‹ Étude Sur L'Évolution Intellectuelle De L'Italie De 1657 A 1750 EnvironChapitre 55 sur 77 · QU RE · texte numérisé non relu

QU RE

PE Has

les ministres du culte à la juridiction civile : rien de plus équi-. table, rien de plus nécessaire, dit Giannone, qui condamne seulement les abus qu’entraine cette prérogative (1). L'Église s’arroge le droit de censurer et de prohiber les livres: audace légitime en principe, suivant l'historien; il déplore seulement que souvent on condamne un ouvrage sans vérifier de manière précise les points douteux (2). Autre preuve de condescendance:

l’auteur estime un défijeté au bon sens le fait qu’en Angle-

terre la souveraineté spirituelle appartient au roi ou à la reine : sans doute les deux pouvoirs religieux et civil peuvent être réunis dans une même main, dit-il, mais dans celle d’un prêtre.

En 1723, Giannone était donc encore porté à la conciliation avec le clergé, dont il reconnaissait les droils, mais réprouvait les excès. Tout au moins, la prudence l’obligeait-elle à des ménagements qu'il ne gardera pas plus tard dans le 7riregno. Cette œuvre, qu'il composa surtout durant son exil à Vienne, n’a vu complètement le jour qu’à notre époque. Elle mériterait une place dans une histoire des doctrines matérialistes, en Italie, au xvrn siècle (3).

Le Triregno. comprend trois parties : la première intitulée Del Regno terreno ne semble destinée, à première vue, qu’à démontrer la mortalité de l'âme. La thèse contraire, affirme Giannone, est impuissante à invoquer aucune preuve physique ou métaphysique. On ne pourrait ladopter que comme un article de foi, si du moins l'Ancien ou le Nouveau Testament nous l’imposaient. Or, à supposer, comme l'historien ne le croit pas, d’ailleurs, que le Pentateuque, sous sa forme actuelle, remonte bien à Moïse et que ce personnage y ait transerit les confidences mêmes de Jéhovah, peut-on y découvrir le moindre argument favorable à la thèse de limmortalité (4)? Non, car il en résulte que Dieu ne promit, en aucun temps, aux premiers hommes et qu'ils n’espérèrent jamais autre chose qu'un royaume terrestre. En les créant à son image, 1l entendit seule-

(4) Ist. civile, lib. XL, cap. 11: (éd. citée dans la note suiv.)

(2) Istoria civile del Regno di Napoli, Italia MDCCCOXXI, lib. XXVIL, cap. #.

(3) IL Triregno di Pietro Giannone Pubblicato con Prefazione da Augusto Pierantoni Professore nella R. Università di Roma, Senalore del Regno. Roma, Tipografia Elzeviriana, 1895.

(4) I Triregno, vol. 1, p. 8, 13, 17.

ment les faire rois d'ici-bas, comme lui, de son côté, régnait sur

l'univers. Au témoignage des livres saints, il récompensait les nations en ce monde même et en les comblant de biens temporels ; illes punissait par des guerres malheureuses, la famine, la peste. Le châtiment ne tombait pas toujours sur le coupable, mais alors, malheur à ses descendants! D'ailleurs, si la crainte et le remords ne harcelaient pas le méchant, il ne goûtait du moins en aucun cas la douce sérénité du sage, conscient de sa valeur morale (1). La croyance des Hébreux, y compris David, fut, affirme Giannone, qu'avec la mort tout finissait aussi bien pour les hommes que pour les autres animaux (2). Les plus anciennes nations ne pensèrent pas autrement. Mais, dans les siècles postérieurs, la pompe des funérailles et les honneurs que les Égyptiens et, à leur exemple, d’autres peuples rendaient aux défunts, firent apparaître l’idée d’une vie d’outretombe (3).

Si, après l'Ancien Testament, on interroge le Nouveau, qu y voit-on°? Sans doute, Jésus-Christ nous a promis une seconde vie dans un royaume céleste (4), mais il n’a nullement prétendu la réserver à la seule âme (5): c’est l’homme qui doit y participer; or, pas de corps, pas d'homme. Une éternité de bonheur ou de peines nous attend, mais en tant qu’êtres composés de deux éléments, non pas comme purs esprits. Au jour de la résurrection générale, l'âme redeviendra une puissance active. En attendant, un sommeil, comparable à celui du loir, l’engourdit ; elle est incapable de félicité ou de douleur (6). Il n'existe pas pour elle d'état intermédiaire entre les vies terrestre et céleste. Le purgatoire n’est qu'un mot. Inutile donc d’invoquer Dieu pour être moins maltraité de suite

(4) IL Triregno, vol. I, p.35 et suiv., 132,17, 243, 245.

