‹ Étude Sur L'Évolution Intellectuelle De L'Italie De 1657 A 1750 EnvironChapitre 58 sur 77 · RH RE · texte numérisé non relu

RH RE

philosophes (1). Voici en substance comment parle Vico:

Le reproche qu'il adresse à Descartes est-il fondé ? On se rappelle comment « nourri aux lettres » dès son enfance, ce dernier les abandonna, sitôt qu'il eut « achevé tout ce cours d’estudes au bout duquel on a coustume d’estre receu au rang des doctes », car, confesse-t-il « je me trouvois embarassé de tant de doutes et d'erreurs, qu’il me sembloit n'avoir fait autre profit, en taschant de m'instruire, sinon que j'avois découvert de plus en plus mon ignorance » (2). Quant à Malebranche, la vue d’un insecte le touchait plus que tout le passé de la Grèce et de Rome ; tous les livres historiques mis ensemble lui paraissaient contenir moins de vérité qu’un seul principe de physique (3). Tel était son dédain pour les temps anciens que le mal, à son avis, serait insignifiant, si jamais le feu venait à brüler les ouvrages non seulement de tous leurs philosophes, mais encore de tous leurs poètes (4). C’est surtout ce mépris des cartésiens pour tant de connaissances sacrées à ses yeux, qui paraît avoir éloigné de leur parti Huet, leur adversaire irréconciliable. Il ne put leur pardonner de préférer les hommes qui cultivent leur raison à ceux qui se contentent de cultiver leur mémoire, d'exiger qu'on travaille plutôt à se connaître qu’à connaître les événements des siècles écoulés (5).

Gardons-nous pourtant d'attribuer à tous les cartésiens français les exagérations de Descartes et de Malebranche. Bossuet, Fénelon, Racine, Boileau, La Bruyère, La Fontaine même appartiennent à cette école, mais ils choisissent entre les opinions de leurs deux célèbres compatriotes et ils en rejettent plus d’une. Par exemple, loin de mépriser les écri-

(1) Al Sig. D. Francesco Solla (12 gennaio 1729). Opuscoli, t. IF, p. 193. « Egli (Descartes) si ha fatto un gran seguito per quella debolezza della nostra natura umana, che’ n brevissimo tempo, e con pochissima fatica vorrébbe saper di tutto: che è la cagione, perchè oggi non si lavoran” altri libri, che di nuovi metodi, e di compendi. » — Œuvres choisies, t. 1, p. 168.

(2) Discours de la methode, p. 6 (Leyde, 1737).

(3) Éloge par Fontenelle, à la p. 343, t. I, des Eloges des Acad. de l'Acad. R. des Sciences. À la Haye, chez Isaac Van Der Kloot. MDCCXXXI. — Voir aussi, t. Il, p. 23 de l’Hist. de la philosophie cartésienne par F. Bouillier.

(4) De la Recherche de la vérité, IVe livre, ch. VIIT et Ve L. ch. VIH.

(5) Bouillier, ouv. cité, t. 1, p. 583.

vains grecs et latins, ils les prennent pour modèles ; en outre, c’est par leurs travaux littéraires qu’ils se sont eux-mêmes immortalisés.

Mais pourquoi chercher en France la preuve que l’on pouvait être cartésien sans tomber dans les excès signalés par Vico? Nous la trouvons dans l'Italie méridionale. Aurélie d’Este, qui vécut de 1683 à 1719, témoigna, dès l’enfance, un goût très vif pour les choses de l'esprit. Lorsqu'ayant épousé Don François- Marie Gambacorta, duc de Limatola, elle quitta le nord de la péninsule pour Naples, elle se mit sous la discipline de Paul- Mathias Doria. I lui enseigna la physique et la métaphysique de Descartes. Elle en était si charmée qu’elle les jugeait sans pareilles. Ce goût ne fut cependant pas exclusif, puisqu'elle trouvait le plus grand charme dans Fhistoire et dans la poésie toscane : elle composa, entre autres, des sonnets où elle résuma les principes des Méditations. On lui voyait presque toujours entre les mains quelque traité de Nicole: elle comprenait, en effet, le français qu’elle parlait fort bien (1).

L'avocat Joseph Valletta qui prit, on s’en souvient, la défense des cartésiens accusés d’impiété, possédait une riche bibliothèque où l’on trouvait de nombreux livres rédigés dans notre idiome ou en anglais. C'était le seul homme de sa génération connaissant cetle dernière langue, d’où il transporta divers ouvrages. De plus, il fit instituer une chaire publique de grec pour Grégoire Messerre auquel il avait fourni tous les moyens d'être un savant helléniste. Il éleva son fils et ses deux petits-fils à lire dans le texte les écrivains anciens (2); le mieux doué, Nicolas-Xavier, arriva, nous dit-on, à composer des vers grecs avec beaucoup de facilité. S’étant appliqué à l'anglais, il fut en état de traduire la tragédie d’Addison, intitulée Caton (3).

(1) Giornale de’ Letterati d'Italia, t. XXXIE, p. 506.

(2) Giorn. de’ Lett. d'Italia, tome XXIV, Elogio del Signor Giuseppe Valletta, p. 56, 53, 60. |

(3) Giorn. de’ Lett. d'Italia, tome XX VIE, p. 377. —Sur Giuseppe Valletta, voir dans l’Archivio storico per le provincie napoletane, anno XXVI, fasc. IV, 1902, l'art. de M. Schipa : 11 Muratori e la coltura Napoletana del suo tempo. Outre l'œuvre dont nous avons parlé plus haut, p. 157, il avait composé un ouvrage devenu (rès rare, Isforia jilosofica, Napoli, 1716, où il défend aussi les modernes du soupçon d’impiété.

