CHAPITRE PREMIER
Les vœux des réformateurs.
La littérature devra peindre le vrai et être utile.
SommaIRE. — I. Gravina, Muratori, Garofalo, Quadrio, Martello, Apostolo Zeno, Conti, Maffei, Gorini-Corio, G. Gozzi, (les six derniers parlant spécialement du théâtre), concordent pour demander à la littérature d'être vraie et utile. — Cet idéal, si éloigné de celui du seicentlo. s’est formé sous trois influences.
| I: Influence ruligieuse. — Les attaques des moralistes ecclésiastiques contre le théâtre italien, au cours du xvirt siècle, mais surtout dans le dernier tiers. Mesures prises par deux papes. — Efforts des jésuites, hors du théâtre. Ils veulent tourner les auteurs vers des sujets religieux : leurs relations avec Maggi, Lemene, Martello. Les oratorios à Florence.
III. Influence savante. — Le rôle de Redi devenu, en matière poétique, une sorte de chef d'école. Qualités qu'il recommande. — Buragna dans l'Italie méridionale. — Le Giornale de’ Letterati de Parme. — Accord des influences religieuse et savante.
IV. Influence française. — Juste en ce dernier tiers de siècle, des Français, parlant en leur propre nom ou reproduisant les propos de leurs devanciers, lancent des attaques répétées contre des poètes italiens un peu de tous les temps. Lis leur reprochent précisément d'être immoraux, de choquer la vraisemblance et la raison. — Ces critiques ne restèrent pas inconnues en Italie.
A quelles causes faut-il rapporter la décadence des belleslettres en Italie durant le sercento? Les avis sont partagés sur ce point. Quant aux caractères du mal, on les connait. Au cours des trois premiers quarts du xvu‘ siècle, auteurs de romans et de nouvelles, sermonnaires, poètes en tous genres ne songent qu’à étonner le public par des événements merveilleux et des expressions inattendues, qu'à séduire les sens de chacun par
des grossièretés lascives. Les aventures les plus fantastiques, le langage le moins compréhensible à première lecture (1), les obscénités les plus crues sont l’objet de leurs préférences. Qu'il faille chercher dans l'étude de l’âme linspiratrice principale des ouvrages destinés à vivre, que la première qualité du style soit de faire saisir l'idée le plus vite possible, que les écrivains n’aient pas le droit de prendre le caprice comme unique loi, ni de léser la société en prêchant le dévergondage : voilà des vérités qui, presque toujours, leur échappèrent.
Enfin, une réaction se produisit. A partir d'environ 1680, commence une période nouvelle. Les hommes qui la préparèrent ou qui, durant à peu près soixante ans, voulurent la conduire, projetaient de lui imprimer des tendances que n’accusent certes pas toujours les romans, les tragédies, les comédies, les mélodrames et lés autres poèmes alors le plus en faveur. En un mot, il n'y eut pas absolue concordance entre l’œuvre rêvée par une élite et l'œuvre généralement accomplie.
Plus tard, nous essaierons de caractériser cette dernière. Pour l'instant, ils’agit d'établir quels furent les vœux — parfois non réalisés — des théoriciens et des polémistes. Plusieurs de ces personnages sont déjà intervenus dans ce livre : ainsi le jurisconsulte Gravina et le célèbre érudit Muratori. Écoutons d'abord le premier (2).
Quel est, dit-il, le meilleur poète (3) ? Celui qui, réduisant les
(1) Voir Croce B. : FE trattatisti del concettismo. Napoli, 1899. — Enrico Canevari : Lo stile del Marino ossia analisi del secentismo. Pavia, Giuseppe Frattini, 1901. — Ces deux ouvrages concernent le style: Notre jugement s’est, en outre, formé à la lecture de quelques livres parus, en ces dernières années, sur le seicento, et cités plus loin.
(2) Consulter, sur l'histoire des idées esthétiques en Italie, Benedetto Croce : Estetica come scienza dell espressione e linguistica generale. Milano, Remo Sandron Editore, 1902. — A Rolla : Storia delle idee estetiche in Italia. Torino. Fratelli Bocca, 1905.
Sur l'esthétique de Gravina en particulier, voir Reich : G. V. Gravina als Aestetiker. Wien, 1890, — G. Fontana : Gian Vincenzo Gravina come scriltore di estetica. Contributo alla storia della filosofia dell’ arte, del dott. Emilio Reich, dans Rivista ital. di filosofia, 1890, 2; — B. Croce : Di alcuni giudizi sul Gravina considerato come estetico, dans Raccolta di Studi critici dedicati a A. d'Ancona, p. 457. (Firenze, tip. di G. Barbèra, 1901.)
(3) Voir dans les Opere scelle de Gravina, Milano, 1819, le Ragionamento di Bione Crateo; la Ragione poctica, lib. I, cap. XI; della tragedia, SA, 15.
mots et le rythme à être les dociles traducteurs de l’idée, fait paraître le plus voisins de leur état exact les objets qu'il représente. Loin de lui le rêve d'exprimer la beauté sans mélange, car l'expérience ne nous la montre nulle part. Il ne s’attache qu'aux réalités, et, en principe, il n’en croit aucune indigne d'intérêt. Sa plus grande audace est d’émerveiller ses lecteurs en imaginant des Hippogriffes, des Polyphèmes, des Hercules, des Cerbères. Toutefois, à travers ses fictions, se reconnait la nature : de même, quand les artistes sculptent des colosses, ils agrandissent le type humain, mais en conservent les traits.