(2)1d.,1 vol. p. 102-3. «Che colla morte tutto si finiva, che mortale fosse la condizione dell uomo siecome de gli altri animali nei quali era lo spirilo delle vite. »

(3) Il Triregno, vol. I, p. 177.

(4) Id. vol. I, p. 102-103.

(5) Id. vol. Il, p. 86-89.

(6) Id. vol. , p. 165. CE cosi stretta pure nell uomo tal unione di queste due sostanze, Sono cosi necessari i vicendevoli soccorsi che l’una deve all'altro porgere,che senza essere insieme avvinte, in nulla si risolverà ogni umana operazione. Se l’una è separata dall’altra, rimarrà la nostr’ anima in una perpetua inazione ed in un profondissimo sonno. »

après le trépas. O naïveté de ceux qui bâtissent une église, fondent un monastère, s’épuisent en largesses pieuses, de ceux aussi qui partirent pour de lointains et meurtriers climats, au temps des croisades (1)! D'autre part, à quoi bon honorer les saints? Les croyant admis à contempler Dieu aussitôt morts, on escompte leur toute puissante influence. On se trompe. Le clergé le sait bien, affirme Giannone; mais il adopte et propage malhonnêtement des doctrines qui furent et restent pour lui une source de crédit et de richesses. Il exploite une ignorance qu'il a entretenue soigneusement au cours des siècles. Sa: force naît de notre faiblesse d'esprit (2).

Voilà où veut aboutir l’auteur. L’exil a eu pour effet de rendre farouche la haine, qu’à Naples déjà, il nourrissait contre les prêtres. Ruiner les doctrines spiritualistes : il ne conçoit pas de meilleur moyen pour déjouer lavidité ecclésiastique. Tandis qu'il accomplit cette œuvre de destruction, il s’efforce d’affaiblir tous les adversaires que l’on pourrait songer à lui opposer. De là sa charge contre une partie des doctrines de Descartes.

Il adnure, dit-il, la physique de ce philosophe car elle explique fort bien l’ordre universel, sans ébranler aucunement la croyance en Dieu (3). Elle conduit, il est vrai, à la conception d’un monde éternel et infini; malgré cette erreur (4), elle reste plus vraisemblable que les autres systèmes ; sa simplicité l’emporte sur leurs bizarreries (5). Giannone célèbre aussi Descartes pour avoir banni les causes finales QE Enfin il déclare incomparable la physiologie du maître (7). Mais il fait payer cher à

(A) Id, tIL, p°341 et suive (2) Id, t. LL, p. 261-300.

Sud. l:p#263.

(4) Id. t. 1, p. 258. « Ma non perchè in cid avesse preso abbaglio quest’ incomparabile filosofo, dovrà dirsi che per questo rovinerà, o sarà gittato a terra quell’ ammirando ed ingegnoso suo sistema : sussiste ben egli, nè pud da questo urto ricevere nel rimanente crollo alcuno. »

(5) 1d., t. [, p.264, «ma sebbene... in alcune poche cose di sopra notate possano riprendere di errore il Cartesio, incomparabilmente riesce più veri-' simile quell'ideato da questo gran filosofo, che i loro sistemi bizzarri, vani e fantastici. »

(6) Id., t. 1, p. 266. « La natura è per se stessa cieca, e niente opera à determinato fine, che ella s’abbia. »

