‹ Étude Sur L'Évolution Intellectuelle De L'Italie De 1657 A 1750 EnvironChapitre 59 sur 77 · IE OMES · texte numérisé non relu

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ainsi que Spinelli traduisit un opuseule de Bossuet contre les protestants, et lut en français les Æssais de Morale de Nicole.

La deuxième partie de la journée était donnée aux mathématiques. On comprenait sous ce nom la géométrie, l'arithmétique, l’algèbre, la géographie, l'astronomie, l'architecture militaire.

Après le repas de midi, on s’occupait de philosophie. Caloprese commenta Lucrèce au jeune Spinelli, mais il le mit en garde contre l’impiété de ce poète. On examina aussi le Novum organum de Bacon, et surtout des livres de Descartes, les Méditations, les Principes, le Traité des passions de l'âme, les Météores, l'Homime. A propos du dernier ouvrage, le professeur pesa l’avis de nombreux savants qui ont cherché comment se forme le fœtus.

On terminait la journée par des exercices littéraires. Aristote, dédaigné comme philosophe, était moins sévèrement jugé pour sa Rhétorique et sa Poétique ; on les étudiait dans le texte latin. Spinelli expliqua aussi quelques pages empruntées à Plaute, Térence, Horace, Catulle, Tibulle, Properce, aux discours de Cicéron et à son de Officiis, à Salluste, à Tite-Live. On lui fit apprendre par cœur le Pro Milone, la troisième PArippique, le Pro Ligario, quelques morceaux de Salluste et de Tite-Live, de Dante, de l’Arioste, du Tasse, du Cansoniere de Pétrarque. :

Deux heures avant le coucher du soleil, l'enfant allait se divertir au dehors, à courir, à sauter et quelquefois à nager.

Spinelli suivit quatre ans ce régime et, en si peu de temps, grâce à un labeur infatigable (1), il put voir un si vaste programme. Certes, les lettres y figurent, mais durant un quart seulement de la journée, et encore le dernier, celui où l'attention a été presque épuisée par les longues heures consacrées aux autres travaux. Aucune place n’est faite au grec. Si l'on traduit quelques auteurs latins, on ne compose pas dans leur idiome et il n’est l’objet d'aucun devoir écrit; on suppose qu'un élève de quatorze ans peut se dispenser de telles fatigues ! Un petit nombre de vers appris par cœur: voilà pour la culture 1talienne. On songe encore moins aux langues étrangères ; mais

(1) Il ne consacrait que trois ou quatre heures au sommeil.

comme l'enfant arrive à la Scalea connaissant déjà un peu le français, on en profite pour lui mettre sous les yeux du Bossuet et du Nicole. De l’histoire romaine, la lecture des textes lui laissera des souvenirs sans lien. Quant aux événements du moyen âge ou des temps modernes, ils ne sont l’objet d'aucun soin. En revanche, quelle importance attachée à la théologie, à la philosophie, aux sciences surtout, sans que pourtant on accorde droit de cité à la physique expérimentale !

Après cette analyse de la méthode suivie par Caloprese, nous comprenons mieux l’antipathie de Vico pour le cartésianisme. Les élèves sortis de la Scalea ignoraient à peu près l’histoire et ils avaient négligé les belles-lettres. Encore faut-il remarquer qu'ils tombèrent parfois dans des excès inconnus au professeur. Celui-ci leur parlait d’Aristote et de Platon avec un respect dont la tradition se perdit (1).

Il sut également éviter une des imprudences les plus fâcheuses commises par d’autres maîtres. Jamais il n’enseigna spécialement la logique à Spinelli ; il estimait que peu à peu son élève extrairait de ses diverses études un art de bien penser. Que se passait-il, au contraire, suivant Vico, pour la plupart des enfants (2) ? À peine hors des classes de grammaire, on leur mettait entre les mains le livre d'Arnauld (3), où se traitent avec rigueur des questions ardues et fort au-dessus d’une jeune intelligence. On y trouve accumulés des exemples empruntés à toute espèce de connaissances ; impossible de les comprendre, sil'onn'a longtemps étudié les sciences et les arts d’où ils sont tirés. Ce n’est pas que Vico condamne l'ouvrage ; il Le place

(4) Vita e Studi di Francesco Spinelli, p. 506.

(2) Autobiografa. « Quindi si pud facilmente intendere, con quanto cattivo gusto, con che disordinata coltura della gioventù, oggi da taluni nel metodo di studiare si usano due perniziosissime pratiche; la prima, che à fanciuili appena usciti dalla scuola della Grammatica si apre la Filosofia sulla Logica, che si dice di Arnaldo, tutta ripiena di severissimi giudizi d'intorno a materie riposte di scienze superiori, e tutte lontane dal comune senso volgare : con che si vengono a convellere ne’ giovinetti quelle doti della mente giovanile, le quali dovrebbero esser regoläte e promosse ciascuna da un’ arte propria, come la memoria con lo studio delle lingue, la fantasia con la lezione de’ poeti, storici ed oratori, l'ingegno con la Geometria lineare... » (éd. cilée, p. 136).

(3) À la Bib. Nat. de Rome, nous en avons trouvé 6 édit. faites en Italie, entre 1722 et 1749. Trois sont en latin (Vérone, 1722; Venise, 1736 et 1749); trois en italien (Venise, 1728, 1737, 1746).

même fort au-dessus de la logique des scolastiques ; mais il veut en réserver l'usage à des esprits plus mûrs.

Une autre faute grave des professeurs cartésiens (1), c’est, nous dit Vico, d'apprendre aux jeunes gens « les éléments de la science des grandeurs avec la méthode algébrique ». Celle-ci lui paraît glacer l'imagination, épuiser la mémoire, rendre l’esprit paresseux et ralentir l’entendement. Vico ne l'attaque pas en elle-même, bien qu'il ne semble pas non plus en remarquer toute la fécondité ; mais il voudrait autoriser les élèves à y recourir seulement après de longues et infructueuses réflexions pour résoudre un problème par l’arithmétique ou la géométrie. Il se défie de la facilité dans les études : danger auquel ne prit pas garde Caloprese lui-même, puisque le premier livre quil mit entre les mains de son élève âgé de douze ans, et encore neuf aux mathématiques, fut précisément une algèbre.

De même, le philosophe de la Scalea n'avait pas discerné un dernier inconvénient du système à la mode. Les jeunes gens sortaient des écoles fort au courant de leur nature physique : mais n’ignoraient-ils pas les caractères propres aux vices, aux vertus, la diversité des mœurs, selon l’âge, le sexe, la condition, la fortune, la famille ou la patrie des individus (2) ? Où auraient-ils puisé ces connaissances, puisqu'ils lisaient peu ou point les historiens, les orateurs, les poètes. Ils étaient, dira-t-on, familiers avec la méthode géomé-

(1) «L'altra pratica è che si danno a’ giovanetti gli elementi della scienza delle grandezze col metodo algebraico, il quale assidera tutto il piu rigoglioso delle indoli giovanili, lor accieca la fantasia, spossa la memoria, infingardisce l'ingegno, rallenta l’intendimento.... Affligge l’ingegno, perchè non vede se non quel solo che gli sta innanzi i piedi; sbalordisce la memoria, perchè, ritrovato il secondo segno, non bada più al primo; abbacina la fantasia, perchè non immagina affatto nulla; distrugge l’intendimento, perchè professa d'indovinare : talchè i giovani, che vi hanno speso molto tempo, nell' uso poi della vita civile, con lor sommo rammarico e pentimento vi si rilrovano meno alti. Onde perchè recasse alcuna ütilità, e non facesse niuno di si gran danni, l’Algebra si dovrebbe apprendere per poco tempo nel fine del corso matematico, ed usarla come facevano i Romani de’ numeri, ché nelle immense somme li descrivevano per punti; cosi dove per ritrovare le grandezze che si domandano, si avesse à durare una disperata fatica col nostro umano intendimento per la Sintetica, allora correressimo all oracolo dell” Analitica. » (Aut. p. 138- 140).

(2) Œuvres choisies de Vico, t. I, page 169. Opuscoli, €. IT, AZ Sig. D. Francesco Solla (12 gennaio 1729).

trique. Mais à quoi sert une méthode, si elle ne trouve une matière sur laquelle s'exercer ? D'ailleurs, celle-là est-elle applicable hors de la géométrie (1) et, en particuher, peut-on songer à y soumettre les phénomènes moraux ?

Il est vrai qu'à Naples on habituait peu les jeunes gens à les observer. On en rejetait l’étude avec dédain, parce que le libre arbitre la rend incertaine. Déplorable erreur, aveuglement passionné pour les sciences exactes ! On repoussait la prudence qui nous permet, par des rapprochements de faits éloignés, par des analogies délicates, de prévoir, ‘selon toute vraisemblance, la conduite de notre prochain. On s’exposait ainsi à ignorer cette analyse vraiment divine des pensées qui, comme le dit Vico,

. . ss \ peut nous guider dans le labyrinthe du cœur, cette critique qui nous fait juger de la conduite d'autrui d’après les eirconstances où il est placé (2). Elle ne produit sans doute pas la certitude qui résulte d’une démonstration rigoureuse ; mais le monde n’est pas tout géométrique et tout algébrique. S'ils ne se contentaient le plus souvent du probable, quand donc les hommes d’État, les généraux, les orateurs, les médecins s’arrêteraient-ils à un parti (3)?

Dès 1708, Vico blâäma publiquement les procédés pédagogiques en honneur autour de lui. Vers la même époque, un autre écrivain leur adressait à peu près les mêmes reproches, et rendait, lui aussi, Descartes responsable du mal. Il s’agit de Doria (4). Il renouvela ses doléances en 1722 (5) ;

(1) Œuvres choisies de Vico,t. 1, p. 156, 140. Opuscoli, &. Il, Risposta di G. B. Vico all articolo X del Tomo VIII del Giorn.de’ Lett. d'Italia; &. IV, de nostri temporis Studiorum ratione.

(2) Œuvres choisies de Vico, t. I, p. 165, 169, 170. Opuscoli, t. I, Al Sig D. Francesco Solla (12 gennaio 1729) p. 192, 193, 196. « Cosi egli è addivenuto, che si condanna lo studio della lingua Greca, e Latina... si condanna la lezione degli Oratori..….. si condanna quello degli Storici.…. si condanna finalmente quello de’ Poeti..….. AIT incontro, come se i giovani dalle Accademie dovesser uscire nel mondo degli uomini, il qual fossesi composto di linee, di numeri, e di spezie algebraiche, empiono loro il capo de’ magnifici vocaboli di dimostrazioni, di evidenze, di verità dimostrate, e condannano il verisimile, che à il vero per lo più. »

(3) De nostri temporis studiorum ratione, dans Opusculi, t. IV.

(4) La Educazione del Principe, di Paolo-Mattia Doria, seconda edizione, accresciuta, e corretta dall Autore. In Augusta, appresso Daniello Hopper, 17 410.

