CHAPITRE I
Descartes et la foi religieuse.
Les adversaires spiritualistes ou matérialistes de ce philosophe.
SommaIRE. — I. Bien que des œuvres de Descartes aient été connues en Italie dès les environs de 1660 (Galilée par exception eut en mains le Discours de La mélhode en 1637), c’est dans les dernières années du xvue siècle que le philosophe français commence à être assez fréquemment prôné ou combattu. — Quelques faits prouvent qu'il ne fut pas toujours considéré comme un allié par les spiritualistes.
IT. A Naples : leP. de Benedictis hostile aux cartésiens; son principal adversaire est Grimaldi ; détail des arguments qu'on s'oppose de part et d'autre. — Après la mort du P.de Benedictis (1706), les cartésiens respirent jusqu’à ce que le vice-roi cardinal d’Althan les soupçonne d’impiété ; persécution détournée grâce à Spinelli. — Nouvelles difficultés de Grimaldi avec les jésuites ; il réimprime, en 1725, les Risposle qu'il avait autrefois adressées au P. de Benedictis. Le vice-roi s'oppose à cette deuxième édition ; l'ouvrage mis à l'Index, en première classe, en 1726, passe à la deuxième en 1736, ce qui est une demi-victoire pour Grimaldi.
111. Encore à Naples : attaques de Doria contre les cartésiens. Rapports qu’il prétend établir entre leurs idées et celles de Spinosa. — Sous quellesinfluences Doria, ancien disciple de Descartes, abandonne le parti de celui-ci. Spinelli lui
répond.
IV. En Toscane : graves paroles de Sténon, ancien protestant, contre Descartes. — Quarante-sixansplus tard, querelle à propos de la Philosophia Novo-
Antiqua où le P. Ceva (1704) s'en était pris à Lucrèce et à Gassendi, mais surtout à Descartes, et dont une 2 édition avait paru en 1718 (Milan), une 8° en 1719 (Vienne). En 1723, il en court une censure manuscrite à Pise: c’est la Diacrisis de Guy Grandi. Les jésuites de Florence répondent par une 4e édition de la Philosophia Novo-Antiqua précédée d’une préface injurieuse pour les professeurs de Pise. La Diacrisis s'imprime (1724): son contenu. — L'animosité des jésuites, en Toscane, contre les innovations dans les sciences et surtout dans la philosophie, s'expliquerait en partie parce que leurs concurrents, les Scolopi, étaient les amis des novateurs.
V. L’automatisme des bêtes considéré comme particulièrement dangereux par certains spiritualistes : théories que veulent y substituer Barbieri, Costantino, Magalotti. — Le même automatisme répoussé par des matérialistes : Giannone; relations entre son Istoria Civile et son Triregno ; il rêve de ruiner le clergé en affaiblissant les croyances spiritualistés: voilà pourquoi certaines idées cartésiennes l'irritent ; — Vallisnieri et sa progression cles âmes; retentissement de ses idées.
Tandis que prospéraient en Italie les doctrines d'Épicure et de Gassendi, c’est-à-dire une philosophie qui professe ouverte-
ment le matérialisme ou semble y incliner, la France avait assisté à la naissance et au triomphe d’une école qui, sans doute, prétendait, elle aussi, examiner les vrais principes des choses matérielles et déterminer comment l'univers est composé, mais ne s’intéressait pas moins, par exemple, à l’existence et aux attributs de Dieu, et se préoccupait de démontrer la spiritualité de nos âmes. Le cartésianisme resta-t-il inconnu à l'Italie (4) ?
