‹ Étude Sur L'Évolution Intellectuelle De L'Italie De 1657 A 1750 EnvironChapitre 65 sur 77 · HIT · texte numérisé non relu

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Pour exalter la gloire d'Homère, il n’y eut pas accord parfait, mais il s’en fallut de peu.

(4) Ainsi Muratori, très sévère pour la conduite que tient Énée en Afrique, (Perfetta Poesia, t. IT, p.134) n’en est pas moins un admirateur de l’Hnéide. Quadrio fait des critiques de détail aux tragiques grecs.

(2) Perfetta Poesia, t. I], p. 21.

(3) Voilà précisément, le malheur que voulurent réparer deux pères jésuites : ils résolurent de christianiser Anacréon (voir plus loin, p. 305).

Déjà, en 1679, Loreto Mattei avait fait sur les odes d'Horace une tentative du même genre ; il les purifia de toutes les hardiesses dont il les jugea souillées. Il crut les enrichir par des développements tirés tout entiers de sa propre imagination. Voir Metamorfosi Lirica d'Horatio parafrasato, e moralizzato da Loreto Mattei Consacrata all’ Augustissimo Nome di Eleonora Gonzaga d'Austria Imperatrice. In Rieti. Per Gio Pitoni, 1679. — L'ouvrage fut réédité à Bologne, en 1682 et 1686; à Milan, en 1714; à Turin, en 1830. Voir p. 342 de : Orazio, cinque libri delle Odi. Versioni di eccellenti volgarizzatori antichi e moderni scelte una per ciascun’ ode dal dott. Giovanni Federzoni. in Firenze G. C. Sansoni editore. A la page 339 et suiv. se trouve Bibliografia delle Odi d'Orazio tradotte in versi italiani.

(4) Ragione poetica, I, $$ XXIL.

(3) Dans la préface de l'Anacreonte tradotto da Anton Maria Salvini. In Firenze, 1695.

(6) Commentario, dans les Opere, t. VIL p. 62.

(7) Considerazioni. Della poesia dei Greci, p. 49 et suiv.

On connait l'hostilité de Tassoni contre ce poète. À l'entendre, la prétendue sagesse universelle de celui-ci n’est qu’un songe ; l'/liade ne peut s’appeler une épopée, car l’action qu'elle développe n’est ni héroïque, ni merveilleuse; enfin, les mœurs des personnages n’y correspondent en rien à la réalité (L).

Avant lui, Paul Beni, qui mettait la Jérusalem au-dessus de ce chef-d'œuvre, soutenait que le héros de chants épiques « doit viser une fin céleste et divine », ce qui n’est le cas ni du violent Achille, ni de l’astucieux Ulysse (2). |

Egalement au début du xvu° siècle, une comédie de Scipion Errico avait pris à parti Homère (3). Ce dernier s’y vante d’être la source de toute poésie : « Les Grecs, les Latins et les Italiens déclare-t-il, se sont contentés de me copier ». On ne dit pas non, mais on répond que tous ceux qui fréquentent le Parnasse sont naturellement plagiaires et que lui-même, sans aucun doute, a pillé ses devanciers. En outre, on lui adresse deux reproches. D'abord il n’a pas su garder le ton convenant au noble genre qu'il cultivait : il abonde en détails bas et grossiers dont quelques-uns peuvent sembler beaux dans le texte, mais prêtent à rire dès qu’on les traduit en langue ‘vulgaire. L'invraisemblance, ajoute-t-on, est son principal défaut ; comment admettre, par exemple, que deux guerriers qui luttent ensemble aient l’idée de dialoguer ?

En Italie, durant les trois derniers quarts du xvrr siècle, la critique se tait sur Homère. Elle s'intéresse de nouveau à lui dès le commencement du settecento. Elle ne cherche pas alors s’il fut doué d’un génie universel, s’il a composé des épopées régulières. Elle ne pose que les deux problèmes suivants : a-t-il peint la vérité? ses œuvres sont-elles morales ? Presque toujours elle lui est favorable. Ainsi, elle désapprouve les zoïles français. En 1718, le Grornale de’ Letterati d'Italia parle en

(1) Pensieri diversi. On peut encore lire avec profit sur le rôle de Tassoni envers l'antiquité, le chap. VI de la 1° partie de l'Histoire de la Querelle des Anciens et des Modernes, par Hippolyte Rigault. Paris, 1856.

