CHAPITRE HI
Du choix fait par les Italiens entre les doctrines cartésiennes. Le triomphe de Locke.
Sommaire. — I. Fortune de la dioptrique, de la physique, de la physiologie cartésiennes en Italie. Les poèmes de Filicaia, Lama, Campailla, Stay, Tartarotti. — Les esprits animaux ; le rôle du cerveau.
IT. Descartes et Malebranche honorés parce qu'ils ont enseigné aux hommes à se dégager de préjugés et à penser par eux-mêmes. — L'état d'esprit de la jeunesse napolitaine, vers 1710. Témoignages d'Amenta, dans les Rapporti di Parnaso, et de Vico : les jeunes gens dédaigneux des langues, de l'histoire, de la poésie, ete. Vico rend responsable du mal l'éducation cartésienne. L'examen de celle-ci telle que la pratiquait un célèbre professeur de la Calabre, Caloprese, donne en grande partie raison à Vico. Doria essaye de réagir dans le même sens que celui-ci, notamment contre le rôle donné à l'algèbre. Leurs efforts sont inutiles.
IT. La Scienza Nuova de Vico. On en comprend mieux l'originalité quand on replace l’auteur au milieu de ses concitoyens ; c'est une protestation contre leur tendance à ne s'intéresser qu'au vrai démontrable, à ne traiter que des sujets très limités, commentaires précis d'un document, à dédaigner la tradition pour n'accepter que le critérium de l'évidence, à reléguer la métaphysique dans les cloîtres. — La Providence, selon Vico, et le libre arbitre, — Les trois âges de la société et le progrès.
IV. En Vénétie, peu de vogue de la métaphysique cartésienne, malgré les efforts de Fardella, qui guida l'abbé Conti. D'ailleurs, discrédit général de toute métaphysique.
V. Constatations du même genre pour la Toscane, Naples et, en somme, toute l'Italie.
VI. L’avènement de Locke et son règne. Comment Doria, après avoir combattu Descartes, tourna ensuite ses armes contre Locke qui lui parut infiniment plus dangereux. Premières apparitions du philosophe anglais en Italie, vers 1727. Avec Doria, les premiers adversaires de Locke en Italie furent Muratori, en 1735 et 1745, le futur cardinal Gerdil en 1747 et 1748, et divers écrivains qui, de 4740 à 1750, s’en prirent non seulement à Locke, mais à Bayle, à Spinoza, à Hobbes, etc. — Opinion de F. M. Zanotti sur les dangers de la philosophie de Locke. Grande diffusion de celle-ci et, d'une manière générale, d'ouvrages réputés dangereux pour la foi religieuse. Cris d'alarmes jetés par des catholiques qui jugeaient en péril la croyance en Dieu ct en l'immortalité de l'âme.
En dépit de l'hostilité dont nous avons étudié le s principales manifestations au cours du précécent chapitre, Descartes eut; de l’autre côté des Alpes, de nombreux lecteurs et parfois de
sérieux partisans. Qui ne le prévoyait au récit des attaques violentes dont il fut l’objet à Naples, en Toscane et ailleurs? On ne s’acharne pas après un chef d’école dont les doctrines restent totalement inconnues ou passent, en général, inaperçues. Mais il importe de classer les jugements favorables portés sur le philosophe français en Italie. Savoir lesquelles parmi ses théories on accueillit le plus volontiers, lesquelles on fut enclin à négliger, n'est-ce pas posséder un indice sûr de l’état d'esprit qui régnait en ce pays dans la classe cultivée ?
La théorie de la réfraction exposée à la suite du Discours de la méthode jouit d’une grande fortune. En 1660, Viviani la fit connaître à ses collègues du Cèmento; ils ladoptèrent et la transmirent à presque toute la péninsule (1). Très vantée par le Giornale de’ Letterati de Rome (2) et le médecin Bernard Zendrini (3), la Dioptrique fut moins en faveur auprès de François-Marie Grimaldi (4). Sous le nom de Vincent Filicaia, il nous reste une églogue relative à l’arc-en-ciel et à la formation des couleurs selon la théorie cartésienne (5).
