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donec corrigatur. Suivant elle, le célèbre philosophe n’erre donc pas sur des points essentiels, mais a peut-être conçu un système mal approprié au vulgaire. Enfin, de quel droit les jésuites invoquent-ils l’Index, eux qui le rejettent quand tel est leur intérêt ? Quelle imprudence aussi de se prévaloir d’une condamnation de la Sorbonne ! Ils reconnaissent done l'autorité de cette illustre maison et s’inclinent devant les arrêts flétrissants qu'elle à rendus contre leur Compagnie ou divers de ses membres ? Ainsi raisonnait l'avocat Constantin Grimaldi. |
Après la mort du P. de Benedictis, survenue en 1706, les cartésiens de Naples respirèrent. Ils ne seront plus vigoureusement inquiétés, jusqu'au gouvernement du cardinal d’Althan (1). Ce vice-roi n’admettait pas qu'on püt s'éloigner des anciennes idées. Il ne distinguait pas entre Épicure, Gassendi, Descartes, Spinoza. Voici quel choix s'imposait selon lui : rester fidèle à la scolastique ou faire cause commune, sinon avec les athées, tout au moins avec les hérétiques (2). Son zèle ardent faillit lui inspirer d’odieuses mesures. Heureusement que François Spinelli, prince de la Scalea, mit au service de ses amis l'influence qu'il devait à sa naissance, à ses relations et à la pureté de ses mœurs. Il fit une démarche auprès du cardinal qui l’estimait ; il lui expliqua comment Descartes, loin de ruiner la foi, y conduisait. Ilse donna lui-même comme exemple et entendit d’abord traiter son cas d’exceptionnel : « Vous avez su, lui dit-on, trouver l’antidote; combien de vos amis se sont à jamais perdus »! Spinelli redoubla d'efforts et finit par obtenir que d’Althan ne sévirait pas contre les cartésiens, sans avoir à leur reprocher des actes précis d'impiété.
Le parti dans son ensemble fut sauvé, mais Constantin Grimaldi, l’ancien adversaire du P. de Benedictis, paya pour les autres (3). Membre du conseil dit collatéral, il se trouvait parmi les juges d’un procès concernant les jésuites. Ces derniers
(1) Les faits qui sont maintenant rapportés se produisirent aux environs de 1725.
(2) Vita e studi di F. M. Spinelli, Principe della Scalea, Scritta da fui medesimo in una Lettera. (Raccolta d'opuscoli scientifici e filologici, tome 49. [n Venezia, 1753. — Voir p. 501.)
(3) Notizie storiche e critiche intorno a Costantino Grimaldi, p. XXI et SUIV.
n'avaient pas oublié sa polémique avec un des leurs, et parvinrent à le faire récuser. Il ne leur pardonna pas cette injure et résolut de la relever en donnant une deuxième édition de ses Risposte (1). A Naples, il ne put obtenir de l'autorité religieuse le permis nécessaire ; il passa outre et imprima le livre à son propre domicile. Le vice-roi, qui en avait pourtant d’abord accepté la dédicace, changea d'avis. (Il cédait sans doute aux instances des jésuites.) I fit appeler Grimaldi et lui commanda de suspendre l'entreprise. I justifiait sa sévérité de la sorte : les supérieurs ecclésiastiques n'avaient pas revisé l’œuvre; bien qu’elle traitât, en partie, un sujet de théologie, elle était rédigée en italien; on y malmenait la scolastique; enfin, le gouvernement ne voulait pas laisser troubler de nouveau la paix publique par des querelles et des pamphlets. D’Althan alla plus loin : il défendit qu’à l'avenir, personne, sauf les gens du métier, possédât des caractères et des machines d'imprimerie.
Grimaldiessaya de tourner la difficulté en obtenant de l'évêque de Pouzzoles la licence refusée à Naples. Mais le cardinal se fit apporter à son palais tous les exemplaires déjà sortis des presses (2). Sur son ordre, on les jeta dans la mer, en présence du grand aumônier (3).