(7) Parlant de l'esprit ou principe vital commun aux hommes et aux animaux, Giannone dit: « Come e da chi questo spirito riceve tanta virlù ed efficacia, sicchè possa disporre con tanto magistero ed arte la parte del

celui-ci de tels éloges : aussitôt après, il lui reproche une mconséquence grave. Qu'on lise, dit-il, le traité de /’Æomme et celui des Passions de l'âme. N'y apparait-il pas nettement que la matière à elle seule suffit pour expliquer tous les phénomènes de la vie humaine, sans un deuxième principe ? C’est ce que Descartes n’a pas compris ou voulu comprendre, une substance spirituelle étant, à son avis, seule capable de penser et de souffrir. Comme, d’autre part, les animaux ne sont pour lui que matière, il a dû leur enlever l’imagination et la mémoire, dire qu'ils ne voient pas, qu'ils n’entendent pas, qu'ils ne sentent pas, qu'ils n'ont ni volonté, ni douleur, ni tristesse. Cette injustice révolte Giannone. Il établit (1) plusieurs parallèles. Il compare tour à tour les coquillages et le chien, cet animal sagace et un de ces sauvages qu'observèrent les anciens ou les modernes, enfin, cet être vivant hors de toute société et un personnage tel que Salomon, Platon, Pythagore, Démocrite, Aristote, Épicure ou Descartes lui-même, ou bien Ulysse, Cyrus, Darius, Xercès, Scipion, César. Il trouve un coquillage plus éloigné d’un chien ou d'un éléphant, que ces animaux avisés ne le sont de l’homme non civilisé. La différence lui semble encore plus grande entre ce dernier et Platon ou Démocrite, qu'entre le même et le chien ou l'éléphant. Or, pour distinguer l'éléphant du coquillage, on ne suppose pas le premier composé d’un corps et d’une substance immatérielle. De même, on ne croit pas utile de mettre en Platon une substance étrangère au sauvage. Dès lors, pourquoi doter celui-ci de la pensée que l’on refuse à l'éléphant ? Aux yeux de Giannone, nulle différence essentielle entre l’homme et la brute. À quoi tient la supériorité du premier? Son esprit est plus épuré, plus actif et s'élève plus haut: il est uni à un corps dont chaque partie est plus parfaite et l’ensemble mieux organisé. Voilà tout.

Parfois, la doctrine cartésienne étonne si fort Giannone, qu'il révoque en doute la sincérité de son auteur. Quel dommage que celui-ci n'ait pas vu le jour dans les siècles où les philosophes

seme, onde si formi un corpo si maravigliosamente organizzato, sicchè lo faccia sorgere in animam viventem, che vuol dire lo faccia capace di senso e d’imaginazione, e negli uomini anche di discorso ? » Et il répond que Descartes seul a résolu ce problème.— 1! Triregno, t. 1, p. 246.

(1) I l'annonce page 313 et la fait dans les pages suivantes.

pouvaient librement s'exprimer! Lui, si profondément attentif à déracinér les préjugés qui encombrent la route de la vérité (1), il n’a pu résister au fleuve impétueux qui engloutissait tout le monde; il a dû se donner pour spiritualiste (2). Par ambition, il a trahi sa conscience de manière encore plus grave: il a feint de démontrer la spiritualité de l'âme. La scolastique avait renoncé à l’entreprise ; tenter celle-ci, ce serait mériter la reconnaissance de l'Église et supplanter auprès d'elle l’École dorénavant méprisée.

Von espoir du reste, car l'ingratitude seule paya les cAorts du célèbre auteur français (3).

Giannone vécut douze ans à l'étranger, il put y subir des influences inconnues aux autres Italiens. Néanmoins, comme il ne quitta Naples qu'âgé de quarante-sept ans, n’a-t-on pas le droit de supposer que, déjà lorsqu'il partait pour la terre d’exil, son opinion était faite quant à notre nature intime ?

En tout cas, certains pouvaient penser à peu près comme lui, sur ce point particulier, sans s'être jamais éloignés de la péninsule. C’est ce que prouvent les idées qui agitaient en 1727, pendant une retraite spirituelle, Vallisnieri, le savant naturaliste dont on a déjà entendu parler.

Depuis longtemps, il réfléchissait sur la valeur du fameux automatisme cartésien des bêtes. Voici qu'il assiste à un sermon

(1) 1 Triregno, t. 1, p. #8. « Quello [spiritoi delle vite degli uomini è più depurato, sublime, ed attuoso ; sicchè, congiunto ad una più perfetta e ben organizzata macchina corporea, pud produrre nell’ uomo quel discorso e quella riflessione, alla quale i bruti per difetto dell’uno e dell’altra non possono arrivare. »

