IV. Pindare et Théocrite défendus contre des Français
On s’en souvient (1), la première moitié du xvn° siècle avait vu prospérer en Italie une foule de pédants qui, pour justifier chacun de leurs avis ou commenter le moindre. mot d’un poète, : croyaient indispensable de joindre bout à bout un nombre imposant de textes. Ils les empruntaient, en grande partie, aux Grecs et aux Latins. Établir qu’il y a quinze ou seize siècies, trente ou quarante écrivains ont pensé exactement comme vous, est-il rien de plus efficace pour ruiner une objection et imposer au lecteur ?
Voici en quoi ces esprits serviles donnaient une autre preuve de leur sottise. Une œuvre leur parait-elle conforme à l'exemple ou aux préceptes des anciens? Ils l’approuvent. S'en éloignet-elle? Ils s’indignent. Les caractères du beau, disent-ils, sont depuis longtemps fixés : quiconque ne se conforme pas à l'idéal traditionnel court à un insuccès (2).
(1) Voir plus haut, p. 89.
so Voir p. 195- 196 de Francesco Foffano. Ricerche Letterarie, Livorno
Au contraire, les Italiens d’un deuxième groupe, bien moins nombreux que l’autre (1), se croient le droit de mettre sur la sellette, et, s’il y a lieu, de blämer les auteurs que recommande le plus vieux passé de gloire. Ils estiment qu'on peut rivaliser avantageusement avec ces devanciers. Loin de tels juges l’idée de proscrire la littérature païenne tout entière. Par exemple, Ciampoli ne prend guère à parti qu'Horace et Virgile. La censure de Nisiely s'exerce contre ce dernier et sur les maîtres qui prétendirent enseigner l’art d'écrire ou de parler en prose ou en vers. Aristote surtout est sa victime. — Boccalini, au contraire, ne nie pas l'excellence de la fameuse Poétique. Mais une œuvre peut, croit-il, mériter qu’on l’approuve, sans se plier aux exigences du Stagirite et de ses commentateurs. — Si Tassoni préfère les modernes dans la satire, la poésie lyrique, l’éloquence et la grammaire, néanmoins il avoue leur infériorité comme auteurs d’épopées, de drames et d’histoires. :
Malgré cette modération, les belles-lettres antiques se trouvaient atteintes dans leur prestige. Qu’advint-il d'elles par la suite ? Vers 1660, les partisans de la liberté scientifique, s’acharnant après la routine, reprirent la lutte qu'avait interrompue la sentence du Saint-Office contre Galilée. Ils arrivèrent à ruiner le crédit de savants comme Aristote, Pline, Galien, Hippocrate (2). Parallèlement, cette époque marqua-t-elle la faillite d'Homère, de Virgile, de Piudare, d'Horace, auprès de la critique italienne ?
(4) Nisiely appartient à la fois aux deux groupes. Voir F. Foffano, Ricerche letterarie, p. 188 et suiv., 214. Sur la question traitée en ce moment, voir le m. ouvrage p. 160, 161, 209 et suiv., 248.
(2) Néanmoins, on ne garda pas en toute occasion la sérénité qui sied à des juges impartiaux. Tassoni est heureux de faire passer Homère pour un pauvre vagabond, fils de père incertain. De même, Errico (ou flerrico) place contre le vieux poète, dans la bouche de Caporali, des invectives grossières : «Che ne volete fare diquesto cieco, carogna puzzolente? » Cf. actelll, sc. 4 dans Le Rivolte di Parnaso, Comedia di Scipion Herrico. In questa secondu impressione accresciuta e ricorretta dall'autore con una lettera dedicatoria ad Apollo. In Messina, 1627. D'autre part, malgré son indépendance, ce groupe ne se dégage pas toujours d'habitudes qui conviendraient mieux à l’école adverse. Parfois on y disserte longuement pour savoir si telle œuvre mérite bien le nom d'épopée et si l'unité en est réelle, mais on
oublie ensuite d'en déterminer la valeur intrinsèque. Voir Foffano, Ricerche, p. 205.