Avant 1660, il ne semble pas qu'aucun Toscan ait eu en mains un ouvrage quelconque de Descartes, sauf Galilée qui, en 1637, lut ou se fit lire la Dioptrique (2). Il éprouva un vif dépit de n’y être nommé nulle part, pas même dans la partie relative au télescope (3). D'ailleurs, si le philosophe français approuvait la noble indépendance du savant italien (4), s’il parlageait son opinion sur lemouvementde la terre(5), enrevanche, à plus d’un parmi ses ouvrages il ne ménageait pas ses eritiques (6). On peut supposer qu’elles furent connues en Toscane, rendirent Descartes peu sympathique à la jeune école et, pour un temps au moins, éloignèrent celle-ci de lui (7). Le fait est que Torricelli, tout au moins, professait pour l’auteur du Discours de la méthode un profond dédain (8). Malgré les
(1) Sur Descartes en Italie, outre les ouvrages qu'on indiquera plus loin, voir l’article de G. B. Gerini dans 1! nuovo Risorgimento, 1899, p. 426: I seguaci di Cartesio in Italia sul finire del secolo X VII ed il principio del AVIS &
(2) Le 27 novembre 1637, Mersenne écrivait à Galilée pour lui annoncer l'envoi du Discours de la méthode (Galilée, Opére, éd. nat., t. XVI, p. 226).
(3) Dans une lettre du 8 janvier 1638, Mersenne fit connaitre le fait à Descartes. Voir Descartes, Epistolae omnes, Francofurti, 1692, t. II, p.88.
(4) Les lettres ou passages de lettres de Descartes, où il est question de Galilée, se trouvent reproduites dans l’édit. nat. des œuvres de Gal. La liste se trouve au t. XVIIL, p. 510. — Sur l'indépendance de Galilée, voir les lettres de Descartes à Mersenne, 11 octobre 1638 (t. XVII, p. 385) et 31 mars 1641 (t. XVII, lettre 4129). ;
(5) Lettres à Mersenne, de novembre 1633, février et avril 1634. (Gal. Opere, t. XV, p. 340; t. XVI, p. 56, 88.)
(6) Sur le dédain de Descartes pour Galilée, voir Elogio di Galileo. In Livorno, MDCCLXXV, p. 69. C’est de l'abbé Frisi. — En outre, Targioni- Tozzetti : Degli aggrandimenti, ecc. t. 1, p. 444; — Algarotti : Opere. Livorno 1763, t: IT, p: 320:
(7) C'est l'hypothèse très vraisemblable que forme Caverni, Storia del metodo sperimentale, t. T, p. 208.
(8) Dans la lecture des lettres de Torricelli qui se conservent parmi les mss. de la Nationale de Florence (dans les Mss. Galileiani), M. Caverni ne
instances du P. Mersenne, il ne consentit sans doute jamais à parcourir cette œuvre. Enfin, en 1660, à Florence, Horace Ricasoli Rucellai en possède un exemplaire. Il le montre à Viviani. Celui-ci essaie, mais en vain, de le garder pour l’examiner plus attentivement. Il en découvre enfin un autre et l'ayant bien lu, il reste émerveillé (1). Dès lors et au cours d'environ quatre vingts ans, le cartésianisme ne manqua pas de représentants en Toscane. Toutefois, même aux environs de 1724, quand il était le plus florissant et Le plus combattu, il n'évinça pas le système de Gassendi (2). À Bologne, dès les derniers tiers du xvue siècle, il eut des partisans et des adversaires (3). En Vénétie, nous ne lui connaissons qu’un représentant avant Fardella ; après 1693, celui-ci tenta de nombreux efforts pour le répandre (4). En Sicile, Campailla en fut le plus ardent propagateur. Or, le poème par lequel il essaya de le vulgariser ne commença à paraître qu'en 1709 (5).