(2) « Venne a noi Cartesio quando il mondo cristiano era tutto persuaso che i nostri sacri libri dovevano essere a noi di norma e di scorta, non pure nelle cose di religione, ma anche nelle fisiche e naturali, e quando si credeva per costante che quei libri c’insegnassero che fosse un punto di religione già stabilito che le nostre anime fossero immortali, ed affatto indipendenti da’ nostri corpi, e di sostanza diversa, sicchè fuori del corpo avessero proprio stato e propria sussistenza. E sebbene questo gran filosofo fosse tutto inteso a toglier dalle menti umane i molti pregiudizi, onde erano somministrati i tanti ostacoli per la ricerca della verità, nondimeno non potè non soccombere, nè resistere all’ impetuoso fiume, onûe tutto il mondo era assorto, e che assordava tutti coi suoi alti e strepitosi rumori, per divina rivelazione esser certo l'anime umane esser immortali ed avere propria sussistenza, indipendente affatto dal corpo e per conseguenza proprio stato, ancorchè da quello fossero separate. » TOME IDD

(3) Id, t. 1, p. 165.

sur l’immortalité de l’âme humaine (1). Au lieu d’écouter le prédicateur, il s’entretient avec lui-même, ou plutôt, il prête l'oreille aux propos que lui murmure le diable. Celui-ci veut l’amener à croire que toutes les âmes (celles des hommes et celles des animaux) sont de la même espèce et diffèrent seulement en ce qu’elles opèrent de façon plus ou moins lucide, par des organes de perfection inégale. En effet,

(1) (I Rinascimento, Rassegna di Scienze, Lettere ed arti 1 Giugno 1895.) G. Brognoligo : Dodici lettere inedite di À. Vallisneri. Lettre du 16 avril 1727 à l'abbé Conti. « lo poi sono uscito felice Romito dalla Antenorea Tebaide pieno zeppo di benedizioni e d’indulgenze, che dritto dritto mi manderanno in Paradiso. in che bel vivere in quella beata quiete ; andare a tavola a suon di campanello, e mangiare colla testa nel sacco, come fanno taciti e cheti i muli la biada. Siano pur benedette queste divozioni dove si profitta l'animo eil corpo, e benchè nel cassettino della mia tavola fosse un ruvido Cilicio, una Disciplina, e certi manili di rame tutti armati di punte, non ébbi ardir di toccargli, e gli conservavo, come faccio À serpenti dell America, particolarmente guardandogli, non solendogli col mio lucido sangue lordare, ma volli lasciargli belli e intatti a qualche cristianello spigolistro di me migliore… Il mic forte fu nelle missioni, e toccandomi un giorno quella dell’ immortalità dell’ anima nostra spirituale, quel nero Diavolo che ci fa tanta paura, e che sempre ci soffia nelle orecchie cose stravagantissime, mi fece pensare intanto alla progressione delle anime. Veggiamo che in tutte le cose create Iddio non ha voluto far salti, ma insensibilmente e per gradi è passato da un germo all altro e da una specie all altra, con unitormità di forme, sempre ammirabile. Se dunque cosi va la faccenda, addio macchine di Cartesio, addio orologi ingannatori de’ nostri occhi. Tutti i corpi organici che hanno senso, che nascono, che crescono, che si sviluppano, e che i loro simili partoriscono, avranno la loro anima come noi, e non sarà un peccato tanto pericoloso e mortale nella filosofia il credere che anche tutte le piante l'abbiano: imperciocchè veggiamo che dalla pianta si passa al piant’ animale, e da questo all animale più torpido, come l'Ostrica e simili, e da questi torpidi e poco sensibili viventi si rampica a più sensibili, e cosi di grado in grado si giunge a Cani, alle scimie ed ad altri animali che mostrano nelle loro operazioni spesse volte più giudizio di noi, e finalmente l’uomo animale tiranno di tutti, il più superbo e sovente il più pazzo che sia fra tutti. Se dunque consideriamo questa catena e progressione di anime, e se veggiamo che nelle cose sensibili Iddio non ha voluto far salti, pare che venga legittima la conseguenza che tutte quante le anime siano di una stessa natura, lo che se non fosse, oh che gran salto mortale si farebbe dall” anima de’ bruti materiale all immortale dell uomo! Eeco quali tentazioni in quella santa Meditazione mi poneva in capo quel brutto filosofo che dicono saperne più di noi, perchè ha conservata la cognizione delle cose. Passava costui avanti e voleva insinuarmi a pensare di qual materia fosse l'anima nostra, ma sond il campanello.. Eccole un brano di confessione, che altrettanto non ne ha sentito il Gesuita mio benelico confessore. »