Pourquoi vouloir contraindre les poètes à ne peindre que la vérité? C’est qu'ils ont pour devoir de la transmettre au public. À eux de renseigner celui-ci sur nos vertus et nos vices, sur leur genèse et leurs conséquences ! — Mais, dira-t-on, puisque seul est instructif le spectacle de la vie, ne nous suffira-t-il pas d'ouvrir les yeux, pour apprendre et nous perfectionner? Non, car on n’a pas une connaissance distincte des objets dont on est habituellement entouré; on les voit tous ensemble et d’une vue confuse. Pour que l'esprit concentre ses forces sur une chose, il faut qu'elle se présente à lui sous un aspect inaccoutumé. Or n'est-ce pas une nouveauté attrayante de lui apparaître au théâtre, ou dans un livre, surtout avec la parure poétique ?
Faute d’avoir compris le rôle éducateur de la poésie, les Italiens en ont entraîné chez eux la décadence. Cultivée jadis par des hommes tels que Solon, Sophocle, Cicéron, elle est devenue dans la péninsule, au xvir siècle, un amusement à l’usage des enfants, des femmelettes et des désœuvrés.
Voilà, en résumé, la doctrine de Gravina. En quoi son esthétique et celle de Muratori diffèrent-elles ? Sans doute, suivant le second comme d’après le premier, rien ne peut plaire à une intelligence saine, sauf le vrai ou le vraisemblable (1). « Pour-tant, ajoute-t-il en substance, on ne saurait nier le succès passé ou présent d'œuvres où l’on nous entretient d’épées, de lances et d'animaux enchantés, d'opérations magiques, de guerres dont ne parle aucune histoire. De tels livres séduisent principalement le vulgaire qui les croit véridiques, mais l’homme cultivé les
(1) Comparer le t. I, p. 124, Della Perfetta Poesia Italiana Spiegata e
dimostrata con varie osservazioni da Lodovico Antonio Muratori. In Modena, MDCCVI, et le Discorso de Bione Crateo, éd. citée.
lit parfois volontiers : c’est qu’ils lui semblent traduire, avec la plus précise exactitude, le sentiment du peuple. Et c'est en ‘aveur de ce mérite que les meilleurs d’entre eux tout au moins trouvent grâce devant moi. » Gravina, au contraire, reproche, en termes sévères, aux romans de chevalerie une faute impardonnable, à son avis : ils ont accrédité d’illogiques fantaisies ; or, en aucun cas, l’art ne doit semer l’erreur. Muratori, moins exigeant, attend d’eux qu'ils peignent non le vrai en soi, mais ce qui semble vrai au genre de lecteurs qu’ils comptent séduire.
A cette nuance près, on peut dire que les deux critiques concordent sur les fins de la poésie. L'auteur de la Perfetta Poesia (1), lui aussi, fait d'elle une éducatrice. D'abord, elle doit fuir l’obscénité; ensuite, elle peut, du moins en des genres secondaires, décrire des réalités qui laissent la morale indifférente, un paysage par exemple ou un édifice. Mais il faut qu’elle s’attribue, en général, un plus noble rôle : insinuer l’amour du bien. On ne demande pas au poète de se changer en prédicateur, mais de diriger son œuvre en sorte qu’on sente en lui un honnête homme. Déguiser les vices sous une livrée séduisante, rire aux dépens de la vertu et de la religion, montrer avec une malice empoisonnée l’une et l'autre foulées aux pieds : voilà ce qu'à tout prix il saura éviter. D’autre part, il répétera qu’en aucun cas les méchants ne manquent d’être punis et les bons récompensés.
La poésie et, d’une façon générale, la littérature doivent exprimer le vrai utile, ou tout au moins non nuisible à la saine conduite de la vie : telle est aussi la maxime de Garofalo (2) et de Quadrio (3), l’un en 1707, l’autre vingt-deux ans plus tard.
En ce qui concerne plus spécialement l’art dramatique, presque tous les Italiens qui, dans la première moitié du xvur' siècle, cherchent à en déterminer le but, demandent au théâtre d’être une école de bonnes mœurs. Outre les avis de Gravina (4) et de
MISTT, FDL:
(2) Considerazioni intorno alla poesia degli Ebrei e der Greci. Parte prima. In Roma, 1707.
(3) P. 113-145 Della Storia e della Ragione d'ogni poesia, ouv. cité.
(4) Della tragedia, K IT.
