CHAPITRE II
Les vœux des réformateurs.
Il faut rivaliser avec les Français, notamment au théâtre.
Sommarre. — I. L'Italie répond aux attaques françaises. — L’Arle Poelica de Menzini. — La Perfelta Poesia de Muratori. — Les Considerazioni du mar quis Orsi dédiées à Mme Dacier. — Lettres adressées au marquis par divers Italiens pour l'aider à défendre l'honneur national.
Concessions faites aux Français en ce qui concerne Marino et le seicento, l’'Aminta, le Pastor Fido, la Filli. — E. Manfredi déclare les Français incapables de comprendre la lyrique italienne. — Ils ont, dit Muratori, cultivé les pointes, bien avant de connaître Marino. — Comment Muratori et Orsi expliquent le jugement de Boileau sur le Tasse. — Ronsard défendu contre ses
. compatriotes.
II. Résultats de cette polémique : elle contribue à ramener l'attention des Italiens vers leurs plus anciens et leurs plus grands poètes. — Elle excite leur amour-propre et provoque en eux le désir de faire figure en face de l'étranger, avec leurs travaux scientifiques et littéraires : la république projetée par Muratori ; le Giornale de’Letterali d'Italia.
III. En outre, on tâchera d’évincer le genre d'ouvrages français dont le public est alors le plus épris dans la péninsule, les tragédies. — Martello, Gorini- Corio, l’abbé Conti en composent pour tàcher de substituer un répertoire italien au répertoire français. Efforts de Maffei pour faire jouer des pièces italiennes du xvie siècle. — En même temps, on tâche de discréditer le théâtre français comme étant invraisemblable et immoral : critiques de Fontanini, Gorini-Corio, Conti, Maffei, Muratori, Riccoboni, Calepio, Gravina, contre la tragédie française. — Molière pris à parti par Muratori et Becelli.
Les attaques des Français n'étaient pas restées inconnues dans la péninsule, avant l'explosion de colère que l’on constatera au début du xvm° siècle. Dès 1671, Laurent Panciatichi, séjournant- alors à Paris, avisait Magalotti des épithètes peu obligeantes employées pour caractériser leur commun idiome maternel (1). Il engageait l’ancien secrétaire du Cimento à com-
(1) Delle lettere familiari del Conte Lorenzo Magalotti e di allri insigni uomini & lui scritte. In Firenze l’anno MDCCLXIX, vol. 2, p. 19 (20 février 4671). Panciatichi cite un passage des Entretiens d'Ariste et d'Eugene, depuis « Car enfin, elle [la langue italienne] n’a presque rien de sérieux », jusqu’à « l'Italien semble fait pour exprimer celuy des Charlatans ». (Dans
poser un discours « contre ces calomnies non moins sottes que méchantes ». Quant aux Jugemens des Sçavans, voici ce qu'un bénédictin français, écrivait de Rome en 1686, sur Adrien Baillet f « Il semble n'être pas ici dans toute l’estime que mérite son travail. Les Italiens se plaignent de ce qu’il n’a pas assez loué: leurs auteurs, et qu’il parle avec trop de liberté de plusieurs ouvrages qu'il semble ne pas assez connaître. Cependant son livre se vend bien ; et de tous les exemplaires qu’on avait envoyés ici à Croisier (1), il ne lui en reste-pas un seul (2) ».
On ne voit pas que personne, à cette époque, ait songé à se constituer le champion de l'Italie contre Baillet ou Bouhours. En revanche, dans une lettre à Redi (3), Menzini donne son Arte Poetica, parue en 1688, comme provoquée par certains vers de Boileau. Il n’y nomme, à vrai dire, qu’une seule fois cet écrivain ; c’est pour détourner le futur poète de le prendre pour guide (4). Ailleurs, ilrépond aux censeurs de l'Italie, sans en désigner spécialement aucun. Ils avaient voulu ébranler un prestige que lui tient à relever ; il exalte non seulement les lyriques de son pays, mais l’Arioste et le Tasse ; 1l n’admet pas que jamais aucune région ait produit des écrivains qu’on puisse placer au-dessus d'eux.
A la voix de Menzini succède un long silence. En 1700, paraît
l'édition de Paris, 1671, c'est p. 43-44.) Puis il écrit : « Udite Sig: Sollevano (nom de Magalotti à la Crusca), ed abbiate flemma, se ve ne dà il cuore. Ci vuol altro che minchionerie; bisogna rispondere impertinenze, e non se la passare colla solita scusa, dicendo della nostra favella :
EIl è si gloriosa, e ciù non ode.
Voi avete ozio, voi intendete tutte le sue finezze, voi avete zelo per la reputazione Toscana, finalmente a voi sta il pigliare le sue difese ; anzi, per impegnarvi maggiormente à far questo nel!’ opinione del mondo, ho sparso apposla per tutto Parigi questa voce, che voi andiate componendo un discorso contro queste non meno sciocche, che maligne calunnie. »
(4) Libraire de Rome.
(2) Corresp. de Mabillon, etc., {. 1, p. 199, dans une lettre de Jean Durand à Charles Bulteau, Jour de St-Maur (15 janvier 1686).
(3) 24 avril 1688, dans les Lettere à Redi, ouv. cité.
(4) Dell Arte poetica, à la fin du livre 1, dans Opere di Benedetto Menzini. tomo secondo. In Prato MDCCXCVILL.
« Non aspettar Boelô, che dalla Senna T'additi il buon sentiero : e a lui sol basti, S’or Pellettieri, ed or Cotino accenna. »
enfin une apologie du Tasse, œuvre de J. Fontanini (1), et une vie de M. C. Maggi, écrite par Muratori. Ce dernier s’efforce de justifier le poète milanais dont une cansone, trop pleine d’hyperboles, avait heurté le bon goût du Père Bouhours. Le jésuite est blâmé comme trop passionné pour la gloire de sa nation: il en devient injuste envers les étrangers (2).
L'année suivante, Muratori annonce à Apostolo Zeno son désir de composer un ouvrage consacré sans doute à reprendre les défauts de ses propres compatriotes et à instruire la jeunesse, mais il y vengera en outre l'honneur italien contre les Français; peut-être même ces derniers se verront-ils rendre avec usure leurs impertinences (3). Zeno approuve fort ce projet. Les Rapin, les Bouhours et tant d’autres méritent qu’on les cingle ::ils s’érigent avec trop de liberté en juges de livres qu'en général ils comprennent peu ou point. Tant d’audace ne saurait se justifier. Si la scène comique ou tragique des Français mérite quelque respect, par égard pour Molière, Corneille et Racine, en revanche, ce peuple reste loin derrière les : Italiens pour l'épopée et la poésie lyrique (4).
Le traité que méditait Muratori vit le jour en 1706 (5) et concourut à défendre vaillamment la cause en péril. Mais il parut trop tard pour donner le signal définitif des hostilités. Cet avantage fut réservé à un livre du marquis Jean-Joseph Orsi.
