus versés dans la théologie, ceux dont le caractère sacré semble annoncer d’inébranlables convictions, les interprètes mêmes de livres où Dieu menace les pécheurs de la mort éternelle, sont les premiers à violer une loi qu'ils prétendent divine. Quelle inconséquence, ou plutôt quel aveu! Si quelqu'un jouissant d’une puissance non douteuse nous interdisait d'entrer dans une maison sous peine de mort, nous nous garderions bien d’y pénétrer. » Ces observateurs concluaient sans doute que souvent les ministres du culte versaient dans l’athéisme et ressemblaient à ce prédicateur aux mœurs dissolues, que flétrit un poète du temps (2) et qui ne croit pas au ciel dont il parle tant du haut de la chaire.

D'autres esprits forts moins nombreux élevaient des doutes plutôt sur le christianisme que sur Dieu lui-même. Ils étaient choqués par les passages contradictoires ou les obscurités qu'ils croyaient trouver dans les Écritures (3).

Chez plusieurs, l’irréligion pouvait être une conséquence de leur dédain pour les âges écoulés. «Étant donnés, disaient-ils, les progrès qu'ont accomplisles sciences depuis environcent ans, nous ne pouvons plus partager les croyances religieuses des siècles arriérés (4). »

Che il giusto mai non abbia aura gioconda, E che mai del gastigo il reo non temi?

E v'adirate poi, se illanguidisce Di voi la stima, se a ragion per tutto L' uom l’opre vostre critica e schernisce

(Satire V vers 55-60 ; 73-75).

(4) Lettere familiari, lettre XII.

(2) Menzini, Satire X, page 68, à la suite du t. IL des Rüme.

« Odi con che faconda, e larga vena

« Eï favella del Cielo ! Al Cielo, al Cielo,

« Grida in robusta infaticabil lena.

« Ma nell entragno ei non ci crede un pelo; « Non & cosi? Tu 1 sai, che seco in crocchio « N° incachi spesso e la pietade, e’ 1 zelo.»

(3) Lett. familiari, lettre X.

(4) 1d.,p. 121.4 Voi dite non doversi pretendere, che tutti quei concetti, che passavano per ragionevoli, quando il Mondo vagiva ancora in culla,

Enfin, voici parmi les incrédules ceux qui semblent le plus intéresser Magalotti; c’est à leur représentant qu’il s'adresse, il lui prête à peu près le langage suivant : « Je souhaiterais d’avoir la foi, j'estime qu’elle donne à ceux qui la partagent une quiétude digne d'envie. Mais je ne puis croire en Dieu, parce qu'il ne tombe pas sous mes sens et que, d’ailleurs, le raisonnement ne me révèle pas son existence (1). » Cet athée est un disciple de Lucrèce. Les propriétés des atomes éternels lui semblent suffisantes pour expliquer la formation du monde. À quoi bon supposer un Dieu qui, après avoir tout créé, organise tout ?Etilse moque des récits de la Genèse. Magalotti, de son côté, n’affirme pas, sans doute, qu'ils s'imposent sans la moindre difficulté ; mais il ne connaît pas de système plus plausible. Telle est, au contraire, la confiance de son adversaire dans la physique épicurienne, que, la jugeant inconciliable avec la foi chrétienne, il n’hésite pas à sacrifier cette dernière et à la condamner sans appel (2).

On ne peut soupçonner Magalotti d'accuser gratuitement d’athéisme beaucoup de ses contemporains, afin de jeter le discrédit sur le parti des modernes. Il est ancien secrétaire du Cimento, et on a vu que lui-même se donne pour un atomiste. Son attestation sert en quelque sorte à confirmer deux autres témoignages qu’on pourrait, à bon droit, suspecter, car les religieux qui les émirent suivaient, en philosophie, les errements de la vieille école. L'un est le minime François F. Frugoni. En 1675, évoquant les souvenirs de sa longue expérience, il déclare fort nombreux en Italie les athées (3), ou

sieno come tali ricevuti in oggi, che Egli ha aperto gli occhi, ed è slaltato d’un pezzo. Esser delle Lettere, come dell” Armi : Gli Ercoli, gli Erittei, i Tesei, e gli altri fulmini dell’ antica Guerra, aver fatto poco altro, che dar fuoco a quattro capanne di ladroncelli, e pure avergli consagrati la Grecia, dove oggi non fiderebbe loro una partita di dugento Cav ali la Francia. Cosi se gli Agostini, i Gregori, i Grisostomi, scrivessero in oggi le medesime cose, che hanno scritlo, non trapassarebbero a secoli avvenire coll'istessa venerazione, che sono (rapassati à questo nostro, mercè quel lustro venturiere di una stima acquistata nella cecità di quei tempi, ne’ quali beato, chi aveva un occhio. »