A Naples, la fortune favorisa plus tôt Descartes. Avant 1660, il y avait deux disciples : Thomas Cornelio et Léonard de Capoue. En 1685, un compagnon du Père Mabillon, Michel Germain (6), écrivait : « Descartes a les plus beaux esprits de Naples pour sectateurs. Ils sont avides des ouvrages faits pour sa défense et pour éclaircir sa doctrine ». Il ne s’agit ici que d'une élite; car en 1686, nous l'avons vu, la jeunesse restait fermement attachée à Gassendi. D’une année à l’autre, celui-ci semble avoir perdu une bonne part d'influence, puisqu’en 1687,
trouve rien qui lui permette de conclure que Torricelli ait cédé aux instances de son correspondant. Celui-ci lui conseillait de lire l’ouvr. en français; Torricelli s’excusa, disant qu'il ne connaissait pas cette langue; l’autre revint à la charge quand l'ouvrage fut traduit en latin (Storia del met. Sper ete pr2085 te TLp717)
(1) Voir Caverni (ouv. cité t. Il, p. 78) qui, d'après les mss. Galil. Disc. T. CXLIT, p. 61, cite le passage de lettre suivant écrit le 12 avril 1660 par Viviani à Rucellai, sur la Dioptrique. « Ora letto il tutto è forza confessare che il modo di salvare gli effetti della riflessione e delle rifrazioni bellissimo, ingegnosissimo e maravigliosissimo. »
(2) Voir notre p. 129. à
(3) Alors florissaient Sbarraglia et Malpighi. Voir p. 174, 191.
(4) Voir p. 490, n. 1; 210 et suiv.
(5) Voir p. 146-187.
(6) Correspondance inédite de Mabillon et de Montfaucon publiée par Valery, 1°’ volume, page 154, lettre de Michel Germain à Placide Porcheron.
parut dans la même ville la deuxième partie de la PAi/osophia peripatetica (1), écrite par l'ennemi le plus acharné que les adversaires de la scolastique aient rencontré dans l'Italie méridionale. Or, s’il y traite durement Lucrèce et Gassendi, il se montre encore moins tendre pour Descartes, dont il semble redouter davantage l'influence. Enfin, vers 1693, Vico constate que la physique de ce dernier jouit, à Naples, d’une grande vogue (2).
De ces renseignements il résulte que, considéré dans l’ensemble de la péninsule, le cartésianisme fut sans doute connu dès les environs de 1660, mais n’y acquit une réelle importance qu’à la fin du xvu° siècle. Ce fait, si intéressant soit-il pour l’histoire générale de cette école, ne nous éclaire pas sur l’état d'esprit des hommes cultivés, en Italie. Il faudrait savoir si Descartes excita les oppositions les plus vives ou les sympathies les plus ardentes comme mathématicien, physiologiste, père des tourbillons, ou bien pour les diverses armes qu'il avait préparées aux spiritualistes.
En France, au xvur° siècle, il est un soutien de la foi. « Et si, après 1660, le libertinage perd du terrain, si les témérités scandaleuses cessent, si enfin l’impiété devient pour un demisiècle un courant souterrain qui ne se laisse pas toujours deviner, Pascal ou Bossuet en ont moins l'honneur que Descartes. Celui-ci fut l’intermédiaire quiréconcilia, pour un temps, nombre d’esprits avec la religion et les fit vivre décemment auprès d’elle (3). »
En Italie, fut-ille maître de ceux qui voulurent réagir contre les tendances au matérialisme qu'ils constataient souvent autour d'eux? Notons tout d’abord que plusieurs, au contraire, le combattirent comme un ennemi dangereux.
(4) Philosophia peripatetica tomis quinque comprehensa Authore Joa. Baptista de Benedictis e societate Jesu. Tomus secondus, qui est Physicae pars prima. Neapoli, 1687.
(2) Autobiografia, ouv. cité, p. 145-146: « Verso il fine della sua solitudine, che ben nove anni durd, ebbe notizia aver oscurato la fama di lutte le passate la Fisica di Renato delle Carte. » — Vico rentre à Naples en
(3) Voir p. 529 de la Revue de métaphysique et de morale, 1896, dans
l'art. de G. Lanson, L'influence de la philosophie cartésienne sur la lité. francaise.
Naples voit la première polémique italienne entre disciples et adversaires de Descartes. Le champion de ces derniers s'appelle de Benedictis ; il appartient à la Compagnie de Jésus. Il n’a pas les yeux complètement fermés sur les progrès des sciences expérimentales; en philosophie, au contraire, il considère comme impie quiconque va grossir les rangs des novateurs, en particulier ceux des cartésiens. En effet, personne n’a plus excité sa colère que Thomas Cornelio et Léonard de Capoue. Et qui les a dévoyés? Descartes dont ces malheureux ont étudié les œuvres.