dit-il, n'est-il pas vrai que la nature ne fait jamais de

bonds dans son œuvre créatrice, mais passe insensiblement d'une espèce à une autre? Ne voit-on pas le lien qui unit la plante à l'animal plante, ce dernier à l’animal le plus engourdi, l’huitre par exemple, celle-ci à quelque autre plus sensible et ainsi de suite, jusqu'aux chiens, aux singes et à d’autres bêtes souvent plus judicieuses que nous, enfin jusqu'à l’hemme, le tyran de tous les êtres vivants, le plus orgueilleux et tant de fois le plus fou de tous? Adieu donc Les machines de Descartes. Tous les corps organisés auront leur âme ; et toutes les âmes seront de même espèce que la nôtre : « Autrement, oh! quel grand saut mortel de âme matérielle des brutes, à l’âme immortelle des humains »!

Terminant cette lettre, l’auteur déclare à Conti : « Je n’en ai pas dit autant à mon bienfaisant confesseur jésuite ». Pourquoi ce manque de confiance ? La Compagnie ne fut-elle pas presque toujours opposée à Descartes et, par suite, contraire à l’automatisme des bêtes? Sans doute, mais, avec les aveux qu'on a lus, Vallisnieri eût peut-être provoqué cette réponse : « Nous autres péripatéticiens, et avec nous des cartésiens comme Bossuet, nous attribuons, nous aussi, une âme aux bêtes, mais sans la vouloir ni spirituelle, ni matérielle; nous la faisons mitoyenne. Votre conseiller, au contraire, Vallisnieri, m'inquiète. Il faut, à son avis, que les âmes de tous les animaux sans exception soient uniformément ou bien matérielles et sujettes à la mort, ou bien immatérielles et destinées à vivre toujours. Eh bien, choisissez. Acceptez-vous la mortalité ou limmortalité pour toutes ?.. Mais un mot du Malin achève de m'attrister : au moment où la cloche a sonné, n’allait-il pas vous obliger à chercher de quelle « matière » est faite Pâme humaine? »

Sans doute, c’est à une lettre particulière que Vallisnieri ose livrer des confidences si audacieuses ; restait-il assez maître de lui-même pour cacher son sentiment intime dans ses cours ou ses écrits? Voici résumée une page de ses œuvres complètes (1). On l’a, dit-il, prié d'établir l'échelle des âmes. I à saisi

(1) Voir Opere fisico-mediche stampate e manoscritte del Kavalier Antonio Vallisnieri raccolte da Antonio suo-figliuolo. In Venezia 1733 (tome I, p. 291). Vallisnieri avait déjà laissé entrevoir ses idées dans le Giornale de’ Lett. d'Italia, t. XXI, p. 171. Le compte rendu est de lui.

facilement les degrés de la progression jusqu'aux animaux les plus perfectionnés, autres que nous. Mais ici il a dû s'arrêter : entre les divers êtres et l’homme, les croyances admises créent un abîme. On ne peut le franchir, à moins d’un saut immense et d'autant plus extraordinaire que la nature avance habituellement par étapes insensibles. L'auteur refuse de résoudre la difficulté ; il déclare nécessaire de courber le front et de faire appel à la foi, sans chercher la clef du mystère. Il n’en a pas moins éveillé le doute et suggéré avec adresse aux lecteurs la solution qu'il faut, suivant lui, donner au problème. D'autre part, il jouissait d’une grande autorité auprès de la jeunesse ; ses leçons étaient suivies d’un nombreux public qui lui prêtait la plus religieuse attention. Par son enseignement le professeur manqua-t-il de propager ses idées sous une forme prudente?

En tout cas, son opinion sur les bêtes dut être, dans la suite, celle de beaucoup d'Italiens. On peut le conclure d’un chapitre où Muratori défend l’immortalité de nos âmes. Il soupçonne qu'elle laisse incrédules bien des personnes autour de lui. Or, notons-le, les seuls adversaires qu’il semble viser sont précisément ceux qui invoquent la progression naturelle (1).

(4) Delle forze dell intendimento umano. 3° édit. p. 225 et suiv. Venezia, 1752. La 1°° éd, est de 1748.

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