(2) P.3 de la Comparatione di Homero, Virgilio e Torquato. Et a chi di loro si debba la Palma nell’ Heroico Poema, Del quale si vanno anco riconoscendo i precetti con dar largo conto de’ Poeti Heroici, tanto Greci, quanto Latini ed Italiani. Et in particolare si fa giuditio dell’ Ariosto. Del Sig. Paolo Beni. In Padova, 1607. — Aïlieurs, Beni reproche à Homère d’avoir plus de talent naturel que d'art, il ridiculise ses invocations aux muses.

(3) Le Rivolte di Parnaso, acte IV, sc. 3 et 4 ; acte V, sc. 1.

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termes élogieux de Mme Dacier, de son //iade et de son Odyssée ; 1 prédit que la guerre civile dont souffre la République des Lettres aura une issue avantageuse pour Homère ; celui-ci conservera tout son crédit auprès des personnes sages et entendues, qui ne se piquent pas d’ingéniosité, mais de bon sens (1).

F. Algarotti (2) ne pensait pas autrement, lorsque, plus tard, il dénonçait les « beaux esprits » qui apprécient l'antiquité « d’après le code de leurs usages nationaux ». Il inclinait à

croire que « certains Français, à force d'esprit, avaient perdu le goût ».

Dès 1713, un Italien dont nous avons déjà plusieurs fois parlé, l’abbé A. Conti, assistait chez nous aux péripéties de la querelle (3). La Motte surtout l’indigna. Il le jugeait incapable de comprendre Homère. Pour ce dernier « la poésie n’est pas moins peinture que musique ». Or, les œuvres du critique

(1) Tome XXXI, p. 375-376. « La Suddetta Sig. Dacier, dottissima figliuola e moglie di dottissimi padre e marito, ha ultimamente pubblicata in tre tomi in-12, la traduzione, che ha fatta in prosa francese, della Odissea di Omero, corredata di erudite annotazioni, siccome alquanti anni prima aveva fatto della Iliade dello stesso incomparabile Poeta, per cui in questi ultimi anni tutto Parnaso si è in due fazioni diviso, formando come una guerra civile nella letteraria repubblica. L’esito ne sarà finalmente, che Omero, con tutti i contrasti de’ suoi avversari, rimarrà nel suo credito di prima appresso le persone savie, e intendenti, e che non si piccano di bell'ingegno, ma ben di sano giudicio. »

(2) Opere, Livorno 1764, t. V, p. 301 (à Santarelli, 12 Janvier 1747.) « Dei miscredenti ne furono in ogni età ; ma la eresia, dird cosi, contro di Omero surse veramente in Francia quasi a’ di nostri, benchè i poeti, ch'eran quivi stettero fermi per lui. Capi dell eresia furono certi begl’ingegni, i quali secondo il codice delle usanze della propria nazione davano sentenza contro agli antichi, i quali riponevano l’essenza della poesia in certo loro andamento loico nei belletti delle officine Rettoriche, nelle caricature dei Romanzieri; e certamente e’ non furono di lor vita spirali da Apollo. Quasi un direbbe che alcuni Francesi a forza di spirito han perduto il sentimento. »

(3) « Quand je suis venu à Paris la première fois, on disputoit avec la même ardeur surl'Iliade d'Homère que sur la Constitution de Clément XI. Les partisans des anciens et des modernes étoient aux mains, et je comparois volontiers leurs disputes aux combats des Troyens et des Grecs, qui, à la prise de Troye se battoient dans les ténèbres sans se connoître, ef sans scavoir où ils alloient, ni ce qu'ils cherchoient. En effet n'ont-ils pas disputé sans la connaissance du Grec, sans règle fixe de poésie, el sans avoir aucun égard aux mœurs des siècles et à l'histoire littéraire ? » Prose e Poesie, t. Il, p. CXIX.

français consistent en « un tissu de termes métaphysiques, de réflexions alambiquées, d’épigrammes pointues. Un traité scolastique n’est pas plus décharné, et sans doute les méditations de Descartes et du Père Malebranche ont plus d'images sensibles que ses odes et ses fables (1) ». En second lieu, La Motte, et, d’une façon générale, les adversaires français de l'antiquité confondent les progrès des sciences et ceux dés lettres (2). «Ainsi J’abbé Terrasson. Il dit: Les Modernes sont plus grands géomètres que les anciens ; donc ls sont plus grands orateurs et plus grands poètes. Quel système ! Les grands peintres et les grands poètes ont fleuri en Italie dans le xvr° siècle; les grands mathématiciens et les grands philosophes dans le xvrr' ; comment donc inférer le progrès des uns de celui des autres (3) »?