Muratori (1), nous pourrions citer ceux d’Apostolo Zeno (2), de Scipion Maffei (3), de Vico (4), de l'abbé Antoine Conti (3), du marquis Joseph Gorini-Corio (6), de Gaspard Gozzi(7). Sur un tel sujet, personne ne s’est exprimé avec plus de détails que Pierre-Jacob Martello. Certes, dit-il, l’éloquence chrétienne peut, à elle seule, maintenir l'égalité d’âme parmi les citoyens d’une république et les habituer à vivre ici-bas dans le respect des lois divines et humaines (8). Mais qu’arrive-t-il, par exemple, dans la patrie du poète? Il s’en faut que Bologne tout entière prenne place au pied de la chaire où monte, dans Péglise San Petronio, quelque insigne prédicateur. Et du reste, quelle est la cité assez heureuse pour ne pas compter, sur soixante-dix mille habitants, un petit nombre d’avares, de débauchés, d'hommes vindicatifs, d’assassins ? La parole du prêtre les met en fuite autant que les menaces de la foudre. Comme le sermon les assaille ouvertement (9), ils l’'évitent, pour courir au théâtre. Celui-ci, avec des apparences séduisantes, leur tend un véritable piège. S’y étant réfugié, le coupable croit déjà vivre au temps barbare des demi-dieux et des héros; il espère qu'à ce spectacle engageant, il va oublier sa faute. Mais voici qu'il assiste au châtiment de l’impiété et qu’il entend exalter la vertu. Celle-ci, par des chemins cachés, s'empare du cœur rebelle; le remords se dresse de nouveau; il éveille le repentir et provoque les larmes. Aussi sont-ils fort habiles, les gouvernements qui ouvrent volontiers le théâtre au public. Mais la lie du peuple n’est pas seule à en sortir meilleure. Chaque citoyen y trouve de quoi réprimer
(4) Perfetta Poesia, t. 1, p. 56.
(2) Voir la préface en tête du tome IV de ses Opere drammatiche, Venezia, MDCCXELIV.
(3) Au t. I, p. XXI, du Teatro Italiano o sia scelta di tragedie per uso della scena. Premessa un’ istoria del Teatro e difesa di esso. In Verona,
(4) Dans l'avis placé en tête du tome I des Tragedie cristiane del Duca Annibale Marchese. In Napoli, MDCCXXIX.
(5) Voir la préface du Marco Bruto, dans les Quattro tragedie composte dal Signor Ab. Ant. Conti. In Firenze, MDCCLI.
(6) T. I, p. 269; t. Il, p. 229 du Teatro tragico e comico del Marchese Giuseppe Gorini Corio. Venezia MDCCXXXII.
(7) A la tête du tome IV des Poesie drammatiche de Zeno.
(8) Opere di Pier Jacopo Martello. Tomo Quinto, Bologna, nella Stamperia di Lelio della Volpe, MDCCXXHIL. Voir p. XXII.
(9) Id., p. XXII.
et modérer ses passions (1). Il retourne au logis prêt à supporter l'empire indiseret de ses parents âgés; au tribunal et à l'assemblée publique, il apporte des conseils forts et modérés. Il va sans dire que toutes les œuvres jouées ne peuvent produire de tels effets, mais seulement celles où le vice est couvert d'infamie, le bien glorifié, la sensibilité subordonnée à la raison. Martello croit, pour sa part, rendre un plus grand service à sa patrie en la dotant de tragédies morales, qu’en occupant son poste à l'Université. Avec des leçons faites aux étudiants il serait utile à une faible élite, au cours des quarante ans, durée extrême de ses fonctions. Mais, grâce à ses pièces jouées et éditées, c’est jusqu'à son dernier soupir, voire même au delà du tombeau, qu'il compte prolonger ses enseignements (2).
Quelle différence entre les caprices immoraux et désordonnés du seicento et le noble idéal que nous venons de retracer ! Il s’est formé (3) sous trois influences, dont l’une fut rehgieuse. |
Dès le xvi* siècle, saint Charles Borromée avait repris les foudres des Pères et des Conciles. Il exhorte les prédicateurs à détester les théâtres, et à expliquer aux fidèles que les calamités publiques peuvent en provenir; il supplie les évêques de ne pas permettre que les histrions, les mimes et les bouffons demeurent longtemps dansleurs diocèses ; le cas échéant, ondoit aviser les princes et les magistrats, afin qu'ils bannissent de leurs territoires de telles gens. Il qualifie les masques de maudits et d’exécrables; il désire qu'avec eux on exile les comédies. En attendant, 1l oblige les acteurs à présenter aux ecclésiastiques
(4) Id., p. XVII.
(2) Id., p. XV-XVI.
(3) Ou plutôt il s’est fortifié, car déjà Giraldi, au xvit siècle, et les jésuites durant tout le xvn° siècle, s'étaient efforcés de faire servir le théâtre à l'édification des spectateurs. Voir E. Bertana : La tragedia, p. 65 et181. (Milano, F. Vallardi, 1906) ; — G. Gnerghi : I teatro gesuitico nei suoiprimordii a Roma, dans l'ftal. mod. del Monzilli, 30 sept. et 45 oct. 1907; — B. Soldati: 1! collegio Mamertino e le origini del teatro gesuitico. Torino, Loescher, 1908.
compétents les plans de leurs pièces, et il députe des juges pour assister à celles-ci (1).
Au xvi siècle, particulièrement après 1660, paraissent. divers ouvrages contre le théâtre. Il est pris à parti par les Pères del Monaco, Ottonelli, Corazzari, Fiorentino, Frugoni, Segneri, Clericati, sans compter l’auteur d’un manuscrit anonyme (2).