En même temps, l’ouvrage avait été déféré (4) au tribunal de l’Index, qui, le 23 septembre 1726, le prohiba. Le décret ne visait pas seulement la deuxième édition qui réunissait les trois réponses de Grimaldi, mais chacune de celles-ci en particulier, sous sa première forme. Ainsi, de manière indirecte, se trouvait attemt Descartes, à la défense duquel la troisième était complètement consacrée.
En vain, le cardinal d’Althan essaya-t-il d’arracher au conseil
(1) IL les réunit en 3 volumes sous le nom de Discussioni Istoriche, Teologiche et Filosofiche di Costantino Grimaldi, fatte per occasione della Risposta alle leltere apologetiche di. Benedetto Aletino. In Lucca, MDCCXXV. Con licenza de’ superiori. Cette 2e édit. a des passages qu'on ne trouve pas dans la 1"e.
(2) Notizie storiche e Critiche intorno a C. G. p. XXXII.
(3) Id., p. XL — Une partie des livres furent déposés par les vagues sur les rivages environnants et remise à Grimaldi qui les porta au palais du cardinal. Celui-ci les fit brûler. Les ordres, à un moment quelconque, ne furent pas rigoureusement observés. La Bibliothèque Riccardiana de Florence à un exemplaire de l'ouvrage.
(4) Id., p. XXXIIT.
collatéral un arrêt rendant cette sentence applicable dans le royaume (1). L'assemblée se déroba (2) ; elle invoquait, entre autres raisons, la nécessité de garantir les libertés nationales contre Rome. Le pouvoir central à Vienne (3), sollicité alors de se prononcer, se déclara incompétent. Quand le vice-roi quitta son gouvernement, en juillet 1728, l'affaire restait encore pendante. Telle était la haine de ce cardinal contre les partisans de la libre philosophie, qu’au milieu des soucis du départ, il ne perdit pas de vue Grimaldi et adressa contre lui un mémoire à l’empereur d'Autriche. Il l'y dénonçait comme un ennemi de la foi. Cette suprême démarche n’eut pas d’effet.
Grimaldi n’en restait pas moins sous le coup d’une mise à l’Index. En 1736 seulement, il obtint comme extrème faveur, que son livre passätde la première à la deuxième classe des écrits interdits. Encore dut-il adresser à la congrégation compétente une lettre où il se rétractait. Ses aveux et ses regrets ne concernaient pas, il est vrai, ses idées philosophiques, mais ses attaques contre certains rites irréguliers dont il rendait responsable la théologie de l'École.
A Naples, les jésuites ne furentpas seuls à combattre le système cartésien au nom des intérêts catholiques. Un des principaux motifs pour lesquels Paul-Mathias Doria (4) lui déclara la guerre
(A) Ta, p..XLVIL'et suiv.
(2) Vari Motivi presentati al Regio Collateral Consiglio per la deliberazione da prendersi intorno ai libri proibiti del Consigliere Grimaldi. — Ce mémoire est de Grimaldi. Il se trouve inséré pages 114 et suiv. des Opere Postume di Pietro Giannone Giureconsulto ed avvocato Napoletano. Tomo Secondo contenente Opuscoli Diversi. Ialia, MDCCCXXTE.
(3) P. Giannone intervint à Vienne, pour Grimaldi. Voir p. 64 et 65 des Opere Postume di P. Giannone, tomo terzo contenente la Vita.
(4) Sur Doria, considéré plus spécialement comme philosophe, voir G. B. Gerini : Paolo Mattia Doria, filosofo e pedagogista, amico di G. B. Vico, (Rivista di filosofia e pedagogia. Anno I, vol. [, G. P. Paravia. Torino) ; — Cinque Oraziont inedite di Gian Battista Vico, Milano, 1869, p. XCV ; — G. B. Vico per Roberto Flint, Firenze, 1888, page 86.