A Florence, un professeur de littérature grecque, Ange-Marie Ricci, n’est pas plus tendre pour quelques-uns de nos compatriotes. On ne peut, dit-il lui aussi, apprécier Homère, à moins de le lire dans le texte, ce dont La Motte était incapable : il ignorait le grec (4). La meilleure version du poète est l’œuvre de Mme Dacier, la plus savante de toutes les femmes, le plus illustre ornement de la France, voire même de la République littéraire tout entière. Néanmoins, les grâces et l'élégance du poème original lui ont échappé ; elle-même lavoue. En revanche, mérite inappréciable, elle ne l’a pas ridiculisé ; tous ses efforts ont tendu à ne pas lui donner l’air humble et bas. Au besoin, elle préfère négliger de traduire des termes qu'aucun équivalent français ne peut rendre avec dignité (5). Ricei se

1) Prose e Poesie, t. Il, p. CXV.

2) 1d., p. CXX.:

3) Conti fait ici allusion aux idées développées dans la préface de la Dissertation critique sur l'Iliade d'Homère par Monsieur l'Abbé Terrasson, de l’Acad. Royale des sciences. À Paris MDCCXV.

4) Dissertationes Homericae habitae in Florentino Lyceo ab Angelo Maria Riccio Graecarum Litterarum Prof. Romae MDCCXL-MDCCXLI. Vol. I, p. #3.

5)1d., T. I, p.109-10. « Equidem judico nullam aliam Homeri versionem ad haec usque tempora prodiisse in lucem ea praestantiorem, quam Anna Daceria Gallico sermone dedit, feminarum multo doctissima, neque Galliae tantummodo, sed totius literariae reipublicae praeclarissimum ornamentum ; adeo ut vel literatissimis viris omnigena eruditione, in qua plurimum valint, salivam movere possit. Homerum igitur Gailice interpretata est, atque illam interpretationem omni Gallicae linguae, quae sane est elegantissima, nitore, ac proprietate mirum in modum instruxit,

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déclare au courant des débats contemporains relatifs à Homère. Si l'injustice de certains Français le révolte, il apprend avec joie (1) que tout Anglais cultivé possède une petite édition des deux célèbres épopées, profite de ses loisirs pour la lire et la relire.

Dans le concert d’éloges qui s’élève en l'honneur d'Homère, Muratori jette seul une note discordante. Que reprochet-il au poète? D'abord le discours de Diomède (2), quand les Grecs, mis en mauvaise posture par Hector, ne savent quel parti prendre, le héros, qui les encourage à poursuivre la lutte, parle durant vingt-trois vers, dont dix-sept au moins consacrés à exposer sa généalogie, connue déjà de tous ses auditeurs. — Hector (3) ayant lancé une hache contre Achille, Minerve accourt aussitôt, souffle dessus, la fait revenir en arrière et tomber aux pieds du Troyen (4). De même, la fureur du fleuve Xanthe, Vulcain qui l'incendie, et cent autres opérations du même genre peuvent sembler possibles à des gens grossiers, mais Homère ne devait pas faire tant de sacrifices à la crédulité du vulgaire. Enfin, qui admettra qu'Hector, personnage si courageux et si habitué au danger, soit pris de peur et fuie sans vergogne, au seul aspect d'Achille, et cela, en face de son père et de tous ses amis (5)? Dans l’//iade, ajoute Muratori, la morale ne trouve pas plus son compte que la vérité. Jupiter menace Junon de la battre! Diomède blesse à la main Vénus. Celle-ci est surprise par son mari en flagrant délit