On ne prétend pas alors s’insurger contre les œuvres dont le sujet serait honnête ; où les acteurs, dans leurs paroles et leurs gestes, ne feraient jamais paraitre d’indécence; où l’on ne représenterait ni les artifices des adultères, ni l'impudicité des femmes ; où ne s’entendrait aucune plaisanterie bouffonne ; où ne se verraient ni parasites infâmes, ni pères de familles tantôt stupides, tantôt dévergondés, ni entremetteurs qui trafiquent de l’innocence des vierges, ni fanfarons qui exaltent le duel, se rient de la foi, défient la Fortune (3). |
On se révolte contre le théâtre contemporain, parce que des faits comme les suivants s’y reproduisent sans cesse. Un jour, dans le but de provoquer lhilarité à un degré peu ordinaire, un ac‘eur se permit un geste si indigne que la partie même la moins délicate du public rougit et baissa les yeux (4). Sur une autre scène, une malheureuse, pour échapper aux violences d’un fou, descendait par une fenêtre; elle s’enfuyait toute nue etcherchait, mais en vain, à se couvrir d'une grande pièce detoile blanche (5).
(1) Cf. Borromaei S. Carli Opusculum de Choreis et Spectaculis in diebus festis non exhibendis. Romae, 1753. Les idées de S. Charles sont résumées p. 266 et suiv., dans De’ Teatri moderni contrari alla professione Cristiana, libri due del P. Concina... In Roma MDCCLV.
(2) Del Monaco Francisci in actores et speculatores Comoediarum nostri temporis Pareneses. Patavii MDCXXI. — Ottonelli : Della Cristiana moderatione del teatro. Fiorenza, 1646. — Pietro Corazzari : L'impietà condannata negli abusi de’ Spettacoli et giuochi pubblici. In Bologna, 1661. — Comoedio-Crisis sive theatri contra theatrum Censura. Authore Hieronymo Kiorentino, Lucensi, Congregationis matris Dei Clerico Regolari. Lugduni MDCLXXV. — P. 161 et suiv. de l’Epulone opera... esposta dal P. F. K. Frugoni, ouv. cité. — I} Cristiano instruito nella sua legge, Raggionamenti morali dati in luce da Paolo Segneri. In Firenze, MDCEXXXVI. — Decisiones miscellancae Joannis Clericati. Venetiis, MDCCIIL.
(3) Comoedio-Crisis. Ad Lectorem. — 11 Cristiano Instruito. Rag. 31.
(4) Ottonelli t. I, p. 35.
(5) Ottonelli t. 1, p. 37.
Ailleurs, se montrait une actrice cachant un homme sous ses vêtements (1).
Le choix des sujets et la manière de les traiter n'étaient pas les seules causes d’alarmes pourles moralistes. Depuis le dernier tiers du xvr° siècle, les femmes faisaient partie des troupes de comédiens (2). Or, d'elles, disait-on, partent deux espèces de traits décochés par le diable. Il peut mettre à profit la beauté de la courtisane, afin d’enflammer la chair, ou les caresses d’un langage et d’un ehant séducteurs, en vue de bouleverser l'esprit (3). La musique des opéras, ajoutait-on, vient des enfers. Il existe une race de démons ayant pour office de fomenter la galanterie et les mauvais désirs, de dicter les chansons d’amour ; on le devine, ils sont les premiers à s’introduire dans les lieux où s'entendent les sirènes, leurs disciples (4).
Qui le croirait? Ce sont les pères et les mères eux-mêmes qui engagent leurs enfants à être assidus au spectacle. Au contraire, si un religieux, reprenant le vice, parle avec clarté, sil entre en des détails précis pour rendre sa parole plus fructueuse, on blâme le sermon comme obscène, on y voit un danger pour l'auditoire (5). Certains, non contents d’excuser les comédies, s’en prennent aux esprits chagrins qui les critiquent : censeurs pointilleux, dit-on, esprits étroits et incapables de comprendre quelle tolérance s'impose envers les gens du monde. Quant aux casuistes, sans avoir égard à l’âge, au sexe, à l’état social, ils ne détournent personne de fréquenter le théâtre. N’osentils pas même prétendre que les Pères de l’Église jugeaient vénielle la faute de ceux qui assistent à des comédies enflammant la concupiscence (6)?
Les pièces fussent-elles décentes, les ecclésiastiques devront les fuir. Il va sans dire qu’on ne les jouera pas dans les églises
(41) Fait cité, d’après un Mss. dela Riccardiana, dans la préface d'A. Bartoli, à ses Scenari inediti della Commedia dell Arte. Firenze, 4880.
(2) L'acteur Cecchini dit qu’au moment où il écrit, cet usage remonte à une cinquantaine d'années ; cf. Cecchini Pier Maria Brevi discorsi intorno alle Comedie, Comedianti e Spettatori. Napoli, 1616. — À Rome, les femmes ne reparurent pas sur la scène avant le pontificat de Clément -X. Cf. A.Ademollo. I {eatri di Roma nel secolo decimosettimo. Roma, 1888 (p.136).
(3) Comoedio-Crisis, $ 834.
(4) I Cristiano Instruito, p. 471.
(5) Id., p. 478.
(6) Comoedio-Crisis. Ad lectorem.
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comme il est arrivé à Brescia, où un feu vengeur descendit du ciel. On n’en souillera pas le temps du Carême, les divers jours de fête, notamment Pâques et la Pentecôte, les dates consacrées à la Vierge; précaution mal gardée à Padoue : de là des ouragans. Tels sont les conseils et les plaintes des moralistes religieux (1).