Un jeune Napolitain, qui aida en France le bénédictin Banduri dans ses recherches érudites, avait entrepris un poème sur la physique de Descartes (6). Deux Italiens développèrent celle-ci en vers, avec toutes les autres doctrines du même philosophe. L'un est le Sicilien Thomas Campailla (7). Il suit Le premier
1) Caverni: Storia del metodo sperimentale in Italia, &. I, p. 78
2) Année 1668, p. 66.
3) Giornale de’ Lett. d'Italia, 17414, t. VIT p. 141.
k) Physico-Mathesis de lumine, coloribus et iride. Bononiae, 1665
(5) Voir Gustavo Capponi : Vincenzo Filicaia e le sue opere. Prato,
16) Mémoires de lAcad. des Inscriptions tome XVI, dans l'éloge de Banduri, p. 353-4. « Des ouvrages qui demandoient autant de recherches et d'application, que ceux de D. Anselme, n'avoient pü s'exécuter par un homme seul.…., mais la libéralité du Grand Duc le mettoit en état de se faire aider... Il se servit d’abord d’un jeune Ecclésiastique Napolitain, que l'amour de la nouvelle Philosophie et l'envie de voir le P. Mallebranche dont il avoit Iù les ouvrages, avoient amené à Paris. C'étoit ce dernier motif, comme il le racontoit lui- -même, qui l’avoit soutenu au milieu des fatigues d’un pèlerinage philosophique, entrepris sans autres ressources que celles qu'il attendoit de la Providence. L'abbé Lama, c'est le nom de ce jeune Napolitain... avoit entrepris un poème qui devoit contenir la Physique de Descartes : j'en ai lü autrefois une grande partie, dans laquelle on découvroit beaucoup de feu et de génie. »
(1, L’Adamo, ovvero il Mondo creato Poema filosofico del Sig. Tom-
homme depuis sa naissance jusqu’au moment où la cruelle explation d’une brève erreur lui ouvre les portes du paradis céleste. Adam arrive à posséder toutes les connaissances humaines, surtout grâce aux enseignements de l’ange Raphaël qui le promène aux enfers, sur le rivage de la Méditerranée et àtravers le Palais des sciences, vaste musée où sontréunies les plus riches ‘collections de curiosités naturelles, d’instruments scientifiques et de livres les plus divers. Ce guide savant apprend, par exemple, au père de l'humanité l’usage du microscope, de la lunette astronomique, il lui fait entendre un cours complet d'astronomie, de physique, et de physiologie. Adam s’instruit aussi en réfléchissant : il arrive sans l’aide d'autrui à prononcer le fameux « cogito », à conclure que l'âme pense toujours, qu'il existe un Dieu. Raphaël admire sans réserve Descartes, dont les doctrines sont prévues et enregistrées de toute éternité. Il déclare (1) qu'il ne pourra exister un penseur égal à celui-là. Ayant tiré de son intelligence un univers nouveau, Descartes rivalisera presque avec Dieu lui-même. Quant à ses adversaires, ils mériteront le mépris. Le P. Daniel n’obéira qu'à la plus basse envie (2) lorsqu’en 1690 il écrira son Voyage du monde de Descartes (3).
Le poète Benoît Stay échappe aux invraisemblances de Campailla. Il expose les théories cartésiennes sans les encadrer d’un roman fantaisiste (4).
maso Campailla, patrizio Modicano. Accademico arcade ecc : Cogli argomenti di ciascuno canto tradotti in verso eroico latino dal Sie. Don Giuseppe Prescimone. Regio consigliere. 2 ediz. In Roma MDCCXXXVIL La première est de Messine, 1728. La troisième de 1757; la quatrième de 1783. La première partie de l'œuvre avait déjà paru en 1709 à Mazarino et à Catane. Sur l’auteur et son poème, voir Sforia della filosofia in Sicilia da’ tempi antichi al secolo XIX. Libri Quattro di Vincenzo di Giovanni. Vol. 1, Palermo, 1873, p. 279-316.