Celui-ci (6) connaissait parfaitement notre langue et notre
(4) L'Aminta di Torquato Tasso Difeso e illustrato da Giusto Fontanini. In Roma MDCCI.
(2) P. 473 de la Vita di Curlo Maria Maggi, ouv. cité.
(3) Epistolario di L. A Muratori, p. 516, t. II (ad Apostolo Zeno, Modena 15 luglio 1701).
(4) Lettere di Apostolo Zeno, vol. I, p. #8 (al Signor Lodovico Antonio Muratori 23 luglio 1701). «[ Francesi son degni delle vostre sferzate : Rapin Bouhours, S. Evremont, ed altri con troppa libertà si fan tribunale da loro stessi per decidere de’ nostri autori, che per Lo piüu, a dirla senza passione, o poco, o male capiscono..…. I loro Lirici e gli Epici cedono di molto paragonati coi nostri. Ai loro comici e tragici uso qualche rispetto in riguardo a Moliere, Cornelio, e Racine. »
(5) Della Perfetta Poesia Italiana Spiegata e dimostrata con varie osservazioni da Lodovico Antonio Muratori, 2 tomi. In Modena, MDCCVI.
(6) Voir Memorie intorno alla vita del Signor marchese Giovan-Giuseppe Orsi Raccolte dal Signor proposto Lodovico Antonio Muratori. (En tête du Canzoniere d'Orsi, dans le 2%e vol. des Considerazioni de l'édition de Modène, MDCCXXXV.)
De sa polémique il est question dans Adolfo Boeri : Una contesa
littérature; il avait même fait à Paris, en 1686, un séjour depuis longtemps désiré. Autant que personne, il se trouvait donc au courant de l’opinion de nos critiques sur sa patrie. Il fit imprimer, en 1703, des Consideraziont (1) dédiéesà Mme Dacier. Il la nomme la plus grande gloire des lettres françaises; elle surpasse, dit-il, les Grecs eux-mêmes, qu'elle traduit et commente. Elle agréa l'hommage de l’auteur, grâce à l’entremise du libraire parisien Boivin, chargé de cette mission par Muratori. Ce dernier donna sa et que le marquis serait prodigue d’éloges, sauf envers le Père Bouhours : à lui Orsi ne pouvait pardonner la Manière de bien penser. Mme Dacier exigea davantage : il fallait que la censure épargnât toute offense à la mémoire de l'écrivain visé. Un billet la tranquillisa (2). En fait, on chercherait vainement dans les Considerasioni le moindre propos malveillant contre Île
franco ituliana nel sec. XVII. Palermo, tip. Lo Casto, 1900; — Doncieux: Un Jésuite homme de lettres au XVII® siècle. Paris, Hachette, 1886 (voir la page 125 de cet ouvrage); Puglisi Pico : 11 Tasso nella critica francese.
Arcireale, Donzuso, 1896; — Bertana : Studio su G. C. Becelli dans Giorn. storico della letteratura italiana, t. XXV, p. 114; — Francesco Foffano : Ricerche letterarie, Livorno, 1897. 5
(1) Considerazioni sopra un famoso Libro Franzese intitoluto : La maniere de bien penser dans les ouvrages d'esprit. In Bologna, MDCCII.
(2) Epistolario di L. A. Muratori, t. Il. « À Giovanni Boivin in Parigi. Modena 3 ottobre 1702. Monsieur. Vengo francamente ad esporvi una mia premurosa preghiera. Per suo divertimento ha un dottissimo Cavaliere, mio gran padrone ed amico, fatta una risposta Italiana al Libro del P. Bouhours, intitolato : La maniere de bien penser, ed in essa va egli studiandosi di fare comparire o l’arditezza o il non perfetto giudizio di cotesto buon Padre, e spezialmente procura di difendere dalla sua censura gli autori Italiani. Di gran raccomandazione sarebbe ad un tal libro il nome di chi |’ ha composto; ma, pensando la sua-modestia di non voler che questo si pubblichi nella stampa, vorrebbe egli procurar credito al libro col nome della persona, a cui si vuol dedicare. Egli pertanto ha scelto la dottissima e chiarissima signora Dacier per cui ha questo cavaliere grandissima stima {come pure per M. Dacier) ed a lei bramerebbe di dédicur questa fatica, s’ ella ne fosse contenta. À voi dunque sta l'impetrare la licenza di cotesta virtuosa donna... Inlorno al Libro voi dovete fidarvi di me ed assicurarvi che ivi si lodano tutti gli autori francesi fuorchè il P. Bouhours. Onde una tal critica non potrà se non dispiacere ad un solo, e dovrà esser gradita da tutti gli altri. » Du même au même. « Modena 14 Gennaio 1703. Ha gran, ragione la medesima virtuosa signora {Dacier) di pretendere una tal censura esente da ingiurie e da maldicenza contro il P. Bouhours, la cui morte mi per più capi dispiaciuta. Posso io assicurar voi e la ds Signora, che non vi è cosa in quel libro che possa in guisa veruna offendere la memoria, e la riputazione altrui, »
Père Bouhours. Ce ton modéré n’empêcha pas le journal de Trévoux de consacrer trois articles à réfuter la thèse d'Orsi. Celui-ci jugea devoir répliquer par quatre lettres adressées à Mme Dacier. Les jésuites voulurent avoir le dernier mot et publièrent, neuf ou dix mois après ces dernières (1706), une nouvelle réponse. Entre temps, le marquis n'avait pas reçu moins de douze épîtres parfois longues, émanant de dix Italiens venus à son aide : preuve évidente de l’animosité soulevée par les critiques françaises. La lutte semblait terminée, quand un certain comte François Montani de Pesaro la rouvrit en attaquant Orsi. L’imprudent s’attira quelques protestations énergiques et put ainsi regretter son idée malheureuse (1). Enfin, on trouve des échos de la querelle dans les œuvres d'écrivains qui n’y prirent pas une part directe. Citons Gravina et Martello. :
Nous n’examinerons pas les arguments d’allure un peu pédantesque mis alors en avant de part et d'autre, pour démontrer que les fautes relevées dans un vers de tel ou tel poète sont réelles ou imaginaires, que ce dernier s’est conformé ou non aux règles des maïtres. Les écrits sortis des presses italiennes, en cette circonstance, nous intéressent surtout pour deux raisons. D'abord, on abandonne aux Français Marino et son école (2). Soit! celle-ci n’est pas défendable ; il ne faut témoigner que mépris et haine à ses fantaisies obscènes et 1llogiques. On va parfois plus loin : on s’acharne pour les mêmes motifs que Rapin et Baillet contre les auteurs de l'Aminta, du Pastor Fido, de la Filli di Sciro (3).
Mais une fois ces concessions faites, les Italiens relèvent fière-
(4) Toutes les pièces du débat, y compris les articles des Mémoires de Trévoux (texte français et traduction italienne), La manière de bien penser (texte français et traduction italienne sur l'édition de 1691), se trouvent réunis dans : Considerazioni del Marchese Giovan Gioseffo Orsi, Bolognese, sopra la muniera di ben pensare ne componimenti già pubblicata dul Padre Domenico Bouhours della Ci di Gesu. S'aggiungono lutte le scrilture che in occasione di questa letteraria Contesa uscirono a favore, e contro al detto Marchese Orsi. Colla di lui Vita, e colle sue Rime in fine. 2 vol. In Modena MDCCXXX VI.