Citons encore l'exemple de Gravina. Il ne dédaigna pas la poésie, lui qui voulut en déterminer l'essence comme aussi les lois. Il n’entreprit certes pas sa Ragione Poetica sans avoir lu et relu soigneusement un très grand nombre de vers. Enfin, il fit lui-même des tragédies et des églogues. On ne peut non plus lui nier une connaissance approfondie du latin : ses discours sont écrits en une langue élégante et précise qu'il acquit au commerce de Cicéron(1).Ilregrette, au contraire, que de nombreux jeunes gens s'inscrivent aux cours de droit sans être en état de comprendre les énoncés et les commentaires des lois romaines. Pourtant, Gravina, ancien élève d’un disciple de Descartes (2), ne regrettait pas les années passées avec lui, puisqu'il le chargea d'élever son propre fils adoptif. Comment expliquer cette confiance? Ou bien le jurisconsulte croyait le maître de sa jeunesse éloigné des excès qu'on reprochait aux pédagogues cartésiens, ou bien il se disait : « Plus tard, sur mes conseils et suivant mon exemple, l'enfant comblera les lacunes d’une éducation qui, d’ailleurs, offre tant de précieux avantages ».

Ce régime, nous pouvons en apprécier l’esprit, grâce à des renseignements assez précis que nous a conservés un des hommes qui s’y trouvèrent soumis. Celui qui lappliquait s'appelait Grégoire Caloprese. Il tenait école à la Scalea dans la Calabre; mais son influence s’étendait jusqu'à Naples; vers 1693, Vico lui attribuait la grande diffusion du cartésianisme dans cette ville ; plus de trente ans après, les principaux représentants du système y étaient encore ses anciens élèves (3). Caloprese se faisait aimer et, par suite, il rendait ses idées sympathiques. Déjà vieux, Métastase parle de lui en

(4) De recta in jure disputandi ratione. Se trouve p. 98 et suiv. de Jani Vincenti Gravinae Jurisconsulti et Antecessoris Romani Orationes, nec non opuscula in solo Tomo comprehensa. Editio prima Veneta. Venetiis MDCCXXXIX. Apud Jo. Mariam Lazzaronum.

(2) Sur Gravina philosophe voir Delle dottrine Filosofiche e civili di G. V. Gravina per-Ferdinando Balsano con Saggio sulla Vita e sulle opere del Gravina, del Prof. Vincenzo Julia. Cosenza. tipografia Migliaccio,

(3) Voir Vita e Studi di Francesco Maria Spinelli, Principe della Scalea, Scritta da lui medesimo in una lettera. (Raccolta d'opuscoli scientifico-filologici, tomo 49. In Venezia, 1753). Page 506, il dit que Caloprese était le maître commun des cartésiens de Naples.

termes émus, dans une lettre (1) où il raconte comment une sorte de rêve l’a transporté aux beaux jours de sa jeunesse; il s’est cru à la Scalea, avec son cher professeur.

A un autre de ses disciples, Caloprese sut inspirer, non plus un respectueux attachement, mais une tendresse presque passionnée. François Spinelli, ne se consola jamais de la mort du maître. Lui qui auparavant « chérissait » Descartes, il se défit de ses œuvres, il ne voulut plus avoir sous les yeux un objet qui lui rappelait la mémoire du défunt et le souvenir d’études qu’il ne croyait même plus pouvoir continuer sans cette direction éclairée.

I était âgé d'environ douze ans, lorsqu'une première fois, on le conduisit à la Scalea. Jusque-là, il avait eu comme précepteur un prêtre qui s'était contenté de faire travailler sa mémoire, sans jamais rien expliquer. Caloprese consacra une année presque uniquement aux six premiers livres d'Euclide, à la Drioptrique de Descartes et à lalgèbre. L'enseignement littéraire était représenté par le simple commentaire d’un seul auteur latin. De la langue italienne, non plus que de l'histoire et de la géographie, il ne fut pas question. Puis, l’enfant interrompit ses études pendant quinze mois qu’absorbèrent surtout des voyages.

Il avait quatorze ans lorsqu’en 1700 il redevint l’élève de Caloprese. Dorénavant, la journée commencée par des exercices d'équitation et d'escrime se divisait ensuite en quatre parties. Dans la première, on faisait la lecture expliquée d’un chapitre de l’Écriture, puis on adressait une prière au Ciel, « pour que les connaissances de l’élève ne servissent pas à lui enfler le cœur, mais à le maintenir dans la foi catholique. » Enfin, on lisait quelques pages d’un moderne écrivain religieux. C'est

(1) Lettre adressée de Vienne 1® avril 1766. Elle se trouve p. 11-12 des Memorie per servire alla vita del Metastasio raccolte da Saverio Mattei. Edizione prima. fn Colle MDCCLXXX V. «Ho sentito di nuovo la venerata voce dell insigne filosofo Caloprese, che adattandosi per istruirmi alla mia debole età, mi conduceva quasi per mano fra i vortici dell allora regnante ingegnoso Renato, di cui era egli acerrimo assertore.….. Parmi ancora di rivederlo affannato a persuadermi che un suo cagnolino non fosse che un orologio; e lo veggo ancora ridere, quando, dopo avermi per Jungo tempo tenulo immerso in una tetra meditazione, facendomi dubitar d’ogni cosa, s’ accorse ch’ io respirai a quel suo ego cogito, ergo sum. »

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