Ce n’est pas sans raison qu’en Jules-César Becelli (4) on a voulu voir une sorte de précurseur du romantisme (2). Considérées, dit-il, comme tributaires des Grecs, les poésiés latine et italienne sont dissemblables sur deux points. La seconde seule mérite l'éloge d'avoir éprouvé ses forces dans tous les genres immortalisés par Pindare, Anacréon et leurs compatriotes. En outre, elle est infiniment moins servile que la première, car, à l’opposé de celle-ci, c’est parfois et non pas toujours qu'elle se fait imitatrice. Même alors, elle n’emprunte pas à ses modèles leurs mètres et elle ne les dépouille pas de passages entiers, plagiats indignes d’elle (3). Cette supériorité ne constitue, il est vrai, qu’un bien pauvre avantage. Personne n’a réussi et ne réussira jamais, en suivant les traces d'Homère, de Théocrite et des autres grands poètes de leur race, à devenir un rival dangereux pour ces génies. Leurs formes d’art étaient adaptées à la Grèce antique; elles ne peuvent rendre que les idées tout à la fois conçues par ce pays et exprimées dans son idiome. Bien mieux, luiseuls’est trouvé en état de comprendre les œuvres de ses propres écrivains, des’yintéresser vivementetd’en ürer un grand profit. Par exemple, les dieux et les héros d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide ont si peu de rapports avec nous modernes, que les tragédies de ces auteurs sont loin de produire en nos âmes l’enthousiasme qu’elles provoquèrent jadis dans la nation qui les vit éclore (4). A quoi bon gémir sur une telle impuissance ? La nature n’a pas réservé aux Grecs le privilège de réaliser le beau et n’en a pas jalousement limité les types (5). L'Italie le sait bien, elle qui, loin de s’enfermer dans l’école des anciens, à su produire de si nombreux livres originaux par le fond et la parure. Qui doute que tout ne soit nouveau dans ses poèmes sacrés ? En outre, grâce à la qualité des idées exprimées, elle y triomphe non seulement du paganisme, mais des Hébreux, car elle célèbre la sublimité de mystères inconnus à ces derniers. D'autre part, dans leurs
(4) Della Novella Poesia cioè Del vero genere e particolari bellezze della poesia Italiana libri tre. In Verona MDCCXXXII. (2) Emilio Bertana : Un precursore del Romanticismo (Giulio Cesare Becelli), dans Giorn. Stor. della Lett. Ital. vol. XXVI, p. 114. (3) Della Novella Poesia, p. #7-49.
(5) Id., p.53-56. |
vers profanes, les Italiens se rendent-ils indépendants des Grecs ou des Latins ? Oui, car ils s’y peignent eux-mêmes avec leurs lois, leur façon de mener la guerre, leurs jeux, leurs spectacles, leurs mœurs enfin. — Et si l’on considère en particulier la poésie amoureuse, là aussi, ils Pemportent sans peine sur tout devancier. D'abord la langue: toscane, par sa douceur, est plus apte qu'aucune autre à exprimer la téndresse. Ensuite, elle a fui, en général, l’obscénité, elle chante des attachements nobles et dégagés des sens (4).
Seul, alors en Italie, Becelli s’est préoccupé d'établir un parallèle complet entre les ouvrages composés avant ou après l’ère chrétienne. Seul aussi, en fait de belles-lettres, il n’a pas hésité à déclarer sa préférence pour les quatre derniers siècles italiens sur toute l’antiquité.
