‹ Étude Sur L'Évolution Intellectuelle De L'Italie De 1657 A 1750 EnvironChapitre 53 sur 77 · AUTOS · texte numérisé non relu

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atholiques déclarent, au contraire, qu’elle n’entame en rien leur foi. Pourquoi mettre en doute leur sincérité?

Suivant Grandi, la colère des jésuites s'explique par un échec dont ils ne peuvent se consoler (1). Le nombre des péripatéticiens diminue chaque jour; les moines eux-mêmes passent au parti opposé, car ils ont assez des billevesées et des subtilités dont l’auteur donne une longue liste. Ce n’est donc pas le seul amour de la vérité qui anime la Compagnie contre les professeurs de Pise. Autrement, elle n’eût pas accumulé à leur adresse des outrages, mais des raisons. Grandi lui demande un peu de courtoisie, de justice et de charité. Il la prie de renoncer à cette ridicule et dangereuse coutume de dénoncer comme hérétiques tous ceux qui, même dans des problèmes étrangers à la religion, ne croient pas pouvoir penser comme elle.

On comprend que le poème de la Diacrisis ait jeté parmi les jésuites un trouble voisin de lépouvante. Les bonnes grâces de Cosme II les avaient, pendant une quarantaine d'années, garantis contre toute attaque violente, et soudain on les dénonçait comme des calomniateurs, on retournait contre eux l'arme dont ils s'étaient servis au préjudice de l'académie de Pise, on démontrait qu'entre Aristote, leur maître, et les philosophes nouveaux, limpie était le premier. C'était porter une atteinte grave au prestige de ces religieux et nuire à leur collège San Giovanni de Florence, au profit de la maison dirigée par les Scolopr, ou prêtres des écoles pieuses. :

Établis dans cette ville depuis 1630, ceux-ci avaient toujours passé pour inféodés au parti des modernes. Viviani était de de leurs amis (2). Il avouait devoir beaucoup aux leçons d’un religieux de leur ordre, le P. Clément de Saint-Charles. C'est un autre d’entre eux, le P. François de Saint-Joseph, ancien élève de Galilée, qui fut chargé de transmettre la doctrine de l'immortel savant au prince Léopold, le futur fondateur du Cèmento. Les Scolopi restaient fidèles à ces traditions (3). Quand parut la Diacrisis, ils suivaient, pour l’ensei-

(1) Diacrisis, vers 261 et le commentaire.

(2) Osservatore Fiorentino, t. IL, 1"° partie, page 175.

(3) Les tendances éclectiques et libérales des Scolopi remontaient à leur fondateur. Voir « Auctor leclori » dans Eduardi Corsini Scholarum

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gnement philosophique un traité du Français Duhamel (1). Or ce dernier, s’il n’a pour maître ni Gassendi, ni Descartes, n’est pas non plus un péripatéticien de l’École, mais un éclectique. Il cherche à concilier Platon avec Aristote, les doctrines anciennes avec les modernes, pour en former un nouveau système à l'usage des collèges (2). Les Sco/opt allèrent encore plus lôin:

en 1731, un d’entre eux, le P. Edouard Corsini, se mit à publier un cours aux tendances fortement cartésiennes (3). D'autre part, ils se gardaient de laisser ignorer à leurs élèves les récentes découvertes de la physique. Ils les expliquèrent, d’abord en dessinant au tableau, ensuite en mettant sous les yeux des jeunes gens les divers appareils (4).

Avec l'apparition de la Diacrisis, semble commencer pour cet ordre une ère de prospérité au détriment des jésuites. On prétend (5) que, pour reconquérir son crédit dans la ville, la Compagnie adopta une attitude conciliante, affecta l’amabilité la plus empressée à l’égardnon seulement des grands, mais des littérateurs et des savants en renom. Ses membres faisaient de nombreuses visites et attiraient chez eux des laïcs et des religieux de tout ordre, voire même des Sco/opr. D'autre part, le directeur de San (riovanni, pour combattre la concurrence de ces derniers, obtint de s’adjoindre divers confrères particulièrement réputés. Tel fut le P. Ceuti qui, encore vers 1735, enseignait à Florence la philosophie. En le choisissant, on connaissait sans doute déjà son goût pour les modernes et l’on cédait aux exigences du moment; mais il se révéla plus indépendant qu'on ne s’y attendait. Il ne tarda pas à choquer les plus âgés surtout des Pères; on trouvait dans sa chambre des livres réputés dangereux, par exemple, les œuvres de Newton;

Piarum Institutiones Philosophicae ac Mathematicae, tomus primus, Florentiae, 1731. . <

(4) Philosophia vetus et nova ad usum scholae accommodata. Bononiae, Longus, 1682.