Sur Doria mathématicien : Giornale de’ Lett. d'Italia, & 1, 446; VII, 471 ; IX, 306; X, 146; XIII, 84; XIII, 426; XXXV, 454 ; XXXVI, 367; XXXIX. 416-417 ; outre les volumes indiqués plus bas, à propos d'une querelle scientifique commencée en 1714.
fut qu'il croyait y découvrir des germes d’irréligion. On peut s'étonner de trouver ce gentilhomme parmi les ennemis de cette doctrine française (1). Vico écrit, en effet, dans sonauto biographie que, vers 1700, il le voyait souvent chez Caravita, dont la maison était le rendez-vous des gens de lettres. Certes, il connaissait déjà, pour l'avoir trouvé dans les œuvres de Platon, ce que Doria admirait de grand, de sublime et de nouveau chez Descartes. Mais les raisonnements de son interlocuteur brillaient d’un esprit qui rappelait souvent l'éclat divin du philosophe grec ; dès ce moment, s'établit entre eux une solide amitié (2).
Parmi les influences qui détachèrent Doria du cartésianisme, on peut donc mettre celle de Vico. On verra plus tard que les deux Italiens sont d'accord pour rendre René, comme ils disent, responsable des désastreux principes d'éducation en honneur à Naples, de leur temps. En outre, Vico ne juge pas sans danger pour la foi certaines de ses doctrines. A lentendre, de même qu'Épicure, avec la déclinaison accidentelle de ses atomes, livre le monde au hasard, de même le maître moderne, en contraignant ses molécules primitives à se mouvoir en ligne droite, offre un système favorable aux fatalistes (3). D'autre
Michelangelo Schipa a publié : 11 Regno di Napoli descritto nel 1713 da P. M. Doria. Napoli, Luigi Pierro editore, 1899.
(1) On verra par la suite jusqu’à quel point F. Bouillier a eu raison de dire que Doria « fut un des plus considérables défenseurs de Descartes en Italie. » Hist. de la philos. cartésienne, t. I, p. 510 (édit. de 1854).
(2) Autobiografia, éd. cit. p. 164-165.
(3) Auiobiografia, p: 146-147. Vico « lo credette [Descartes] uomo non meno ignaro di metafisica di quello ch’ era stato Epicure :.. poichè egli pone in natura un principio pur di falsa posizione, il corpo già formato, che sol tanto differisce da quel di Epicuro, che quello ferma la divisibilita del corpo negli atomi, quest fa i suoi tre elementi divisibili all infinito : quello pone il moto nel vano, questo nel pieno : quello incomincia a formare i suoi infiniti mondi da una casuale declinazion di atomi dal moto allo in giu del proprio lor peso e gravità : questo incomincia a formare i suoi indefiniti vortici da un impeto impresso a un pezzo di materia inerte, e quindi non divisa ancora, la quale con l’impresso moto la divida in quadrelli, e impedita dalla sua mole, metta in necessità di sforzarsi a muovere à moto retto, e non potendo per lo suo pieno, incominei ne’ suoi quadrelli divisa a muoversi circa ilsuo centro di ciascun quadrello. Onde come dalla casuale declinazione de’ suoi atomi, Epicuro permette il mondo alla discrezione del caso; cosi dalla necessilà di sforzarsi al moto retto i primi corpicelli di Renato, al Vico sembrava, che tal sistema sarebbe comodo a coloro, che soggettano il mondo al fato ».