(2) Voir en particulier Muratori: Della Perfetta Poesia, t. 1, p. 172, 250,
490; — Commentario e Canzoniere di Pierjacopo Martello. au t. VIT de ses Opere; — Considerazioni (d'Orsi) t. 1, p. 731; — A. Conti: Prose e Poesie, ft. 1, p. 240.
(3) Gravina : Della tragedia, $ V, XII, XXII.
ment le front. On s’en est pris à leur génie national lui-même; on l’a diffamé. À eux d'établir qu’il vaut bien le génie français, s’il ne le surpasse. On à voulu les humilier : quel plaisir maintenant de révéler les faiblesses de l’adversaire et d’opposer l'antique gloire du Parnasse toscan à la noblesse toute récente d’un peuple de parvenus.
La plus vigoureuse des lettres reçues par Orsi est signée d'Eustache Manfredi, l’astronome de Bologne (1). Il ne peut admettre que la nature ait distribué les facultés de l'âme avec tant de partialité que, les donnant toutes libéralement à certaines nations, elle en ait laissé d’autres absolument privées et dépourvues. Or, voilà le préjugé du Père Bouhours. Celui-ci considère l'esprit comme un privilège exclusif des Français. Selon lui, tous ceux qui naissent d’un côté des Alpes ou des Pyrénées portent avec eux l’art de discerner le parfait du médiocre. Ailleurs le goût est fatalement corrompu et lintelligence obtuse. Malgré son mépris pour tous les étrangers, ce juge trop partial semble viser surtout les Italiens. Il estime leurs
(4) Considerazioni, etc., édit. de Modène t. I, p. 687-688. « E perisvelare in brieve questo segreto, io slimo che l’avversione de’ Franzesi a i Toscani Poeli nasca dall’ essersi quelli dati quasi del tutto a certe maniere di Componimenti famigliari, e scherzevoli, alla perfezione de’ quali nulla più pare che si ricerchi di quello, che ad una Orazione scritta in prosa si richiederebbe, salvo il poetico metro, e la rima : dal che poscia è proceduto, che anche ne’ gravi componimenti lirici abbiano per forza deluso ritenute per lo più quelle medesime domestiche maniere di favellare, senza curarsi gran fatto di dare al loro stile un particolar carattere, che sopra la prosa lo sollevi, e da essa il distingua. Laddove gl’ Italiani, che grandissima differenza pongono tra lo stile poetico e quello degli sciolti parlari, non solo ricercano ne i Versi loro il suono, e l’armonia, ma fanno professione di parlar in questi un distinto, e speciale linguaggio, per cui impiegano e pensieri, e figure, e forme di dire, e talvolta eziandio parole diverse da quelle, che nella prosa sogliono adoperare..….. Or che sia vero ci, che in primo luogo ho detto, cioè che i Franzesi abbiano ridotta quasi del tutto la loro Poesia ad uno scherzevole, e domestico stile, io non credo che abbia bisogno di pruova alcuna. Poichè incominciando da Villon, e da Murot, che sono i più antichi tra quelli, ch’ essi riconoscono pe’ loro Poeti, e venendo fino al tempo d’oggi annoverandone i più scelti componimenti, io credo, che delle quattro parti le tre almeno si troveranno scritte in questo giocoso, e ridevole stile..…. Che se pur alle volte si mettono essi sul grave; non percid lungo tempo la durano, e tratto tratto n° escono addosso con qualche scherzo. E cid fanno, non pur nelle Satire, negli Epigrammi, e nelle Pistole scritte a’ loro amici, od alle loro Dame, ma perfino nelle occasioni più serie, e nelle lodi stesse del Re... »
cerveaux sans aucun rapport avec le bon modèle, le modèle français. A le lire, on croirait que, séparés de l'Europe par d’immenses espaces, les compatriotes de Cicéron, de Virgile et d’autres grands hommes ont toujours vécu au Brésil ou au Mexique et dans la plus complète ignorance.
Si ce critique et d’autres du même pays se montrent à ce point défavorables à la poésie de la péninsule, ajoute Manfredi, c'est qu'ils ne sont pas aptes à la comprendre. Non seulement elle recherche la sonorité et l'harmonie, mais elle se vante de parler un langage distinct et spécial, elle emploie des pensées et des figures, des locutions, et parfois même des mots inconnus à la prose. En France, au contraire, les vers ont en commun avec celle-ci un ton familier et plaisant qu'ils gardent, en général, même dans les sujets les plus graves. Ils ne se distinguent en somme que par le mètre et la rime. Par suite, point d'œuvres vraiment lyriques dans ce pays. Qu'’ont écrit Voiture, Benserade, Sarasin, Chapelle? Une prose rimée que parfois, au contraire, ont su éviter Racan, Chapelain, Malherbe.
Au théâtre, la fantaisie du poète n’est pas aussi à l’aise pour se déployer n1 pour s’élever beaucoup au-dessus du ton égal et simple de la prose. Ici, il s’agit donc surtout de peindre sur le vif les mœurs et les passions des hommes. Voilà ce en quoi les Français ont excellé quand, avec un peu de feu poétique, ils l'ont entrepris. C’est le cas de Molière, Racine, Pierre Corneille (1). De son côté, Boileau s’est particulièrement distingué
(1) Id., p. 688. «Mi convien far ragione a i Franzesi, separando prima i Drammatici dagli altri loro Poeti; poichè in fatti nel Dramma, il cui stile altro non è che una imitazione, od al piü una correzione di quello della natura, la fantasia del Poeta non ha cosi largo campo di spaziare, nè di sollevarsi molto sopra i modi schietti, e semplici della Prosa, ed il principale artifizio dee consistere nel rappresentar vivamente i costumi, e le passioni degli uomini. IL che, per mio avviso, eccellentemente hanno fatto i Franzesi, qualora con qualche poetico fuoco, hanno intrapreso di farlo, come singolarmente è avvenuto di Moliere, di Racine, e di Pier Corneille, l'ultimo de’ quali, non che io creda privo delle forme Poetiche, prenderei quasi a credernelo soverchiamente ricco per quel genere di Poesia, che ha trattato. Per una simil ragione non parlo qui nè della Satira, in cui ha singolarmente spiccato il Sig. Boileau, ed alla cui leggiadria contribuisce assai il carattere della lingua franzese, ch’ è molto acconcia alla beffa, o come essi dicono à La raillerie; nè dell’ Egloga, Lo stil della quale vuol appunto esser semplice e piano, come lo è singolarmente in quelle leggiadrissime, che ho vedute del Sig. Fontenelle, E din
dans la satire. À ce genre, d’ailleurs, la langue de son pays apporte par elle-même des grâces, car elle est très apte à exprimer la raillerie. Enfin, elle convient aux églogues, et on le voit bien en lisant celles où Fontenelle a mis tant de grâces, car là s'impose un style simple et sans envolée.