Les premiers actes d’hostilité du P. de Benedictis remontent à 1687, année où parut sa physique (1). Dans la préface, il tourne en ridicule les hommes qui prétendent se débarrasser de la tyrannie d’Aristote et s’empressent d'accepter le joug de Descartes et de Gassendi, c’est-à-dire, en somme, d’Épicure.
En 1694 (2), le même religieux, sous le nom de Benedetto Aletino, renouvelle ses attaques dans 5 lettres italiennes. Une seule, la troisième est entièrement consacrée à Descartes, mais toutes s’en prennent au philosophe français avec plus ou moins de violence. Les traits décochés à Gassendi ne manquent pas non plus. La première reproche au parti des modernes son dédain pour la théologie scolastique. La deuxième n'est qu'un plaidoyer en faveur d’Aristote et une suite d’invectives contre Léonard de Capoue, détracteur du philosophe grec. C’est à ce dernier, soutient la cinquième, que lon doit emprunter des armes contre les libertins et les atomistes, parmi lesquels se place Descartes. Quant à la quatrième, elle renferme une apologie générale des doctrines péripatéticiennes.
Le Père de Benedictis ne se rendit pas redoutable aux gassendistes et aux cartésiens seulement par ses écrits. Préfet du collège de son ordre, il exerçait, à Naples, une grande influence
(4) Philosophia peripatetica. Tomus secundus, qui est Physicae prima pars. Le dernier tome de l'ouvrage parut en 1689.
(2) Lettere apologetiche in difesa della Teologia Scolastica e della Filosofia peripatetica di Benedetto Aletino, Dedicate all Illustriss. ed Excellentiss. Signore il Signore D. Carlo Francesco Spinelli Principe di Tarsia
ecc. In Napoli, MDCXCIV.
sur beaucoup de jeunes gens et de nombreuses familles. Or ses amis mettaient à profit leurs propos quotidiens et même les discours prononcés devant les tribunaux pour glisser quelque insinuation contre l’orthodoxie des « novateurs (1) ».
Ceux-ci se vengeaient d'abord en affichant’ un respect admiratif pour Blaise Pascal. Ses Lettres provinciales étaient devenues l’ornement des bibliothèques (2); les gens cultivés s’en paraient comme d’un insigne. Le P. de Benedictis n’attribuait pas un tel succès à l’unique agrément de Ja forme, ni au plaisir qu'on trouve, d’une façon générale, à voir autrui victime de la médisance. D’après lui, les Napolitains, aimaient ce livre surtout par haine des jésuites. Ils feignaient de croire aux calomnies de Montalte et les répandaient, afin de discréditer une Compagnie hostile à Gassendi et à Descartes, fière en revanche de sa fidélité à la vieille école.
Le religieux entreprit d'émousser cette arme. Il traduisit du français, en 1695, les Æntretiens de Cléandre et d'Eudoxe, réponse célèbre du P. Daniel à l'ouvrage de Pascal. Il accompagna cette version d'une préface où ses ennemis étaient encore mis sur la sellette. Il alla encore plus loin et son audace le perdit. Il avait déja commencé, en 1697,
(1) Notizie storiche e critiche intorno a Costantino Grimaldi scritte dal Conte Giammaria Mazzuchelli. (Raccolta d'opuscoli scientifici e filologici, tome 45.1In Venezia MDCCLI. — Voir en outre tome Il, p. 137 et suivantes de Giustiniani : Memorie Istoriche degli Scrittori Legali del R. di Napoli, 1787; — Amenta: Vita di Lionardo di Capua, p. 52 el 53; — Correspondance inédite de Mabillon et de Montfaucon avec l'Italie t. I, p. 139, 172.