(5) Dissertazione intorno alla nuova geometria del Cartesio, nella quale s accennano i danni ch’ ella ha prodotlto nello studio della geometria ; ed

elles furent sans effet, puisqu'à son tour, Vico répéta les siennes dans une lettre datée de 1729 et dans son autobiographie (1).

L'opposition de Vico à Descartes sera encore éclairée par l'examen dé son principal ouvrage. En outre, celui-ci nous permettra de mieux déterminer en quoi l’illustre Italien s'éloigne de ses contemporains ou de ses devanciers, et quels liens l’unissent à eux.

À Naples, on est alors séduit, le plus souvent, par le seul vrai démontrable. On cultive lesmathématiques et l’on dédaigne la connaissance du passé. Au contraire, Vico ne vit pas enfermé dans le moment actuel. Il se préoccupe de savoir si les siècles écoulés ont pensé commele sien. Il juge utile de recommencer, en toute liberté, le chemin parcouru par des hommes depuis longtemps disparus : qui sait s’il ne conduit pas en des contrées intéressantes ? Il ne croit pas l'expérience des nations une chimère ; il ne s’en rapporte pas uniquement au sens individuel comme les cartésiens. Une longue suite de sages a connu et approuvé un système : c’est un motif pour essayer de le retrouver, et pour en aborder l’étude dans un esprit bienveillant. Aussi Vico cherche-t-il avec intérêt quel fut l’état d'esprit des plus anciens habitants connus de Ftalie. Il ne subsiste d’eux aucun texte. Mais il interrogera et interprétera leur vocabulaire : en effet l’image de la pensée ne reste-t-elle pas imprimée dans la parole (2) ?

Vico a laissé une œuvre beaucoup plus audacieuse : la Seiensa nuova. Cette fois, il prétend considérer non plus un peuple de l’antiquité, mais l’homme lui-même au cours de nombreux siècles. Du spectacle historique de l'humanité qui pense et agit, il ne tire rien moins que l'idée de Dieu.

De quelque état de barbarie que partent les sociétés, elles in conseguenza di cid, ancora in quello della filosofia e della morale. » Elle est insérée en tête Delle Opere matematiche di Paolo Mattia Doria tomo primo. In Venezia, 1722.

(1) Lettre à D. François Solla, voir t. [, p. 165 et suiv. des OEuvres

choisies de Vico ; {. Il des Opuscoli.

(2) De antiquissüna italorum sapientia. Neapoli, Moscou, 1710.

commencent, dit-il, se développent et finissent selon des lois communes à toutes. Leur carrière comprend trois époques principales. D'abord, homme est maîtrisé par son imagination ; il crée lui-même des dieux qui le terrorisent. Il croit placées sous leur dépendance immédiate sa personne et sa fortune. Ce sont eux, il n’en doute pas, qui dictent les oracles: docilement donc il y obéit. La justice, pour lui, consiste à ne pas manquer d'accomplir les cérémonies du culte. Il ne possède encore qu'une langue mentale dont les signes sont des actes religieux muets. Son écriture se borne à des hiéroglyphes (1).

Au cours même de ces temps primitifs, des distinctions s’opèrent. Par leur intelligence, leur industrie ou leur chance, les uns se procurent un bien-être relatif et se créent un petit trésor d'idées morales. Ainsi la deuxième période est en germe dans la précédente. C’est l’âge du héros. Celui-ci se croit fils de Jupiter, c’est-à-dire engendré sous les auspices de ce dieu : tant il se juge supérieur aux malheureux qui se réfugient dans les asiles, pour échapper à l’infâme promiscuité d'êtres plus brutaux ou plus forts qu'eux. Conscient de sa supériorité, 1l est irritable et susceptible sur le point d'honneur : tel Achille. Il ne reconnaît comme droit que la force, tempérée, d'ailleurs, par lareligion. Sa jurisprudence veille à s’entourer de garanties par l’emploi de mots précis. Il parle en partie avec des signes expressifs tels que ceux dont les chefs usent encore pour transmettre des ordres aux soldats, en partie avec des termes concrets; par exemple, on dit alors: le sang me bout dans le cœur, et non je suis en colère. La langue écrite est voisine des hiéroglyphes, mais les préoccupations des hommes ayant changé, ce sont maintenant des idées guerrières qu'elle traduit (2).

Dans la troisième époque, la nature humaine est intelligente et, par suite, modérée, bienveillante et raisonnable. Elle accepte pour loi le devoir; tous les citoyens ont l'égalité civile et politique. Presque complètement articulée, la langue se

(1) Œuvres choisies de Vico, t. Il, p. 263, 265, 266,269, 270, 274, 276, 217, 285. Principi di Scienza Nuova di Giambattista Vico. Milano presso il Libraio Editore Fortunato Perelli, p. 352-359, 364.

(2) Sur cette deuxième période, voir OEuvres choisies, p. 264, 265,

266-7, 270, 271, 274, 278-9, 280, 283, 291. Principi di Scienza Nuova, 302-300, 1001 01% ) ul

compose, en grande partie, de mots abstraits. Un très petit nombre de lettres suffisent à l’écriture. Enfin, la jurisprudence ne considère dans les faits que leur accord avec la justice et la vérité (1).

Vico n'emprunte pas ses preuves qu'aux temps anciens. Puisqu'il veut écrire l’histoire éternelle de lhumanité, il doit montrer que les peuples qui sortent de leurs ruines pour recommencer une vie nouvelle, suivent une seconde fois leur précédente carrière. Il consacre done son livre V à reconnaitre au moyen âge les caractères qu’il vient d'observer dans antiquité.

Plusieurs fois, au cours de l'ouvrage, il se demande s’il faut supposer le deuxième état social transmis à des groupements encore en enfance, par un autre qui aurait progressé plus vite. Non, répond-il, et il tombe ainsi dans une grave erreur. Suivant lui, chaque nation s’est civilisée par ses propres moyens, sans influence étrangère. Pourquoi l'Égypte crut-elle fermement avoir donné aux hommes habitant hors de son territoire les dieux qu’elle adorait en commun avec eux? Pourquoi tout noyau de (Grecs ou de barbares considérait-il ses ancêtres comme les premiers inventeurs des commodités de la vie? Il ne se rappelait pas devoir à personne ses institutions essentielles, et il les voyait florissantes à l'étranger. Voilà comment il se vantait de les avoir communiquées à autrui.

Les progrès en tout genre accomplis sur un territoire n’en franchissent pas les frontières. Mais alors d’où vient que les mêmes phénomènes se retrouvent dans toutes les sociétés d'hommes ? La Providence est une et veille avec une égale bonté sur elles toutes, répond Vico, et il nous avertit que, sous un de ses principaux aspects, la Scienza nuova est d’abord une théologie civile, une explication raisonnée de la marche suivie par Dieu dans le gouvernement du monde (2).

Ici se présenteraient des objections du plus haut intérêt. Si tous les peuples fournissent la même course avec les

1) Sur la 32° période, voir Œuvres choisies, p. 264, 266, 267, 270-1, 4-5, 296. Principi di Scienza Nuova, p. 353-360.

2) Voir p. 64 de la Storia civile nella letteraria, (Roma, 1872) de Tommaseo. OEuvres choisies, t. I, p. 316 et 337. Principi di Scienza Nuova, p.45 et suiv., p. 72-73.

mêmes élapes réglées dans un plan conçu de toute éternité, si, d'autre part, Fhommo) croyant agir librement, n'obtient pas les résultats qu'il prévoyait, ou si du moins, outre ceux-là, il aboutit à d’autres qui servent non pas ses fins propres, mais celles de la Providence : dès lors, sommes-nous entre les mains de celle-ci autre chose que des instruments, et notre libre arbitre n'apparaît-il pas un vain mot (1)?

Bien mieux, on peut se demander si Vico ne restreint pas l’action divine elle-même. Puisqu'une société détruite doit reprendre la route qui précédemment la conduisit à l'abîme, n’existe-t-il pas un degré de progrès très limité qu'eile ne dépassera jamais et au delà duquel Finfluence d'en haut cessera de s'exercer (2) ?

Nous ne voulons pas nous arrêter à ces problèmes si captivants. Ils nous détourneraient de notre but qui est de signaler l'originalité de Vico par rapport à ses contemporains. Ce n’est pas seulement des cartésiens de Naples qu'il se distingue, mais un peu de presque tous les Italiens d'alors. Si, dans cette

(1) Gette question du rôle attribué par Vico à la Providence a été plusieurs fois discutée. L. Ferri ( Vico e la filos. della storia, dans Fil delle scuole it. 3, 1871) estime que Vico a cru à la liberté humaine, celle-ci étant du reste soumise à un certain déterminisme. Dans cet article, L. Ferri rendait compte des 2 ouvrages suivants: G. B. Vico, Studii critici e comparativi di Carlo Cantoni. Torino, Civelli, 1867. Sul rinnovamente della Filosofia positiva in Italia, opera di Pietro Siciliani. Firenze, Barbèra, 1871. — G. Sergi, dans Vicoe la scienza della Storia(Rivista sicula 8, 1872), croit que Vico « non fonda la nuova scienza sulla Providenza.. ma sulla natura umana che si manifesta nell arbilrio ». Sans doute, dit-il, Vico a donné la Providence comme guide à l'humanité, mais c’est une contradiction de l’homme de génie avec l’homme vulgaire, qui étaient tous deux en lui.

(2) Vico n'a pas nié le progrès, il a pu croire que les chutes seraient de moins en moins destructrices, les réveils de plus en plus. éclatants, les deux premières étapes de plus en plus brèves. C'est ce qu'a déjà montré Tommaseo : Storia civile, etc., ouv. cité, p. 107-108. Par exemple, si Vico établit que les hommes du v° siècle après J.-C. témoignaient, en commun avec l'humanité primitive, une obéissance aveugle à la loi religieuse émanée, suivant les uns et les autres, de Ja Divinité, le même auteur trouve entre eux cette différence que les païens étaient victimes d'une illusion, tandis que la foi chrétienne repose sur une révélation véritable. Il admettait ainsi un immense avantage moral pour les chrétiens manifestement favorisés par la Providence. — Sur la simple ressemblance el non l'identité des « cicli ricorrenti », voir Francesco Cosentini : He teoria dell evoluzione sociale nel Vico e nei moderni sociologi, p. 69

. XI, vol. I de La Riv. Ital. di Filos. Roma, 1896.

ville, les disciples du philosophe français dédaignent les recherches historiques, ailleurs, on l'a vu, elles sont prospères. Mais selon quelle méthode s’y livre-t-on? On publie avec le plus grand soin des inscriptions, des textes importants et devenus rares. On reproduit par le dessin et l’on décrit minutieusement des statues antiques, des médailles, des monnaies. On les examine de près pour fixer quelque point d’érudition jusqu'alors incertain, on ne va pas plus loin; on a épuisé toute la curiosité dont on était capable.