Orsi et Muratori sont moins radicaux que Manfredi ; ils ne refusent pas aux Français la capacité de comprendre le lyrisme ; ils leur reprochent de juger l’ensemble des poètes d'Italie d’après Marino et son école, d'oublier qu'il fut un temps où le mauvais goût ne sévissait pas encore dans la péninsule et que, depuis une vingtaine d'années, il a en grande partie àisparu. D'ailleurs, disent ces deux critiques, ce peuple sait par expérience que le mal n’est pas incurable. Autant qu'aucun autre, en Europe, il cultiva les pointes. Bien mieux, de quel droit accuse-t-il Marino de lui avoir apporté les germes du mal (1)? Longtemps avant de connaître l’auteur de l'Adone et de la Galleria, 11 appréciait et employait les jeux de mots, les pensées fines. Dès 1582, un certain des Accords publia un livre intitulé les Bigarrures, plusieurs fois réimprimé. Il y enseigne, avec des exemples, toute la généalogie des équivoques, des allitérations, et d’autres bagatelles de même ordre. Pourtant, alors que les Français étaient le plus épris de ce style vicieux, ils s’en croyaient absolument garantis. « Il est certain, écrivait un d’entre eux, qu'il n’y a point de Muses si severes que les Françoises ny de Langue qui souffre moins le fard, et l'apparence du bien que la nostre ». Mais l’auteur de ces lignes était Balzac (2), écrivain des plus affectés. Ses compatriotes agiraient done sagement si, moins dédaisomma mi ristringo à parlare delle Liriche Poesie, col qual nome intendo tutte quelle, che dal!” Epico, e dagli altri mentovati generi sono distinte. »
(1) Perfetta Poesia, L. 1, p. 36. « So ancora, che lo stesso Marino visse non poco tempo in Francia, e quivi compose molti de’ suoi più rinomati componimenti. So finalmente, che prima del Marino si apprezzarono, o usarono da’ Franzesi le Alliterazioni, i giuochi di parole, i Concetti arguti, e raffinati, essendo stali in gran pregio alcuni lor Poeti, quantunque non abborissero tali delizie ». Muratori semble insinuer ici que ce n’est pas Marino qui à corrompu la poésie française, mais qu'au contraire il s’est gâté en France. Manfredi lui aussi (Considerazioni, t. [, p. 698) dit que les pointes sont antérieures, dans ce pays, à Marino.
(2) Lettre X du Livre II, tome I des Lettres diverses de Monsieur de
Balzac. À Paris, chez ThomasJolly. MDCLXIV. — Dans le texte de Balzac, il y a « que les François ».
gneux de l'Italie, ils exaltaient avec plus de réserve leur propre poésie. Elle a végété jusque vers 1650, tandis que, de l’autre côté des Alpes, avaient depuis longtemps paru les Dante, les Pétrarque et une multitude d’auteurs que la France du xvi° sièele connut de très près : outre qu’elle les imita, elle alla parfois jusqu’à les piller. Ce fut le cas de Desportes (1).
Boileau surtout intrigue Muratori, qui cherche la portée du dernier de ces quatre vers :
« Tous les jours, à la Cour, un sot de qualité
« Peut juger de travers avec impunité :
« À Malherbe, à Racan préférer Théophile,
« Et Le clinquant du Tasse, à tout l'or de Virgile. »
L'auteur a-t-il cédé à la jalousie, en voyant sa patrie dépourvue de la gloire qu'Homère, Virgile, le Tasse ont donnée aux leurs ? On ne veut pas le croire capable d’un si vil sentiment. Îl n’a pas non plus été assez aveugle pour ne pas comprendre qu’un petit nombre de défauts n’effacent pas les nombreuses beautés qui recommandent la Jérusalem. Il aura sans doute voulu dire que le clinquant, lorsque par hasard il souille ce chef-d'œuvre, ne saurait être préféré à l’or de lécrivain latin (2).
Orsi explique très différemment la phrase de Boileau. Il distingue en celui-ci deux poètes : celui de l'Art poétique, celui des Satires ; le premier sérieux, l’autre préoccupé de plaisanter ; ou plutôt, non, Boileau plaisante toujours. N’a-t-il pas condamné ce Brébeuf admiré du grand Corneille, au point que celui-ci eût donné deux de ses plus belles pièces pour avoir composé quatre vers de la Pharsale française ? Cette dernière
(4) Pages 34-35 du tome I della Perfetta Poesia Italiana. « La Poesia Franzese ha non poche obbligazioni all’ Italiana, avendo i nostri Poeti servito di guida a que’ primi Franzesi, che cominciarono ad acquistar grido nella loro Poesia volgare (il che solamente avvenne dopo il 1500) e avendo recato gran soccorso à gli altri, che fiorirono ancor nel secolo prossimo passato. Non si contentavano allora i Poeti Franzesi d’imitar gl Italiani, ma ne copiavano eziandio, e rubavano i sentimenti, e l'Opere intere, facendosele proprie col solo trasportarle nel loro Linguaggio, Ed in questo proposito accadde una piacevole disavventura a Filippo Desportes, Principe de’ Poeti Erotici » (Muratori raconte ici la mésaventure arrivée à Desportes quand parut l'ouvrage intitulé La conformité des muses Italiennes et Françoises).
(2) Della Perfettu poesia, t. I, p. 484.
n’a pas manqué d'approbateurs, elle en a encore, surtout pour les passages, où, s’écartant de l'original, Brébeuf fait éclater son enthousiasme. Ni la Pucelle de Chapelain, ni le Moïse de Saint-Aman, ni les romans de Mlle de Scudéry ne sont aussi mauvais qu'ont pourrait le croire en lisant Boileau. Et Quinault, qui semble en butte aux traits obstinés du satirique, méritait-il un tel acharnement?
Enfin, quel autre, sinon un plaisant, eût transformé le chef de la Pléiade en un brouillon, en un rustique et vil bavard ? Ce grand homme fut en son temps et dans son pays, le prince de la poésie, le grand maître de l’idiome national. Donner un soufflet à Ronsard, signifiait jadis faire une erreur de langue. Les œuvres de ce poète furent commentées par l’insigne Muret, et un tel soin venant d’un tel personnage suffit pour les rendre dignes de méméire (1).
Les rapports de Ronsard avec la péninsule n’échappent pas non plus à Pierre-Jacob Martello (2), ni à Eustache Manfredi.