(2) Bouillier : Histoire de la philosophie cartésienne, &. 1, p. 535-536.

(3) Institutiones Philosophicae ac Mathematicae ad usum Scholarum Piarum. Florentiae 1731-1737. Sur le Père Corsini et les jalousies dont il fut l’objet, voir Vitae Italorum doctrina excellentium qui soeculo X VIII floruerunt. Decas III. Auctore Angelo Fabronio. Romae MDCCEXX, p. 90 et suiv.

(4) Osservat. fiorent. t. L, 1° part., p. 176.

(5) Elogio del D' Giovanni Lami, p. 115.

de plus c’était un cartésien obstiné! Les observations et les tracasseries ne purent le déterminer à changer. Rappelé à Rome par ses supérieurs, il rompit finalement tout lien avec eux (1).

Suivant les jésuites, on ne pouvait être en même temps catholique et cartésien. En revanche, d’autres Italiens attaquèrent le philosophe français en haine précisément des croyances spiritualistes. Bien mieux, une seule et même partie de ses doctrines provoqua contre lui des colères aussi bien parmi les adversaires qu'entre les défenseurs de la foi. D'un côté, de Benedictis, Doria, Antoine Costantino, Ceva, Papi, Sbarragli, Calbi, Barbieri, pour ne citer que les principaux, virent dans l’automatisme des bêtes des germes dangereux pour les idées religieuses (2). Ils soupçonnèrent un

(1) Sur lui, voir Osservatore Fiorentino, t. T, 1° part., p. 174 et Elogio del D' Giovanni Lami, p. 116.

(2) Parmi les ouvrages qui combattent Fautomatisme, et le remplacent par l'âme sensitive des péripatéticiens, nous citerons: Pietr Angelo Papi medico, e Filosofo Sabinese risponde a Sofilo Molossio Pastore degli Armenti Automatici in Arcadia. In difesa dell anima sensitiva esistente in detti Armenti. In conformità dello Scrutinio che ne fece nella Sacra critica degl’ Autori Recentiori all Eminentiss. e Reverendiss. Principe il Sig. cardinale Francesco Barberini. In Roma, nella Stamperia di Giorgio Placho Intagliatore, e Gettatore de’ Caratteri alla Piazza della Chiesa di S. Marco, MDCCVL. — Du même Papi: Sacra authorum recentiorum critica in Philosophia, chimica et medicina, in qua sexaginta et ultra errores S. S. Dogmatibus deteguntur, et confutantur, Romae 1706. — La Filosofia espota in Sonetti da Ruggero Calbi. Voir Trattato Il, sonetti XIX e XX. — Entelechia seu anima sensitiva brutorum demonstrata contra Cartesium auctore Joanne Hieronymo Sbarragli Bononiensi Philosophiae, et med. doct. colleg. in patria universitate lectore P. et Anatom. Prof. Emer. Opus Posthumum. Bononiae MDCCXVI. — Gastoni Ignazio : Trattato dell anima delle bestie. Venezia 1713. — Anonyme: Anima brutorum secundum seriores philosophiae canones vindicata. Neapoli 1742.

Parmi les partisans de l’automatisme, citons Campailla, dans son poème l'Adamo, et Fortunè de Brescia, dans le Tractatus II de sa Philosophia sensuum mechanica, Bruxiae, 1735.

Comme étude générale sur la question, il y a un résumé des travaux antérieurs dans Trattato sopra l'essenza dell anima delle Bestie del P. Domenico Pino dell’ Ordine de’ Predicatori. {n Milano MDCCEXVEL Voir aussi Montanari Antonio : Trattenimento Metafisico ai principali sistemi dell anima. delle. Bestie. Verona 1764. — Sacchi Defendente. Storia di alcune opinioni filosofiche intorno all anima de’ Bruti. Pavia, 1825.