A la fin du xvrr siècle, le clergé ne se borna pas à protester
ainsi contre les excès de l’art dramatique. A Rome, tout au
moins, celui-ci fut l’objet de mesures rigoureuses. Innocent XI, l’année même de son avènement, en prit trois : il prohiba les entrées payantes; 1l bannit les actrices, même des théâtres de société; il ordonna de ne plus admettre à chanter aux cérémonies du culte un homme entendu précédemment sur une scène. Deux au moins de ces défenses restèrent inutiles. On recruta des artistes étrangers à la ville et qui, la quittant une fois les représentations finies, ne perdaient pas beaucoup à être exclus de ses églises. De plus, on s’ingénia pour donner aux spectacles un air privé, alors qu’ils n'étaient pas gratuits.
Alexandre VIIL fut moins sévère (2), mais, sous son pontificat, il ne vit que deux carnavals. Il permit la réouverture de la salle Tor di Nona : on y joua, entre autres pièces, l’'Armide de Quinault, avec la musique de Lulli. C'était la première fois qu’on entendait en Italie un opéra écrit en France.
Innocent XII tint une conduite fort différente. Son règne est l’âge d’or des oratorios (3), puisque l’on n’en compte pas moins de trente-six, à Rome, entre 1693 et 1699. Au contraire, l’art dramatique profane, tel qu’on le pratiquait autour de lui, excitait la défiance de ce pape. Il établit sur les billets un fort droit au profit des pauvres, et ainsi le nombre des spectateurs diminua. En 1697, il prit une mesure draconienne : il fit abattre la Tor di Nona (4).
Ce n’est pas contre l’immoralité seulement du théâtre, mais de toute œuvre littéraire, que, durant le dernier tiers du xvir* siècle, des protestations s’élevèrent.
1) Comoedio-Crisis, $S 524, 507, 794.
) P. 173 de AL. Ademollo: I teatri di Roma nel secolo decimosettimo. ) Id., p. 186.
) Id., p. 194 et suiv.
Certes, déjà bien avant cette époque, Trajan Boccalini, dans un de ses Ragquagli (1), racontait qu’un jour, un poète s’étant rendu au Parnasse, remit entre les mains d’Apollon un recueil de sa manière ; il demanda, en récompense, une gloire immortelle. Le dieu parcourut le manuscrit, le trouva parsemé de peintures lascives. Comme s’il tenait entre les mains des couleuvres ou d’autres animaux souverainement hideux, il le jeta avec une incroyable épouvante; personne n'osa même toucher l'ouvrage; les huissiers publics durent se charger de le pousser dehors avec le pied. On lava solennellement la tête à l’auteur et on le chassa.
La haine de l’obscénité inspira aussi Cebà, Ciampoli, Preti, Stigliani (2), Salvator Rosa, pour ne parler que des poètes. Mais, à partir d'environ 1665, on ne se borna plus à faire entendre des plaintes ; on tenta un sérieux effort pour substituer à la peinture de l’amour grossier des sujets plus honnêtes.
- Du côté des ecclésiastiques, ce sont les jésuites qui donnèrent l'exemple. Peut-être l'intérêt de la morale ne fut-il pas seul à les animer. On n’a pas oublié quel rôle ils jouèrent dans le mouvement philosophique. Mêlés intimement à l’histoire de la pensée italienne, ils comprirent qu’un courant de scepticisme, voire même d'incrédulité, eirculait à travers la péninsule. Allait-on l'arrêter en répandant des ouvrages pieux ?
Aucun écrivain de ce temps ne ressentit peut-être davantage l'influence de ces religieux que Charles-Marie Maggi. Leur ancien élève, 1l les considéra toujours comme ses meilleurs amis, tant ils lui prodiguèrent, dit-il, les aides matérielles en même temps qu'ils prenaient soin de son âme (3). Leur surveillance fut-elle en défaut quelque temps, ou eux-mêmes
(1) P. 57 De’ Ragguagli di Parnaso del Sig. Traiano Boccalini Romano Centuria seconda. Et in questa ottava impressione aggiuntovi cinquanta Ragguagli, intitolati Parte terza. AIT Illustriss. e Reverendiss. Sig. Cardinal Caetano. Con privilegio di tutti i Potentali d'Italia e fuor d'Italia della Maestà Christianissima. In Venezia, MDCXLIIL. Appresso li Guerigli.
(2) Cf. Primi sintomi di reazione contro il Marinismo dans Storia letteraria d'Italia scritla da una società di professori. Antonio Belloni. I! seicento. Milano, Vallardi (p. 87 et suiv.).
(3) Vita di Carlo Maria Maggi scritta da Lodovico Antonio Muratori, Bibliotecario del Sereniss. Sig. Duca di Modena e dedicata all’ Illustriss. ed Eccellentiss. Signor D. Giansimone Enriquez de Cabrera. In Milano. MDCC. Per Giuseppe Pandolfo Malatesta (pages 149 et 201).