(1) Considerazioni t. I, pages 233-234. « Chi non avesse cognizione di Ronzard altronde che dalle opere di Boileau, e volesse quindi solamente ritrarre un giusto concetto di quell’ antico Poeta Franzese, bisognerebbe che lo
concepisse per un’ Imbroglione della Gallica Poesia, e per un rustico -
vilissimo Ciarliero. E pure si sa, che fu egli il Principe della Poesia Franzese ; e ch’ egli fu il Maestro della lor lingua : dimodochè passa appresso di loro in Proverbio il dare uno schiaffo a Ronzard, per indicare, che uno erri in lingua.…... Si sa che furono l'Opere sue comentate in parte dal] insigne Mureto; la qual cura d’un tanto Uomo basta certamente per renderle memorabili,ecc. » Au sujet du soufflet à Ronsard, Orsirenvoieau Parallèle des Anciens et des Modernes sur la Poésie, par M. Perrault. Le passage auquel il fait allusion est tome Il, p.110 de l’éd. d'Amsterdam MDCXCII. (2) Il Vero Parigino Ilaliano, dans Opere di Pierjacopo Martello, tomo quinto. In Bologna, nella Stamperia di Lelio della Volpe, MDCCXXIIL. (acte IT, p. 360-364.) « Ma perchè il nostro ragionamento gira particolarmente intorno alla Lirica Poesia, ed è fuor di dubbio, che il Petrarca in grado eccellente | ha posseduta, resta da esaminarsi, se Ronsard nella maniera di pensare, d'immaginare, di verseggiare, e di favellare si sia accostato al Petrarca; e se questo miriuscisse mai di provarvi, due decisioni, l'una provegnente dall altra, ne nasceranno. La prima, che Ronsard è stato un’ abil Poeta Lirico fino a quel segno, che l’idioma Franzese pud sopportare. La seconda, che tutti quelli, che presentemente da lui si scostano, per tener nuova strada, non tengono buon cammino. » Martello cite ensuite en français le sonnet : « Voici le boy, que ma sainte Angelette, etc., et le rapproche du sonnet CXXV de Pétrarque. Il traduit en prose ou analyse d’autres sonnets du poète français. Puis il dit « Voi vedele adunque, come Ronsard non mancava di fantasia, e sapeva con lirica felicilà immaginare ; e cosi per tutti gli scritti suoi tra-
Ce dernier interprète l'horreur des Français pour leur compa triote comme une conséquence de l’antipathie qui les éloigne de la poésie Italienne (1).
Rappelant ses souvenirs de jeunesse, en 1735, Jules-César Becelli (2) déclare qu'on ne peut se figurer combien cette
luce non so che di poetico, e di passionato, che non merita di esser deriso da i moderni vostri messieurs. » Puis il établit que Ronsard avait une grande estime pour Pétrarque, dont il approuvait en particulier la richesse d’épithètes. De plus, Ronsard, dans quelques sonnets, emploie une sorte de vers voisin de l'hendécasyllabe italien et sans aucun doute plus doux que l’alexandrin. Enfin, sur la langue de Ronsard, Martello dit : « Che, se, ritenuto il costume della sua lingua ne i vocaboli, nelle forme poi ha, quanto lice ad un linguaggio prender vaghezza dal! altro, imitandone anche le poetiche collocazioni delle parole, la Greca, € la Latina lingua imitate, non so qual maggior elogio, appresso gl’ intendenti di Poesia, possa farsi a Ronsard. »
(4) Considerazioni, t. I, p. 686. « E per non dire di Ronsard riputato per tant’ anni il Principe de’ Poeti di quella nazione, il quale non ha lasciato fra le sue Poesie amorose quasi Componimento alcuno, che non sia una Traduzione in Francese di cid, che il Petrarca, ed il Bembo, od altri de” nostri avea detto in Toscano; basti dire, che Filippo Desportes, anch° egli uno de’ più riguardevoli Rimatori dell’ età sua, altro esemplare non si propose da imitare, che i Poeti d'Italia, ed essendo tacciato d'aver rubate a questi parecchie cose, solea rispondere averne rubato anche piü, che altri non s’avvisava. »
Encore en 1732, nous trouvons un hommage rendu à Ronsard par deux Ifaliens. Sur la demande d’Algarotti, François-Marie Zanotti se transporte à la bibliothèque de San Michele in Bosco à Bologne. Il y copie dix sonnets de Ronsard, les premiers qui se soient offerts à lui. Peutêtre, dit-il, ne sont-ils pas des meilleurs; toutefois, ils lui semblent si beaux que le sort n'a pas dû le tromper en les lui mettant sous les yeux. Ils suffisent à prouver que Boileau pouvait parler de ce poète un peu mieux qu'il n’a fait. — Algarotti, lui répondant, ne sait s’il doit appeler ces sonnets des pierreries ou des trésors ; il met Ronsard au-dessus de Bembo et presque de Pétrarque : « nel vezzo e nella grazia e in una certa delicatezza e vaghezza di pensare mi pare [Ronsard] superiore à lui (Bembo) e quasi direi a quel nostro principe e maestro della Toscana lira, il Petrarca ». — Quant aux églogues du poète français, Algarotti déclare ailleurs qu’au lieu de les appeler gothiques, Boileau aurait dû les qualilier romaines ou siciliennes. — Opere inedite del Conte Algarotti nuovamente raccolte per servire di supplemento all” Edizione di Livorno e di Cremona. In Venezia MDCCXCVI, tomo I. (Voir page 287, 1°" juillet 1732; p. 290, 12 juillet 1732; p. 308, 21 juillet 1738.)
(2) P. 92 de l’Esame dellu Retoricu antica e uso della moderna. Libri VIL. Divisi in tre parti. Parte prima. In Verona, MDCCXXXV.
polémique contribua au réveil des esprits en Italie. Avertis du prix des auteurs que le marquis Orsi opposait à un petit nombre de mauvais poètes des derniers temps, on.se retrempa dans le passé et on en lut les meilleures œuvres.
A vrai dire, c’est là que, déjà plusieurs années auparavant, : les Redi, les Buragna, les Maggi, les Filicaja, les Menzini, avaient cherché leurs modèles. Mais, sans Orsi et ses amis, cet exemple eût été probablement beaucoup moins suivi et recommandé qu'il ne fut.
En fait, presque tous les critiques de la péninsule, dans la première moitié du xvin® siècle, admirèrent grandement Dante (1), Pétrarque et ses disciples du cirquecento (2), Sannazar (3), l’Arioste, le Tasse considéré comme auteur épique. Ils conseillaient de lire ces maîtres et professaient qu'on ne peut choisir des guides plus sûrs.
= L’alerte que provoquèrent Rapin, Bouhours, Boileau, Baillet et quelques autres, eut encore pour résuitat de surexciter l’'amour-propre national des Italiens. Outre les écrits d’Orsi et de ses dix correspondants, outre la Drfesa de Fontanini, la Perfetta Poesia de Muratori et les encouragements de Zeno à cet auteur, d’autres faits, en ce début de siècle, prouvent chez une élite le ferme propos de défendre, contre les étrangers irrespectueux, un patrimoine intellectuel qu’il s'agissait aussi d'accroître et d'enrichir.
En 1703, Muratori lança l’idée d’une république ou ligue de tous les Italiens instruits. Elle aurait établi entre eux des rapports réguliers, etencouragé principalement l’érudition, la théologie, la philosophie, les sciences mathématiques, physiques, naturelles. Le but dernier était de rehausser la gloire du pays. On espérait rivaliser victorieusement avec Français et Allemands. Le projet rencontra des obstacles dont il ne put triompher (4).