(4) Lettere familiari, p. 33, 36, 41. « lo veggo la natura e non veggo Dio... Venga la dimostrazione dell’ esservi Dio, e io crederd senza intenderlo..…. »

(2) Lettere familiari, 1. VU, IX, XL.

(3) « L’ateismo è divenulo hormai cosi famigliare, che appunto è un

plutôt les impies qui, sans nier l’existence de Dieu, disent que celui-ci n’a cure ni souci du monde; qu’enfer ou paradis sont des mots, rien de plus. D'ailleurs, le même écrivain ajoute qu'Épieure compte beaucoup de sectateurs qui, adoptant ses doctrines, ne les purifient aucunement pour les

rapprocher du catholicisme.

Un des plus grands prédicateurs de l'Italie, un apôtre infatigable resté célèbre pour les nombreuses missions qu’il prêcha dans diverses parties de la péninsule, le Père Paul Segneri (1), constate en 1690, après vingt-cinq ans d’apostolat, combien il s’en faut que la foi anime tous ses compatriotes. Ils sont loin de travailler tous à la raffermir. Beaucoup tiennent la religion pour fausse, ou, tout au moins, connaissent le doute (2). Les athées auxquels il s’en prend refusent de croire en un Dieu qui n’est pas visible (3). En vain on les invite à le découvrir dans son œuvre et à s'élever jusqu’à lui par le raisonnement.

vezzo della perfidia la quale forma un monile, se pure non un capestro a i cuori dell’ humanità imperversata. Si lusingano molti, come que’ Pazzi, registrati nella Sacra Scrittura, che non vi sia Dio, o pur ch’ egli passeggiando sopra i Cardini delle sfere, non consideri le loro Attioni, che hanno cotanto dello Sferico, e percid alle rivolutioni del castigo soggette. Non temono percid Dio, non solo perchè non l’amano, ma ancora perchè lo sprezzano, tenendo che’ 1 Paradiso sia Paradosso, che’ 1 Inferno sia una favola. M’ incontrai, per mia disgratia, ne’ miei frequenti Peregrinaggi, ed anche nella stattione, in più luoghi di grand’ Emporio, in alcuni forsennati, che facean gala del non credere in Dio. Uno tra gli altri cosi pertinace nell’ opinione, come sfrontato in propugnarla, soleva dirmi che’ 1 Paradiso e l’inferno si trovavano solo nella Commedia di Dante. » Un peu plus loin, on lit au sujet d'Epicure: « Quel filosofo tenne anco che il mondo fosse non altro, che un’ aggregatione di atomi simpaticamente convenuti nella formatione de’ corpi. Questa opinione la quale patisce molte sconvenienze, tanto più nella Filosofia Cattolica, hebbe, ed hà ancora, senza interpretatione diversa daila mente dell’ opinante principale, molti Settari. » Pages 439-440, 478, de l'Epulone; opera melodramatica esposta con le prose morali-criliche dal P. Francesco Fulvio Frugoni, Minimo. Venetia, MDCLXXV.

(1) Page 1 de l'Incredulo senza scusa, opera di Paolo Segneri della Compagnia di Giesü. Dove si dimostra che non pud non conoscere quale sia la vera Religione, chi vuol conoscerla. In Firenze, MDCLXXXX.

(2) « Se non arrivano a tenerla per falsa, arrivano a sospettarne : — che è quanto basta a darle tosto una morte, meno vergognosa all’ aspetto. »

(3) Id. p. 13. CAspetto che mi dichiate con quegli sciocchi già confutati da Tullio, che Dio non v’ è, perchè non è visibile agli occhi nostri: ma da quanto in quà si ha da curare la testimonianza degli occhi in cercar di Dio? Si veggono con gli occhi le cose soggette agli occhi, quali son le corporee : le spirituali s’intendono, non si veggono, ecc. »