Jjugèrent-ils d'abord sans danger ce qui, ensuite, provoqua leurs scrupules ? En tout cas, à l’origine, la muse de Maggi fut amoureuse (1). Plus tard, ils en firent honte à l'écrivain. Dieu seul et la vertu méritaient, dirent-ils, d’être chantés. Maggi brûla ses poèmes érotiques (2). Il en détesta jusqu’au souvenir et, avec une ardeur anxieuse, il s’efforça d’en retrouver les exemplaires. Il changea d'inspiration. Le fameux Père Segneri ne le connaissait que pour avoir lu quelques-uns de ses vers et entendu vanter ses vertus par les jésuites de Milan. C’est, néanmoins, en grande partie afin de s’entretenir avec lui, qu'il se rendit dans cette ville (3). Ile supplia de publier ses rimes spirituelles et morales. Par modestie, l’auteur tenait à les garder en portefeuille. « Prenez garde, lui répéta-t-on, que le respect humain ne vous empêche d’édifier les fidèles ! » Il céda. Le Père Segneri emporta les pages tant désirées, mais deux ans s’écoulèrent sans qu'on püt les imprimer à Florence (4). Maggi faisait mille difficultés sur le choix des pièces à réunir dans le recueil qu’il refusait, d’ailleurs, de signer. On lui objectait que quelquesunes de ses œuvres répandues manuscrites avaient déjà acquis une grande estime à son nom; celui-ci attirerait donc des lecteurs à l'ouvrage, et engagerait les poètes à prendre un ton nouveau. La victoire resta au Père Segneri. Le livre parut, dédié au Père Tirso Gonsalez, général des jésuites. L'auteur offrait ainsi un tribut de reconnaissance à la Compagnie. Le succès fut considérable. En douze ans les rimes de Maggi comptèrent sept éditions (5).
Presque autant que l'écrivain milanais, François de Lemene fut célèbre au xvir° siècle. En 1684, il tomba gravement malade; à l’article de la mort, il suivit les conseils de son confesseur, fit rassembler par lui ses poésies amoureuses et le chargea de les livrer aux flammes, sous ses propres yeux. Revenu à la vie, il voulut consacrer son talent à ranimer la piété de ses compa-
(1) Vita di Carlo Maria Maggi, p. 107 et suiv.
(2) Id., p. 209. Voir aussi t. Il, p. 144 des Lettere e rime varie di Carlo Maria Maggi, raccolte da Lodovico A. Muratori. In Milano, 1700.
(3) Vita di Carlo Maria Maggi, p. 221 et suiv.
(4) Rime Varie ‘di Carlo Maria Maggi Accademico Faticoso. In Milano, nella stampa di Carlo Giuseppe Quinto, 1688. Mais auparavant, la même année, elles avaient été imprimées à Florence.
(5) La 7e est l'édition déjà citée de Muratori.
triotes. Nous ne savons si, lors de cette crise, il subit l’influence des jésuites; en tout cas, il était de leurs amis et compta parmi eux un grand admirateur. Le Père Ceva loua en vers la conversion de Lemene (1), le consulta pour composer et pour réimprimer le Jesus Puer (2), écrivit après sa mort un long éloge, en prose, de ses vertus chrétiennes (3). Les œuvres sacrées de Lemene furent indiquées aux jeunes gens comme un modèle, et, dans le collège de la Compagnie à Milan, les élèves traduisirent en latin plusieurs de ses madrigaux spirituels (4).
C'est aussi un sentiment religieux qui éloigna de la poésie érotique Pierre-Jacob Martello. Persuadé dans sa jeunesse que seule elle doit être cultivée, il avait même déjà entrepris de chanter une jeune fille et comptait lui consacrer sa muse. Mais l'exemple de divers contemporains le transforma. Il rougit de ses premiers essais ; il les trouvait d'autant plus indignes de son Amaryllis, qu’elle l'avait conduit à un amour vertueux. Il résolut donc, pour la récompenser, de lui dédier des vers sur les yeux de Jésus. Ceux-ci, il y avait dix ans, nous dit-il, qu’il croyait les voir jour et nuit quand, en 1707, il publia son œuvre (5). Si sa conversion fut achevée en 1697, elle se préparait dès avant 1694, car, à cette date, mourut le Père Segneri. Or, c’est à lui età un membre de la même Compagnie, le Père Ettori, que Martello dut d'entrer en rapports avec Maggi (6), qui exerça sur lui une influence décisive (7).
Enfin, on sait quel puissant crédit les jésuites possédaient
(1) Poesis theologica Francisci de Lemene Patritii Laudensis Unde originem traxerit. Idyllium Thomae Cevae Soc. Jesu. Cette pièce se trouve à la page 219 du tome II des Poesie varie del Sig. Francesco de Lemene. In Milano et in Parma, 1726. 6
(2) Voir p. 663 et 664, dans l'étude de C. Vignali: Francesco da Lemene, e il suo epistolario ineclito (Arch. storico Lombardo, t. XIX).
(3) Memorie d'alcune virtu del sig. Conte Francesco de Lemene con alcune riflessioni su le sue poesie esposte dal P. Tomaso Ceva della Cis di Gesù. In Milano, 1706.
(4) Art. cité de Vignati, page 666.
(5) Il le dit lui-même au début du poème.
(6) Voir Vita di P. 1. Martello scritta da lui stesso fino all ano 1718 dans la Raccolta d'opuscoli scientifiei de Calogerà, ouv. cité, t. I.
(7) Dans le Commentario e Canzoniere di P. J. Martello. In Roma, MDCCX, p. 165, on trouve une églogue où le poète exprime son admiration pour le P: Segneri et rappelle ses relations avec lui.
auprès de Cosme IL. Docile aux conseils de plusieurs d’entre eux, il encouragea toute tentative de nature, suivant lui, à répandre la piété. C’est ainsi qu'à partir d'environ 1690, il entoura l’oratorio d’une extrême faveur. Des sociétés s’organisèrent pour s’adonner à ce genre. Elles rivalisaient entre elles et recherchaïent l'honneur de se voir prêter par le prince des artistes de sa chapelle. Lui-même consentit parfois à désigner le poète et le musicien qui, pour rehausser l'éclat de quelque fête, composeraient un de ces drames religieux (1).