(4) Voir Guido Zacchetti : La fama di Dante in Italia nel Secolo XVIII (Appunti). Roma, Società Editrice Dante Alighieri, 1900.
(2) On a déjà vu et on verra encore combien ils furent imités et recommandés. Voir p. 246, 248, 320 et suiv.
(3) Sannazar fut, pour ainsi dire, un des patrons littéraires choisis par l'Arcadie.
(4) Voir Vita del Proposto Lodovico Antonio Muratori Già Bibliotecario del Serenissimo Sig. Duca di Modena descritta dal proposto Gian Francesco Soli
La fortune favorisa davantage Scipion Maffei, lorsqu'il décida de fonder le Giornale de’ Letterati d'Italia.
Au printemps de 1709, il se rencontrait à Padoue avec Vallismeriet Apostolo Zeno. Il me semble, dit son biographe, Hippolyte Pindemonte, l'entendre tenir à peu prèsle langage suivant : « Ne voyez-vous pas l'injustice et la négligence, qu'on nous témoigne au delà des Alpes? Les Acta Lipsiae passent nos meilleurs livres sous silence ; dans les Mémoires de Trévoux nos écrivains sont continuellement censurés. Resterons-nous les mains dans les poches, comme si plumes, encre et intelligence nous faisaient défaut? Ou bien est-ce que par hasard, ici, les esprits sont maintenant débiles ? » Telle fut la force de ces paroles que, sur le champ, naquit dans cet illustre triumvirat l’idée de publier un bon journal italien. La direction fut confiée à Zeno. Comme aides il eut les fondateurs, et, en
Muratori, suo Nipote. In Venezia, MDCCLVI. Tout le monde, en effet, ne partageail pas les ardeurs généreuses de Muratori. La preuve en est une lettre insérée dans ce livre, à la p. 246 et suiv. Elle est d’un prélat romain, Bianchini. Celui-ci désapprouvait hautement M. Lui aussi, disait-il, aimait le vrai bien et la vraie gloire de l'Italie, mais où fallait-il les placer ? Voilà en quoi il n’était pas d'accord avec Muratori. Celui-ci, travaillé par la passion, visait par-dessus tout à s’avancer, avec les autres Italiens, dans l'opinion d'autrui et à l'emporter sur les Français. Mais Bianchini estimait au contraire que, sans aucun sentiment d'envie, sans nul désir d’applaudissements, on doit tâcher d’être un philosophe chrétien, et ne pas distinguer entre les Européens et les Scythes, les hommes libres et les esclaves. Qu'ils soient d’en-deçà ou d’au-delà les monts, nés à notre époque ou dans les siècles passés, ceux qui nous enseignent quelque vérité méritent la même reconnaissance et la même affection. Enfin, on doit perfectionner son intelligence et sa volonté, non pour l'emporter sur les étrangers, mais afin d'être de vrais hommes et de mieux s'élever à la fin surnaturelle pour laquelle on est créé. Du reste, disait en terminant Bianchini, les autres peuples ne cèdent pas à la faiblesse de cet amourpropre. « Je vois sans doute des académies nationales fondées dans quelques villes d'Europe, mais elles ne poursuivent pas le but qu'on nous propose, elles visent à perfectionner la langue maternelle et à servir le pays : jamais à lui faire recueillir plus de louanges que les peuples voisins. Bien mieux, ces sociétés admettent dans leur sein des étrangers, quelques-unes ont même des places qui ne peuvent être tenues que par eux. » — Est-ce aussi par scrupule chrétien ou par indifférence, que Lemene, le poète religieux, conseillait le dédain à Muratori, quand celui-ci lui communiqua son intention de composer un livre où il vengerait les écrivains italiens ? (Lettre du 6 septembre 1698. Voir p. 667-668 dans Archiv. Stor. Lomb., t. XIX, art. de C. Vignati : Fr. de Lemene e il suo epistolario inedito.)
outre, Morgagni, Zendrini, Poleni, Muratori, Fontanini (1).
Le but n’était pas de mettre en vue, avec une évidente partialité, le talent de trois ou quatre écrivains, mais de repousser, au besoin, les coups de l’étranger, et surtout de lui révéler, à lui et aux Italiens eux-mêmes, les richesses littéraires et scientifiques de la péninsule. Voici le résumé de la préface : « Que de nouveautés écloses en un coin de notre patrie arrivent aux gens du nord plus tôt qu’à nous-mêmes, qui les connaissons seulement lorsqu'elles nous reviennent de très loin! D'un autre côté, beaucoup d'œuvres imprimées chez nous passent inaperçues et n’ont leurs titres enregistrés en aucun lieu du monde! Ainsi se répand le bruit que nos études sont défaillantes, notre goût corrompu, nos esprits en décadence. C’est ailleurs qu’on dispose des trompettes de la Renommée. Pour obtenir d’être chanté par elles, que de peines à souffrir, que de ménagements à observer! Si encore nos juges étaient suffisamment informés, s'ils conpaissaient à fond notre langue, le mal serait moindre ! Puisqu’il en va autrement, il faut se décider à publier soi-même la vérité, à l’adresse de tous. Le journal s’occupera exclusivement de travaux parus depuis peu en Italie; nous sommes déjà bien assez au courant de ceux qui ont une autre origine. Du reste, à tout prendre, il est plus honteux d'ignorer les productions de ses propres frères que celles des peuples voisins ».
Une prière à ces derniers termine le discours préliminaire. En voici le sens : « N’allez pas vous former précipitamment une idée de notre pays d’après ses livres. D'abord, on y met sous presse beaucoup moins d'ouvrages que dans le reste de l'Europe, tant on s’y heurte à d’insurmontables difficultés, tant sont forts les débours que l’auteur se trouve seul à supporter, tant les intelligences ont de mal à endurer la fatigue et l’assiduité : le climat est si chaud! D'autre part, en Italie, la démangeaison d'écrire s'attaque surtout peut-être aux hommes médiocres. Des personnages doués d’un génie sublime s’y contentent du rôle de lecteurs, et montrent une absolue répugnance à prendre la plume. Du reste, que de fois des fonctions multiples ne leur
(1) Elogi di Letterati Italiani scritti da Ippolito Pindemonte, Firenze Barbèra, Bianchi, e Comp. Tipografi Editori, 1859, p. 21. Ne pas confondre le Giornale de’ letterati d'Italie avec ceux de Rome et de Parme dont il a été plus haut question.
laissent pas les loisirs nécessaires à qui veut travailler pour soi! »
Le premier article du périodique se termine par quelques phrases qui prouveront au Journal des Sçeavans de Paris que dorénavant son confrère italien le surveille. L’organe français rendant compte d’un livre de Bacchini sur Agnello, avançait que celui-ci avait composé les vies des archevêques de Modène: paroles qui trahissent une singulière négligence, observe le Grornale; d'abord cette ville n’a jamais été le siège de tels prélats ; ensuite, c'est de Ravenne que traite Agnello ; pour s’en assurer, 1l suffisait de lire le titre (1).