Sans doute, son contemporain, l'abbé Conti, condamne les poètes latins, sauf Catulle et Lucain. A son avis, le premier peut être utile avec ses vers sur la chevelure de Bérénice, ou sur les noces de Thétis et Pélée. Le second, en des temps périlleux, eut le courage de flétrir la mémoire de Jules César. Quant à Plaute, Térence, Lucrèce, Virgile, Horace, Ovide, Stace et plusieurs autres, ils n’ont visé qu’à divertir le peuple, ou bien ils l’ont corrompu par des peintures lascives, desimpiétés scandaleuses et, plus souventencore, par la bassesse des viles flatteries qu'ils faisaient ramper jusqu'aux grands. En revanche, le même abbé Conti admire les muses grecques, car, dit-il, elles se proposaient de servir la patrie, d’attacher les citoyens à la paix, à la liberté, au bon gouvernement des familles, à la religion, aux différentes vertus (2).
Encore moins sévères, Muratori et Crescimbeni ne s’en prennent qu'à la lyrique latine, du moins quand elle célèbre l'amour. Ils la flétrissent alors, par haine de l’indécence. Pour la mêmé raison, Quadrio censure les auteurs satiriques du paganisme.
P.-J. Martello ne prétend pas seulement découvrir dans Œdipe roi plusieurs invraisemblances fort choquantes (3). Il
(2) Prose e Poesie, t. Il, p. 170-171.
(3) Opere di P.J. Martello, €. IV, p. 506. De son côté, S. Maffei adresse Le reproche d'invraisemblance aux tragiques grecs. Certes, dit-il, il est essen-
élève deux griefs contre l'A /ceste d'Euripide (1) : des hommes y sont mêlés à une abstraction comme la mort ; un fils s’y trouve aux prises avec son père, pour un motif contraire aux bonnes mœurs. Du reste, ajoute le poète italien, le caractère dépravé de leurs personnages estune cause générale d’infériorité pour Eschyle, Sophocle et Euripide : tant d’assassinats, tant d’incestes ne déshonorent heureusement pas le théätre moderne de la France et de la péninsule (2)!
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Sauf les cas que nous venons de citer, on ne trouve pas de proscription générale contre les deux ou une des deux littératures anciennes, ni contre un groupe entier de leurs écrivains ayant cultivé un même genre. Non pas, certes, qu'on nourrisse aucun respect superstitieux pour les Grecs et les Latins. Aristote n'impose plus à personne par sa Poétique. On ne la rejette pas de parti pris, mais si l’on en suit quelque précepte, c’est qu’on en reconnaît la justesse après avoir observé la nature et attentivement étudié bon nombre de chefs-d’œuvre. Les critiques sont unanimes à protester de leur indépendance envers. le philosophe (3). Leurs déclarations varient par le ton seul;
tiel qu'au début d’une pièce des spectateurs soient au courant de certains faits qui sont comme la clef de ce qui va suivre. Mais les Grecs ont manqué vraiment trop d'art, lorsqu'ils ont placé ces renseignements dans un monologue, ou bien dans un récit qu’adresse l’un des personnages à un autre qui ne doit cette confidence qu’à une viei le amitié, et qui, par suite, devait plus que personne se trouver au courant des événements qu'on lui rapporte. (La Merope. éd. de Vérone MDCCXLV, p. 17.)
(1) Opere di P. J. Martello, t. Il. Lettre dédic. de l’Alceste.