part, sans doute, Descartes s’efforce d'établir deux genres de substances : lune matérielle, l’autre non. Mais c'est un arlifice de son ambition: il a voulu s’attirer la bienveillance des cloitres, pour y dominer à la place d’Aristote (A). Enr celte, sa physique demanderait une métaphysique n’admettant qu’une substance corporelle, agissant par nécessité comme celle d’Épicure agit par hasard. Enfin, a-t-on pu tirer de sa philosophie une morale avantageuse au christianisme ? Non, aucune (2). Outre son commerce avec Vico, d’autres circonstances firent changer de parti à Doria, qui, encore en 1713, pouvait passer pour fidèle à ses premières idées. Car c’est à lui que D. Paul Francone, marquis de Salciso, dédia la vie de Descartes qu'il traduisit alors (3). Voici ce que raconte Spinelli, prince de la Scalea. Doué d’une vive intelligence et d’une profonde honnêteté (4), amateur éclairé des belles-lettres et des sciences de toute nature, Doria était très recherché de tous les hommes cultivés et notamment des cartésiens, auxquels il témoignait une grande amitié. Des froissements d’amour-propre contribuèrent
(4) P. 148. « Renato ambiziosissimo di gloria..….. disegnd alquante Prime linee di metafisicu alla maniera di Platone, ove s’industria di stabilire due generi di sostanza, una distesa, altra intelligente, per dimostrare un agente sopra la materia, che materia non sia qual egli è il Dio di Platone : per avere un giorno il regno anche tra’ chiostri. »
(2) P. 449-150. « Ma nell unità delle sue parti, di nulla costa in un sistema la filosofia di Renato : perchè alla sua fisica converrebbe una metafisica, che stabilisse un solo genere di sostanza corporea operante, come si è detto, per necessità, come a quella di Epicuro un sol genere di sostanza corporea operante a caso : siccome in cid ben conviene Renato con Epicuro, che tutte le infinite varie forme de’ corpi sono modificazioni della sostanza corporea, che in sostanza son nulla. Nè la sua metafisica frutt punto alcuna morale comoda alla cristiana religione : perchè non solo non la compongono le poche cose, che egli sparsamente ne ha scritto; e’ 1 Traltato delle Passioni più serve alla medicina, che alla morale : nè anche il P. Malebranche vi seppe lavorare sopra un sistema di moral cristiana; ed i Pensieri del Pascale sono pur lumi sparsi. Nè dalla sua metafisica esce una logica propria; perchè Arnaldo lavora la sua sulla pianta di quella di Aristotile. »
(3) Ristretto della vita di Renato Descartes, altramente detto Cortesio, o sig. delle Carte, in cui si discrive la storia della sua Filosofia e e dell altre sue opere, come parimente cid, che gli è avvenuto di più ragguardevole in tutto il corso di sua vita. Ridotto cos in compendio dal Sig. di Baillet, e tradotto dall’ idioma francese nel volgare foscano dal Sig. Marchese di Salciso D. Paolo Francone. Basilea, 1713.
(4) Vita e studi di Francesco Maria Spinelli Principe della Scalea, p. 497 et suiv.
beaucoup à le détacher d’eux et de leurs théories philosophiques. Il se montrait fort empressé auprès d’une femme des plus intelligentes que charmaient ses doctes entretiens. Pourquoi eut-il la fatale idée d'admettre dans cette intimité un tiers qui devint vite un rival et tenta, en vain d’ailleurs, de le faire éconduire ? L'audacieux était cartésien : premier grief contre Descartes. Vers ce même temps, Doria composa un mémoire sur la duplication du cube, etil le soumit à un certain nombre de savants napolitains. Ils en portèrent un jugement peu favorable. Ils étaient, eux aussi, cartésiens : nouveau motif pour s’acharner après leur école (1).
. A qui limpie Spinoza emprunte-t-il ses armes, sinon à Descartes ? répéla dorénavant Doria. Il soutint même expressément cette thèse dans des discours publiés en 1724 (2). Quatre ans plus tard, il imprima que le penseur hollandais est « le plus pernicieux disciple de René » (3) ; que la métaphysique de celui-ci va finir dans le spinosisme (4). Ailleurs, il adoucit letonet ne prétendit pas que le secondsystème dérivait forcément du premier, mais qu'un esprit peu avisé pouvait l’en tirer (5).
Dans les salons, Doria lisait des morceaux de ses discours et on se moquait de Spinelli. En même temps s’indignait le P. de
(1) Sur les écrits publiés alors de part et d'autre, voir Giorn. de’ Lett. d'Italia, t.. XVI, p. 474; XXIV, p. 405 ; XXVI, p. 464; XXVII, p. 454-455 ; XXXLI p. 413; XXXIV, p. 417.