(1) L’Adamo, strophes 69 et suivantes.
(2) Id. str. 76 et suiv.
(3) Le livre du P. Daniel fuf traduit en ital. par le P. de Benedictis et cette version eut 3 édit. 1703, 1731, 1737. (CF. Sommervogel, art. de Bene-
dictis.) [4) Philosophiae a Benedicto Stay Ragusino versibus traditae libri sex. Editio secunda. Auctior et emendatior. Romae MDCCXLVIL — Dans la
je partie, il parle du doute méthodique, du critérium de la vérité, démontre l'existence de Dieu, expose la nature de l'âme. Dans la 2e, il traite du vide et du plein, du mouvement, des sphères célestes, du soleil, des planètes. La 3° est consacrée surtout aux tourbillons; la
Après les vers sérieux, nous mentionnerons des vers burlesques faits en l'honneur de René, comme disaient souvent les Italiens. Ils ont pour auteur certain Tartarotti. En voici le sujet. C'est fête en un couvent de franciscains. Plusieurs doivent soutenir des thèses. On commence. Un orateur mène une charge vigoureuse contre l'hypothèse du vide et se révèle disciple de Descartes. Grand émoi! On dépêche trois jeuhes moines dans la cellule du frère Pierre-Léon. Il arrive; l'assemblée se rassure, car c’est un péripatéticien réputé pour son esprit subtil et pénétrant. Il parle ; l'adversaire s'apprête à riposter, mais doit se taire : quelques-uns des assistants ont enlevé leurs sabots, les frappent l’un sur l’autre et produisent ainsi un bruit infernal. Le silence une fois rétabli, on remercie le frère Pierre- Léon : du haut du ciel, dit-on, Duns Scot doit se réjouir. Puis, pour réparer des forces qu'ont épuisées tant d'émotions, le couvent se donne aux délices d’un bon goûter. On se partage une tarte énorme et exquise qu'a envoyée la veille sœur Marie du Calvaire. On se livre à des divertissements variés. On boit beaucoup. Enfin, le sommelier, usant d’une plaisanterie facile, déclare : « N'en doutez pas, le vide existe. dans les bouteilles dont le vin n'était pas mêlé d’eau ». Alors chacun se retire (1).
Malgré le terrible frère Pierre-Léon et de nombreux moines, la physique cartésienne eut des partisans convaincus mais non serviles en des hommes aussi remarquables que Cornelio (2),
4me, aux eaux, à la mer, à l’origine des fontaines ; la 5me, à la nature de l'homme, corps et âme, au siège de l'âme, aux sens, aux passions: la 6ne, à l'éthique.
(1) Rime scelte dell abate Girolamo Tartarotti Roveretano. MDCCLXXXV. In Rovereto.— Le poème en question est la Conclusione. — Sur l’auteur, voir le travail de E. Fracassi : G. T. Vita e Opere illustrate da documenti inediti. Feltre, 1906.
(2) Thomae Cornelï Cosentini Progymnastica Physica, Venetiis MDCLXIIL, p. 36. Après avoir fait l'éloge de quelques modernes, il ajoute que Descartes les surpasse tous par l'ingéniosité d'un système physique original et très vraisemblable : une même matière compose tous les corps ; ils ne diffèrent que par la disposition, le mouvement, la grandeur, le nombre et la forme des molécules. « Unus verd longe omnium ingeniosissimus Renatus des Cartes integrum syntagma physicum e propriis principiisila concinnavit, ut ausim dicere neminem antea in describenda naturae ratione, ad similitudinem veri propius accessisse..….. Verosimillimum censet ex eadem materie effingi constarique res omnes naturales inter se dissimiles, propter diversam particularum materiae disposi- Üionem ; motum, magniludinem, numerum atque figuram. »
Giannone (1), Guglielmini (2), Porzio (3), François-Marie Zanotti (4). Au contraire, Borelli n’y voyait qu'une chimère (5). De même, Les qui la jugeait pourtant judicieuse (6).