Le Giornale suit avec grand soin le mouvement littéraire étranger et plus spécialement français, pour ne rien laisser passer de ce qui intéresse la péninsule. On fait connaitre les plagiats dont sont victimes les Italiens, on revendique à leur profit la priorité d’une découverte, on signale en quoi ils ont contribué à une édition faite au dehors, on annonce que les œuvres de certain d’entre eux vont paraître à Genève (2).
Plus encore que le Journal des Savants, les Mémoires de Trévoux seront souvent pris à parti : on ne leur pardonnait pas l’inimitié qu'ils avaient toujours manifestée envers l'Italie et qui, dans la suite, ne fit aucunement place à la bienveillance (3).
Nous signalerons maintenant la forme la plus intéressante prise par cette espèce de patriotisme.
On se rappelle que, déjà en 1658, une élite italienne connaissait les travaux de quelques savants parisiens (4). Au moins vers 1668, elle s’intéressait aussi à nos érudits (5). La fortune de nos romanciers dans la péninsule remonte encore plus
(4) Giorn. de’ letterati d'Italia, t. L, p. 113.
(2) Giorn. de’ lett. d'Italia, t. V, p. 130, 343; t. IX, p. 239; {. XVI, p.474; t. XVII p. 421; t. XXIX, p. 347, 350.
(3) Pour Les démêlés du Giornale avec les jésuites et leur journal, voir en particulier Giorn. de’ lelt., t. Il, p. 71 et suivantes; t. IL, art. VI; t. XVI, p. 488; t. XXI, art. IX et XIIT ; — Lettere de Zeno Apostolo. Vol. E, p. 286, 203, 297, 300.
(4) Voir plus haut, p. 12-14.
(5) Voir plus haut, p. 93, 94.
loin(1). Au contraire, à peu d’exceptions près, celle de nos moralistes et de nos écrivains religieux y date d'environ 1710 (2). Quant aux tragiques, entre tous les auteurs français, ils y étaient les plus admirés, tandis que se déroulait la polémique étudiée plus haut.
Is jouissaient, il est vrai, depuis peu d’un si grand succès ! Le genre qu'ils cultivaient avait déplu au seicento, celui-ci ne lapplaudissait guère que dans les fêtes données par les jésuites ; or, rien ne prouve que ces religieux aient fait aueun emprunt à notre répertoire, avant l'extrême fin du siècle. Plus anciennement, quelques Italiens en soupçonnèrent-ils du moins l’existence et la valeur? Le Giornale de’ Letteratide Rome et celui de Parme sont muets sur lui; de même, tant de lettres adressées par nos compatriotes à des amis d'outre-monts (3). Nous pouvons en citer une seule qui ne se trouve pas dans ce cas. Elle mentionne l'Œdipe de P. Corneille, les Danaïdes de Gombault (4). Elle est signée de Ménage qui, en outre, dans son commentaire sur l'Aminta, opposait nos pièces sérieuses à celles de la péninsule (5). Mais plusieurs Italiens cultivés séjournèrent à Paris entre 1666 et 1688 (6). Dans leur correspondance, dont on n’a certainement conservé qu’une faible partie, dans leurs récits, une fois retournés de l’autre côté des Alpes, ne peut-on supposer que ces voyageurs aient rendu compte à leurs
(4) Voir plus loin, p. 355 et n. 3.
(2) Voir plus loin, p. 355 et n. 4.
(3) Voir Correspon lance inédite de Mabillon et de Montfaucon, ouv. cité; — Documents annotés par L. G. Pélissier, 1885-1891. Montpellier, 1891; — Lettres inédites de savants français à leurs confrères au amis d'Italie, xvu®xixe siècles (dans Revue crit. d’Hist. et de Liltér. Seizième année, 1°" semestre 1882); — Lettres de l'abbé Nicaise au card. Noris (1686-1701) publiées par Léon G. Pélissier dans Le Bibliographe moderne, 72° année, 1903; — Mescolanze d'Egidio Menagio. Prima edizione Veneta corretta ed ampliata. In Venezia MDCCXXXVI ; — Lettres de Jean Chapelain de l’Ac, Franc. publiées par Th. Tamizey de Larroque. Paris MDCCCLXXXIIL.
(4) Lettre de Ménage (16 juin 1654), dans ses lettres inédites publiées par L. G. Pélissier dans Documents annotés.
(5) Voir plus haut, p. 252, n. 1.
(6) Nous citerons Charles Segni, en 1666; Laurent Magalotti, en 1668; (voir Lettere ined. d'uom. illustri ouv. cité, t. I, lettres 110, 118, 421); l'abbé Casotti, éditeur des œuvres de M5 della Casa, en 1691 (voir la lettre à l'abbé Régnier-Desmarais, en tête du t. I des Opere di Monsign. della Casa. In Firenze MDCCVIT ; le marquis Orsi, en 1686 (voir plus haut, p. 256); Zanotti avant 4691 (voir plus bas, p. 270).
amis des tragédies auxquelles ils avaient sans doute assisté ?
Du moins, il ne semble pas qu'avant 1694 ils aient pu en
applaudir aucune dans quelque théâtre de leur pays (1). C’est à Bologne que se produisit l'événement. On joua le Hithridate de Racine, et une œuvre, on ne sait laquelle, de Pierre Corneille. On recommença l’expérience avec d’autres ouvrages en 1695, 1697, 1700, 1705 et plus tard. Ces représentations se firent dans des salles publiques ou des maisons particulières. Jusqu'à cette dernière date, ce sont les seules dont on puisse parler avec certitude (2).
Également à Bologne, entre 1691 et 1704, on imprima, transportés én prose italienne, Æéraclius (1691), Rodogqune (1696), Bérénice (1699); Agrippa (1699), le comte d'Essex (1701); Pulchérie (1704) (3).
Avec Bologne, la ville d'Italie qui apprécia le plus tôt et Le plus favorablement notre répertoire, fut Rome. On y joua en 1701, le Cid, Horace, Nicomède ; en 1702, Rodoqune (4); avant 1700, Héraclius et plusieurs autres pièces, s’il faut en croire un contemporain, Jean-Marie Crescimbeni. Car, en cette même année, il écrit : « À Rome, nous avons vu retourner la tragédie.
(1) Avant 1691, avaient été traduits le Cid (1656, 1669, 1675) et le Prince corsaire (1662), mais rien n'indique que ces œuvres aient été jouées. Voir col. 187 et 918, dans la Drammaturgia di L. Allacci accresciuta e contin. fino all anno MDCCLV. In Venezia, MDCCLV; — Büibliog. Cornélienne. Par E. Picot. Paris 1876. (Nos 832 ,833, 835). — Quant aux comédies françaises, nous sommes sûrs qu'on en joua à Rome en 1644 et 1668. On y représenta un opéra français, l'Armide de Quinault (1690). Cette dernière œuvre en italien, les autres dans leur langue originale. Voir Ademollo 1 Teutri di Roma, ouv. cité, p. #9 et 178.