(2) Discorsi critici filosofici intorno alla filosofia degl! Antichi e de à moderni, ed in particolare intorno alla filosofia di Renato des Cartes ; con un progetio di una metafsica di Paolo Mattia Doria, Venezia (Napoli,
(3) Voir l'introduction dans la Filosofia di P. M. Doria, nella quale si schiarisce quella di Platone. Genova, 1728.
(4) Rag. VII, dans Ragionamenti e Poesie varie di P. M. Doria. Venezia (Napoli), 1739.
(5) Voici d’autres griefs de Doria contre la philosophie cartésienne. Il reproche à Descartes d'avoir affirmé dans la quatrième méditation, que nous ne pouvons juger de la nature et de l'essence des causes, sinon par les idées que nous avons des choses, ce qui, d'après Doria, revient à dire avec les épicuriens que nous jugeons des choses par le moyen des sens. (Rag. VIT dans Rag. e poesie varie). Le philosophe napolitain s'oppose au critérium de l'évidence, parce que notre esprit peut se tromper en croyant voir clairement et distinctivement une chose (Risposte, p. 177). Descartes n'a pas déterminé le moyen unique pour notre esprit d’avoir des idées claires et distinctes ; il nous expose donc à tomber dans l’épicurisme, car nous réputons telles des idées qui chez nous sont des erreurs fixes et de fortes sensations (Risposte, p. 86-88). Voir en outre plus loin, p.223 et n. 2.
Miro, philosophe et théologien alors très influent et qui, disciple opiniâtre de Platon, supportait malaisément le mépris des cartésiens de la ville pour tous les anciens, y compris celui-là. Doria ménagea ce puissant allié, en manifestant pour l’auteur du Phédon une admiration qui éclate, en particulier, dans son livre de 1728 (1).
Spinelli se décida enfin à prendre la plume. Il voulaittout à la fois combattre le préjugé de ses amis contre Platon, en montrant les rapports qui unissent Descartes à ce dernier, et démontrer que la doctrine du philosophe français ne saurait avoir rien de commun avec le spinosisme (2). Doria répondit (3): il rencontra lui-même des adversaires en la personne du cartésien Jean- Baptiste Lamberti et du platonicien dom Antoine de Noia. Enfin le gouvernement imposa silence aux deux partis.
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Ce n’est pas seulement à Naples que s’éleva contre Descartes l’accusation de propager l’athéisme, ou, tout au moins, de ruiner l’orthodoxie. À Faenza, à Venise, à Rome, parurent des ouvrages qui rééditaient les griefs du P. de Benedictis, ou en introduisaient de nouveaux (4).
(1) Filosofia de Doria, ouv. cité.
(2) Riflessioni di Francesco Maria Spinello Principe della Scalea sopra di sodissimi argomenti tratti dalla prima filosofia, scritti in occasione della prima parte del libro intitolato Discorsi Critici ece. Napoli, 1733.
(3) Risposte a un libro intitolato Riflessionr, ecc. 1733.
(4) Nous citerons La Filosofia esposta in Sonetti da Ruggero Calbi. In Faenza, MDCCX V. Le sonnet VII considère la doctrine cartésienne comme incompatible avec la présence réelle.
En 1728, avait paru à Pistoia un ouvrage où l’on prétend reconnaitre chez Descartes et Malebranche l'erreur de Pélage : La debolezza del lume naturale della mente umana a conoscere Dio, critica metafisica di Francesco Bonarchi, in cui si esamina l'opinione di Cartesio circa l’idea innata di Dio: e del P. Mallebranc {sic} circa alla visione della essenza di Dio. Dedicata a Maria Vergine dell’ Umiltà di Pistoja. In Pistoja, MDCCXX VII.