(4) Voir plus is p.179:
(2) Dominici Guglielmini Opera omnia, lomus secundus. Genevae MDCCXIX. IL s'efforce d'établir qu'il suit dans ses travaux scientifiques les principes cartésiens. IL tient néanmoins à faire connaitre que, le cas échéant, il se croirait le droit de s’en écarter un peu. « Ita quod nitrum figurae conicae non sit, quemadmodum Cartesius hypothetice existimat, non est Cartesianae Physicae destructio, sed in hac speciali parte in melius commutatio » (p. 76). Il discute ét combat la théorie cartésienne relative à la nature de Fe chaleur (p. 333 et suiv.). Autres passages où il parle de la physique cartésienne, en adoptant ou en corrigeant quelque partie: p. 83, 99, 436, 450, 465.
(3) Caverni (Storia del met. sperim. in Italia L. 1, p. 206), dit de Porzio « fu il più zelante e ardito handitore della filosofia cartesiana in Italia. » Cf. en particulier les traités suivants de Porzio. De nonnullis fontibus naturalibus. Vacuum non admittitur. De’ termometri chiusi et aperti. (Lucae Antonii Portii opera omnia, vol. Il). Néanmoins, la préface du tome I nous avertit que, dans le traité de molu corporum nonnullu, il suivit une méthode où il s’écartait à La fois de Descartes et de Galilée, ce qui lefitattaquer dans les Considerazioni Del R. D. Guidone Grando e del Sig. N. N. Romae, 1710.
(4) Notizie della vita e degli scritti di Francesco Maria Zanotti raccolte e pubblicate da Giovanni Fantuzzi, In Bologna MDCCLXX VII, p. 48-49. 11 devint lecteur public de philosophie à Bologne le 9 novembre 1718, après avoir défendu des conclusions empruntées à Descartes. Une fois qu'il eut cette chaire, « non dubitù di essere il primo a introdurre nelle scuole di Filosofia la spiegazione de’ vortici di Des Cartes, e quella della luce, e dei colori,e delle leggi del moto; cose che a quel tempo erano in Bologna affatto nuove. » Sur le cartésianisme de Zanotti, on lit encore, p. 25 (à propos de sou traité. Della forza cle’ Corpi, che chiamano viva. In Bologna, 1752). « Era a quel tempo in sommo grido presso 1 Filosofi la questione : Se la forza, che ha un corpo movendosi, e che chiamasi viva, misurar debbasi dalla velocità, che egli ha, come piacque a Des Cartes, o dal quadrato di essa, come volle il Leibnilzio... Sostenne l'opinione di Des Cartes. »
(5) Quand il entendait quelqu'un résoudre un problème de physique suivant les théories cartésiennes, il disait : « Queste son cose, che ammessa quella po’ di bagattella de’ vortici, ne vengono tutte in conseguenza come ammesso, che la lancia di Marfisa fosse fatata, ne vengono subito in conseguenza tutte le di lei prodezze. » C'est rapporté par Magalotti dans ses Lettere familiari (contre les athées), p. 88.
(6) Voulant montrer comment l'imagination entraine parfois les savants et les philosophes à à d'étranges fantaisies, il déclare les tourbillons destinés à finir bientôt à l hôpital, et il ne les plaint pas. «[ vortici dell acutissimo Descartes, non si pud negare con grande ingegno furono ideati, ed ban regnalto un pezzo. Scemati poi di credito, voglia Dio, che non muoiano in fine allo Spedale. » P. 162 Della forza della fantasia umama. Trattato di L. A. Muratori, ediz. quarta. In Venezia MDCCEX VI.