Ils répondent que l'homme doit se restreindre à chercher quels rapports unissent les phénomènes. Vouloir décider si la matière a toujours existé et si elle a un auteur, c’est se poser un problème insoluble (1). Faut-il croire nos âmes immortelles ? Ces mêmes incrédules ne peuvent se décider à l’admettre. Peuton, disent-ils, en citer une seule qui se soit manifestée autrement que par les organes d’un corps? De quel droit supposer un principe immatériel subsistant une fois ce corps désorganisé (2)? Si encore quelque trépassé retournait sur terre pour se faire voir el nous donner une certitude relative à la vie d’outretombe (3)! — Justement, répond, Segneri, divers défunts se sont rendus visibles à des vivants; plus d’un illustre écrivain l'atteste. Ce qui rend toutefois le cas assez rare, c’est que les réprouvés ne peuvent quitter le lieu du supplice; pour eux pas de soulagement ! Quant aux élus, ils goûtent dans l’autre monde une félicité trop complète pour souhaiter, en général, un retour, même de quelques minutes, dans leur premier séjour. — Enfin, le religieux s’indigne qu’on invoque le témoignage des sens dans le procès de l’âme. Il s’agit d’une cause quine ressortit pas à la chambre basse de l'expérience; seul est compétent le suprême parlement de la raison, ou, s’il ne peut rien, celui de la foi.

Le Père jésuite attribue à deux causes l’incrédulité de ses compatriotes (4). L'une est la fréquentation des étrangers. Trop d'Italiens, poussés par une vaine curiosité, parcourent le monde et visitent même les contrées que l’hérésie a contaminées. Ils retournent complètement transformés dans leur pays ; désormais la foi et la vie future sont pour eux des sujets de

(4) Id. p. 50. — Voir aussi le chap. IX. Si risponde a chi abusa il nome di natura à negare Iddio.

(2) Page 214 de l’Incredulo senza scusa, opera di Paolo Segneri, ouv. cité.

(3) Pages 213-214 du mème ouvrage : « Ma quale scipidezza maggiore ! volere i sensi per testimoni di cid, che trascende i sensi! Iddio non ha commessa questa causa alla camera bassa della Esperienza : | ha commessa al Parlamento supremo della Ragione, o (dove questa non operi) della Fede. »

(4) Pages 1 et 2. « Quel sapere con qualche special perizia cid che appartiene alle verità naturali, confinanti co’ sensi, altera ad alcuni tanto la mente, piena di se, che fa loro concepire disordinatamente le verità, che oltrepassano la Natura. »

plaisanterie. Ensuite, le mal tient à l'influence des sciences expérimentales : mais quel abus de vouloir appliquer aux vérités surnaturelles la même méthode qu'aux phénomènes sensibles !

Le témoignage du Père Segneri concorde avec celui du philosophe Paul-Mathias Doria. À l’époque de ses premières études philosophiques, vers 1690, nous dit-il, on tournait en ridicule les connaissances qu’élabore l’esprit seul. Avec un poète toscan dont on aimait à répéter les vers sur ce sujet, on les traitait de billevesées propres à tromper les sots. Des choses que l’on pouvait toucher ou toutau moins voir, à la bonne heure! voilà celles qui méritaient l'attention (1)!

(4) « Nel cominciamento de’ miei studi, tutti erano della Filosofia di Pier Gassendi seguaci, nè altro si cantava, che quel verso del Poeta Lucrezio :

Tangere, vel tangi praeter corpus nulla potest res.

Si derideva la setta di que’ Filosofi, che sostengono per vere le conoscenze intellettuali; ed acciocchè il volgo potesse ancora intendere ed applaudire alla loro setta sensista, cantavano i seguenti versi d’un certo Fierentino :

Credete a me ch’ elle son tutte fole Son tutte cose da ingannare i sciocchi Le cose, che consistono in parole.

Datemi cosa, che con man si tocchi,

O se con mano non si puù toccare

Che si possa vedere almen con gli occhi.

Alla perfine in quel tempo non si vantava altro, che’ I senso, e la materia, e si rifiutava tutto cid ch’ era l’oggetto dell’ intelletto spirituale, e puro. » — P. 3 de la Difesa della metafisica degli antichi filosofi contro il Sig. Giovanni Locke, ed alcuni altri moderni autori di Paolo Mattia Doria divisa in due parti. Parte prima. In Venezia, nel mese di novembre MDCCXXXIL.

Page 1