Universa Philosophia Aristotelica-thomistica veterum recentiorumque, praesertim Maignani, Cartesii, Gassendi, etc., placita non segniter excutiens, in quatuor distributa tomos, authore P. F Joanne Syro Uradano, sacrae theologiae Magistro, utriusque Lombardiae provinciae Ordinis Praedicatorum alumno. Venetiis, sumptibus Andreae Poleti, 1719.
Philosophia mentis et sensuum secundum utramque Aristotelis Methodum pertractata Metaphysice et Empirice à Joanne Baptista Ptolemeo Soc. Jesu. In Collegio Romano. Romae, MDCCIT.
A Fiorence, les premières attaques vinrent de Nicolas Sténon, protestant converti, très en faveur auprès du granddue Ferdinand IL, et ami intime de François Redi qui le qualifiait grand philosophe, grand anatomiste, grand mathématicien (1). En 1677, il publia deux lettres adressées à un théolo- gien hérétique d'Amsterdam (2). La première nous intéresse. Son Jluthéranisme, avoue-t-il, mais en même temps ses idées chrétiennes avaient déjà reçu un premier. assaut, à l’époque où il habitait les Pays-Bas: en effet, ayant étudié les œuvres de Descartes, il était devenu sceptique au point de mettre en doute les vérités surnaturelles. Plus tard, ajoute-t-il, il put se soustraire à cette influence ; autrement, 1l n'aurait pas été apte à comprendre les enseignements du catholicisme et à se convertir.
Nous examinerons maintenant un livre qui, quarante-six ans plus tard, occasionna une violente polémique en Toscane. En 1704 (3), avaient paru, à Milan, trois poèmes latins du Père jésuite Thomas Ceva, dont lun intitulé PAilosophia Novo- Antiqua. Xl est précédé d’une lettre où, supposant une pierre
Philosophia neo-palaea, D. Thoma Aquinate Magistro, ad Christianismi, et Rationis normam, Novae ac Veteris scholae dogmata expendens. Auctore P. Fr. Joanne Domenico Agnani Mutinensi, Ordinis praedicatorum. Romae, MDCCXXXIV. Ex Typographia Hieronymi Manardi. — Bien que, dans l'avis au lecteur, il déclare n'être aveugle ni sur les péripatéticiens, ni sur les modernes, il charge à fond contre Descartes, spécialement dans les chapitres ITI-XT, où il s'en prend au doute méthodique, à la théorie suivant laquelle l'âme pense toujours, mème chez le fœtus ; au critérium de l'évidence, à la destruction des qualités sensibles qui rend, dit-il, impossible l'Eucharistie.
(1) Lettere di Francesco Redi, 2* edizione Fiorentina, tome Il, page 238 et t. II, p. 5. Sténon habitait déjà Florence en 1666.
(2) Nicolai Sténonis ex pluribus ad Johannem Syloium Calvini dogmata Amstelodami docentem, binae epistolae altera de propria conversione, altera de infelicis ipsius Sylvii ad geminum ipsi propositum syllogismum responso. Florentiae, 1677. « Et licet ultimis meae caecitatis annis philosophiae Cartesianae studium, et reliquorum in Belgio ad scripturas suas provocanüum multiplicitas atque dissidium, modusque multorum vivendi politius, ut dicitur, praejudicii illius [en faveur de Luther] vires sensim debilitarent, patris tamen institutis (le protestantisme) semper inhaesi… Non dicam quibus me mediis Deus a Cartesianae philosophiae periculo liberavit. »
(3) Carmina Thomae Cevae e Societate Jesu, videlicet: Philosophia Novo-Antiqua, quae nunc primum prodit : Jesus puer, Poema, editio quarta; Sylvae, altera editio auctior. Mediolani, 1704, sumptibus Dominici Bellagattae.
lancée de bas en haut, l’auteur part de ce mouvement retardé pour conclure qu’il existe un principe pouvant réduire à néant tous les corps. Après avoir ainsi prouvé à sa façon l'existence de la Divinité, il commence son premier chant par une grave invocation au Créateur de toutes choses. Manifestement, il tient à se poser en champion d’une vérité fondamentale que nient, d'après lui, les hommes auxquels il s’attaquéra dans le reste de son œuvre.