Les jésuites ne se bornaient pas à encourager par leurs avis la production d'œuvres à la fois récréatives et sacrées; ils en écrivirent souvent, ainsi qu’on le verra dans la suite.
En même temps qu'eux et leurs amis, un personnage ayant échappé à leur influence travaillait de son côté à faire entrer dans des voies nouvelles, non pas ‘sans doute les œuvres de toute espèce, mais la poésie lyrique. Quand, esquissant l'histoire de cette dernière, Muratori trouve à Florence, au xvu° siècle, des écrivains dignes d’être cités, il nomme d’abord François Redi (2). Or celui-ci, on s’en souvient, fut à son époque le plus ardent promoteur de la méthode expérimentale. Comme, d’ailleurs, il conseilla toute une pléiade de poètes, on peut dire que le même homme exerça une influence à la fois scientifique et littéraire. L. Magalotti, F. Nomi, L. Bellini, J. del Papa (3), P. A. Forzoni, Marie Borghini, V. Filicaia, B. Menzini (4) et d’autres encore, lui communiquèrent leurs
(4) Dott. Guido Pasquetti: L'Oratorio musicale in Italia. Storia criticoletteraria con una lettera del Prof. Guido Mazzoni e prefazione del Prof. P. Alessandro Ghignoni. Firenze. Successori Le Monnier, 1906. Y voir p. 373 et suiv. À cette époque, d’ailleurs, cette forme d'art comptait d'illüstres propagateurs, tels que les cardinaux Ottoboni et Panfili. Avant de fonder dans leurs palais deux académies, avec le but spécial de restaurer et de répandre la musique religieuse, ils avaient, dès 1693 et 1695, écrit des librettos d’oratorios. L’'Abele de Panfili date de 1693 ; la Giudittc d'Ottoboni date de 1695. (Oratorio musicale, p. 328 et suiv.)
(2) Perfetta Poesia, t. I, p 31.
(3) Voir p. XXXIX des Consulti medici del Dottore Giuseppe del Papa Archiatro della Corte di Toscana ecc. Tomo primo. In Roma, MDCCXLIIT. - (4) C'est ce que prouvent les Lettere di Benedetto Menzini e del Sen. Vincenzo da Filicaja a Francesco Redi, Firenze, 1828.
vers et reçurent ses avis: Son autorité s’étendit même hors de la Toscane. C’est lui, par exemple, qui engagea le carmélite napolitain, Charles Sernicola, à quitter la mauvaise route communément suivie, pour s'attacher à Pétrarque ; le mome obéit, car il était, nous dit-on, d'accord avec tous les sages «pour respecter comme des oracles les avis de Redi, honneur non seulement de sa famille, mais de l'Italie et de l’Europe entière, à travers laquelle ses volumes si doctes étaient répandus (1) ».
La correspondance de Redi contient quelques lettres dont nous tirerons des renseignements sur ce qu'on pourrait appeler sa direction littéraire. Il conseillait à Menzini de chanter l'amour mais honnêtement (2). En un sonnet, il crie son mépris à ceux qui, sur le Parnasse, mêlent aux ondes pures de l'Hippocrène le venin de l’obscénité, ceignent leur front non pas de laurier, mais de myrte, symbole d’impudiques mœurs. Ces impies, il les adjure de quitter le saint lieu; il appelle sur eux la vengeance du ciel (3).
La haine de Redi pour le dévergondage lui fut commune avec ceux que nous nommerons ses disciples. Outre que, dans les œuvres de tous, règne la décence, il s’en est trouvé deux pour flétrir éloquemment limmoralité de ses contemporains. L'un fut F. Nomi qui, en 1666, dédia ses poésies lyriques à Redi (4). Nous connaissons déjà l’autre, B. Menzini, l’ennemi des péripatéticiens de Pise, l’auteur de vers qui vengeaient la mémoire de Galilée. Il en veut surtout aux idylles toscanes et à leur lasciveté souvent si choquante (5). C’est lui aussi qui entreprit de démontrer, dans une cansone, comment les amours déréglées conduisent l’homme à l’abime (6). Enfin, il pratiqua les préceptes qu’il enseignait (1).
(1) Préface des Poesie del R. P. Maestro Carlo Sernicola Napoletano,
(2) Lettere di Benedetto Menzini e del Sen. Vincenzo da Filicaia a Francesco Redi, p. 6. Lettre sans date.
(3) Voir Sonnet 74, dans Francesco Redi: Poesie con le annotazioni al Bacco in Toscana. Firenze G. Barbèra, 1883.
(4) Voir le Proemio dell’ Ode al Sig. Francesco Redi, dans Poesie Liriche di Federigo Nomi. In Perugia, 1666.
(5) Accademia tusculana, t.NX, p. 137, de ses Opere, In Prato MDCCXCVIIL.
(6) Canzone III, dans les Opere, t. I, éd. citée de Prato.
(7) P. 88 de la Vita di B. Menzini, à la fin du t. III des Opere. In Firenze MDCCXXXI.