(2) En 1695 on joua une tragédie et un opéra de Thomas Corneille, en 1697 un opéra dont Le libretto fut tiré d’une tragédie française, par P. J. Martello; en 1700 le Don Sanche d'Aragon de P. Corneille ; en 1705, le Manlius Capitolinus de la Fosse. -— (I teatri di Bologna nei Secoli XVII e XVIII. Storia aneddotica di Corrado Ricci con sette illustrazioni. Bologna, successori Monti Editori, 1888. Voir les p. 334, 372, 274, 380, 374, 596 pour les représentations que nous citons.)
(3) Voir la Drammaturgia d'Allacci, col. 292, 18, 213, 652 pour la {re, la Zme, la 5me et la 6Gne de ces pièces. De la 3% il y a un exemplaire à la Bib. Mar. de Florence. La 2° est citée. par Meregazzi, p. 56, de son livre indiqué à la note suivante. Entre ces pièces, la 4° est d'auteur inconnu, la 3ne, de Racine ; le Comte d’Essex, de T. Corneille; les autres, de P. Corneille.
(4) Voir p. 56 de Giulio Meregazzi : Le tragedie di Pierre Corneille nelle Traduzionie Imitazioni Italiane del secolo X VIII. Bergamo, 1906.
Elle était dépourvue de musique et débordante de tristesse. Néanmoins chacun sait combien elle fut honorée et applaudie par la ville tout entière quand, au théâtre du collège Clementino, on représentale Séilicon et les autres tragédies transportées du français (1). »
Horace et Nicomède, avant de paraître sur une scène de Rome, avaient été applaudis à Sienne, au collège Tolomei, pour lequel Jérôme Gigli les avait traduits (2).
Ce succès de la tragédie française, à la fin du xvu siècle et au début du xvur ne saurait étonner. On l’a vu, la réaction contre les folies du seëcento triomphait ; les inepties des comédies jusqu'alors admirées dans les théâtres répugnaient au bon sens d’une forte élite. Maintenant qu’on s'était réconcilié avec la raison, on rêvait de drames réguliers. La France en offrait, on les lui emprunta.
Si, la première sans doute en Italie, Bologne put les voir jouer, elle dut cette fortune à quelques heureuses circonstances. D'abord, elle était la patrie de l'acteur Jean-André Zanotti qui, après un long séjour en France où il connut particulhièrement Pierre Corneille, retourna au pays natal, et y mit l’Héraclius de ce poète en prose italienne(3). En outre, dans cette même ville habitait la comtesse Catherine Graziani de” Bianchi, élevée à Paris, après y être née d’un père toscan; femme très cultivée, également versée dans les langues et les httératures françaises ou italiennes. Elle tenait un salon. Au témoignage d'un de ses invités, on y alternait de savoureux discours sur les poésies des deux pays (4). Enfin, on n’a pas
(1) «In Roma abbiam veduto ritornar la Tragedia; e comechè sfornita di musica, e ripiena di lutto, ognun sa quanto sia stata onorata, ed applaudita da tutta Roma, allorchè su’ 1 Teatro del... collegio Clementino comparve lo Stilicone, e le altre tragedie trasportate dal Franzese. » Bellezza della Volgar Poesia. In Roma, 1700. Dial. VI, p. 141.
Il parut à Rome, en 1690, une traduction du Stilicon. Elle existe à la Marucelliana de Florence.
(2) Voir p. 50 de Giulio Meregazzi : Le tragedie di Pierre Corneille, etc.
(3) C’est l’auteur qui nous donne ce renseignement dans l'Épitre dédicatoire. La trad. parue en 1690 est enregistrée dans la Drammaturgia, col. 292.
(4) Opere di Pierjacopo Martello, t. IT, p. 269-270. « À Madama la Contessa Graziani de’ Bianchi. — Non vi dovete maravigliare, o Madama, se io mandandovi il mio Teatro, vi dedico particolarmente questa Tragedia. Dell uno, e dell’ altro, comecchè possiate per Voi medesima arrivar le
oublié le voyage entrepris en France par J. J. Orsi, en 1686; le marquis était revenu à Bologne en 1690, après un séjour à Rome. Il présidait, lui aussi, une sorte d'académie littéraire. On y jouait des œuvres dramatiques, dont plusieurs, sans doute, empruntées à nos auteurs, car lui-même en traduisit quelquesunes du Erançais, entre autres Rodoqune (1).
Dans l’une et l’autre maison était reçu P. J. Martello, l’écri- . vain d'Italie qui, avant aucun autre, rompit le long silence du xvir' siècle et composa pour la scène des tragédies régulières. La comtesse Graziani lui en suggéra l’idée. Avant de se mettre au travail, il lut Corneille, Racine, Quinault. Le recueil de ses premières pièces parut en 1710 (2). Elles furent écrites au milieu de l’effervescence qui précéda, accompagna ou suivit immédiatement la querelle où se distingua Orsi. On peut dire qu’elles en naquirent. En effet, Martello mit une sorte d’amour-propre à en doter son pays. Ille déclare, s’il les a entreprises, c’est qu’il a vu la France opposer aux Italiens, avec une fière ostentation, ses tragédies et ses comédies; c’est qu'autour de lui, dans la bouche de lettrés sans fard, il à entendu résonner avec de grands éloges les noms de Corneille, Racine, Molière : c’est -qu'il a constaté qu’on souffrait sur les scènes les œuvres seulement venues d’outre-monts (3).
ragioni, io nondimeno le renderd, se non a Voi, a coloro, che forse ne son curiosi, e le chiedono. Voi siete nata nella gran Città di Parigi, ove particolarmente trionfa il buon gusto di questa sorta di poetare ; e come figlia di Padre Toscano, e lungamente dimorata in Lucca sua Patria, possedete con egual perfezione le grazie delle due Lingue Italiana, e Franzese….. Allora dunque, che Voi felicitaste Bologna con la vostra presenza, anni sono, benchè riservata alle delizie più confidenti della Serenissima Signora Duchessa d'Hannover, non isdegnaste di ammettermi.. alla vostra Letteraria conversazione, ove ebbi occasione di conoscere il vostro elevato spirito, ed il vostro bel cuore; frequentemente fra noi si alternarono saporiti discorsi della Poesia Italiana, e Franzese, giacchè i vostri trattenimenti geniali in altro mai non versavano, che nel parlar di virtu. Foste voi allora, che m’ invogliaste d'imprendere una Tragedia, e ve ne diedii primi saggi, donandovi la mia Perselide, accennata in un Drametto per Musica. »
(1) Memorie intorno alla Vita del Signor Marchese Orsi (ouv. cité). Pour sa trad. de Rodogune, ef. Giulio Meregazzi, ouv. cit., p. 64, n. 2.
(2) Opere di Pierjacopo Martello, t. IT.
(3) Opere di Pierjacopo Martello, t. V, p. XI. « Mosso a questa non brieve, e non vulgare fatica dal vedere la Francia le sue belle Tragedie, e commedie alteramente ostentarci: dall’ udire in bocca degl’ Ingenui Lette-