(2) Voir la préface des Ragionamenti di Cleandro e di Eudosso Sovra l lettere al Provinciale, recati nell Italiana favella dall Originale Francese. In Pozzuoli, MDOXCV. « Non ho io aspirato ad altra gloria, che d’interprete fedele. Del resto ho lasciato correr la penna, bramoso di contrapporre, il più tosto che possibile mi fosse, quest’ argine al grandissimo corso, che non da gran tempo han preso tra noi quelle lettere(les Provinciales).….Sileggono; si lodano; divenute l’ornamento delle Librerie, il condimento de’ diporti, la divisa de gli eruditi. E non è già sola l'amenità della lor dicitura e la dolcezza che seco porta naturalmente la Satira nel dir male di pochi adulatrice di molli, quella che ne ha si fortemente invogliati gli animi di questo nostro cComune; concorre non poco la malignità e l’astio di certi pochi inverso i Gesuiti, per vendicarsi di torti, che son puri benelicii.. Il peggio è poi, ch’ essendo finora le Provinciali ite infra noi si per le mani, ma sol di soppiato, come vergognatesi di mostrare il volto abborrato da’ divieti, Con cul erano state fulminate da Roma; oggimai padrone del campo a fronle scoperta passeggiano baldanzose. »
à faire imprimer une diatribe dirigée cette fois contre les Jansénistes, mais où il prétendait confondre avec eux les disciples de Descartes et de Gassendi. La mesure était comble : quelques-uns des Napolitains visés tentèrent une démarche auprès du vice-roi, le due de Medina-Celi. Il leur donna gain de cause ; le P.de Benedictis dut seretireren Sicile, son ouvrage ne parut pas.
L'effet moral de cette première victoire fut considérable. Plusieurs fois, des membres du parti cartésien avaient songé à repousser publiquement les attaques du jésuite. Deux d’entre eux se risquèrent même à écrire des apologiés : François d’Andrea, surtout pour disculper Léonard de Capoue ; Joseph Valletta, afin de laver ses amis du soupçon d’impiété. Elles circulèrent longtemps manuscrites : la seconde seule fut imprimée, mais plus de trente ans après sa composition (1).
Constantin Grimaldi eut plus d’audace. Entre 1699 et 1703 (2), il publia 3 réponses aux lettres du P. de Benedictis. Celui-ci lui adressa 2 répliques (3), en même temps qu'il déférait au Saint-Office le triple ouvrage de l'adversaire. Grimaldi fit une démarche analogue contre le P. jésuite. En 1706, à la mort de celui-ci, le tribunal romain laissa tomber la cause.
Le P. de Benedictis ne s'était jamais préoccupé de discuter en elles-mêmes les doctrines en vogue et de chercher, par exemple, siles diverses parties du système cartésien forment un tout harmonieux, si aucune ne contredit l’expérience ou la raison. Son unique souci est de convaincre d’impiété les deux Français, chefs d'écoles. Il part de ce principe que la liberté
(1) Lettera del Signor Giuseppe Valletta Napoletano. In difesa della moderna Filosofia, e de’ coltivatori di essa, indirizzata alla Santità di Clemente XI. Aggiuntavi in fine un’ osservazione sopra la medesima. In Rovereto. Nella Stamperia di Pierantonio Berno Libraio. MDCCXXXII.
(2) Risposta alla lettera apologetica in difesa della Teologia scolastica di Benedetto Aletino. In Colonia nell’ anno 1699. — Risposta alla seconda lettera apologetica di Benedetto Aletino. Opera utilissima « Professori della Filosofia. In cui fassi vedere quanto manchevole sia la Peripatetica Dottrina. In Colonia nell’ anno 1702. — Risposta alla terza lettera apologetica di Benedetto Aletino opera in cui dimostrasi quanto salda e pia sia la Filosofia di Renato delle Carte. In Colonia, 1703.