(3) Pour Conti voir les Quattro tragedie, etc., p. 548 et suiv.; Prose e Poesie, t. 1, p. 152; pour Gorini Corio, son Teatro tragico e comico, t. I, p.43 et 46; pour Muratori, Perfetta Poesia, t. 1E, p: 59,60, 69; pour Saverio Quadrio Della Storia e della Ragione d'ogni poesia, &. IV, p.155, 160 et suiv.; pour Gravina, Ragionamento sul! Endimione ; Della tragedia $ VI-XI, dans Opere Scelte, éd. cit. —S. Maffei ne voit dans la Poétique d'Aristote qu'un recueil de réflexions notées au hasard pour ne pas être oubliées en attendant le jour, qui n’arriva jamais, où l’on pourrait en former un ouvrage achevé. Telle qu'elle est, c'est un petit livre très imparfait, très embrouillé, où l’on peut sans doute trouver d'excellents conseils, mais d'où plusieurs poètes, à force de subtiliser, ont tiré plus de gène que d'aide. En {out cas, Maffei déclare fonder ses opinions relatives au théâtre sur
calmes et fermes chez tous les autres, elles prennent une forme irrespectueuse chez Martello. Tandis qu'il se rend en France (1), il voit sur l'avant du navire un vieillard contrefait. Celui-ci lui adresse la parole en bégayant: 1l se nomme Aristote; son père Nicomaque lui a légué un remède qui, s’il ne donne pas l’immortalité, prolonge du moins l’existence. « Voilà comment, dit-il, je suis encore en vie ». Martello ne lui cache pas qu'il le prend pour un imposteur. Néanmoins, il poursuit avec ce compagnon de route, un dialogue, au cours duquel le bossu fait de compromettants aveux. « Que de choses, confesset-il, j'ai avancées en termes dépourvus de sens! Mais, comme tous les philosophes, je passais pour vénérable aux yeux des sages et pour surhumain auprès des ignorants. Par quel moyen me conserver un tel prestige, à moins de fournir une réponse à toutes les questions posées? Souvent, pour me sortir d’embarras, j'inventais quelque terme qui, sans rien signifier, semblait couvrir des secrets merveilleux. Les invités royaux, ânes étincelants d’or et de pierreries, roulaient de gros yeux, éclataient en applaudissements fous. Quant à moi, je riais en moimême de leur sottise. »
En somme, dans la période que nous étudions, on apprécie les auteurs suivant le principe que nous connaïssons déjà : une œuvre littérairetire son plus grand prix de son utilité ; or, on ne doit attendre aucune heureuse influence de ce qui n’est ni vrai ni vraisemblable, car l'esprit s’en détourne; cependant, toute réalité ne mérite pas qu’on la représente; nulle puissance, en effet, ne saurait légitimement violer les droits sacrés de la morale.
Soumis à ce critérium, Homère, Hésiode, Pindare, Anacréon, les tragiques grecs, Théocrite, Virgile, Horace pour une grande partie de ses œuvres, Lucain, Sénèque, sont jugés le plus souvent dignes de leur brillant renom (2). On a beau blâmer chez
des remarques personnelles et non sur les conseils d'Aristote (p. 14 et suiv. de la Merope, éd. de MDCCXLV).
(4) Opere di Pierjacopo Martello. Tomo I, p. 4.
(2) Un véritable enthousiasme pour tous les principaux poètes grecs se découvre dans les Considerazioni di Biagio Garofalo Intorno alla Poesia degli Ebrei e de à Greci. In Roma MDCCVIL.
Tous les poètes grecs aussi, sauf Aristophane, et tous les latins, à part Juvénal, sont l'objet du culte de Gravina. Les uns et les autres plaisent aussi à Muratori et à Quadrio, à part les exceptions indiquées.
un d’entre eux des pensées fausses ou un caractère qui se soutient mal, on n’en juge pas moins son œuvre fort belle dans l’ensemble de ses parties (1). — Ou bien, si un de ces auteurs, considéré isolément, rencontre quelque adversaire résolu, par contre, il ne manque pas d’admirateurs. Ainsi, Muratori s’emporte contre Anacréon (2). C’est, pour lui, un débauché qui, non content d’épuiser sa vie dans l’ivrognerie et des amours fort déshonnêtes, recommande encore la pratique du vice (3). Cette sévérité reste incounue à Gravina. Sans doute, il déplore que l’aimable vieillard ne flétrisse pas le plaisir, mais il lui sait gré d’avoir, avec un art consommé, fait connaître la vanité du faste humain (4). De même Antoine-Marie Salvini, ayant traduit les odes gracieuses du poète épicurien, demande l’indulgence pour une philosophie peu édifiante certes, mais exposée avec un talent si exquis (5). Enfin, Martello (6) et Garofalo (7) vantent l'écrivain grec sans songer aucunement à l’excuser.