Tandis qu’autour de lui on se défie des vastes entreprises et qu'on s'attache à traiter des questions simples, se suffisant à elles-mêmes, tandis que de la connaissance exacte des faits on ne songe pas à remonter aux lois qui les dominent, un philosophe proteste contre le morcellement des études (1). Cette division empêche, à son avis, de constater les rapports que chaque chose présente avec une multitude d’autres. Lui-même embrasse le sujet le plus vaste peut-être qu’un esprit puisse oser approfondir. Il prétend formuler les lois qui régissent, ont régi et régiront toujours l'humanité (2).

Enfin — et ce n’est pas le trait le moins caractéristique de Vico — il pense toujours à l’au-delà et manifeste tout au long de la Sciensa nuova un esprit des plus religieux. Sans doute, il a éveillé les susceptibilités de quelques croyants, notamment par sa théorie de l'état bestial où il prétend trouver l'humanité lorsque s’éveille en elle sa première idée morale, c’est-à-dire, l’idée de Dieu (3). Cette indépendance relative, signe des temps, n'empêche pas que le philosophe napolitan ne se soit élevé jusqu’à la divinité, au-dessus du spectacle des faits positifs. Celui-ci ne suffisait pas à son esprit. Voilà prin-

(1) Pages 114 et suivantes dans De nostris temporis studioruwm ratione. En outre, le début de la lettre à D. Francesco Solla.

(2) Sur ce caractère de généralité de la Scienza nuova, voir Opere di Giambattista Vico ordinate ed illustrate coll analisi storica della mente di Vico in relazione alla scienza della civiltà da Giuseppe Ferrari, à la p. 145 du vol I. Milano, dalla società tipog. de’ Classici [taliani. MDCCCXXXVIL.

(3) Voir Baldassare Labanca : Gr. B. Vico rispetto ai suoi contemporanci secondo alcuni critici cattolici del secolo scorso ed il suo crilico indipendente del nostro secolo Guiseppe Ferrari. (Il pensiero italiano, Milano, fasc. 81, vol. XXI, VIF anno, 1897.) Voir aussi, sur les rapports de Vico avec le christianisme et le catholicisme, G. B. Vico per Roberto Flint, (rad. dal Conte F. Finocchietti, Firenze, 1888, p. 75 et suivantes.

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cipalement en quoi Vico ne ressemble pas à la plupart de ses contemporains.

En effet, nous avons déjà mentionné presque tous les jugements favorables à Descartes, portés par des Italiens, et aucun ne concernait sa métaphysique !

Personne ne dépensa plus d'efforts que Michel-Ange Fardella (1) pour répandre celle-ci à Venise et à Padoue. Né en Sicile, à Trapani, en 1650, il prit, à quinze ans, l'habit du tiers ordre de Saint-François. Autour de fui, on révérait la scolastique ; mais elle ne lui plut jamais. Deux circonstances surtout l'en détournèrent décidément. D'abord, il eut la chance, une fois prêtre, de passer à Messine et d'y connaître Jean-Alphonse Borel. Membre du Cimento, celui-ci avait, on s’en souvient, quitté, en 1667, la Toscane, pour l'Italie méridionale. L'illustre savant ouvrit les yeux au jeune homme sur les modernes systèmes de philosophie. Un séjour de trois ans à Paris acheva l'éducation de Fardella. Il y vécut en plein milieu cartésien, car il fréquentait avec assiduité Arnauld, Lamy, Malebranche. Quand, rappelé par ses supérieurs, il quitta Paris, les théories de Descartes et de ses principaux disciples lui étaient familières. Rentré en Italie, il dut éprouver une cruelle déception, car il se voyait obligé d'enseigner à Rome, au couvent des saints Cosme et Damien, la théologie de l'École; mais il bénéficia bientôt du changement déjà opéré dans les esprits. Aux environs de 1690, on lui permit douvrir une académie de physique expérimentale ; un public relativement nombreux la fréquenta Nous le trouvons ensuite à Modène, où ül professe la philosophie et la géométrie. Il obtient la permission de quitter le clergé régulier, et, en 1693, on lui confie une chaire à l’Université de Padoue. Son premier écrit porte certes la marque du cartésianisme (2): c’est un art de

(1) Giornale de’ Lett. d'Italia, 1718, vol. 32, page 455. Elogio dell abate Michelangelo Fardella.

(2) Universae philosophiae systema, in quo novo quodam et extricato methodo, naturalis scientiae, et moralis fundamenta explicantur. Tomus L, rationalis et emendatae dialecticue specimen tradens; cui accedit appendix

penser où l’on sent l'influence directe de la Logique de Port- Royal et celle de Malebranche. En 1698, il publie l’ouvrage le plus intéressant pour nous, celui où, manifestant un intérêt passionné pour les études métaphysiques, il essaye de faire renoncer ses compatriotes à leurs tendances matérialistes. En 1696 déjà, la Galleria di Minerva (1), annonçant la prochaine apparition de ce livre, l’analysait et en signalait la portée. La principale étude de Fardella, disait-on, avait toujours eu pour objet les fondements mêmes de la religion et de la

rar . , À EL piété. Mais s’apercevant que les doctrines d’Épicure et de

Lucrèce progressaient, au détriment de la foi, dans les cités les plus florissantes de l'Europe, il s'était donné tout entier à établir sur la seule raison ces deux grandes maximes, que notre âme est tout à fait distincte du corps, et que sa nature la soustrait à la corruption; il avait ensuite montré comment de là se déduit avec certitude l'existence de Dieu.

. L'ouvrage ne parut que deux ans plus tard (2). L'auteur avait modifié le titre d’abord annoncé ; mais ses idées restaient conformes aux promesses de la Galleria. Quelques pages en particulier durent intéresser les contemporains. A la suite de la troisième partie, Fardella prête la parole à Épicure, Lucrèce et saint Augustin. Par la bouche des deux premiers s’exprime « la chair » et sont exposés les arguments favorables au maté-

de triplici Scholarum sophismate detecto et rejecto. Venetiis 1691. Lugduni Batavorum 1691. Amstelodami 1695.

(1) La Galleria di Minerva ovvero Notizie Universali di quanto è stato scritto da« Letterati di Europa. In Venetia MDCXCVI tomo |, parte seconda, p. 27. Animae rationalis natura, Democrito, Platoni, Aristoteli, caeterisque philosophis ignota, ab Augustino, prospero eventu, detecta in libro de quantitate animae, seu Augustinus de quantitate animae, notis et dissertationibus illustratus. On lit dans l'article, sur l'abbé Fardella : « Essendo sempre stato il suo maggiore studio nelle cose, che riguardano le fondamenta della Religione, e Pietà, ed accorgendosi, che la dottrina della mortalità dell anima insegnata da Epicuro, e promossa da Lucretio s’andava avanzando con sommo detrimento della Religione e pregiuditio, cosi della verità, come della Repubblica, nelle più floride città dell Europa, abbandonati gl’ altri studi, s'applicd intieramente à stabilire colla sola Ragione queste due gran massime : che l’anima nostra è di una natura affatto diversa dal corpo,e che di sua condizione immortale non soggiace punto alla corruttione. »

(2) Animae humanae natura ab Augustino delecta in libris de animae quantilate, decimo de Trinitate, et de animae immortalitate. Venetiis, sumptibus Hieronymi Albrizzi, 1698.

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rialisme; l’autre, au nom de « l'esprit », défend la doctrine spiritualiste.

Le titre du livre et les articles de la Galleria di Minerva (1) manifestent une intéressante préoccupation. Saint Augustin, et non Descartes, est le guide choisi : voilà ce que Fardella voudrait persuader à ses lecteurs. Pour éviter tous les coups à la fois, il s’abrite derrière un docteur dont le nom intimidera n'importe quel adversaire : qui donc pouvait oser s’en prendre à un Père de l’Église ?

Déjà l’année avant l'apparition du livre, 1l se défendait avec énergie d’être disciple de Descartes; mais, comble d’ingénuité ou d’audace, il le faisait dans une lettre (2) écrite précisément pour défendre ce chef d'école contre les attaques d’un certain Mathieu Giorgi. Dans les premières lignes de cette apologie, Fardella insère une déclaration d’impartialité. Beaucoup, dit-il, lui attribuent une profonde antipathie pour le péripatétisme et le croient admirateur aveugle d’un système récent, alors qu’il prétend ne subir l’influence tyrannique ni de Descartes, ni d’Aristote. Liberté est sa devise! — Mais à peine son préambule achevé, il se tourne contre les ennemis du cartésianisme : ils s’acharnent, dit-il, après des ouvrages que souvent ils n’ont même pas us. Dans quel but prétendre découvrir des nouveautés chez le philosophe français ? Pour le compromettre en le peignant adversaire de beaucoup d'idées admises (3). Mais, en fait, 1l a trouvé chez saint Augustin le

(1) D'abord, celui de 1696, puis, en 1700, Lettera del Sig. Abbate Michel Angelo Fardella.. all Illustr.… signore A. Magliabechi. In cui si contiene l'argomento e l'idea della sua Opera, ultimamente Stampata.

(2) Galleria di Minerva, tomo Il, 1697, parte 2, p. #1, Lettera del Sig. Abbate Michel Angelo Fardella, prof. d'Astronomia e Meteore nello studio di Padova all’ Illustr..…. Sig. A. Magliabechi, in cui brevemente s'esaminano, e rigettano l’oppositioni proposte contro à principii della Cartesiana Filosofia dal Dott. mo Signore Matteo Giorgi, nella sua Epistola, detta Saggio della Nuova Dottrina di Renato Descartes, stampato in Genova l’anno 1694. La polémique de Fardella avec Giorgi portait principalement sur la nature des corps et de l’espace. Giorgi, ennemi irréconciliable du cartésianisme, est aussi intervenu dans une querelle dont le principal théâtre fut Naples, avec un livre qui s'appelle Disputa intorno ai principi di Renato delle Carte, ripigliata e finita contro l’autore della risposta alla terza lettera di Benedetto Aletino. Genova 1713.

(3) Fardella revient encore sur ce reproche de nouveauté dans le tome I de la Galleria, parte V, p. 471.

doute méthodique, le fameux cogito, le critérium de lévidence, ces propositions que la pensée est l’attribut essentiel de l’âme, que Dieu ne peut pas nous tromper, que son existence se manifeste d'elle-même à notre esprit, qu'on ne peut hésiter sur la réalité objective des corps. Quant à la physique de Descartes, continue Fardella, beaucoup d'éléments en sont empruntés non seulement à d’antiques penseurs profanes, mais encore au même Père de l'Église. Le mérite du système cartésien (1) consiste dans l’ordre harmonieux qu'il établit entre de nombreuses vérités connues déjà sans doute, mais éparses en des livres d’où on les a tirées pour les coordonner et en montrer la fécondité, dans la méthode géométrique dont on use pour chercher toute sorte de problèmes, et qui est tout à la fois simple, brève et vigoureuse.

Curieux spectacle que celui de ce professeur qui, afin de recommander les théories dont il souhaite la diffusion, commence par leur dénier presque toute originalité ! Cartésien, il l’était en effet, car 1l suivait les traces de Descartes et de Malebranche, sauf dans le problème relatif à la nature des corps, où 1l semble se rapprocher de Leibniz (2). Mais il a dû recourir à cette prudente tactique à une époque où, en Italie, toute nouveauté effrayait un grand nombre de représentants de l'Église. :

En 1709, Fardella quittait Padoue pour Barcelone. Ses efforts, en vue de réveiller les croyances spiritualistes et le

(4) « Tutta la novità del Cartesio si riduce all’ordine, e nobilissimo metodo di filosofare, da esso prima d’ogni altro introdotto nelle scuole, che principalmente consiste nell' armonia e ligatura di molte insigni verità rese usuali e feconde, in una ordinata e concorde serie di pensieri, quando che confuse éd inutili avanti giacevano disseminate e sparse in varii libri di Filosofi, che non ce n°’ havevano scoperto il retto uso ; come anche nell innesto delle cose fisiche, e geometriche, adoperando Cartesio con sommo frutto e giudicio l’analisi, e suppositioni matematiche, per scoprire l'occulte cagioni della natura : ed il suo metodo è cosi semplice, breve, spedito e vigoroso, che senza forza spontaneamente ci conduce alla cognitione di molte insigni verità, che si vedono con nostro non ordinario diletto, come scaturire dal suo fonte ed origine. » Galleria, t. A, p. #4.

(2) Voir Bouillier: Histoire de la philosophie cartésienne, 1854, t. IT, pages 511 et suivantes. — Giovanni Candio : Michelangelo Fardella Professore di Filosofia a Padova (1700-1709). Padova. Drucker, 1904. Voirle chap. HI, Relazioni tra le dottrine del Fardella e la filosofia di Cartesio.

ÉLopr + :

goût de la métaphysique, n'étaient sans doute pas restés complètement stériles. Le témoignage de l'abbé Antoine Conti en est une preuve. Il eut l’occasion (1) de se trouver à Venise, en 1706, dans la boutique du libraire Pavini, au milieu de personnes cultivées, habituées à s’y réunir vers le soir. Un certain Thomas Cattaneo, ancien lecteur à Padoue, fit un éloge pompeux du cartésianisme qui, dit-il, avait le premier enseigné aux hommes à penser. Aussi, les livres imprimés en France, depuis l'introduction du système à l'académie et dans les écoles, assuraient à ce pays une supériorité sur le reste de l'Europe. Ils réunissaient des qualités incompatibles avec la scolastique: précision, brieveté, clarté, simplicité. — abbé Fardella se trouvait précisément à Venise. Conti est si impressionné qu’il part de suite à sa recherche. De ce Descartes, qu'il ne connait pourtant que par ouï-dire, il parle avec un tel enthousiasme au professeur, que celui-ci, sans tarder, lui offre de lui expliquer les Méditations (2). Le goût de Fardella pour lauteur de cet ouvrage n’est du reste pas exclusif. Il tient en grande estime Malebranche et Bacon. Avant de rentrer à Venise, il recommande à Conti de lire, outre les œuvres de Descartes, la Recherche de la Vérité et le Novum Organum. Le néophyte obéit, mais ne parvient pas toujours à comprendre la pensée du célèbre oratorien: Il lui eût fallu un guide comme Fardella ; faute de mieux, il se borne à discuter

(4) Pages 3 et suivantes de Prose e Poesie del Signor Abate Antonio Conti Patrizio Veneto. Tomo secondo e postumo. In Venezia Presso Giambatista Pasquali MDCCLVE, p. 3. Notizie intorno la vita e gli studi del Sig. Abate Conti. « Fra gli altri il Sig. Tommaso Cattaneo, che avea letto Filosofia nello Studio di Padova, disse secondo una frase Francese, che il Cartesio avea il primo insegnato a pensare, e che i libri stampati in Francia dopo l'introduzione della Filosofia Cartesiana nelle Scuole e nell’ Accademia non erano da paragonarsi co’ libri stampati negli altri Paesi, per la brevità, nettezza, e precision dell'idee, e nella chiarezza e semplicità dello stile, due cose oppostissime alla Scolastica. »

(2) Id., p. 4. «Io accettai l’offerta del Fardella ; ed egli con molta chiarezza e facilità mi fece assaggiare, se non ben intendere, la forza e lo spirito delle Cartesiane meditazioni, e per più agevolarmere l'intelligenza mi comunicd uno scritto da lui composto dopo il suo viaggio di Francia, dove conobbe il Malebranchio e l'Arnaldo amicissimi tra loro in quel tempo. Versava lo scritto intorno al metodo di filosofare, ed il Fardella distinguea dal dubbio sfrontato e temerario de’ Pirronici che dubitano per dubitare, il dubbio modesto e finto de’ Dogmatici ordinato a distrugger lo stesso. »

avec deux jeunes gens (1), le docteur Baroni et le chevalier Quaresimini. C’est à la métaphysique qu'appartiennent les sujets abordés. Outre cette singularité, les trois amis se caractérisent par leur indépendance. Ils commentent Malebranche, mais, loin d'admettre comme des oracles les jugements qu'ils croient saisir chez lui, ils savent au besoin les rejeter ou les modifier. Locke {ne leur est pas non plus inconnu ; ils lui reprochent beaucoup d’obscurité dans la question de la liberté et ne peuvent lui pardonner sa tendance à l’athéisme.

De 1713 à 1715, Conti fait un premier séjour à Paris. Il s'empresse d'entrer en rapports avec Malebranche (2). Il ne craint pas de lui opposer des difficultés ; l’autre s’efforce de les résoudre. Les objections durent être un peu hardies ou exprimées sur un ton trop vif, car le religieux finit par recevoir moins amicalement le jeune abbé.

Au cours de sa vie, Conti ne cessa jamais de s’adonner à la philosophie (3). Sans doute, il est inutile de chercher dans ses œuvres une théorie qui lui appartienne en propre, ou un ensemble éclectique complet, dont les parties aient été combinées de manière à former un tout harmonieux. Lui-même se considérait comme un simple historien qui rapporte la pensée d'autrui. Mais, à défaut de cette originalité, Conti pouvait en revendiquer une autre. Très au courant des théories scientifiques de son temps, il professe une grande admiration pour la physique de Newton, supérieure, suivant lui, à celle de Descartes ; dans une lettre au Grornale de’ Letterati d'Italia (4), il sait parler avec compétence de la génération des animaux, problème si vivement discuté alors en Italie. Certains épisodes de son Gobo di Venere montrent bien l'intérêt qu'il porte à la physique expérimentale et à l'astronomie. Mais, à la différence des plus nombreux parmi ses contemporains en Italie, il concilie l’étude des faits sensibles avec celle des problèmes relatifs à l’âme et à la Divinité. Son ardeur pour les spécula-

1) Page 13 de Prose e Poesie del Sig. Abate Conti, ouv. cité. 2) Page 20 du même ouvrage.

(3) Francesco Moffa: Le teorie filosofiche di Antonio Conti. Napoli. Tipografia dell’ Accademia Reale delle Scienze fisiche e matematiche. 1902. Voir page 8, en note. L

(4) Tome XIE, p. 240, Lettera sopra le Considerazioni ec. del Sig. Dott. Nigrisoli.

tions métaphysiques éclate un peu partout dans ses œuvres (1). Notons seulement qu'outre le poème qu’il put achever, il en avait commencé un autre, le Seudo di Pallade, dont il nous a conservé l'analyse complète (2). Défendre la Providence contre les incrédules, avec les armes de Leibniz, en montrant qu'elle a créé le meilleur des mondes possibles, que le mal sous toutes ses formes ne peut fournir une objection sérieuse à l’homme qui s'élève au-dessus du monde visible, élargit les: bornes de son esprit et considère la grandeur infinie de Dieu : telle était l'intention de cet ouvrage où Conti eût fait leur procès aux matérialistes, aux sceptiques, à ceux qui ne savent pas distinguer, dit-il, entre les études auxquelles peut s’adonner l’homme et celles que lui ferme sa nature imparfaite.

Éclectique et spiritualiste se montre aussi Bernard Trevisano, dans un livre paru en 1704 (3), etoù il prétend démontrer la légitimité de la connaissance, la sagesse prévoyante avec laquelle Dieu dirige l'univers qu’il a créé, Pimmortalité de âme humaine. L'auteur marche sur les traces tout à la fois de Descartes et de Leibniz. Mais son œuvre n’a pas seulement un caractère spiritualiste, elle vise un but confessionnel ; après avoir démontré l'existence de la Divinité, elle cherche quels honneurs on doit rendre à celle-ci; elle examine diverses religions anciennes ou modernes et se prononce exclusivement pour la foi catholique.

En 1711, le sénat de Venise choisit Trevisano pour être, dans l’Université de cette ville, professeur de philosophie. On lui faisait une obligation de consacrer une partie de ses cours à la métaphysique. Certes, il ne s’astreignit à suivre scrupuleuscment aucun maître, mais 1l ne manqua pas jusqu’à sa mort, survenue en 1720, de rester fidèle, en général, aux guides qu’il avait choisis seize ans auparavant (4).

(4) Ainsi (tome Il de ses Prose e Poesie), il paraphrase, en des sonnets, diverses propositions de Descartes, Malebranche, Leibniz.

(2) Prose e poesie, tome |, dans la préface.

(3) Meditazioni filosofiche di Bernardo Trevisan Patrizio veneto, nelle quali si versa sopra, liseguenti motivi: 1° Dell esser e conoscimento, che possiamo aver delle cose ; 2° Dell’ esser massimo ed assoluto, ch’è Dio ; 3° Che Dio abbia creato il mondo; # Che lo diriga con provtidenza. 5° Ch'’egli ha conceduto all Üomo una parte immortale, ch’ è l’Anima. In Venezia MDCCVI, appresso Michel Herz.

(4) Voir sur lui Giornale de’ Letterati d'Italia t. 1, p. 283; V, 354, 414; XI, 221; XXII, 460; XXXII, 387, 570; XXXILL, 510.

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Deux ans après cette nomination, en 1713, les lecteurs de Malebranche à Venise sont encore assez nombreux pour que le libraire Ertz se déclare prêt à recevoir les travaux de l’oratorien français, en échange d'exemplaires du Giornale de’ Letterati, que, de son côté, ilenverrait à Paris (E):

Mais ne nous laissons pas séduire aux apparences. Malgré leurs efforts, Fardella et Trevisano n'avaient pu développer le goût des doctrines spiritualistes parmi leurs concitoyens : nous en avons trois preuves intéressantes.

En 1713, Alexandre Burgos, prenant possession, à Padoue, d'une chaire de métaphysique, gémit sur l'abandon de cette science (2). Pour en relever le prestige, il ne cite pas seulement l'exemple des grands hommes qui l'ont honorée, mais il célèbre l'utilité qu’elle apporte à l'esprit. II avoue, ce sont les péripatéticiens eux-mêmes qui en ont causé plus que personne la ruine par leurs subtilités. En effet, quel homme soucieux de la vérité pourrait approuver leur méthode tortueuse? Ils chicanent sur les mots, soulèvent des contestations puériles, perdent le temps en frivolités, échangent de pesants écrits à propos de vétilles, et avec la même ardeur qu'ils défendraient leurs foyers. Cette décadence, ajoute-t-il, tient aussi au mépris conçu contre Aristote, victime des Français. Ils ont enseigné aux Jtaliens à dénigrer ce maître; ou plutôt Gassendi est le coupable — car, dans tout ce discours, Burgos prononce à peine le nom de Descartes; le philosophe le plus dangereux pour le péripatétisme est, à ses yeux, Gassendi. Celui-ci ose reprocher au Stagirite de se contredire parfois; mais Épicure ne se trouve-t-il pas dans le même cas?

Burgos ne peut passer pour aveugle et obstiné. 11 ne sait pas trouver de termes indignés contre les atomistes. Il l'avoue: ceux-ci n’adoptent pas tous intégralement les doctrines du De natura rerum; leurs mœurs et leur foi ne méritent pas toujours qu’on les suspecte. Les prétentions du

(4)eNous empruntons ce fait à une lettre de Vallisnieri à Conti, 19 août 1713. Elle a été publiée avec onze autres, par G. Brognoligo dans Il Rinascimento; Rassegna di Scienze, Lettere ed Arti, 1°" juin 1895. Année |. Foggia.

(2) Alexandri de Burgo, Messanensis, Ord. Min. Conv. Theologi et publici metaphysices Professoris, Oratio pro studiis prümae Philosophiae, habita in Gymnasio Patavino anno MDCCGXIIT, Patavii, typis Seminarii.

professeur se recommandent par leur caractère modéré : dans les sciences expérimentales, il ne pose pas de limites à la liberté des recherches; pour les problèmes surnaturels, il demande qu’on s'arrête seulement au seuil de l'hérésie religieuse. Pourvu qu’on adopte un système spiritualiste, 1l admet qu'on suive n'importe quelle école ; quant à lui, il ne voit pas de raisons pour préférer aucun moderne au vieil Aristote. Encore avoue-t-il des erreurs nombreuses, des impiétés scandaleuses chez ce maître et se déclare-t-il prêt à les redresser.

La méthode qu'il employait dans ses cours prouve encore son indépendance. Non seulement il se gardait en général de faire intervenir saint Thomas, et Duns Scot, mais il ne se renfermait pas dans le simple commentaire d’Aristote; il exposait plutôt l’histoire de la philosophie, à propos des ouvrages du Stagirite (1).

En 1727, Burgos étant devenu évêque de Catane, son successeur consacra, lui aussi, sa leçon d'ouverture à vanter la métaphysique et à gémir sur l’indifférence qu’on témoignait autour de lui aux doctrines spiritualistes (2).

Cinq ans plus tard, Nicolas Concina, chargé du même enseignement dans la même maison, remercia les pouvoirs publics de ne s'être pas rendus au conseil des personnes qui essayaient de leur faire supprimer sa chaire comme étant imutile et indigne d’une si illustre université (3).

Dans les autres parties de la péninsule, on ne voit pas qu'à la fin du xvn° siècle et au commencement du xvnr un moindre discrédit accable la métaphysique. On ridiculise volontiers celle de l’École, on la considère comme dangereuse pour les jeunes gens, tant elle s’épuise en bavardages d’où les

(1) Voir lettre de Vallisnieri à Conti, 21 novembre 1713, publiée par Brognoligo dans I} Rinascimento, 1°* juin 1895. &

(2) Pro studiis primae philosophiae oratio F. Ferdinandi Antonii Darbi, Coneglamensis, Ord. Min. Conv. Theologi, et in gymnasio Patavino publici metaph. Professoris. Patavii 4727.

(3) F. Nicolai Concinae oratio habita in Gymnasio Patavino cum primum ad metaphysicam publice profitendam accederet. Venetiis MDCCXXXIL.

esprits sortent desséchés. Les professeurs commencent par discuter sur sa nature : est-elle sagesse ou prudence ? philosophie première ?, théologie naturelle ? Ils se demandent ensuite d’où lui vient son nom. Après ces longs préliminaires, on cherche quel sera l’objet de cette science. On répond : « l'être », et l’on examine une trentaine de problèmes sur les propriétés de cet être, sur celles de l'unité et de la substance ; chaque fois, l’on passe en revue nombre d'arguments imprévus, auxquels on oppose des objections türées de très loin et que réfutent des raisons subtiles. Enfin, abordant la deuxième partie du cours, on vient à parler de Dieu et de l’âme. Sur plus de vingt points alors traités, on leur en consacre à peine trois. Tous les autres ont pour sujets des universaux (1). A cette métaphysique si décriée, les Italiens essayèrent-ils d'en substituer une autre ? On se rappelle (2) qu’en Toscane, le principal défenseur des cartésiens fut Guy Grandi (3). Né en 1671, il avait, à seize ans, pris l'habit à Camaldoli. Rebelle à la scolastique, il ne put dissimuler ses sentiments. Aussi, ses confrères le voyaient-ils d’un mauvais œil. Mais l'abbé du monastère de son ordre, à Florence, fut assez habile

(1) Nous résumons ici les idées d'un cartésien Spinelli. Voir Vita e studi di Francesco Maria Spinelli. Mais d'autres Italiens du début du xvie siècle tinrent à peu près le même langage. Voir en particulier Hyacinthi Gimma Dissertationum Academicarum Tomus primus. Neapoli, 4714, dans la dissertation de hominibus fabulosis ; — Alexandri de Burgo Oratio pro studiis primae philosophiae, ouv. cité; —Q. Lucii Alpheïi Diacrisis, ouv. cité, vers 128 à 148 et les notes correspondantes; — les deux ouvrages de Fortuné de Brescia : Philosophia Sensuum Mechanica 1735 ; Philosophia mentis, 1740, tous deux publiés à Brescia (surtout la préface de la logique et la page 190 de celle-ci) ; —-- Giorn. de’ Lett. d'Italia, t. XXXVIIL, p. 31-32 de l'Elogio di Giovambattista Tolomei; — Delle Riflessioni sopra il buon Gusto nelle scienze e nell Arti, dj Lamindo Pritanio. Parte I*, Venezia, MDCCXLII, p. 34 et suiv. — Un témoignage plus ancien est dans le Giornale de’ Letterati, per tutto l’anno MDCLXXX VI. In Parma (page 134), à propos de la Censura Philosophiae Cartesianae de Huet. — Plus spécialement contre la logique des scolastiques, mais aussi contre leur métaphysique, voir p. 15 de Girolamo Tartarotti: Idea della Logica degli Scolastici. In Rovereto, presso Pierantonio Berno, 1731.

(2) Voir plus haut, p. 171.

(3) Nous empruntons ces renseignements à la Vita del Padre D. Guido Grandi matematico dello studio Pisano, seritta da un suo discepolo. In Venezia, MDCCXLIV, presso Giambatlista Pasquali. Sur le même voir Memorie per servire alla vita del P. Abate D. Guido Grandi Camaldolese, professore di Matematica nell’ Università di Pisa. Massa 17#2.

pour discerner son mérite, et le choisit comme lecteur de philosophie, en 1694. Grandi fit de l'ouvrage de Descartes intitulé Principia Philosophiae un résumé dicté, ensuite à ses élèves. Ce qui l'avait séduit, c’est la nature simple et claire de la méthode employée et la théorie du mouvement. En 1707, Cosme III le déclara son mathématicien, ütre accordé dans le passé à Galilée, Torricelli, Viviani. En 1714, il obtint la chaire de mathématiques laissée vacante par la mort d'Alexandre Marchetti, et la surintendance des eaux de la Toscane. Aussi, est-ce en des cours de mécanique, d'optique, d'hydraulique qu’il faut, de bonne heure, chercher les traces de son attachement au cartésianisme. Si, étant jeune, il en adoptait la métaphysique, plus tard, il ne put prendre sur lui d'y adhérer, malgré les perfectionnements d’un Malebranche. Il la trouva plusingénieuse que vraie. « L'influence de l'esprit sur la matière, la nature de l’espace et du temps, l'harmonie du libre arbitre avec la nécessité d’agir étaient pour lui incompréhensibles ; on ne pouvait avec vraisemblance les exposer, disait-il, en dépit de tous les systèmes possibles et de toutes les monades imaginables (1). »

I faut attendre l’année 1731 pour trouver en Toscane l'exposé d’une métaphysique non pas entièrement, mais en partie carlésienne. Le P. Edouard Corsini en est l’auteur (2). Il n'accepte pas qu'on enseigne aux enfants une doctrine, sans leur avoir, au préalable, résumé celles des autres écoles. Aussi ouvre-t-il son ouvrage par une petite histoire de la philosophie. Éclectique, il admet les idées innées avec Descartes, incline aux causes occasionnelles de Malebranche et à l’harmonie préétablie de Leibniz; mais il refuse de se prononcer au sujet de l’automatisme des bêtes ; en tout cas, il rejette sans distinction les théories péripatéticiennes.

Passons à Naples. En 1693, quand, après une absence de neuf ans, Vico y revint, les hommes cultivés étaient, dit-il (3), en

(1) Vita del P. G. Grandi, page 17.

(2) Institutiones philosophicae ac mathematicae ad usum scholarum Piarum. Florentiae, 4721-37.

(3) « Que’ valenti letterati, i quali due, o tre anni avanti dicevano che le metafisiche dovevano star chiuse ne’ chiostri, presero essi a tutta voga à collivare, non già sopra i Platoni e i Plotini con i Marsilii, onde nel cinquecento fruttarono tanti gran letterati, ma sopra le Medita-

Re

majorité cartésiens ; mais les spéculations métaphysiques leur restaient étrangères. Ils les abandonnaient avec dédain aux moines. Toutefois, postérieurement au départ du viceroi Medina-Celi, c'est-à-dire après 1700, les Méditations devinrent à la mode. Le simple amour de la nouveauté, selon Vico, aurait entrainé celte faveur inattendue. Ne peut-on l'expliquer autrement? C'est vers ce temps que les cartésiens de la ville, assaillis depuis quelques années par le Père jésuite de Benedictis, entreprenaient leur défense publique avec une lettre manuscrite de Joseph Valletta (1700) et les Risposte de Constantin Grimaldi (1699-1703) (1). Leur commun adversaire visait avant tout à les perdre dans l'opinion des croyants. Pour déjouer sa tactique, ils tentèrent de démontrer que Descartes pouvait s’appeler un défenseur de la foi, grâce à sa métaphysique. Peut-être éveillèrent-ils ainsi chez leurs amis le désir de connaître celle-ci plus à fond; en tout cas, ils leur fournirent les quelques notions indispensables pour protester, le cas échéant, contre ce terrible grief d’impiété. Néanmoins, 1l arrivait rarement qu’un Napolitain méritât cet éloge : il entend les Héditations. Des hommes qui, jusqu'alors, s'étaient occupés de la physique des atomes, d’expériences et de machines, ne pouvaient subitement goûter un ouvrage trop élevé pour leur esprit terre à terre. Vers 1700, Vico ne trouvait à Naples que le seul Doria avec lequel il pût s’entretenir, en philosophe, de problèmes relatifs à Dieu et à l'âme. Jusque vers 1735, quels personnages pouvons-nous joindre, avec certitude, à eux, comme s’y intéressant ? Une grande dame, le Père de Miro, platonicien, Spinelli et deux amis qui secondèrentses efforts lorsqu'il défendit Descartes rendu responsable du spinosisme (2). Après celte dat, on ne jure plus guère que par Locke.

zioni di Renato delle Carte. Quindi ai quantunque dotti e grandi ingegni, perchè si eran prima tutti, e lungo tempo, occupati in fisiche corpuscolari, in esperienze ed in macchine, dovettero le Meditazioni di Renato sembrar astrusissime, perchè potessero ritrar da’ sensi le menti per meditarvi ; onde l’elogio di gran filosofo era : Costui intende le Meditazioni di Renato. » Autobiografia, p. 163-#.

(4) Sur ces ouvrages et la querelle qui les provoqua, voir plus haut, p. 155 etsuiv.

(2) Voir plus haut, p. 166, 167, 198.

op

Déjà en 1713, ce dernier n’était pas inconnu en ltalie, car, avant son départ de Venise, cette année-là même, l'abbé Conti examinait avec quelques amis l’Essai sur l’entendement (1) qui se vendait chez des libraires de la ville. En septembre 1726, Muratori, très désireux d’en lire la traduction française, ne la trouve pas à Modène, puisqu'il la demande, vainement du reste, à Vienne. Mais trois mois après, il écrit qu'un ami lui a prêté l'ouvrage (2). A Naples, vers 1724, celui-ci, au dire de Spinelli, n’était pas en vogue; mais rien ne prouve qu'il fût tout à fait ignoré. En 1728, Doria (3) l'attaque avec vigueur ; en 1732, il le déclare fort répandu (4). Voilà les plus anciennes dates où, en Italie, nous ayons vu mentionner Locke. Dès lors, ne peut-on admettre que son influence ait commencé à y devenir importante aux environs

(4) Prose e Poesie, t. If, p. 43-14. « Venuto à’ nostri Librai di Venezia il Lochio, lo lessi, e molto mi piacque ch’ egli trattasse dell’ estensione, dell’ordine, della certezza delle cognizioni umane, e de’ fondamenti e de’ gradi della fede e dell opinione. Certo è che fin d’allora appresi dal Lochio a divider le nostre idee in tre classi considerandole del 1, del 2, e del 3 ordine.. Per altro ritrovai nel Lochio molte cose oscure su l’articolo della libertà, ed un mezzo ateismo nella proposizione, se egli à possibile che Dio aggiunga all estensione il pensiero, in quella guisa che le comunicd il moto. Facilmente si passa dal possibile al fatto : nè dall’altra parte possono identificarsi nel medesimo tempo il pensiero, ch'è affato indivisible e senza estensione, e la materia, la quale, se non è l’estensione, almeno è divisibile. »

(2) Rien ne prouve qu'à la date où il écrivit sa première lettre (7 sept. 1726), il n’eût pas trouvé l'ouvrage rédigé en anglais, mais à ce moment, il se déclarait trop vieux pour apprendre cette langue. Dans la deuxième lettre (5 décemb. 1726), on voit qu'il avait changé d'avis. « Vo rubando un po’ di tempo per imparare alquanto di cotesto linguaggio ma non ho buona grammatica nè buon dizionario ». Dans ces conditions, faut-il admettre qu'il connût déjà assez l'anglais, pour avoir lu le livre de Locke dans le texte original ? C’est fort douteux. En tout cas, il se contente d'écrire : « [l Locke, Dell’ Intendimento, l'ho letto, prestatomi da un'amico. «(Epistolario, t. VI, p. 2577 et 2598.

(3) Préface de sa Filosofia. « Devo poi avvertire al mio Lettore, che il libro del Signor Locke, sù del quale ho fatto le mie opposizioni, è quello della traduzione in lingua francese del Signor Pietro Costa impresso in Amsterdam da Enrico Schelle l'anno 1723: traduzione, la quale è stata approvata dall’ Autore. »

(4) Filosofia, t. T, p. 3. Parlant du système exposé dans l’Essai sur l’entendement humain, Doria écrit : « À questa ora è quella setta, la quale in Roma, in Napoli, e nelle altre parti d'Italia da molti maestri a giovani s'insegna, ond’ & ch’ ella abbia buon numero di seguaci. »

Son succès n'a rien qui puisse nous surprendre. Le terrain était admirablement préparé. Les Italiens, depuis 1660 au moins, manifestaient, en général, peu d'intérêt pour les problèmes dont l’objet dépasse la portée des sens. Ils avaient d'abord réservé toutes leurs sympathies à des systèmes matérialistes, ou qu'on pouvait soupçonner de l'être. Plus tard, quand ils ‘accueillirent la doctrine cartésienne, ils en négligèrent le plus souvent la métaphysique ; et du reste, au moins jusque vers 1730, Gassendi conserva parmi eux des partisans. Or, voici qu'on leur offrait une philosophie qui professe que toutes nos idées nous viennent des sens, pose comme limites de notre savoir les limites de l'expérience même, renonce aux problèmes concernant la substance des objets, déclare inutile toute question sur l'essence intime des choses, puisque celle-ci nous échappe et que nous connaissons seulement l'effet de ces choses sur nous, enfin ne décide pas si la matière est capable ou non de penser (1).

Le premier à s’émouvoir de la faveur que le chef d'école anglais rencontrait en Italie fut Doria. En 1732 et 1733, il publia contre lui sa Difesa della metafisica (2). Cette attitude étonna. Était-il devenu l’allié de Descartes pour qui, autant que Locke, il s'était montré jadis impitoyable ? Doria prévoit cette surprise, et il s'explique. Sans doute il s’est acharné après une parte des Méditations, mais 1l a vu ensuite que Locke a composé son Æssai par haine de toutes les métaphysiques. Descartes, au contraire, si faibles que semblent certaines parties de la sienne, a, tout au moins, un singulier mérite : il a réveillé le goût de cette science.

(1) Ouv. cité. L-

(2) Difesa della Metañfisica, t. 1, Prefazione. Parlant de ceux qui s’étonneront de son changement apparent d’attitude, il dit: « Vedranno che io non solo non ho biasimato in Renato Des Cartes la prima, seconda, et, anco in parte la terza meditazione, ma che in quelle l'ho in parte seguito, e che ho poscia impugnato la quarta, la quinta, e la sesta, perche ho veduto, che in quelle egli inciampa nel difetto di porre per base de’ suoï ragionamenti un’ ipotesi non dimostrata, come appunto è quella proposizione, ove egli dice, che noi non possiamo giudicare delle cose per «ltro mezzo, che per quello delle idee, che delle cose abbiamo: proposizione, la quale sente del sensista : altra cosa non essendo, che sensi le idee, che noi abbiamo, qualora da noi non si purgano colle idee, che abbiamo de’

Divini Attributi : ed allora vidi, che Renato si dilungava da Platone, il quale insegna, che nostra mente vede in Dio le origini, le essenze, e le

NI

Après Doria, le premier en date des adversaires italiens de Locke fut Muratori. Cet écrivain est intéressant par un contraste qu'on saisit en lui.

Il a composé un ouvrage (1) très important par l’influence qu'il y attribue au physique sur le moral. Après avoir distingué dans l’homme deux substances, 1l reconnaît au cerveau un rôle tel, que l’âme, qui devrait commander, se trouve réduite à subir presque toujours l'empire du corps ; elle est en face de lui comme une reine impuissante à dompter ses sujets révoltés. On ferme le livre avec une crainte : la liberté humaine n’estelle pas le plus souvent un vain mot ? Suivant Descartes (2), «il n’y a point d’ame si foible, qu’elle ne puisse, étant bien conduite, acquerir un pouvoir absolu sur ses passions ». Muratori, au contraire, a peur que contre les vices naturels de certains enfants tout remède soit impuissant. D'ailleurs, l'esprit de ce prêtre fut plus d’une fois agité par des incertitudes angoissantes. On en trouve la preuve dans quatre lettres à des amis (3).

idee delle cose, onde da Renalo mi separai, come si vede nella mia Filosofia. Vedranno altresi i miei Lettori, che io ho impugnato i principi della Fisica di Renato a cagion, che quelli sono tutti fondati sopra il metodo delle ipotesi, e poco, o nullanell esperienza sensibile…

Ho veduto poi, che’l Signor Locke colla sua dottrina più dal livore contro Renato, e contro tutt'i metafisici, che dall’ amor del vero regolata prendendo la maschera di Metafisico proponeva al Mondo una Filosofia tutta radicata nelle ipotesi, e nell’ esperienza de’ sensi : ed allora io facendomi dalla parte di Renato Des Cartes in quelle proposizioni, nelle quali l’ho approvato, mi sono fatto incontro al Signor Locke... Vero è bensi, che non pssso niegare, che assai più perniciosa hammi sembrato la dottrina del Signor Locke, che quella di Renato : imperciocchè sé la Metafisica di Renato è una scienza (siccome io la reputo) corta e mancante, e falsa ancora in quello, che dice nella quarta, quinta, e sesta Meditazione, ecc. con tutto cid perd non possiamo ricusare a Renato l’obbligo di avere egli isvegliato nella Repubblica Letteraria il genio di meditare in Metafisica ».

(1) La Filosofia morale esposata e proposta a à giovani da L. A. Muratori. Seconda Ediz. In Verona, MDCCXXXVII, pag. 19.

(2) Article L, dans Les Passions de lime. A Paris, par la Compagnie des Libraires, MDC CXXVI.

(3) Lettre du 3 janvier 1727 à Vallisnieri: « Vi confesso il vero, che, meditando sulla dipendenza che ha l’anima dal corpo per le azioni nostre, e per li coslumi, mi sono incontrato in grotte, che mi han fatto tremare

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Réfléchissant sur la dépendance du moral envers le physique, surtout chez les fous, les criminels et les enfants, il côtuyait des abimes dont il s’éloignait avec effroi. Il redoutait d'entendre ébranler devant lui la spiritualité et limmortalité de l'âme. Il aimait, au contraire, qu'on fournit des raisons d'y adhérer. C'est que, malgré ses doutes, il voulait croire, il était résolu à ne pas se départir de sa foi jusqu’au dernier souffle de vie, etil combattit Locke qui lui semblait mettre le christianisme en péril.

Sans accepter les idées innées au sens étroit du terme, iljuge que nous portons avec nous, en naissant, « le pouvoir de découvrir des proportions, des rapports de causalité, la vérité ou la fausseté d’un nombre infini de choses, enfin et surtout la faculté de discerner le juste et l’injuste ». En vain, on objecte que, chez certaines peuplades, les fils tuent, sans le moindre scrupule, leurs pères devenus trop vieux. Muratori répond que ces sauvages peuvent sincèrement apparaître alors à leurs propres yeux des auteurs de bonnes actions. Leur but est peut-être de faire

e massimamente pensando all operar dei pazzi. Ma, per la Dio grazia, ricorro sempre al Credo, e qui stard saldo fino alle ceneri. » (Muratori, Epistolario, t. VI.) — Lettre a G. Tartarotti, 17 mars 1733. « Mi fece raccapricciare negli anni addietro il Locke sottilissimo filosofo inglese, allorchè l’udii dire in libro stampato, e che ha mollo spaccio, esser egli persuaso che la materia pud pensare. Probabilmente egli fonda la persuasione sua sopra la osservazione delle bestie credute da noi sola materia. Perd il rifugio mio è nel Credo, * col fanale della santa religione nostra, e col scio cui credidi di S. Paol, fo coraggio a me stesso. Poichè per conto della filosofia, ella sa dove nel secolo del 1 500 fossero giunti i Pomponazzi e i Cremonini » (Epistolario, t. VII). — À Antoine Conti, 8 fév. 1746. « Persona una volta venuta di là (de France et d'Angleterre) volea contarmi le loro ragioni (celles des miscredenti). Il pregai di tacere, perch'io desiderava chi mi aiutasse a confermarmi nella mia credenza, e non giè chi mi mettesse delle pulci ne gli orecchi » (Epistolario, t. XI. — Au même, 8 mars 1746. « La bontà di V. S.illustrissima mi accenna cid che ella va meditando intorno al commerzio dell’ anima col corpo, e il bisogno, che ha la prima dell’ altro. Le confesso che, in occasione delle mie chiacchierate, più volte sono entrato col pensiero in quelle grotte, e me ne son ritirato con ispavento, vedendo qual sia l’anima ne’ fanciulli, e poi osservandola ne’ delinquenti, ne’ pazzi, ecc. e cosa insomma ella sarebbe e farebbe senza la fantasia (le cerveau en tant qu'il est l’entrepôt des idées). Faccia dunque V. $. illustrissima quanto pud per provare, anche filosoficamente la spiritualità ; perchè riducendosi alla sola fede, poco si fa per convincere gl'increduli, à’ quali non mancano altri sotterfugi per sottrarsi anche alla forza e autorità della medesima. » (Epistolario, t. XL.)

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cesser des souffrances qu'ils sont impuissants à soulager. Tous les hommes ne s'accordent pas pour considérer comme bonnes les mêmes actions, mais tous distinguent un bien et un mal.

C’est dans la Filosofia morale (1) que Muratori réfutait ainsi, en 1735, une proposition de l’Æssai sur l’entendement. Dix ans plus tard, il s’attaquait à une autre (2). Locke a prétendu que nous ne pourrons jamais savoir « si Dieu n’a point donné à quelque amas de matière la puissance d'apercevoir et de penser (3) ». Muratori s’indigne. Il lui semble aussi impossible d'admettre cette hypothèse que celle d’un triangle carré. Dieu même ne peut opérer un tel prodige. Enfin, dans cet ouvrage (4), il ne faisait que signaler, en passant, l’impiété du traité auquel Locke a donné le titre de Christianisme raisonnable.

Les efforts de Muratori restèrent impuissants. En 1747, un futur cardinal, qui faillit même être pape, le Père Gerdil faisait, dans la préface d’un livre dirigé également contre l’auteur anglais (5), les réflexions suivantes :

« Qu’on méprise donc tant qu'on voudra cette partie de la Philosophie qui traite des idées de l’entendement pur, des principes généraux de la connaissance humaine, et des substances immatérielles ; que le seul nom de métaphysique soit un titre suffisant pour rebuter bien des personnes, qui se piquent de délicatesse et d’un goût raffiné dans les sciences ; ceux qui, supérieurs à la mode, voudront ne consulter que le bon sens, conviendront sans peine qu’il nous importe, avant tout, de bien pénétrer dans la connaissance de ce que nous

sommes. »

(1) Filosofia morale, p. 81 et suiv.

(2) Delle Forze dell’ intendimento umano, p. 220 et suiv.

(3) Essai philosophique concernant l'entendement humain, traduit de l'Anglois.… par Pierre Coste. À La Haye, chez Pierre Husson MDCCXIV livre 4, chap. 111, S 6).

(& ) Delle Forze, etc., p. 9.

(5) L Immortalité de l'âme démontrée contre M. Locke par les mêmes Mae par lesquels ce Philosophe démontre l’Existence et l'Immatérialité de Dieu, avec des nouvelles preuves de l'Immatérialité de Dieu et de l'âme, tirées de l'Écriture, des Pères et de la raison. Par le P. Gerdil, Barnabite, Professeur de Philosophie au Collège Royal de Casal, ouvrage dédié àS. A. Royale Monseigneur le duc de Savoye. A Turin MDCCXLVIL De l'Imprimerie Royale. Discours préliminaire.

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. Le Père Gerdil est un cartésien (1) décidé; aussi ne peut-il se garder d'une certaine mélancolie en constatant que les ecclésiastiques mêmes qui auraient dû voir en Descartes un allié, l'ont poursuivi avec acharnement. « Il est étonnant que la prévention contre le Père de la nouvelle Philosophie ait tant pu dans l'Esprit de quelques Docteurs chrétiens, que par attachement à leurs préjugés et à leurs erreurs philosophiques, qu'il a combattues avec tant de force, et dont il a enfin triomphé si glorieusement, ils n'aient pas craint de l’accuser d’impiété, pour avoir fourni à la Religion une nouvelle arme invincible contre les athées, ajoutant aux preuves qu’on avait déjà de l'existence de Dieu une démonstration si belle et si lumineuse, que jusqu'ici on n’a rien su y opposer que d’absurde et de puéril. Quelle gloire pour ce grand philosophe, que les premiers principes sur lesquels il établit sa métaphysique dans ses médilations servent aussi de fondement inébranlable aux deux vérités capitales de la religion : l'existence de Dieu et limmatérialité de l'âme ! »

Un an plus tard, le Père Gerdil s’en prend encore à Locke (2). Cette fois, il défend le sentiment de Malebranche relatif à la nature et à l’origine des idées. Il ne se fait guère illusion sur le résultat de sa tentative. Il n’espère pas augmenter le nombre, déjà si rare, des partisans du célèbre oratorien, ni diminuer la foule de ceux qui se groupent autour de Locke. Mais que lui importe? « Depuis qu'on se mêle de philosopher, ce n’est pas la vérité qui a eu le plus de philosophes à sa suite, et le grand nombre n’a jamais honoré ses triomphes (3)... En attendant, je ne puis m'empêcher de remarquer, que le préjugé commun où l’on est, que jamais il ne fut peut-être un esprit plus sage, plus méthodique et un logicien plus exact que M. Locke, a donné cours à ses maximes dangereuses en fait de religion.

(4) Sur le cartésianisme du cardinal Gerdil, voir Histoire de la Philosophie cartésienne de F. Bouillier, t. IE, ch. XXVIIL. — Sur Gerdil éducateur, G. Allievo : G. S. Gerdil educatore e pedagogista. Torino, Üip. degli Artigianelli 4896; — Gerini: Gli scrittori podagogici del sec XVIIT, ouv. cité. Dans ce dernier ouvrage, on trouve une bibliographie des œuvres de Gerdil et des travaux le concernant.

(2) Défense du sentiment du P. Malebranche sur la nature et l'origine des idées contre l'examen de M. Locke, ouvrage dédié à S. E. Monseigneur le Cardinal des Lances, grand aumônier du Roy, etc. Turin, 1748.

(3) Id., page 108.

Rien de plus pernicieux que son CAristianisme raisonnable : et dans son Æssai même sur l’entendement humain, il établit des principes sur l’autorité des témoignages et sur l’affaiblissement de la tradition, qui ne vont à rien moins qu'à ruiner (1) entièrement tous les fondements de la révélation. »

C’està Turin que Gerdil écrivait ces lignes. À Venise aussi (2), l’on se montrait fort préoccupé des conséquences irréligieuses que pouvait entrainer, en Italie, la fortune de Locke. Nous le savons par une lettre qu’en 1745, reçut François Algarotti. A Bologne, aucun professeur n’enseignait le système redouté ; mais quelques dames se vantaient de l'avoir étudié. On ne leur en faisait pas un crime. Cependant, Zanotti avouait que certaines hypothèses du philosophe anglais peuvent difficilement s’accorder avec la foi. Mais pourquoi supposer, disait-il, que les Italiens adoptaient juste celles-là, et non pas telle autre imoffensive, comme la suivante : que toutes les idées viennent des sens ? Elle ne pouvait effaroucher personne.

Tel n’était pas l’avis d'un homme destiné à exercer une grande influence à Naples, Antoine Genovesi. Dans sa métaphysique, parue en 1747, il juge cette opinion de Locke conforme à la conscience et aux phénomènes de la nature humaine (3), mais matérialiste ; par suite, sans la condamner, il la déclare incertaine (4). Était-il sincère ou usait-il de prudence à un moment où l’Église se montrait méfiante ?

La vogue de Locke coïncidait, en effet, avec la diffusion

(1) Id., page 109.

(2) « Lo temo chein alcuni paesi (e crederd non senza qualche ragione che Venezia sia un di questi) la filosofia del Locke abbia una cattivissima riputazione, e si riguardi come contraria alla religione, e il dirsi uno Lockista sia come il dirsi Ateo.. Abbiam qualche donna, che si vanta di aver studiato il Locke ed apparatolo nè è riguardata per questo con ribrezzo, nè è caduto in sospetto di infedeltà chi glielo spiegd. » Lettre de François Zanotti, Bologne, 2 février 1745, au tome II des Opere inedite del Conte Algarotti nuovamente raccolte per servire di supplemento all’ Edizioni di Livorno e di Cremona. In Venezia MDCCXCVI.

(3) Disciplinarum metaphysicarum elementa, Kb. I, cap. I, vol. HI, p. 192. Nous citons d’après l'édition de Bassano MDCCLXXIX. On y lit : «et intima conscientiae utitur et evidentia sensuum confirmatur, et est naturae humanae phoenomenis conformis. »

(4) Plus tard, il ne connut pas de tels scrupules. Voir la très intéressante étude consacrée à Genovesi dans Dal Genovesi al Galuppi. Ricerche storiche di Giovanni Gentile. Napoli. Edizione della Critica. 1903.

d'ouvrages réputés dangereux. Plusieurs écrivains se préoccupaient alors de combattre l'influence périlleuse qu'exerçaient déjà ou que pouvaient, disaient-ils, bientôt exercer des écrits trop répandus, en Italie. Ils ne s’attaquaient pas seulement à Locke, mais aussi à Hobbes, Spinoza, Collins, Bayle (1), Sextus Empiricus. L'existence de Dieu et l’immortalité de l'âme devaient leur sembler particulièrement mises en doute, car ce sont les deux vérités qu’ils essayaient de fortifier. Un d’entre eux, Muratori, n’aflirme pas que les ouvrages redoutés aient déjà causé des dommages, mais il croit que beaucoup de ses compatriotes offrent un terrain favorable aux germes d’incrédulité. Après avoir écrit qu’on trouve moyen d'introduire, en Italie, des livres qu’il compare à la peste, il s’en prend plus spécialement au traité de Huet sur la faiblesse de l’entendement humain. Cet ouvrage est de nature, dit-il, à tourner la tête de vilains jeunes gens épris de tout ce qui peut les exciter au libertinage (2).

(1) Voir Miscellanea di varie operette alV lustriss. Sig. Abate D.Jacopo Facciolati pubblico professore nella Università di Padova, tomo Ie, in Venezia, MCCXL. Appresso Gio. Maria Lazzaroni. A la p. 162, Della immortalità dell anima umana. Lettere del Padre maestro Francesco M. Leoni. Celui-ci avait déjà publié en 1736 Epistolae duae, quarum altera est de Pentateucho divinitus dato (c’est contre Spinoza); altera de usu rationis in Theologia (c'est contre Bayle) stampate in Macerata presso gli eredi Panelli.

Voir aussi Verità Filosofiche fondamentali esposte con nuovo metodo in due Dialoghi dal Co. Lodovico Barbieri, Vicentino, dedicate al Reverendiss. Padre maestro Bonaventura Luchi, Pubblico Professore Primario di Logica e metafisica nello Studio di Padova. In Bassano 1743, nella Stamperia Remondini; — Gio. Alberto de Soria professore di Fisica nel! Università di Pisa : Dell Esistenza, e degli Attributi d'Iddio, e della immaterialità ed immortalità dello Spirito umano, secondo la mera Filosojia. Ragionamenti ecc.. Lucca, per Filippo Benedini, 1745; — Dissertazione contro à Fatalisti del P. Maestro F. Tommaseo Vincenzo Moniglia dell’ Ordine de’ Predicatori Dottore di sacra Teologia, Professore Pubblico e ordin. di Sagra Scrittura e Istoria Ecclesiastica nel! Università di Pisa. In Lucca, 4744; — Dissertazione contro i Materialisti ed altri Increduli del Padre Tommaso Vincenzio Moniglia. In Padova, 1750, Nella stamperia del seminario; — Muratori : Delle forze dell’ intendimento umano, ouv. cité, passim. — Contre Bayle plus spécialement, voir Trattato degli studi delle donne. in due parti diviso. Opera d’un Accademico intronato. In Venezia MDCCXL. Y voir la table, au mot Bayle.

(2) P. X et XVIII Delle Forze dell” Intendimento umano, ossia il Pirronismo confutato. Ediz. Terza. In Venezia, MDCCLVI. La 1re éd. est de 1745. Voici à quelle occasion Muratori composa cet ouvrage. On verra, en

Le comte Barbieri serait un peu plus pessimiste, car 1l distingue entre les athées résolus, qu'il ne songe même pas à convertir, et les catholiques vivant comme s’ils ne croyaient pas en Dieu, mais que ses Verità fondamentali pourront ramener à leur foi première (1).

Le Père Moniglia se plaint que la piété se refroidisse, que l'ivréligion se développe. Comment s’en étonner ? Tant de maximes perverses mettent à une épreuve continuelle les hommes même les plus prudents, car elles savent voiler leur athéisme pour s’insinuer avec moins de peine. La contagion s’étend chaque jour davantage en Italie : beaucoup sont atteints ou en danger de l'être. L'auteur tient à mettre en garde les hommes de talent qui, ne voyant pas à quel abime court, suivant lui, la société entière, n’ont pas encore > pensé à prendre la plume pour conjurer le péril (2). :

En 1745, le Giornale de’ Letterati de Florence, rendant compte d’un ouvrage d'Albert de Soria, affirme qu’on rencontre tous les jours des incrédules et des libertins qui s’efforcent de mettre en doute les deux maximes fondamentales de toute religion naturelle ou révélée : l’existence de Dieu, limmortalité de l'âme. « Ils s’obstinent, avec une intolérable

même temps, jusqu'à quel point il est cartésien. Huet avait écrit un Traité philosophique de la Foiblesse de l'entendement humain, publié après sa mort. L'ouvrage s'était répandu en Italie où on l'avait même traduit. (Padova, Conzatti 1724). Muratori résolut d'y répondre; il s’attacha à défendre la raison humaine: de nombreuses connaissances lui sont accessibles et, en tout cas, peut-on affirmer qu'une fois perdue toute foi en elle, l'homme soit forcément amené, comme le prétend le prélat francais, à mettre toute son espérance en Dieu et à croire aveuglément les dogmes de l'Église? En soutenant cette thèse, Muratori, chemin faisant, dérnontra la légitimité du Cogito, justifia le critérium de l'évidence, redonna son vrai sens au doute méthodique aussi fécond que le doute des sceptiques est stérile. En un mot, il établit avec Descartes que la connaissance a nn fondement. Mais, on l'a déjà vu, il s'en faut qu'il se montre toujours le disciple fidèle du philosophe français. IL s'étonnait même de la docilité avec laquelle le suivit Campailla, l’auteur du poème d'Adamo. À son avis, Descartes se contente trop facilement d'hypothèses indémontrables; désormais, on veut des certitudes. Comment a-t-il pu soutenir que l’enfant pense déjà dans le sein de sa mère, qu'on pense toujours en dormant, qu ‘un épileptique, un dément continuent à penser ? (Lettre de Muratori

à G. Prescimoni, 27 janvier 1727, dans Epistolario, t. VI, lettre 2613.)

(1) Verità fondamentali, ouv. cité ; ; prefazione al primo dialogo.

(2) Dissert. contro à fatalisti, p SEXLe VIIL. et passim. — Dissert. contro à materialisti, tome [, p. XXV IL

audace, à croire faibles les raisons que l’on applaudit communément comme propres à démontrer ces deux importants théorèmes. » L'auteur veut répondre surtout aux objections de Pierre Bayle : la jeunesse ne les accueille que trop volontiers (1). | À

Ainsi, on le voit, les doctrines spiritualistes, déjà si fortement battues en brèche à la fin du seicento, n'avaient pas progressé durant la première moitié du seftecento. Au contraire, l'Italie avait adopté, en général, le sensualisme (2) dont la fortune fut longue en ce pays (3). On en trouve encore des traces

(1) Giorn. de’ Letterati di Firenze, 1745, p. 185, tome IV, partie I. « Non mancano giornalmente molti increduli, e libertini, che si sforzano mettere in dubbio queste due massime fondamentali della Religione, tanto naturale, quanto rivelata, e si ostinano con intollerabile audacia a creder deboli quelle ragioni, che comunemente sono applaudite, come dimostrative di questi due importanti Teoremi. » Dans la première dissertation l’auteur répond aux arguments des athées, « spécialemente a quelli di Pietro Bayle, i quali essendo pur troppo disseminati negli animi dell incauta gioventü, debbono percid combattersi con maggior studio. »

(2) Sur la philosophie italienne à ce moment, voir Manuale della Storia della Filosofia di Guglielmo Tanneman, tradotto dal Prof. Longheno, ouv. cité, vol. IV. \

(3) Locke traduit en italien, d'après les catalogues des Bibliothèques Nationales de Florence et de Rome : Saggio filosofico di Gio. Locke per lUmano Intelletto, compendiato dal D' Winne tradotto e commentato da Francesco Soave E. R. S. Milano, 4775. — Id. Venezia, 1785 (prima Veneta). 1790, 1801, 1807, 1819. — Id. Napoli, 1825. —1d., mais sans l’indication « compendiato dal D' Winne », Pavia, 1819 et 1819-1826.

Becelli, Giulio Cesare: L'arte dell educare à fanciulli di Gio. Locke

ridotta ad aforismi, con alcune giunte. Verona, 14736; — L'educazione de’ Figliuoli tradotla già dall’ Inglese del Sig. Locke in linguaggio Francese e da questo trasportata nell’ Italiano. Lucca, 1750; — Della

Educazione dei Fanciulli, scritto in Lingua Inglese dal Sig. Locke, indi tradotto in lin gua francese dal Sig. Coste e finalmente tradotto in lingua Italiana dall’ Edizione Francese fatta in Amsterdam l'anno 1733. Venezia, 4751; — Id., 1764; — Id., Seltima edizione. Aggiuntovi l'Istruzione de” Fanciulli e Giovannette del S. Carlo Rollin, Venezia, 1779.

Il governo civile di M. Locke tradotto in Italiano. Amsterdam, 1773.

Ragionaménti sopra la moneta, l’'Interesse del Danaro, le Finanze e il commercio Scritti e pubblicati in diverse occasioni dal Signor Giovanni Locke, tradotti la prima volta dall’ Inglese, con varie annotazioni, Firenze, Andrea Bondueci, 1751.

Quant aux ouvrages originaux de Soave, voici les indications que nous avons pu recueillir. Ses Istituzioni di Logica se trouvent aux tomes 1 et Il, et ses Istituzioni di Metafisica, au tome III, de la Biblioteca Cristiana Filosofica. In Firenze, MDCOCXCVIL. — Jstituzioni di Logica, Metafisica ed Etica di Francesco Soave. Milano, 1810 ; — Tutte le Opere, vol. 19. Milano,

jusqu’après 1820. Il s'était d’abord répandu par des versions françaises de Locke et par l’enseignement de professeurs comme Genovesi (1) à Naples, et Fortuné à Brescia (2). En 1775, l'Essai sur l'entendement fut transporté en italien par François Soave, auteur d'ouvrages qui procèdent tout à la fois de Locke et de Condillac. Celui-ci, sensualiste encore plus radical

‘que son devancier, put répandre directement ses idées dans une partie de la péninsule, puisqu'il vécut à Parme plusieurs années. En 1784, son Essai sur l’origine des connaissances humaines était traduit (3). La lecture des ouvrages de D’Alembert, Helvétius, Voltaire contribuait aussi à la fortune du système (4).

En 1817, parut une versionitalienne d’un livre de Destutt de Tracy. Le traducteur, Compagnoni, ridiculisait, dans la préface, ce qu’il appelait des folies imaginées par Platon et tant d’autres après lui, sur l’origine des idées. Il engageait ses compatriotes à ne jamais perdre de vue que les limites de la connaissance et de l’expérience se confondent (5).

(1) Le premier enseigna jusqu’en 1769. Sur son sensualisme qui tournera en phénoménisme, voir Giovanni Gentile, ouv. cité.

(2) Philosophia sensuum mechanica (1735). Philosophia mentis (1740). Les deux à Brescia. ;

(3) Saggio sopra l'origine delle umane cognizioni,, dell” abate Condillac, tradotto colle osservazioni critiche di lommaso Vincenzo Falletti. Roma, 1784. —B. Pergoli a publié 17 Condillac in Italia. Faenza, Montanari, 1904. Mais il ne s’y occupe presque pas de l'influence exercée par C. comme philosophe.

(4) Saggio sopra gli Elementi di filosofia di d'Alembert, Lucca, 1797; — De l'esprit par M. Helvetius. Milan, dans l'imprimerie à S. Mathieu à la Monnaye près Saint-Sepolcro, s. a.

(5) Préface des Éléments d’idéologie dans Elementi di Ideologia, di Logica, di Grammatica e Trattato della volontà. Milano. 1817.

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