(3) Difesa della scotastica Teologia. In Roma, 1703. — Difesa della terza
Lettera Apologetica di Benedetto Aletino divisa in tre discussioni. In Roma, 1703. — Elle est toute dirigée contre Descartes.
philosophique prépare la révolte contre les rois et le libertinage. Ébranlez-vous le tuteur sur lequel tant de générations se sont appuyées ? Dorénavant vous ne reconnaïîtrez plus les lois civiles ou religieuses. L'exemple de Pierre Ramus n'est-il pas probant ? Il contesta d’abord l'autorité du prince de la rhétorique, de la dialectique ; il finit par devenir ouvertement rebelle à l’Église et lança contre elle, en vue de l’abattre, quatre livres débordant de nouveautés scélérates. S’étant mis d'accord avec le troupeau de Calvin, auteur de séditions, il paya sa dette dans un massacre célèbre. Ainsi parle de Benedictis qui approuve sans réserve la Saint-Barthélemy. Mais le fanatisme aveugle ce jésuite. Luther, dit-il ailleurs, était opposé au maitre des péripatéticiens (1) : ne s’ensuit-il pas que tous les ennemis d’Aristote pactisent avec Luther ?
De Benedictis reproche vivement à Descartes ses séjours en pays protestants. La France manquait done d’endroits paisibles et favorables au recueillement ? Pourquoi le philosophe vécut-il en des contrées où il ne pouvait, sans péril, professer le catholicisme ? Sans doute, il cédait à une inspiration de Satan. C'était bien le milieu digne de voir éclore des œuvres pernicieuses pour le dogme romain (2).
Nombreuses sont les hérésies, que le jésuite prétend trouver dans les écrits de Descartes. D’abord celui-ci rétrécit le domaine de la Providence. En vain, les Pères de l’Église et les prophètes ont admiré la bonté de Dieu s'étendant sur les moindres créatures, en vain Jésus-Christ a célébré la sollicitude dont son Père entoure même le lis des champs orné d’une parure plus magnifique que celle de Salomon (3). Peu importe à Descartes. Pour lui, Dieu a seulement imprimé aux choses un premier mouvement qui continue à se répercuter de lui-même ; depuis cet acte initial, l’intervention d’en haut a cessé, le Créateur à pu s'endormir. Descartes restreint encore l’œuvre divine, en niant les causes finales ; il ouvre ainsi un chemin séduisant aux disciples d’'Épicure et aux partisans du hasard. Descartes commet un attentat plus audacieux; pour lui, Dieu a créé la matière, non pas volontairement, mais par nécessité.
(4) Lett. apologetica seconda, p. 72.
(2) Difesa della terza lettera Apol., p. 59.
(3) Philos. peripat. t. I, p. 56.
Descartes voit dans la pensée l'essence de l’âme ; il ne pouvait mieux démontrer son attachement à Luther, qui a prétendu qu'au moment du baptême les plus petits enfants ont l’usage de la raison, croient et aiment. Descartes ruine notre libre arbitre par ses théories sur la volonté. Autres méfaits: il rend impossible la présence de Jésus-Christ dans les espèces sacramentelles, car il fait consister la nature du corps dans la seule extension (1). Il ne nous prescrit pas seulement de révoquer tout en doute, mais de réputer fausse toute chose, non point par hypothèse, mais de façon absolue (2). Enfin, aussi bien que Gassendi, il peut se réclamer d’'Épicure. Le chanoine de Digne compose l'univers avec des atomes qui diffèrent suivant la figure, la situation et l’ordre. L'autre constitue la matière avec des particules rondes ou striées, suivant que les réclame la nécessité de remplir l’espace. Comment l’un et l’autre oseraient-ils prétendre à la gloire de l’originalité? Ils ne tromperaient que le vulgaire ; ce sont de purs épicuriens. Sans doute, aussi bien que les gassendistes, les cartésiens déclarent exclure de l'univers le hasard. Sage précaution! Ils savent combien il en coûte de parler trop librement. Épicuriens déguisés, mais épicuriens quand même! Et quel chrétien pou- . vait sans frémir d'horreur prononcer ou entendre le nom d’Epiecure (3)? Ce n’était donc pas à tort que l’Église romaine et tant d’universités catholiques avaient condamné la philosophie cartésienne (4).