On ne peut s'étonner ni du rôle moralisateur joué par Redi, ni de la qualité de ses élèves, vrais savants eux-mêmes ou. tout au moins, partisans des bonnes méthodes. scientifiques. Approuver lalittérature à la mode, c’était méconnaître les droits de la raison’; saine, elle n’aspire qu'au vrai et au bien, elle ne se complaît qu'en eux. Comme naturaliste, Redi ne reconnaissait d'autre guide qu'elle; comment aurait-il pu partager la folie qui, ie la poésie notamment, entrainait trop d’ JOnens de son temps à à délirer ?
C’est aussi le bon sens qui lui inspire quelques autres conseils donnés à ses amis. Il reprend une faute de syntaxe chez Marie Borghini (1). Il ne pardonne pas l’impropriété des termes : on a beau ne pas écrire en prose, on ne peut légitimement accoler aux noms les premiers qualificatifs qui se présentent à l’esprit, ou les plus commodes pour compléter le vers. Un auteur ayant traité les arabes d’idolâtres, Redi le blâme et lui reproche son erreur : les mahométans sont si loin de mériter cette épithète que, tout au contraire, dans leurs temples, on ne trouve aucune figure pour représenter Dieu (2).
Redi semble attacher une grande importance à la clarté. Écrivant à Magalotti (3) qui lui avait communiqué une de ses canzont, il regrette qu'elle soit si obscure. Si un homme instruit ne comprenait qu'à grand’peine certains passages, avec quelle fatigue y parviendrait une personne moins cultivée! Pourquoi Galilée louait-il par-dessus tout autre poème l’O7lando furioso? Parce que, grands lettrés ou ignorants les plus infimes, tout le monde en saisit également le sens et en goûte la saveur (4).
Une autre remarque ne concerne pas l’expression des idées.
(4) Opere, tome VI, (éd. de Naples, 1728), p. 150. Alla Signora Maria Selvaggia Borghini, Firenze 29 Aprile 1692. Ce que Redi appelle article, c’est : di. « Una sola cosa ho osservato in tutt’ e due i ARE nel primo nel verso settimo Di Mirto, e allor….. Ed è, che dato l’articolo.... a quel Mirto, era necessario per legge g grammalicale darlo ancora alla voce Alloro. »
(2) Pag. 64,à G. Bandinelli, qui lui avait communiqué une Canzone d'un nommé Benotri. C’est à propos de l'expression « idolatre sozzure », dans la 5ne strophe.
(3) Tome V des Opere (éd. de 1728), p. 65-66. AI Sig. Co. Lorenzo Magalotti, sans date.
(4) Redi revient sur l'obscurité de Magalotti, dans la lettre à G. Valletta, Opere (éd. de 1728), tome V, p. 214.
Elle est relative à leur choix et prouve que Redi condamnait, par exemple, les éloges vagues qui, pouvant s'appliquer à une foule de personnages, dispensent le poète de se renseigner exactement sur le héros qu'il chante. Il faut prendre garde, suivant les cas, de froisser la modestie ou l’orgueil de celui-ci; il convient, en outre, de proportionner la louange aux actes accomplis (1).
Dans l'Italie méridionale, un savant contribua aussi au retour de la décence et du bon goût. Il s'appelait Charles Buragna. Ancien membre de l'académie des /nvestiganti, ami de Léonard de Capoue, c’est lui qui explique en tête du Parere quelles circonstances ont amené l’auteur à lancer cette sorte de pamphlet contre les partisans des anciens. Si l’on ne peut considérer Buragna comme un chef d'école, il n’en fut pas moins un des premiers à donner le bon exemple. Il recourut à l'étude de Dante, de Pétrarque, de l’Arioste, du Tasse, de Bembo. Ses œuvres se recommandent tout à la fois par leur ton pudique et la juste correspondance entre la forme et le fond (2).
Les jésuites détournaient les auteurs des thèmes érotiques. Au contraire, c’est l'amour honnête qui, en général, inspire Buragna, Redi et ses amis. N’allons pas croire néanmoins que savants et religieux, d'accord pour assainir le Parnasse, aient été ennemis irréconciliables dès qu'il s'agissait de choisir les sujets à traiter. Engagé, en 1687, à publier ses sonnets, Redi se dérobait, répondant qu’il ne convient pas à un vieillard de signer des billevesées, mais des livres édifiants (3). À l'entendre, c'est par impuissance qu’il ne mettait pas sa muse au service de la foi comme Maggi et Lemene, tous deux très admirés de lui (4). D'autre part, interrogeons les journaux fondés pour défendre les idées des modernes. Dans le plus ancien, le Giornale de Letterati de Rome, nous ne relevons qu'une phrase qui nous intéresse et Le ton en est plutôt dédai-
(1) 1d., p. 64. AI Sig, Giulio Bandinelli.
(2) Sur lui, il y a quelques pages dans V. Caravelli : Pirro Schettini e l’Antimarinismo. Napoli, tip. dell’ Università, 1899. Voir aussi Carlo Bertani : Il maggior Poeta Sardo Carlo Buragna e il Petrarchismo del seicento. Milano. Ulrico Hoepli, 1905.
(3) Lettere di Francesco Redi, ouv. cité, t. I, p. 152, al Sign. Dott. Giuseppe del Papa, Mai, 1687.
(4) Id., I, p. 123, al Sig. Carlo Maria Maggi, 15 août 1684.