ut nihil supra in quavis elaboratissima versione desiderari posse videatur. Nihilominus Graecas Homeri veneres, Graecam elegantiam, Graecos lepores, ut ipsamet probe sensit, candideque fassa est, exaequare minime potuit.... Atque id plane est, quod in laudatissima Daceriae versione praecipue commendes, quod Homeri existimationi atque honori maxime consultum voluit, omnem operam, laborem, ac studium impendendo, ut reddendis Homericis vocibus alias contra in Gallico sermone adinveniret, quibus sententiae non humiliter conciderent, sed multa cum dignitate assurgerent ; quinimmo maluit unam, vel alteram interdum voculam omittere (quod eam licet Graece optimam Gallicae linguae ingenium non patiebatur) quam ïillam indecore vertere: in qua re veniam illi dandam esse existimamus. »

Aidset LED XXE ) Iliade, chant XIV.

) Perfetta Poesia, t. I, p. 126.

) Iliade, chant XX.

) Perfetta Poesia, t. I, p. 132.

d’adultère. Les dieux combattent entre eux comme de simples mortels. Avec des peintures si scandaleuses, on corrompait la société. Objectera-t-on : « Homère ne voyait en Jupiter et dans les autres divinités que des hommes démesurément agrandis par la sottise du peuple »? Mauvaise excuse. Sans ouvrir les yeux à la foule sur la fausseté du paganisme, il Phabituait à croire que les créateurs et les maîtres de toutes choses sont des criminels. Qu'on ne dise pas: « Avant l’{/iade on prêtait déjà aux dieux tant de turpitudes ». L'œuvre aurait alors donné un plus large crédit à des légendes honteuses (1). La faute resterait fort grave.

Seul parmi les contemporains de Muratori, un certain Salio (2) admet avec lui que la morale homérique est mauvaise. Mais qu'importe ? ajoute-t-il. Un poète a le droit de tout peindre ; il atteint son but dès qu’il reproduit fidèlement la réalité. On ne pourrait blâmer l’auteur de F//iade qu'en un cas: s’il avait inventé de toutes pièces les dieux vicieux qu'il introduit dans son œuvre. Or, il n’en est rien.

Homère ne semble pas non plus repréhensible à Gravina (3), mais pour d’autres motifs. Écrivant, dit-il, en vue d’instruire une nation indisciplinée, il devait lui offrir le portrait exact des héros de la Grèce et lui proposer tous leurs mérites à imiter, mais ‘aussi tous leurs vices à fuir. Virgile, au contraire, s’adressait aux Romains, les hommes les plus vertueux de l'antiquité ; il ne pouvait donc les intéresser qu’en leur présentant des personnages parfaits. Outre la réforme générale des mœurs, Homère poursuivait un but spécial : prouver aux Grecs la nécessité de s'unir afin d’éviter le joug des barbares. Voilà pourquoi, tant que dure le désaccord d'Achille et d'Agamemnon, les Troyens portent si loin leurs victoires; ils sont au contraire battus, une fois les deux rois réconciliés.

Vico ne parvient pas à trouver trace d’intentions si édifiantes dans l’//iade et l'Odyssée. Un sage isolé au milieu d’êtres primitifs n'eût pas songé à les divertir par les aventures de héros grossiers et de dieux sans vergogne. Muratori, on s’en souvient, n'est pas d'avis différent, mais il voit dans le poète

(1) Perfetta Poesia, t. 1, p. 268

(2) Esame critico di Giuseppe Salio. In Padova. MDCCXXX VII. (3) Ragione poetica, I, $ 16.

un adversaire convaincu de la morale, un homme habile qui, pouvant corriger Ceux qui l’écoutaient, aima mieux les flatter. Vico ne saurait s’indigner de la sorte (1). En effet, c’est le peuple grec au cours de quatre siècles qu'il désigne sous le nom d'Homère. Plusieurs villes se disputèrent l'honneur d’avoir vu naître celui-ci. Rien d'étonnant : chacune avait collaboré aux célèbres épopées où elle reconnaissait les phrases spéciales à son dialecte. Ajoutez que l'/liade et l'Odyssée peignent, d’un côté, (c’est le cas surtout de la seconde), une manière de vivre délicate et recherchée ; d'autre part, des mœurs sauvages et farouches. Tant de douceur et tant de barbarie ne coexisteraient pas si plusieurs générations n'avaient travaillé aux œuvres dites homériques. On ne peut s'étonner qu'Achille et Ulysse aient été créés par la Grèce entière (2). Supposez un homme fameux en bien ou en mal ; la foule ne manque pas de le placer en des circonstances où il ne s’est jamais trouvé, et d'inventer sur lui des fables en harmonie avec son caractère. Ainsi est-il arrivé pour Ulysse et Achille. A ces personnages on a rapporté les qualités propres soit à la vertu, soit à la sagesse héroïque : à l’un, l'irritabilité, la colère implacable, la violence qui s’arroge tout par les armes; à l’autre, la prudence, un naturel patient et dissimulé, la duplicité, la fourberie. Quant aux dieux, qui donc les a forgés? Le peuple lui-même, en personnifiant des forces naturelles, d’abord objets de son épouvante.

Telle est, en résumé, la thèse de Vico, grand admirateur des poèmes homériques, où il voit deux grands trésors du droit naturel des gens chez les Grecs. Fait curieux : parmi les Italiens qui, jusqu'en 1750, nous ont laissé leur sentiment sur l’//iade et l'Odyssée, aucun ne prononce le nom de ce philosophe et rien ne prouve qu'ils aient lu la Seiensa Nuova. Selon l'un, Homère vivait au milieu de barbares. Il résolut de mettre à profit leurs croyances superstitieuses pour développer la vertu dans leurs âmes (3). S'il fait intervenir les divinités, c’est en des symboles. Ainsi, il peint Junon querelleuse,

(1) Œuvres choisies de Vico, t. IT, p. 216 et suivantes. Vico consacre à Homère le livre IV de la Scienza Nuova.

(2) Œuvres choisies de Vico, t. [, p. 358 ; t. IT, p. 226.

(3) Ricci. Dissertationes Homericae, t. I, p. 132, 291.

afin d'insinuer combien il serait difficile de supporter une femme de telle humeur, combien, par suite, il faut se garder de la prendre pour épouse. Bien mieux, Homère était monothéiste, il connut la Bible (1) par l'intermédiaire des Égyptiens qui, à leur tour, en avaient eu notion grâce aux Chaldéens. Que l'on compare ses œuvres avec le Pentateuque, on trouvera souvent les mêmes idées exprimées en termes presque identiques. — C’est au jugement de Gravina que l'abbé Conti se réfère quant à la vérité et aux tendances utilitaires des deux épopées (2). — Sur leur portée morale, P. Raolli (3) et F. Algarotti (4) restent muets. Ils les aiment, parce qu’ils croient y retrouver fidèlement reproduite une civilisation fraîche primitive.

Plus heureux qu'Homère qui avait compté au moins un détracteur en Italie, Pindare et Théocrite n’y subirent pas la moindre atteinte, dans la première moitié du xviu* siècle. Au contraire, vivement attaqués en un autre pays, ils trouvèrent des champions dans la péninsule.

On sait que Pindare semble à Perrault obscur et confus (5). « Comment s'étonner de ce jugement, dit Muratori. L'écrivain français connaissait trop peu la langue grecque, il n’a pas compris le poète thébain. Mais quiconque saisira dans lensemble et les détails, par exemple la première ode, y découvrira des vols très heureux de l'imagination ; il admirera un art consommé, pour rattacher entre elles par un lien subtil et faire servir à l'éloge d'Hiéron des idées en apparence fort éloignées (6). »

‘ (4) Le P. Bossu dans son Traité du Poème Epique, et Mme Dacier dans sa préface à sa trad. de l'Iiade, avaient prétendu trouver des rapports étroits entre les poèmes homériques et la Bible. Cette idée fut combattue par Terrasson, dans sa Dissertation critique sur l'Iliade d'Homère, troisième partie, seconde section, chap. VI.

(2) Prose e Poesie, t. IL, p. 139, 169, CXXI.

(3) P. 78 de ses Osservaziont, à la suite de sa trad. du Paradiso Perduto. In Parigi MDCCXLIT.

(4) Lettre citée à Santarelli.

(5) Parallèle des ne et des Modernes à Amsterdam MDCXCOIH, t. I, p. 109-111.

(6) Nous résumons ici la Perfetta Poesia, t. 1, p. 327-328.

Contre un autre Français, l’auteur de la Per/fetta Poesia prit la défense de Théocrite. Dans son Discours sur la nature de l’égloque, Fontenelle (1) avait adressé à ce Grec un double reproche : ses bergers ont parfois une délicatesse de pensée supérieure à leur état social ; ailleurs, au contraire, leur grossièreté ne connaît pas de mesure ; les brebis, les chèvres et les soins qu'il faut prendre de ces animaux, voilà tous les sujets qu'ils abordent. Muratori, Quadrio, Farsetti, Tartarotti (2) examinèrent ce jugement. Si Théocrite, dirent-ils, prête à ses pâtres des réflexions trop fines, des pensées piquantes, on doit l'en blâmer, à moins qu’elles ne soient un effet des tendres sentiments qui animent ces humbles, car l'amour peut rendre ingénieux mêmeles êtres les plusincultes. Quant à reprendre chez le chantre des Zdylles la rusticité qu'il prête à des campagnards, il n’y faut pas songer. — On devine pourquoi Fontenelle a dénigré les maîtres anciens. Il ne pouvait soutenir ses propres églogues qu’en abaissant les leurs. Ne rien dire de contraire aux sentiments, aux mœurs des bergers, employer un style

(1) Œuvres diverses, La Haye 1728-1729, {. I.

(2) Perfetta Poesia, t. I, p.548; — DellaStoria e della Ragione d'ogni Poesia, t. 11, p. 605 ; — Discorso di Tommaso Giuseppe Farsetti patrizio Veneto, sopra il Trattato della natura dell Egloga di M. de Fontenelle, con un volgarizzamento delle quattro Egloghe di Nemesiano, aggiuntavi una lettera del Sig. abate Girolamo Tartarotti. In Venezia, MDCCLIIL. Cette lettre est datée de 1751. Voici quelques lignes de Quadrio. « II Fontenelle è degno di scusa, perciocchè non poteva altrimente sostener le sue Egloghe, che con abbassare quelle degli antichi. Quella candida semplicità, che fu sempre ab antico lo speziale carattere di questi componimenti, era stata da lui liberamente negletta; e della galanteria della corte compreso, invece di Egloghe, tessute aveva sotto un tal nome altrettante Canzoni. I suoi Pastori ei ha rappresentati con tutta l’aria Francese, per modo che paiono altrettante gentili e ben colte Damigelle, e altrettanti leggiadri Damerini di Corte, nell arte d'amare finamente addotrinati, che usciti alla libertà della Campagna, finger si vogliano pastorelle, e pastori ; ma loro cid non riesce per quella cortigianesca coltezza, passata loro per lungo uso in natura. » Voici un jugement de Conti (Prose e Poesie, t. IE, p. EXC). « Les bergers de M* de Fontenelle sont pis que les bergers de l’'Astrée : ce sont des courtisans doucereux, assis sur des fauteuils à crépine d’or, qui, selon M. l'abbé Fraguier, débitent les mystères du cœur, les sentiments et les maximes les plus délicates... IL n’a non plus fait d'Eglogues pastorales, qu'un peintre qui, ayant promisun païsage rustique nous offriroit un tableau où il auroit peint le jardin de Marly ou de Versailles. » Le jugement de Fraguier auquel il est ici fait allusion se trouve dans son Discours sur l'Eclogue (Mémoires de l'Ac. royale des Insc. et B.-L. t. Il, p. 139), mais Fraguier ne nomme pas Fontenelle.

approprié à la matière traitée, une versification facile : tel est le but de Théocrite. Son moderne émule juge vil et grossier tout ce qui appartient au métier des pasteurs. Rien ne le séduit, sauf la tranquillité de leur âme et leurs galantes intrigues. Ses personnages ont tous l'air français; on dirait autant de nobles et délicates jeunes filles, autant de gracieux damerets finement instruits dans l’art d'aimer. Eux, des gardiens de troupeaux? Ils le disent, mais leur déguisement ne trompe personne. Fontenelle n’a pas compris à quel point on séduit le lecteur en imitant de près la nature.

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