Thomas Cornelio, le premier en date pourtant des cartésiens d'Italie,

matérialiste chez quiconque regardait les animaux comme des machines : si l’on admet, dirent-ils, que de simples rouages

rejetait Pautomatisme des bêtes « cum pleraeque earum actiones maxime quae ad sensum appetitumque attinent, ita mechanicis legibus non sunt obstrictae, ut potius ab actione corporis sejunctae quodammodo videantur. » (Thomae Cornelii Progymnastica Physica, p.37, Venetiis MDCLXIIL.)

Suivant le comte Barbieri, les bêtes agissent bien comme si elles avaient une âme pareille à la nôtre; mais, en fait, Dieu prévoit ce qu'elles feraient si réellement elles la possédaient, et c’est lui qui dirige tous leurs mouvements. (Verità Filosofiche Fondamentali esposte con nuovo metodo in due Dialoghi dal Co. Ludovico Barbieri Vicentino. In Bassano MDCCXLI).

L'avocat Antoine Costantino professe que nul être vivant ne peut accomplir une action sans le concours de trois agents. Deux sont communs à l'homme et aux animaux: le corps qui obéit et l’esprit vital, qui, répandu autour de lui, absorbé par lui, sert ensuite à lui transmettre des ordres. Ceux-ci émanent, pour nous, de l'intelligence, et pour les animaux de l'instinct. (Lettere criliche, giocose, morali, scientifiche ed erudite alla moda, ed al gusto del secolo presente, del Conte Agostino Santi Pupieni, o sia dell’ Avvocato Giuseppe Antonio Costantini. Tomo Primo. In Napoli MDCCXLIX, p. 178-210. Les trois lettres sur ce sujet sont datées de Meaux, 19 janvier, 15 mars et 18 septembre 1741.)

Sans nous rabaisser, Laurent Magalotti exalte les animaux. Il leur accorde une âme immatérielle. Certaines de leurs opérations lui semblent dénoter une intelligence aussi grande que la nôtre. L’attachement qui unit tant de fois les bêtes à l’homme est à ses yeux la preuve qu'ils se comprennent entre eux. Leurs natures ne sont donc pas d'essence différente. Il tire aussi un argument de ce que, dit-il, toutes les montres sorties de la même fabrique peuvent être pareilles, tandis que les dix petits d’une chienne manifestent, aussitôt nés, une diversité de tempéraments qui s’accentuera avec les progrès de la vie. Mais Magalotti prévoit une grave difficulté. Si l’on concède aux habitants de l'onde, aux hôtes des forêts, à la gent ailée, aux divers troupeaux, au peuple des basses-cours une substance spirituelle, ne faudra-t-il pas, en mème temps, leur octroyerl'immortalité ? Poissons, tigres, lions, lapins, bœufs, moutons et poulets, par exemple, ont-ils droit, le cas échéant, à participer avec les hommes justes à la vie éternelle ? On ne peut l’affirmer sans encourir la colère de l'Église. Aussi, Magalotti en vient-il à prêter aux animaux une àme qui, bien que spirituelle, ne subsiste pourtant pas après la dissolution du corps. Mais imaginer une substance sans aucun rapport avec la matière, et la condamner ensuile au complet anéantissement, n'est-ce pas se contredire ? Autre objection : Magalotti prétend les animaux noie de souffrances physiques eë de chagrins; mais, d'autre part, il leur refuse la vie d’outre-tombe et ses sanctions, la connaissance du bien et du mal et la responsabilité; à son avis ils n’ont donc pu jamais pécher ; comment parvient-il alors à justifier la douleur qui les accable parfois si cruellement? Comment peut-il concilier leurs maux avec la justice divine et la Providence ?

Il connait l’automatisme, mais il le combat avec énergie, parce que cette théorie lui semble indigne d’un philosophe aussi sublime que Descartes. « Elle fait si bien violence, dit-il, à certaines lueurs, ou mettons

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