Ce n’est pas un péripatéticien obstiné; 1l reconnait qu'après les modernes progrès des sciences physiques, on serait fou de suivre aveuglément Aristote. Mais il ne rend cet hommage à l'expérimentation + pour traiter avec plus de rigueur les trois philosophes qui, à son avis, sèment autour de lui les plus dangereux ravages : Lucrèce, Gassendi, Descartes. Le premier lui inspire une irrésistible horreur (1), pour avoir professé qu'un monde si admirable dans la structure de ses parties et Puniformité de ses lois est l’œuvre du hasard. Si Ceva écrit en vers, c’est précisément pour contre-balancer l'influence du De natura rerum, car ce livre, dit-il, n’insinue ses enseignements impies que grâce à une parure séduisante. D'ailleurs, beaucoup d’Italiens cesseraient de tant le vanter si tout le monde approuvait leur goût: ils tiennent à se singulariser.
Des deux autres ennemis que dénonce Ceva, Descartes subira le plus d’outrages. Ambilieux français, que ne lui a-t-1l suffi d’être un grand mathématicien! Le Père jésuite lui eut voué la plus sincère admiration, tandis qu’il ne saurait lui pardonner son fameux critérium de la vérité (2), auquel on doit, tout au moins dans de nombreux cas, préférer l'expérience, fruit du temps, et la tradition. Autres griefs très graves contre le philosophe (3) : n’a-t-il pas professé que le monde est éternel et infini, propriétés qu'on doit reconnaître à Dieu seul? n’a-t-il pas admis l'hypothèse de Copernic sur le mouvement de la terre ? Que cette théorie soit en faveur en Angleterre ou en Hollande, on se l'explique : les protestants l’accueillent avec enthousiasme ‘par esprit de révolte contre Rome qui l’a condamnée. Mais pourquoi un catholique se fourvoie-t-il parmi
(1) Philosophia Novo-Antiqua, ouv. cité, Dissert. THE. (2): Ta. Dissert, VE.
(3) Id., Dissert. ILet IV.
eux (1)? Enfin, Descartes a ébranlé la croyance en l’immortalité de l'âme humaine par son automatisme des bêtes (2). — Cette fois, Ceva n'épargne pas non plus Gassendi, dont jusqu'ici il avait seulement déclaré les principes insuffisants pour expliquer la formation des corps (3). Il attaque vivement ce troisième adversaire pour avoir jugé l’âme des brutes un simple mode résultant de la figure et de la disposition des atomes qui la composent : théorie désastreuse, dont l’auteur ne pouvait être qu'un matérialiste (4).
La Philosophia Novo-Antiqua comptait déjà trois éditions (5), et personne n'avait osé y répondre. Enfin, les jésuites de Florence apprirent, en 1723, que, dans Pise, courait une censure manuscrite de l'ouvrage. C'était un poème latin intitulé Diacrisis. L'effet fut tel sur le Père Della Briga (6), supérieur du collège de Florence, que, pendant vingt jours, il se crut incapable de célébrer dignement la messe ; il passa de nombreuses nuits blanches, il se lamentait presque sans trêve auprès de ses amis. Voici comment il se vengea (7). Il fit réimprimer le livre de Ceva (8). Il plaça en tête une préface où il dénonçait de façon transparente les professeurs de philosophie et de médecine à l’Université pisane, comme les fauteurs d'idées nouvelles et dangereuses pour la religion catholique. « La jeunesse ignore, y disait-on, que c’est le péripatétisme qui nous à fourni des armes pour combattre les hérésies. Plus éclairée, elle applaudirait avec moins d'enthousiasme aux sarcasmes qu'on emprunte à Wiclef, à Luther, à Calvin, pour accabler nos vieux maîtres ; elle fermerait les yeux à des nou-
fa
Id., Dissert. IV.
Id., Dissert. [IL et V.
(3) Id., Dissert. L, Il.