L'impie, répond à de Benedictis son adversaire Grimaldi, l’'impie, c’est Aristote, etil rappelle l'horreur inspirée par celuiei aux Pères de l’Église. Se plaçant sur le même terrain que le jésuite, il ne tente presque jamais d'éclairer et de justifier les principes cartésiens par de nouvelles démonstrations, des raisonnements plus simples ou plus savants. Il s'efforce avant tout de prouver que les doctrines des modernes n’ont pas forcément le caractère subversif qu’on leur prête. Il défend surtout Descartes, mais sans oublier Gassendi, car c’est la liberté philosophique qu’il réclame tout entière. Comment suspecter la foi
1) Lett. apolog. Lettera terza, p. 181 à 184. (2) Dif. della terza lett., p.61.
3) Philos. peripat. t. IT, p. 25:
4) Dif. della terza, lett. p. 10 et suiv.
de ves deux Français ? dit-il. Quand le second traite un problème ayant quelque rapport avec le catholicisme, il ne manque pas de témoigner à cette religion le plus grand respect; il ne. perd jamais de vue les préceptes de l'Église et reste soigneusement fidèle à l'autorité des théologiens. Quant à l'école cartésienne, ignore-t-on les ouvrages nombreux composés par ses membres pour mettre d'accord ses théories avec lorthodoxie ? Le nom de Malebranche ne doit-il pas suffire à calmer tous les scrupules (1) ? Parmi les jésuites eux-mêmes (2), quelques-uns n'ont-ils pas ouvertement admiré le Discours de la méthode et d’autres livres du même auteur ? Et, d’ailleurs, divers péripatéticiens rendent aux doctrines de ce dernier un hommage indireet(3), en faisant remonter plusieurs de ses théories jusqu’au vieil Aristote. — Rétablissant ensuite la vraie portée du doute méthodique, déclarant que Descartes n’a jamais accepté la physique des atomes, Grimaldi salue ce Français comme un envoyé divin chargé par la Providence de réveiller les croyances spiritualistes et de rendre au christianisme affaibli son antique vigueur.
Sans doute, ajoute-t-il, Les livres de Descartes ont été condamnés à Rome (4), mais par quel tribunal ? Par une congrégation qui souvent décide sans être en état de comprendre les ouvrages incriminés, obéit parfois à un zèle indiscret, tombe en plus d’un cas dans les pièges d'habiles intrigants, et enfin se dispense, en général, d'entendre les auteurs mis en cause. Du reste, outre que la sentence portée contre le philosophe a été obtenue par une supercherie du P. Fabri, elle contient les mots
(1) Risposta alla seconda lettera, p. 147, 148, 165. — L'éloge de Gassendi est conçu à peu près de la même manière dans Lettera del Signor Giuseppe Valletta (ouvrage cité), page 50. — Pour la valeur de Descartes comme philosophe spiritualiste, voir ce dernier ouvrage, p. 55.
(2) Pour ce quisuit, cf. Discussioni Istoriche, Teologiche e Filosofiche di Constantino Grimaldi, parte terza, p. 55, 41,13, 15-21 ; 24, 47. (Voir plus loin.
(3) C'est le cas de Pace, dans la Fisica de’ Peripatetici, Cartesiani ed Atomisti al Paragone della Vera Fisica d'Aristotele, del molto Rev. Padre Stefano Pace del Terz’ Ordine di S. Francesco. Venezia, MDCCXXIX. Il prétend y démontrer que Gassendi et Descartes n’ont fait que répéter Aristote, là où leur doctrine est solide ; que, quand ils se sont éloignés de lui, ils n’ont pas trouvé mieux que lui. « Quindi si puo dire che Aristotele è moderno, o che i moderni nel loro meglio sono Aristotelici. »
(4, Pour ce qui suit, cf. Discussiont, p. 10.