(4) Id., Dissert. VIT.
5) Philosophia Novo-Antiqua Thomae Cevae Societ. Jesu ab eodem in hac editione recognita. Emin. Cardinali Albano. Mediolani, ex typographia Dominici Bellagattae 1718. La 3° édition est de Vienne, 1719.
6) Page 115 de l’Elogio del Dott. Giovanni Lami, ouv. cité. 7) Sur cette querelle: G. Procacci, Una battaglia professorale nel secolo X VIIT (Rassegna settimanale, vol. VIII, num. 191, 28 août 1881). 8) Philosophia novo-antiqua Thomae Cevae Soc. Jesu, postremo ab auctore recognila, el ab Accursio de Riccis, Patritio Florentino ac P. A. publice propugnata sub auspiciis R. C. Cosmi IL M. E. D. Florentiae, Lypis Michaelis Nestenus, 1723. Voir Giorn. de’ Lett. d'It. t. XXXV, p. 427. — Il y eut une autre édition à Milan, en 1726, voir 14., t. XXXVIIL, p. 120.
Co 1
veautés qui, insidieusement, ruinent la croyance en l’immortalité de âme (1).
Dans l'église San-(riovanni, on réunit des professeurs appartenant à divers ordres religieux ; on leur distribua des exemplaires de l’opuscule. Puis, un élève des jésuites en tira quelques phrases qu'il défendit en guise de thèse.
En dépit de cette manifestation, la Déacrisis restait manuscrite : ses hardiesses pouvaient mécontenter Cosme I, protecteur déclaré de la Compagnie. Il mourut en 1724, laissant comme successeur un prince beaucoup plus favorable à la liberté de pensée. L'ouvrage parut la même année; il était accompagné de notes plus étendues et plus intéressantes que le texte (2). L'auteur du poéme s'appelait Guy Grandi; nous l'avons déjà trouvé parmi les érudits de la Toscane. Son habileté consiste à répondre par des attaques, plutôt qu'à repousser simplement les griefs opposés à ses amis. Il feint ses adversaires plus illettrés peut-être qu'ils ne sont en réalité. A l'entendre, certains n’accuseraient Gassendi et Descartes de rien moins que d’avoir été les premiers promoteurs des hérésies de Wiclef, de Luther, Calvin. Un simple rapprochement de dates suffit pour ruiner cette calomnie. D'ailleurs, bien loin d’avoir pu, en pays protestant, s'épanouir librement, le cartésianisme y a rencontré des ennemis acharnés (3).
Plusieurs, ajoute Grandi, condamnent les ouvrages de philosophie moderne, sous prétexte que certains égarés ont pu en tirer des conséquences impies. Ainsi la théorie de Descartes sur l'extension inspire l'horreur parce qu'on la déclare inconciliable avec le dogme de la présence réelle (4). De bons
(1) Parfois, les jésuites français aussi mirent Descartes sur le même rang que Calvin. Cf. Bouillier, H'° de la phil. cart. t. 1, p. 566-568.
(2) Q. Lucii Alphei Diacrisis. In secundam editionem Philosophiae Novc- Antiquae R. P. Tomae Cevae cum notis Jani Valerïi Pansii, 1724. L'auteur ignorait qu'avant l'édition de Florence il y en avait eu trois autres. De plus, le poème Diacrisis dut être remanié pour répondre aux attaques contenues dans la préface de l'édition florentine, puisqu'il est antérieur à celle-ci. Voir Osservatore Fiorentino sugli Edifizi della sua Patria per servire alla storia della medesima. Tome II, partie 1, p. 170. — De même, Elogio del D' Giovanni Lami recitato nella R. Accad. Fior. Aux pages 112 et suivantes il y a des renseignements sur ce point.
(3) C'est déjà ce qui, à Naples, vers 1700, était rappelé dans la Let Porn
del Signor Valletia ecc. publiée seulement en 1733; en voir la page 38. (4) Diacrisis, vers 317 et le commentaire: