CHAPITRE IV
Les œuvres des écrivains italiens furent-elles vraies et utiles, à la fin du XVII: siècle et dans la première moitié du XVIII‘?
SOMMAIRE. — I. Deux courants dans la littérature d'édification pieuse, à la fin du xvire siècle et dans la première moitie du xvie. D'un côté, on vulgarise des textes saints, on écrit des œuvres qui conservent à la religion sa gravité. — A ce premier groupe appartiennent Loreto Mattei, Lemene avec son “Dio, Zeno et Métastase avec leurs oratorios, Menzini, Marchese, Filicaia, le Père Cotta, etc.
D'autre part, dans un plus grand nombre d'œuvres, on abuse du merveilleux, on représente la religion toute fleurie et gracieuse, très accommodante. Tels sont le poème de Martello sur Gli occhi di Gesù, le Rosario de Lemene, le Jesus Puer du Père Ceva, l'Anacreonte cristiano et la S. Infanzia di Gesù de Presepio Presepi, beaucoup d'oratorios, des vers de Maggi et d’Adimari, etc.
IT. L’Arcadie.— Déguisement pastoral dontonrevêt Dieu, la Vierge, lessaints etles hommes. — Les églogues arcadiennes ; leur monotonie et leurs invraisemblances. — Comment on peut, d’après des pièces plus courtes, se représenter la vie pauvre, mais innocente et paisible, que divers Italiens attribuaient aux bergers. — Au contraire, idéal champêtre de Rolli, Métastase, Frugoni. Eux font un rève épicurien.
III. La peinture de l'amour dans la poésie lyrique. — L'homme est un soupirant timide, respectueux, qui souffre, sans maudire la femme impitoyable pour lui. — La répétition incessante des mêmes thèmes et souvent des mêmes formules dénote chez les auteurs le manque de sincérité. — D'ailleurs, divers poètes, dans le deuxième quart du siècle, changent de ton et ne gardent du goût de la génération précédente (et encore pas toujours) què l'horreur de l’indécence.
IV. Le genre didactique. — Comment il se réveille dès la fin du xvne siècle, cultivé, d’un côté, par les jésuites, et de l’autre, par des écrivains enrôlés parmi les modernes. — Leséglogues pastorales et savantes. — Le Globo di Venere. — Le Newlonianismo per le Dame.
V. Le théâtre. — 1° La présence des femmes sur la scène continue à provoquer de sérieuses défiances qui semblent justifiées. — 2 La comédie, bien que, souvent encore, pleine d'invraisemblances, devient régulière, fait un effort pour peindre la vérité: en tout cas, elle n’est pas, en général, licencieuse, — Maggi, Fagiuoli, Gigli, Nelli, Maffei, Goldoni débutant. — 3° L'opéra. Combien il est invreisemblable, au témoignage de Muratori et de Marcello. —
Martello se console de cette défectuosité. — Zeno cherche à l’atténuer. Le mélodrame devient dans ses œuvres et celles de Métastase une tragédie régulière, — 4° La tragédie. Jusqu à quel point les peintures de Martello,
Gravina, Conti purent être utiles et sont vraies.
Nous connaissons l'idéal proposé aux écrivains d'Italie, durant la première moitié du xvanr° siècle. Il s’agit maintenant
de chercher jusque à quel point ils le réalisèrent. On leur demandait avant tout de poursuivre un but utile. Dès lors, suivant beaucoup d’entre eux, rien de mieux que de christianiser les belles-lettres. |
Nombreux certes avaient été, dans les quatre-vingts premières années du seicento, les sonnets et les cansont dits spirituels. Mais les poètes ne songeaient aucunement à y méditer sur les grands problèmes du catholicisme, non plus qu'à exprimer leurs émotions religieuses. Ils se bornaient à traduire un paragraphe de théologie ou à rimer quelque passage de la vie des saints (1). En outre, on consacrait alors volontiers des épopées aux héros de Ancien ou du Nouveau Testament (2). Enfin, les jésuites surtout(3) faisaient souvent d'eux les protagonistes d'œuvres dramatiques, où suaves récompenses et peines cruelles sont fermement promises, sinon de suite accordées, les premières à la vertu, les autres au vice (4).
Malheureusement, tous ces ouvrages se conforment au mauvais goût de l’époque. À chaque pas, le merveilleux le plus invraisemblable, voire même celui des païens, y défie le bon sens (5); les pointes et les faux brillants y abondent. Bien mieux, on n’en bannit pas l’obscénité (6). Ainsi, pour donner du piquant à son poème biblique d'Esther, Ansaldo Cebà y décrit le sérail d'Assuérus et les peintures fort licencieuses qui en ornent les murailles (7). Même quand un auteur porte habit monastique, une lasciveté inquiétante s’insinue parfois dans ses vers prétendus pieux (8).
A la fin du xvur siècle et dans la première moitié du xvin’,
(1) Muratori: Perfetta Poesia, t. I, p.110 et suiv.
(2) Voir Antonio Belloni: Gli Epigoni della Gerusalemme liberata. Con un’ appendice bibliografica. Padova A. Draghi, 1893. Appendice bibl. num. 14, 17, 25, 26, 41, 45, 47, 66, 78, 85, 91, 94.
(3) Voir Guido Pasquetti : L'Oratorio musicale, ouv. cit., p. 290, 299 et suiv. On constatera que les Oratorios aussi, à partir d'environ 1663, sont souvent consacrés aux saints.
(4) Pour les tragédies des jésuites, voir plus haut, p. 238 n. 3.
(5) A. Belloni : Gli Epigoni della Gerusalemme liberata, p. 24, 25, 26, 215-217.
(6) Id., cap. VI.
7) In Genova, 1613. Cf. Belloni : Gli Epigoni, ete., p. 145. 8) Voir Guido Mazzoni : Una singolare lirica sacra dans Bibliot. delle
la littérature sacrée ne renonça certes pas à toutes les habitudes déplorables contractées précédemment. Du moins, ni l'affectation du style, ni l’indécence ne la souillèrent.
Elle se composa, en partie, de textes saints mis à la portée du public. Telles furent les traductions lyriques de Loreto Matter. Fervent disciple de Marino dans sa jeunesse, il parvint à se dégager de cette influence. Lorsqu’en 1671, il donna son Salmista Toscano, personne, depuis environ quatre-vingts ans (1), ne s’était avisé d'imprimer en langue vulgaire l’ensemble des psaumes de David. L'idée parut heureuse, puisqu'en 1700, on avait déjà réédité l'ouvrage six fois (2). Plusieurs contemporains suivirent la même voie. Ils composèrent leurs psautiers, complets ou non. Citons Ange Carminati-Cossali, vers 1678 ; Vincent Capponi, en 1682; plus tard, Étienne Conti, Pompée Figari et Ludovic Adimari (1696) (3).
C'est, en outre, Mattei qui, le premier en Italie, fit passer dans sa langue maternelle le Cantique des Cantiques (4), exemple
imité à deux reprises avant 1750 (5). Il transporta aussi en vers les parties principales du catéchisme, les Litanies, le Rosaire et les ÆZymnes du bréviaire Romain (6). Pour ce dernier recueil, il avait été devancé, en 1686, par Octave Scarlatini (1).
(4) Voir p. 431 et 432 Della Storia e della Ragione d'ogni poesia, vol. Il (de Saverio Quadrio).
(2) Salmista Toscano. Parafrasi lirica dei Salmi di David. In fine a ciascun de’ quali si aggiungono li Gloria Patri egregiamente parafrasati, Aggiungesi in oltre la Parafrasi delli Cantici Biblici, degli Evangelici, di quello de S. S. Ambrogio ed Agostino, e del Simbolo di Sant’ Atanasio, con li suoi Gloria Patri in fine a ciaschedun d'’essi. Ed anco la Parafrasi delle Parti Principali della dottrina Christiana. Opera nuova e molto ammirabile di Loreto Mattei patritio Reatino. {In Trevisi MDCC.— La 2%e édit. du Salmista est de 1678: la 3me et La 4n°, de 1679; la 5%, de 1686; la 6e, de 1688. à 3) Delta Storia e della Ragione, etc., VOL IE, p. 432, 434 et 436.
4) La Cantica di Salomone distribuita in Egloghe da L. Mattei, in Vienna d'Austria, 1686. — Il y eut, en 1691, une 22e édition.
5) Voir Antonio Abbruzzese : I! Cantico dei Cantici in alcune parafrasi poetiche italiane. Contributo alla storia del dramma pastorale. Trani, Vecchi tip., 1904. " Se 6) Hinnodia sacra, Parafrasi Armonica degl Hinni del nuovo Breviario Romano. Bologna 1689.
(7) La Cetera della Chiesa per gl’ Inni del Breviario Romano, Parafrasi litterali e mistiche d'Ottavio Scarlatini. In Bologna, 1686. Cf. Storia eRa-
A côté de ces versions, nous placerons des œuvres plus originales où l’on évoque les grands faits du Vieux Testament et des premiers siècles de l'Église. Tels sont de nombreux oratorios, par exemple ceux d'Apostolo Zeno. et de Métastase. Caïn et Abel, Abraham et Isaac, Joseph et ses frères, David et Saül, Elie, Achab et Naboth, Tobie, Jézabel, Judith y interviennent. De même, quelques tragédies qui mettent aux prises les chrétiens et leurs persécuteurs (1); des vers lyriques ; un poème narratif, le Terrestre Paradiso (2): Menzini y suit avec docilité le récit biblique ; s'il ajoute des développements, il les conforme à l'esprit du texte sacré, dont il nous donne, pour ainsi dire, une paraphrase et un commentaire.
Ces divers ouvrages peignent Dieu impitoyable envers les méchants. Ceux-ci peuvent accomplir de nombreux attentats sans rencontrer d'obstacles. Mais l'Éternel aura son heure. C'est, en général, sur terre qu'ils seront accablés, après avoir écrasé l'innocence. En tout cas, les descendants paieront pour les ancêtres (3). Au peuple élu les défaillances ne sont pas plus permises qu'aux autres ; il doit racheter ses fautes en supportant d'épouvantables fléaux (4). Quant aux vrais justes, s'ils souffrent, c’est que le Ciel veut les éprouver. Mais leur constance ne manque jamais de valoir finalement à ces âmes sublimes la faveur providentielle. Elles n'accueillent jamais le moindre doute sur la justice d'en haut ; par suite, elles s’abstiennent de murmurer et attendent avec calme des jours moins douloureux (5).
Une telle vertu ne se trouve que parmi les Hébreux et, plus tard, chez les chrétiens. Les païens n’y inclinent que si, déjà touchés par la grâce, ils ne doivent pas tarder à se convertir.
gione d'ogni poesia, t. If, p. #56. On y voit qu'avant cette version, la plus nouvelle était de 1615.
(1) En particulier, voir Tragedie Cristiane del Duca Annibale Marchese Dedicate all Imperador de’ Cristiani Carlo VI IL Grande. In Napoli MDCCXXIX.
(2) Dans les Rime de Menzini, t. IL. In Firenze, MDCCXXXI.
(3) Poesie sacre drammatiche di Apostolo Zeno. In Venezia, MDCCXXXV. Voir Sisara, Nabot, David. — Opere di Pietro Metastasio. Volume Unico. Napoli 1882. Voir La morte di Abele.
(4) Zeno : Sisara ; — Métastase : Ozia.
(5) Zeno : Tobia ; — Métastase : Ozia, Isacco ligura del Redentore; — Menzini : 1! Terrestre Paradiso.
Pour eux, sauf ce cas, l'honnêteté n’est qu’un vain mot. Quiconque ne reconnait pour maître ni Jéhovah ni Jésus est l’ennemi du bien (1).
Quelle action pensaient exercer les écrivains qui représentaient Dieu comme un vengeur inexorable et peignaient la voie du salut dangereusement étroite? Espéraient-ils terrifier les catholiques attiédis, mais non encore enrôlés parmi les incrédules ? Peut-être.
D’autres fois, les poètes, au lieu de lancer l’anathème, voulurent fournir des preuves, ils s’adressèrent à la raison. Ainsi Lemene, dans son Dio, passe en revue, par exemple, les attributs de Dieu et les différents mystères du christianisme (2). Il suit fidèlement saint Thomas d'Aquin; avant chaque sonnet il place un long argument où il rapproche des pensées du célèbre docteur; des renvois indiquent les passages dont il s'inspire. Il bannit tous les termes qui sentent l’École et pourraient effaroucher un grand nombre de lecteurs. De la sorte, il vulgarise la Somme théologique.
Avec plus de vivacité, Métastase, en un dialogue d’oratorio, entreprend de démontrer que Dieu est un, parfait, infini, que, s'il ne tombe pas sous les sens, l'esprit, du moins, peut se le représenter (3).
Dans une partie de ses vers, on dirait que Vincent Filicaia veut protester contre l'esprit positif de son temps. Aspirer à comprendre le surnaturel avec des lumières humaines,
(1) Voir, en particulier, dans les Opere de Martello, t. Il, le Procolo et la Perselide. Dans l'Ifigenia in Tauris l'auteur n’oppose pas, il est vrai, un chrétien à un païen, mais un Grec à un Scythe ; le second, incapable de commander à ses appétits ; Le premier, fidèle au devoir jusqu'à sacrifier, s’il le faut, sa vie à la vertu. Cette différence s'explique, suivant Martello, parce que l’un croit à l’immortalité de l'âme et à la vie d'outretombe, l’autre non. Voir aussi la Betulia liberata de Métastase et d'une facon générale tous les oratorios de cet auteur et de Zeno. De mème, les tragédies de Marchese.
(2) Dio. Sonetti, ed Hinni. In Parma, 1726. La 1re édit. est de 1684. Lemene passe en revue les attributs de Dieu, l'œuvre de la création divine, les trois principaux mystères, la nativité de Jésus-Christ, puis son éducation, sa passion, sa mort, précédées de l’adoration des mages, de la circoncision, de la présentation au temple. Ensuite, il montre Dieu triomphant de la mort, du démon, dans la résurrection, dans l'ascension, dans les sacrements, sur l'autel, dans le jugement dernier.
(3) 2° partie de la Betulia liberata.
voilà, selon lui, un vœu chimérique. Au contraire, si l'homme suspend les fonctions des sens et obtient de intelligence l’aveu de sa faiblesse, s’il ne se laisse plus guider que par une foi aveugle, alors pour lui les ténèbres s’éclaireissent. Il faut se rendre à Dieu, n’aimer que lui, le considérer comme le bien et la vérité; c’est ce que fait l’auteur (1). Il s’abstrait du monde qui l’environne, il lui semble contempler l'Être suprême. Il ne parle pas, mais il croit entendre; 1l goûte une paix profonde. Sa pensée ne s’est pas habituée sans peine à ces voyages en des régions jusqu'alors inexplorées d'elle, mais maintenant victorieuse de sa propre faiblesse, voici qu'elle jouit de son triomphe (2). Ayez donc la foi, germe de toutes les vertus, conseille Filicaia. Grâce à elle, vous vous détacherez du monde et, bien que sur terre, vous vivrez d'une vie céleste (3). |
Chez le Père Cotta (4), on ne trouve pas une telle sérénité. Il s’impatiente contre l’incrédule et discute avec lui. « Point de
Dieu! prétend ce dernier. — Regarde la nature et réfléchis, répond le poète. — Préjugé! Les propriétés de la matière
suffisent pour expliquer l’ordre harmonieux de l'univers. A quoi bon un régulateur ? Si tu tiens à l’idée de Dieu, disons qu'il se confond avec le monde. » Cotta entreprend de démontrer le contraire. D'ailleurs, il ne croit pas l’impie convaincu et le suppose harcelé de remords.
Les poèmes examinés jusqu'ici n’altèrent point la gravité de la religion. On ne peut en dire autant d’autres ouvrages beau- - coup plus nombreux. Ils témoignent d’un état d'esprit très différent de celui que nous venons d'analyser. Les uns abusent du surnaturel ; ils font intervenir continuellement le Cüiel. Il n'y manque jamais d’user de miracles pour récompenser les bons et punir les méchants. Tels sont divers traités où le Père Segneri, en des pages riches de comparaisons familières et d’anecdotes,
(1) Voir p. ? des Rime scelte di Poeti illustri de’ notri tempi. Parte prima, edizione seconda. In Lucca MDCCXX.
(2) Id., p. 3, 4, 5.
(3) Id., p. 6 et suiv.
(4) Dio, Sonetti et Inni del P. Cotta. In Genova 1709. Les pièces auxquelles nous faisons ici plus particulièrement allusion se trouvent reproduites p. 25, 26, 27, 30, 31, 32, 33, 34, 35 des Rime scelte indiquées plus haut.
s'attache à prouver et à lier logiquement les vérités essentielles du catholicisme (1). De même, les quarante récits où un autre Jésuité, le Père François-Antoine Massola, raconte des prodiges accomplis par les anges au profit de chrétiens qui les vénéraient dévotement (2). Mentionnons aussi un grand nombre d’oratorios. A partir d'environ 1663, aucun nom sans doute du calendrier catholique ne manqua d’être célébré dans une composition de ce genre, tant moines et religieuses en écrivirent pour les fêtes de leurs couvents. Parmi les saints, les uns n'eurent, pour ainsi dire, jamais de contact avec les hommes : ils traversèrent la vie en priant ; on a pu les comparer à la colombe de Noé qui ne trouva pas un pouce de terrain assez propre pour s’y reposer. Ceux-là, on en fit des êtres métaphysiques, n'ayant plus rien d’humain. Des visions horribles les assaillent, des démons cruels les circonviennent; ils ont aussi comme ennemis les Sens, le Respect humain, la Luxure, abstractions personnifiées. D’autres, au contraire, méritent l’épithète d'actifs. Leur jeunesse au milieu de leurs compagnons de libertinage, leur repentir, leur pénitence, leur mort édifiante, leur glorieuse apothéose : voilà de quoi l’on entretient le public (3).
Si l’on peut attribuer une valeur éducative aux oratorios de la deuxième catégorie, lira-t-on sans rire l'Anacreonte Cristiano (4), œuvre d un jésuite qui se dissimula sous le pseudonyme de Presepio Presepi (5). Un exemple montrera comment
(1) Surtout dans I{ Cristiano Instruito nella sua legge. Ragionamenti morali dati in luce da Paolo Segneri della Compagnia di Gesùu. Firenze
(2) Angioli in moto, ovvero Racconti di prodigie di gratie operate dai S. S. Angioli a pro de’ loro divoti. Genova 1687. — Voir G. B. Marchesi : Per la Storia della novella italiana nel sec. X VIT. Roma 1897 (p. 164.)
(3) L'oratorio musicale, de Pasquetti, ouv. cité, p. 301 et suiv.
(4) In Firenze, 1711.
(5) Dix ans auparavant avait paru Anacreon Recantatus, sive Anacreontis odae per totidem Palinodias ad honestiorem sensum accommodatae à Carlo de Aquino Soc. Jesus. Romae typis Antonii de Rubeis. MDCCI. Voici comment le Père jésuite se sert des cadres du poète grec pour exposer des idées bien étrangères, certes, à celui-ci. [Il développe, par exemple, avec des prétentions austères, ce mot que l'Ecriture attribue aux sots: « Buvons et mangeons; demain, en effet, nous mourrons. » Il loue les buveurs d’eau, expose la laideur et les conséquences de l'ivrognerie ; ii vante l'utilité du chocolat pour les hommes de lettres, ou pour les vieillards ; il rappelle à ceux-ci l'exemple de Silène, pour les détourner de la mollesse. Au lieu de commander à un peintre ou à un sculpteur,
il transforme les thèmes de Fécrivain grec. On se rappelle les vers gracieux où parle une colombe porteuse d’un billet galant d’Anacréon. Le poète lui à promis la liberté; mais elle aime mieux rester auprès de lui. Elle est si heureuse !elle se nourrit du pain qu’elle arrache de ses mains, il lui donne à boire du vin qu'il a goûté d'abord; sur sa lyre, elle se couche et sommeille. Chez l’auteur italien, l'oiseau n’est plus messager d'amour. Presepio lui à confié une lettre pour le divin enfant; il y raconte que, la nuit dernière, lui est apparu un revenant sorti des grottes infernales. Ce fantôme l’a menacé de lemporter avec lui, s’il continuait à chanter les louanges du fils de Marie. Le religieux a crié très fort : « Jésus », et n’a plus rien vu (1).
Dans un des petits drames qu'il a composés (2), Presepio imagine un prodige d’un autre genre. Les bêtes célèbrent la naissance de l’'Homme-Dieu en répétant chacune le er: dont la nature Fa dotée. On entend ainsi tour à tour le poulain, le bœuf, le coq, le rossignol, le corbeau, imités par les collégiens qui jouent la pièce. Voici, en outre, comment Presepio donne parfois une forme concrète aux maximes qu'il veut inculquer à son auditoire. S'agit-il d'exprimer qu'avec l'assistance du Christ, on est sûr de fuir les fautes graves ? Il produit sur la scène des bergers de Béthléem. Leurs campagnes sont désolées par un horrible dragon. Mais un d’entre eux possède un bouclier, cadeau de la Sainte Vierge elle-même; le nom de Jésus s'y trouve écrit. Pour se débarrasser du monstre, on lui oppose le précieux talisman : l'effet est immédiat (3). Ailleurs, Presepio: cherche à rendre sensible cette idée : si Dieu descendit sur terre et y mourut crucifié, c'est pour transformer la situation des fils d'Éve. Aux yeux du spectateur s'offre un être moitié homme, moitié bête. Sous l'influence de Jésus, il perd
comme faisait Anacréon, de reproduire Bathylle, ou l'Amour, il engage les artistes à graver sur un vase d'or un banquet eucharistique ou à faire vivre sur une foile les traits de la Sainte Vierge. (In Oden 6 ; in 0. 49, 39 ; 26 ; 54, 38, 17, 28). |
(1) Ode IX de Presepio. Lettera al S. Bambino Gesü, inviata per mezzo d’una colomba.
(2) La S. Infanzia di Gesu Cristo in teatro, Rappresentazioni, e Trattenimenti Drammatici. In Firenze, 1713. Voir le Tratt. qui suit la Rapp. 10.
(3) Rapp. 5.
les attributs corporels qui Le rapprochaient de la brute (1).
Comme les œuvres précédemment citées, certains poèmes font un usage perpétuel du merveilleux, mais, en outre, ils recherchent la délicatesse jusqu’à efféminer la religion qu'ils énervent. Tel est le ARosario (2) de Lemene. En lisant ce livre, on se sent pris de vertige. L'écrivain a distillé trop de fleurs dont le parfum capiteux provoque une sorte d'ivresse. Ilaccomplit ce tour de force de commenter le Rosaire uniquement à l’aide de madrigaux et de sonnets, où interviennent le lis et surtout la rose. Soit, par exemple, le premier mystère joyeux. La scène se passe au mois des roses. Marie écoute avec des rougeurs modestes les paroles de l'ange ; on croirait une rose. Le messager dit : « Tu trembles, Ô vierge, comme la rose au souffle hyperboréen ; mais écoute la parole de Dieu et chasse désormais ce froid importun, car déjà s’exhale une brise sainte qui te restaure comme le zéphyr restaure la rose. » Au langage de Gabriel, Marie se tait, mais, avec une rougeur divine, des roses fleurissent sur ses chastes joues. Puis elle répond, en ouvrant une lèvre de pourpre qui semble une rose vermeille : « Je me rends à mon maître ! » O prodige! lorsqu'elles se découvrent sur le visage de Marie, que confond l'annonce de sa grandeur, les roses des rosiers s’enorgueillissent ; mais comme la Vierge se déclare la simple servante du Seigneur, elles deviennent plus humbles que lhumble violette. Marie, unie au Saint- Esprit, c’est l'hymen de la rose et du lis, et l'on demande au divin époux si, dans les champs célestes, sont aussi purs Îles troènes dont se blanchit l’aube, ou aussi belles les roses dont se pare l’aurore.
Quand on parcourt le Jesus Puer (3) du Père Ceva, on s’explique la sympathie de ce jésuite pour l'auteur du Aosario. L'un ne voyait la Vierge qu'entourée de fleurs ; à l'autre la sainte famille apparaît dans un cadre champêtre et idyllique ; tous les deux semblent étrangers aux grands sentiments et aux
(1) Rapp. 1.
(2) Rosario di Maria Vergine. Meditazioni poetiche; à la suite de Dio dans l'édition précédemment indiquée. La première édit. est de 1692.
(3) Mediolani 1690. La 4me éd. est de 1704, suivie d'autres en 1718, 1720, 1732. En outre, l’œuvre fut imprimée avec les divers poèmes de Ceva en 4728. — La 192€ lecon de G. B. Cereseto est consacrée au Jesus Puer, dans la Storia della poesia in Italia. Milano, 1857.
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émotions profondes, ils recherchent plutôt la mignardise que la majesté. L'œuvre n’est qu’une série de tableaux. Le premier nous représente les pauvres habitants dé Nazareth, inquiets du sort de Jésus et de sa mère, partis en Égypte. Beaucoup se trouvent sur les bords d’un étang où Marie avait l'habitude de se joindre aux autres femmes du pays ; c’est là qu’elle lavait les langes de son jeune enfant. Un oiseau, retourné aux premiers jours du printemps, va et vient, se posant sur les épaules des jeunes filles. Il voudrait faire entendre qu'il a vu les voyageurs, qu'ils sont en vie, que leur retour est proche; mais personne ne comprend ce langage. A côté de cette scène ingénieuse, en voici une autre avec une portée morale. Trois enfanst, dans un bocage écarté, lancent pierres et mottes de terre pour faire tomber un nid de rossignol. La Vierge leur apparaît, les ‘tance maternellement, et les renvoie en leur donnant à chacun un baiser et une pêche. Dans le livre IT, un ange a cette gracieuse attention de l’arrêter, elle et ses compagnons, pour leur servir, dans un petit bois, un repas frugal. Quand on les annonce aux Nazaréens, ceux-ci sont occupés par les vendanges. Ils se portent à la rencontre des arrivants, avec les mains chargées de cadeaux. À Jésus est destinée une magnifique grappe de raisin, au milieu de laquelle il fait miraculeusement surgir un épi de blé. Tout à l'heure, nous assisterons à une sérénade offerte à Joseph par des musiciens réunis sous ses fenêtres (1). Au nombre des villageois les plus empressés auprès de la: sainte famille, se trouve une bergère à la fleur de l'âge. Attirée vers l'enfant comme par un charme irrésistible, elle voudrait voir Joseph et Marie se reposer, ne fût-ce qu’une nuit, sous le toit de ses parents. Elle obtient du moins de donner un baiser à Jésus. En récompense de son enthousiasme, elle devient la plus belle fille du village, etelle-même, se mirant en une fontaine, ne peut se reconnaître. Alors plusieurs de ses amies courent vers les mêmes eaux auxquelles on attribue maintenant une vertu miraculeuse, mais leur espoir est déçu (2).
(1) Dans leurs rangs, l’auteur a glissé quelques poètes religieux de la fin du xvu° siècle, entre autres C. M. Maggi et Lemene.
(2) A côté de naïvetés du mème genre on rencontre parfois le grotesque. Ainsi, une fête étant donnée en l'honneur des enfants massacrés par Hérode, le diable ÿ apparaît déguisé en femme. Il ne mêle pas seu-
Contrairement au Père Ceva on ne pourra reprendre P.-F. Martello (1) pour la mièvrerie et la puérilité. Mais, si l'on en juge par son poème sacré, 1l pratique une piété sensuelle et raffinée. C'est, nous dit-il, dans les yeux divins qu’elle s’allume. En les considérant, Marie-Madeleine a, d’après le poète, ouvert son cœur au repentir (2). Loin d'eux, saint Jean l'Évangéliste perd toute joie (3).
Une sorte de mysticisme du même genre se relève dans un certain nombre de sonnets de Pétrarque, spiritualisés à la fin du xvié siècle par Octavien Peprignani (4).
Tant de mignardise et de subtilité, des miracles en telle multitude, étrange moyen, dfra-t-on, d'attirer à soi ceux des Italiens dont le présent livre a plus haut étudié les tendances : esprits positifs qu'on ne pouvait séduire à moins de leur offrir les découvertes de l'expérience et les conclusions du raisonnement ! S'ils venaient, par hasard, à connaître les œuvres de Presepio et de ses émules, croyons-le, ils riaient ou s’indignaient. Mais est-ce bien aux savants et aux érudits qu'on songeait à plaire avec ces fantaisies ? Sans doute, non. On s’adressait d’abord aux enfants et aux âmes simples dont le zèle dévot pour les anges et les saints naissait ou se ravivait au récit et à la vue des prodiges attribués à ces puissants personnages. On songeait aussi aux chrétiens qui, désireux de mener une existence facile, et ennemis de l’austérité, se seraient peut-être éloignés de l'Église si elle leur fût apparue comme une marâtre sévère et
lement ses larmes à celles des assistants, il excite habilement les mères contre Jésus : si le roi des Juifs n'avait pas eu à redouter le fils de Marie, il n'aurait pas ordonné cette grande tuerie ; qu’on se venge donc sur l'enfant cause de tout le mal! Le péril devient déjà menaçant pour Jésus, lorsque, ne dissimulant plus assez bien ses cornes, le perfide conseiller se dénonce lui-même. Alors, parmi les femmes, les unes s’enfuient, les autres poursuivent le diable en lui lançant des pierres ; le spectacle, de tragique, devient comique ; peu s’en faut que Marie elle-même n'éclate de rire.
(1) Dans Versi e Prose, ouv. cité; mais, déjà en 1707, avait paru à Bologne le poème Degli Occhi di Gesu.
(2) Id., livre IF.
(3) Id., livre IV.
(4) Voir Giornale de’ Letterati d'Italia, t. XXVIL, p. 351, sur cet ouvrage qui a pour titre Sonetti del Petrarca esaminati nell Accademia de’ Filergiti di Forli ridotti al morale da Ottaviano Peprignani, secretario della detta Accademia. In Forli, 1716.
prête. à frapper. On leur peignit la religion toute aimable et souriante. Sans doute, on fait intervenir le diable en personne et on met les humains en garde contre ses embüches, mais telle est la complaisance de Dieu et de ses saints, qu'il suffit de les invoquer pour obtenir leur aide immédiate et toute puissante. Le pécheur ne doit ni se décourager, ni trembler de peur : les voies du salut lui sont toujours facilement accessibles.
Telle est l'impression que laissent des nouvelles, des oratorios, des pastorales, des « Anacréon et des Pétrarque rechantés », des poèmes narratifs. Elle ne se trouve pas affaiblie quand on parcourt les recueils lyriques où C: M. Maggi et L. Adimart, par exemple, nous révèlent leurs sentiments intimes. La piété du premier est calme et confiante. Il n’a jamais cessé de croire ; mais, durant sa plus verte jeunesse, il s’est laissé prendre aux frivolités d’une existence mondaine. Quand a sonné l’âge mûr, il s'est ressaisi (1). Certes, il souffre de son long égarement (2); il n'aurait jamais cru que tant d’amertume suivit la douceur goûtée dans le mal. Mais il ne se consume pas en de mortelles alarmes; son repentir se tempère parla joie d’être enfin désabusé(3). Désormais, aucune pensée frivole ne lui dissimule plus son Dieu; il vit avec lui, il le voit à chaque minute dans la nature (4), dont tous les phénomènes lui semblent manifester une Providence qui veille sur les choses et les êtres. Le spectacle lui-même de la douleur ne parvient pas à entamer sa foi robuste (5); si l’homme souffre, c'est que le Ciel veut éprouver sa constance et la raffermir. D'ailleurs, le remède est à la portée de tous : pour sentir un soulagement, les infortunés n’ont qu'à faire appel à Dieu comme à un confident, un soupir suffit pour l’invoquer, il est toujours prêt à y répondre.
Moins fortuné que Maggi, Ludovic Adimari (6) n’a pas encore
1) Rime varie di Carlo Maria Maggi Accademico della Crusca. In Firenze, MDCLXXX VIIL, p. 7, 11, 13.
(2) Rime varie di Carlo Maria Magegi, p. 8, 34.
" Id., p. 23, 132.
(5) Id., p. 65, 93.
(6) Poesie sacre e morali di Lodovico Adimari nobile patrizio Fiorentino Gentiluomo della Camera del Sereniss. di Mantova, e Accademico della
Crusca. In Lucca, MDCCXT. — Sur l’auteur voir La Vita e le Opere di Lodovico Adimari da Dino Provenzale. Rocca S. Casciano. Cappelli, 1902.
trouvé la paix de l'âme ; des liens solides continuent à le rattacher aux plaisirs terrestres. Tout son mal vient de deux beaux yeux (1). Il était si jeune quand il devint leur esclave, qu’on ne peut, croit-il, lui tenir rigueur de sa faiblésse(2). Avec l’âge, il a compris sa faute, et décidé de la racheter (3). I se répète chaque jour la nécessité d’un changement complet et définitf (4), mais il ne peut s’y résoudre. En réalité, il est trop porté à croire la miséricorde divine inépuisable.
Beaucoup d'Italiens s’imaginaient donc que la route qui conduit au Paradis est délicieusement fleurie et sans la moindre aspérité; à chaque instant, l'œil y contemple des prodiges dont l'esprit n’est jamais las. On pourrait presque ajouter qu'ils peuplent ce chemin de bergers.
On sait qu en 1690 fut nes à Rome, l'académie des Arca-
diens (5) qui, bien vite et durant un siècle, compta parmi ses . membres quiconque dans la péninsule écrivait en prose ou en vers. Elle fut pastorale. Les sept séances officielles se tenaient, chaque année, en un lieu auquel on conserva toujours un
(1) Poesie sacre e morali, p. 5.
(2) Id %p.7:
(Pl: p-22:
(ds p-46,725% 2627, 282120)
(5) Sur la fondation, le but, les progrès de l’Arcadie, voir L’'Arcadia del Canonico Gio. Maria Crescimbeni custode della medesima Arcadia di nuovo ampliala e pubblicata. In Roma. 1711 ; — l’Arcadia de Morei, dans Letre Arcadie, ovvero Accademie Pastorali di Messer Jacopo Sannazzaro, del canonico B. Menzini, del Sig. Abate Michel Giuseppe Morei, raccolte per la prima volta. In Venezia, 1745; — plusieurs opuscules réunis à la suite de l’ouv. de Crescimbeni La Bellezza della Volgar Poesia. In Venezia MDCCXXX. Ce sont Breve notizia delle stato antico e moderno dell” Adunanza degli Arcadi. Racconto della funzione fatta nel getto della prima pietra nel fondamento del nuovo teatro. Descrizione del nuovo teatro degli Arcadi. Imprese delle colonie e delle Rappresentanze Arcadiche disposte per ordine cronologico. Ristretto dell’ Istoria della celebre adunanza degli Arcadi. Vita di G. M. Crescimbeni scritta da F. M. Mancurti..…. col racconto de’ Fatti memorabili della Ragunanza degli Arcadi; — les odes Costume degli Arc. et Promulgazione delle leggi d'Arcadia, ainsi que la vie de Guidi (p. 17 et suiv.), dans Poesie d’Alessandro Guidi con la sua vita descritta da G. M. Crescimbeni. Napoli. MDCCLXXX. — L'Arcadia de LE. Carini, ouv. cité.
Sur le rôle des jésuites en Arcadie, voir £. IE, chap. 84, de Settembrini : Lezioni di letterat. ital. Napoli, 1872.
caractère champêtre, le Bosco Parrasio. Pour marquer entre les membres une parfaite égalité, on leur attribuait idéalement le même degré de fortune ou plutôt de pauvreté. Dans ce but, on opéra entre eux un partage fictif de la contrée grecque nommée Arcadie. Chacun reçut trois arpents de terre et dut ajouter à son nom de berger celui de cet étroit domaine.
Dès l’origine, des rieurs se moquèrent d’un tel travestissement. «Où sont vos troupeaux, disaient-ils? Où les menezvous paître ? Leur toison serait-elle, par hasard, en or et les cachez-vous par crainte d’être dépouillés d'une si opulente richesse ? Les percepteurs publics auxquels on en parle sans cesse s’étonnent de ne toucher aucune taxe. » (4). Plus tard, en 1712, Gravina s'irritait que la société qu'il avait contribué à fonder attachât trop d'importance « à des usages et à des titres de mascarade » introduits au début pour plaisanter (2).
Le fait est que les Arcadiens manifestaient une tendance exagérée à revêtir êtres et choses du déguisement à la mode. Ils n’oublièrent pas la comparaison traditionnelle de Dieu avec le bon pasteur; ils firent du chrétien coupable une brebis insensée qui, fugitive, s’en va de rocher en rocher, pour se rassasier d'une herbe vénéneuse; elle s’'égare en des repaires de bêtes sauvages el va succomber, quand arrive son gardien parti à sa poursuite (3). Un poète se représentait les âmes, au jour du jugement dernier, comme un immense troupeau, où les réprouvés étaient d'exécrables boucs (4). Un autre disait à Dieu : « Admets dans ton bercail mes volontés et mes désirs. Use tantôt de la voix, tantôt de la houlette pour les ramener à toi, et les défendre contre la dent du loup (5) ». Jusqu'ici Dieu était le berger. Voilà que Jésus crucifié se transforme en un agneau qu'une ourse à déchiré sans lui arracher une plainte (6). Ailleurs, la Vierge devient une brebis que saint Joseph garde en un pâtu-
(1) Prose degli Arcadi, t. 1, p. 352. In Roma 1718.
(2) Opere scelte, éd. cit. Della Divisione d’Arcadia.
(3) Rime d’alcuni illustri autori viventi. In Venezia, MDCCXXXIX, p. 188, 272. — Rime scelte di Poeti Illustri de’ nostri tempi ouv. cité, {'e partie, p.20; 2€ partie, p. 126.
(4) Rime scelte, t. 1, p. 147.
(5) Rime degli Arcadi. In Roma, 1716, T. I, p. 27.
(6) Scelta di Sonetti e Canzoni de’ più eccellenti Rimatori d'ogni secolo, parte 3%. [n Venezia 1739, p. 279.
rage de lis (1). Enfin, veut-on exprimer que saint Thomas d'Aquin se distingue entre tous les docteurs comme un adversaire des plus redoutables pour les hérésies? On le change en
un bœuf qui lève fièrement les yeux au ciel et, de son pied,
sème la poussière au vent. Il dépasse de la tête les congénères qui l'entourent, lance enfin de tels mugissements que les fauves du voisinage s’exilent au plus profond des forêts (2).
Au tour de la patrie. L'Italie, champ de bataille où guerroient des rivaux furieux, est une brebis qu’un lion enlève malgré ses bêlements désespérés. Mais lui-même voit bondir une bête étrangère qui lui dispute sa proie. Celle-ci, résignée, attend la mort(3).
Quant aux poètes, auteurs de ces travestissements, ils se donnent ou on leur prête des airs de bergers dans les emplois qu'ils remplissent, et les états de fortune qu'ils traversent. L'un trouve en son commerce avec les muses un répit aux tracas de sa charge judiciaire. Sous sa plume, les plaideurs se métamorphosent en hiboux et en chouettes qui troublent la paix de son humble cabane. Son vœu est d'échapper à leurs poursuites pour tremper ses lèvres dans les eaux pures où boivent ses agneaux, pour se retrouver en compagnie de Virgile, pour se nourrir de châtaignes et de lait (4). Un chapelain secret du pape Innocent XI, bénéficiaire de la basilique du Vatican, s'appelle un ministre de Pan, il est sensé faire paître son troupeau sur le mont Palatin (5). Un homme de lettres infortuné implore la bienveillance de l'empereur Charles VI. Il se donne les traits d’un berger que ses chants avaient jadis rendu célèbre sur les bords du Danube. Un nuage obscur s’est épaissi et a crevé; un vent de tempête a soufflé, dispersant les moutons du malheureux et le ruinant (6). Ailleurs, on désire exprimer que, dans sa jeunesse, l’Arcadien Malatesta Strinati recherchait la compagnie des gens cultivés, tandis que maintenant le monde lui inspire
(1) Poesie scelte dell abbate Carlo Innocenzo Frugoni. Brescia MDCCLXXXIT, t. I, p. 227.
(2) Rime dell’ avv. G. B. Felice Zappi (avec beaucoup de vers de poètes contemporains). In Venezia 1757. Parte 2*, p. 83.S. Giuseppe pensa abbandonare la sposa gravida senza sapere il mistero.
(3) Id., p. 132.
(4) Rime degli Arcadi, t. IL, p. 50.
(5) Rime degli Arcadi, t. V, égl. de F. O0. Fabbri, Veglia de’ pastori. (6)4."t. LU; p:376;
une invincible horreur. On écrira que, volontiers, il guidait autrefois son troupeau vers les tendres herbes et prêtait l'oreille aux airs rustiques de Montano. A l'heure actuelle, il fuit les champs les plus verts et les plus fleuris, il nourrit ses brebis d'épines et de chardons, les sons du chalumeau l’importunent ; négligé dans sa parure, il revêt des habits que souille la fange (1).
Des allégories de ce genre abondent dans le roman où Crescimbeni (2) expose le but, les lois, les origines de l'académie dont il fut le premier custode ou président. On les relève souvent aussi dans les églogues dont il y eut, après 1690, une grande floraison, et qui traitèrent surtout des sujets de circonstance, en des pièces dont les détails sont invraisemblables et l'ensemble fastidieux. Pour célébrer les puissants personnages dont elle voulait conquérir ou garder les bonnes grâces, pour marquer sa joie d’un événement national ou local, pour honorer les saints au jour de leur fêté, pour dire un dernier adieu à ses membres depuis peu décédés, lArcadie, à Rome ou dans ses colonies, faisait monter sur le théâtre consacré à ces exercices un ou deux parmi ses bergers. A eux de traduire sous une forme pastorale les sentiments de toute l'assemblée.
Celle-ci, en les voyant apparaître, pouvait se demander : « Lequel des quatre ou cinq cadres consacrés vont-ils adopter ? » La méthode d'exposition était, en effet, peu variée (3). Au prenier abord, elle pourrait sembler empruntée à Théocrite et à Virgile. Elle dérive d'eux, mais le plus souvent de façon assez indirecte et par trop, maladroite.
Une églogue du maître latin représente deux jeunes satyres surprenant Silène endormi dans un antre; ils le contraignent à chanter. Cette idée de prêter la parole à une divinité champêtre séduit quelques Italiens. Mais ils transforment complète-
(1) Id., t. IV, p. 199 et suiv.
(2) L’Arcadia, ouv. cité.
(3) On trouve un souvenir du cadre des égl. 7 et 8 de Virgile dans l’Almauro de A. Tommasi {R. d. Arcadi, t. VII). — Quelques pièces empruntent leur cadre à la 7%° églogue de Calpurnius. (14., t. VII, égl. de Crescimbeni récitée en 1712. Id., t. XIV, égl. de Moronte per il Natale. Commentario e Canzoniere di Pierjacopo Martello, p. 166). — Le cadre des Thalysies de Théocrite se trouve parfois (R. degli Arcadi, t. V, Veglia de’ pastori. 1d.,t. VI, égl, de Dalete Carnasio ; égl. de Elviro Triasio, —.Poesie scelte dell” ab. C. J. Frugoni, t. Il, p. 381, 410).
ment les données de Virgile. Chez l'un (1), le maître de Bacchus est appesanti par le vin et juché sur son âne qui le porte au milieu de villageois moqueurs et outrageants. Qui le croirait ? L’ivresse ne l'empêche pas de trouver des accents bien appropriés pour célébrer le doge de Venise. Un autre (2) poète suppose que, parti à la recherche d’une brebis égarée, il à fini par échouer près d’une grotte où un faune émerveillait toute une troupe de curieux, en célébrant les mérites d’un jeune légiste, neveu du pape. Un troisième (3) supprime l’antre. Il se transporte à l’époque où Syrinx fut métamorphosée en un roseau. Avec celui-ci Pan fabrique une flûte qui sera, dit:l, l'instrument préféré des bergers d’Arcadie. Et il prophétise la suite des faits dont se composera l'histoire de cette peuplade, jusqu’au jour où, comme ressuscitée à Rome, elle y trouvera l'efficace appui du pape Clément XI. Virgile avait, il est vrai, employé quelques vers à louer Gallus ; mais au milieu d'histoires merveilleuses sans autre rapport entre elles que leur caractère érotique, et après un résumé de la formation du monde, suivant les épicuriens. Elle ne lui appartient pas, cette manière de raconter des légendes mythologiques, pour y souder l'éloge d’un personnage contemporain.
Avec la même liberté mais aussi les mêmes abus, les Arcadiens imitèrent les églogues où deux pâtres commencent par échanger des ‘injures, puis se lancent un défi, déposent des enjeux, choisissent un juge et luttent en un chant dialogué. L'occasion leur est enfin donnée de satisfaire leur antipathie. Dès les premiers vers, ils ne se reprochent rien moins que des actes fort vilains. Jusqu'au bout, leur ton se ressent de l’animosité qui les enflamme. En général, au contraire, les bergers italiens du xvr° siècle ne profèrent aucune parole malsonnante. Malgré leur déguisement, ils ne peuvent oublier leur habituelle politesse; le plus souvent, leur discussion est tout à fait amicale. Un berger refuse de chanter, bien qu'on l'en prie; il objecte la température trop froide, linsuflisance de son talent (4). Un autre cherche le pasteur qu'on à désigné pour
(1) Rime scelte di Poeti illustri de’ nostri tempi. Parte 2, p. 254.
(2) Rime degli Arcadi, t. VII, p. 9, égl. de E. Manfredi.
(3) Rime degli Arcadi, t. I, p. 348, él. de Uranio Tegeo.
(4) Poesie scelte dell abate C. I. Frugoni, tp. 364,372; 377, 410.
dialoguer avec lui; ne le trouvant pas, il s’impatiente et lui adresse des propos un peu vifs, quand il le voit enfin se présenter (1). Le nouvel arrivé s’emporte, la querelle est bientôt calmée; on n’en trouvera pas trace dans le reste de l’œuvre. Parfois aussi (2), on se donne à soi-même un adversaire : on commence un monologue, on croit surprendre une moquerie chez un assistant, on l'interpelle avec aigreur, il répond sur le même ton, mais on tombe vite d'accord et tous deux unissent leurs efforts pour célébrer l'événement du jour. C'est, en effet, un des caractères de ces chants alternatifs d'Arcadie. Les interlocuteurs n'opposent pas leurs préférences ;-1ls sont en communion d'idées : ils louent les mêmes personnes, ils déplorent les mêmes événements, leurs couplets diffèrent par quelques mots.
Quand, par hasard, le poète suit de plus près la manière spéciale à Théocrite et à Virgile, son œuvre devient ridicule. Après s'être annoncé comme désigné par le custode, pour célébrer devant les académiciens réunis tout exprès les vertus d'un doge de Venise ou les mérites littéraires de divers poètes défunts, comment soutenir qu’on est gardien de troupeaux, affirmer qu'on vit de laitage et surtout se donner un air rustique, en se blämant mutuellement d'avoir volé un chien ou quelques moutons (3) ?
Ces pièces de circonstance semblent s'éloigner encore plus de la vérité si l'on considère que la nature en est absente, que les troupeaux n’y apparaissent pas, ou peu s’en faut. D'ailleurs, jamais les bergers n’y exercent leur métier ou même n’en parlent. Ils n’ont pas de caractères propres, alors même qu'étant deux, ils pourraient se faire valoir l’un l’autre par contraste. Tantôt 1ls récitent, sur le même ton, des couplets également incolores ; tantôt l’un interroge, l’autre satisfait la curiosité du premier. On croirait lire un manuel par demandes et par réponses. À notre connaissance, une seule exception à cette règle : l’églogue où Pierre-Jacob Martello, père d’un
(1) Rime degli Arcadi, t. X, Egl. per l'adunanza tenuta dagli Arcadi sull’esaltazione del Serenissimo Pietro Grimani.
(2) Rime degli Arcadi, t. XIV, égl. de Nivildo et Adimanto.
(3) Rime degli Arcadi, t. VI, églogue d'Ateste ; t. X, égl. d'Ormino et Eupalte ; t. X, égl. de Nivildo et Polimedonte.
malheureux fils mort prématurément, prie un chevrier de forcer ses bêtes à respecter la tombe du petit Osmin. Il s'entend adresser des réparties égoïstes et triviales, qui font de ce rustre un être bien réel (1).
Il y eut aussi des églogues didactiques (2); enfin, on en consacra parfois à l’amour (3). Qu'on lise les unes et les autres, ou qu’on parcoure celles que nous avons jusqu'ici examinées, on ignore quelle différence, suivant leurs auteurs, sépare dans la vie intime les bergers et les hommes de la ville. En effet, la poésie pastorale n’est malheureusement pas seule alors à célébrer les personnages remarquables par leurs fonctions, leurs talents, leurs aïeux, à vulgariser la science, à chanter une femme sur le ton des pétrarquistes.
Si nous considérons, au contraire, non pas des pièces relativement longues et pour la plupart dialoguées, mais un certain
(1) Page 76 du Commentario e canzoniere (Opere, t. VIT.
(2) Voir plus loin, p. 328.
(3) Voir Rime degli Arcadi, t. I, p. 234; t. XI, égl. d’Ormido ; égl. de Nivildo ; t. XII, sonnets d'Idalce Trofeio ; t. XIV, p. 227; — Rime scelte, t. Il, p. 266; — Rime dell’ avv. Zappi, t. I, p. 209 ; t, IL, p. 7,62; — Rime d’alcuni illustri autori viventi, p. 146, 328, 329, 364, 471, 565; — Frugoni : Poesie scelte, t. II, p. 389 ; t. IV, p. #4. Dans ces pièces, divers bergers vantent le lieu de leur séjour, grotte ou non, à quelque Philis ; ils engagent celle-ci à venir les retrouver ; ils lui promettent maint cadeau rustique ; ils se peignent minés par le chagrin, eux pour qui tant d’autres femmes, s'ils voulaient, seraient moins rigoureuses. Maïs comment cesser d'aimer cette charmeuse qui exerce sa puissance sur la nature entière ? Où elle pose le pied, l'air devient plus pur, l'herbe plus touffue, les fleurs plus parfumées, le jour plus clair. Tandis qu'ils analysent leurs sentiments, ces amants infortunés emploient volontiers des comparaisons rustiques, dont ils doublent et triplent le premier terme. (Voir Rime degli Arcadi, t. XIV, p. 227; — Rime dell avv. Zappi, t. IT, p. 62; — Rime scelte, t. Il, p. 266). Il s’agit de comparaisons du type suivant: « Triste lupus stabulis, maturis frugibus imbres, || Arboribus venti, nobis Amarvllidis irae » (Virgile, Bucol. Il).
Ce procédé, dira-t-on, ces thèmes sont d'origine antique. Sans doute, mais, dans la péninsule, ils étaient devenus presque traditionnels, depuis que le xv° et le xvit siècles les avaient rendus italiens. Dorénavant, on pouvait les trouver dans les œuvres de poètes n'ayant Iu ni Théocrite, ni Virgile. Voir Poesie Pastorali e Rusticali raccolte ed illustrate con note dal dott. Giulio Ferrario. Milano 1808.
Il y eut aussi au xvint siècle un petit nombre de sonnets dit Polifemeschi (voir Scelta di Sonetti e Canzoni, p. 253 et suiv.). On ne peut dire s'ils ont été imités d'Ovide, Métamorphoses, livre If, où de Marino p. 97-109 de La Lira Rime del Cavalier Marino. Parte prima. In Venetia, MDCLIIE.
nombre de tableaux gracieux contenus, en général, dans des sonnets, nous connaîtrons l'idéal que conçurent de la vie pastorale quelques Italiens de la même époque. On ne saurait le confondre avec celui de Théocrite et de Virgile. Les bergers de ces dérniers, surtout ceux du poète grec, sont de véritables hommes : ils souffrent, ils gémissent, ils connaissent la rivalité, ils éprouvent des aversions, ils sont médisants, le bien d'autrui les tente, ils s’emportent contre leurs troupeaux. Quelle vie mène, au contraire, le berger d’Arcadie, tel qu’on nous le dépeint parfois ? A la belle saison, il se lève avec l’aurore; le long d’un clair ruisseau, il appelle en sifflant les pinsons, ou tâche de prendre au piège quelque rossignol, ou cueille des fleurs. Il arrive en une prairie que couvre l'herbe la plus tendre; il s'étend au pied d’un arbre touffu et, de loin, surveille ses brebis dont, en général, il ne sera plus question. Il goûte silencieusement le plaisir de respirer l'air pur, ou bien contemple le ciel et rêve jusqu’au moment où arrive la bergère qu’il aime. Alors, tantôt c’est elle qui chantera leurs naïves amours (on nous le dit du moins, sans nous répéter ses paroles); lui, accompagne de ses pipeaux rustiques; tantôt Cloris tresse des guirlandes, tandis que lui sait, affirme le poète, trouver des accents éloquents pour dépeindre sa flamme. Ou bien, ils se regarderont dans le miroir de l’onde pour échanger ensuite des madrigaux. Mais leur tête-à-tête prend bientôt fin; voici venir des compagnons qui, eux aussi, ne demandent qu’à s'asseoir à l'ombre, pour y goûter le frais. On joue. À quels jeux? Jamais on ne nous les décrit, mais on joue, et surtout on fait des bouquets, on forme des rondes, on raconte des historiettes qu'on ne nous transerit pas ; le temps passe ainsi sans trouble. Au déclin du jour, on se sépare, chacun retourne à sa bergerie, en se distrayant avec les sons de quelque instrument champêtre. Le soir, on se retrouve parfois, pour former un chœur et danser; mais, souvent aussi, le berger reste seul et lance une chansonnette, par un beau clair de lune; au pied d’un rouvre, il s’endort sur l'herbe, si le ciel n’est pas menaçant (1).
D'où lui vient sa félicité à lui et à ses amis? De leur inno-
(4) Scelta di Sonetti el canzoni. Parte 32, p. 43, 63, 147, 120, 406, 427,
528. — Rime d’alc. ill. aut. viventi. Parte 4° p. 39, 491, 200, 270, 281, 371, 397, 532, 722.
cence et de leur résignation (1). Ils ne se plaignent pas de garder un chétif troupeau étranger, ni de dormir dans une misérable cabane, ni d'aller en plein été, mendiant une gorgée d’eau, ni d'avoir en partage, pour tout festin, un gobelet de lait et du pain de seigle. Ils prennent leur repos, appuyés au premier tronc qui se trouve sur le sol, mais la crainte ne les réveille pas ; alors que, sous les toits dorés, « volent avec des ailes sinistres certains papillons gris : la mélancolie, le remords, le soupçon ». Seuls, ces humbles restent maîtres de leur volonté; voilà leur avantage sur les habitants des villes.
Quels hommes purent vanter un tel idéal ? Ceux qui, refusant de considérer la forme pastorale de l'Arcadie comme un simple prétexte à mascarades, voulaient ÿ voir une invitation adressée ‘à l'Italie cultivée de se représenter sans cesse, pour les imiter, les vertus qu'ils attribuaient aux bergers.
Si quelques-uns des premiers membres de l'académie purent caresser un tel rêve, les trois poètes les plus connus parmi ceux qui fleurirent entre environ 1720 et 1750, Rolli, Frugoni, Métastase, célébrèrent les charmes d’une existence campagnarde tout épicurienne. Parfois, le matin, on fait une promenade en mer. Galamment, on prépare tout pour le bien-être de la femme qui vous accompagne. On a soin de partir avant la chaleur, mais quand toutefois ne tombe plus une rosée qui pourrait défriser des boucles blondes. Sur le banc, on a disposé un oreiller de pourpre gonflé de plumes. On n’a pas oublié l’ombrelle de soie verte qui, au besoin, abritera un blanc visage. Aux heures les plus chaudes, on se réfugie dans un antre obscur, ou en une vallée que traverse un frais ruisseau. L'endroit est peu fréquenté, on n’y connaît pas la promiscuité d'un importun troupeau. On s'étend au pied d’un arbre, on devise et lon chante avec la femme qui vous a suivi; on vide lentement une bouteille de Chianti mise au frais, on savoure les fraises et le lait qu'apporte le jeune berger Aminta (2).
(1) Accademia Tusculana, prosa 2 dans Opere di Benedetto Menzini, tomo IIL. In Prato, MDCCXCVIIL. — Scelta di sonetti e canzoni, p. 429. — Rime d’alc. ill. aut. viventi, p. 597, 722. — Rime degli Arcadi, t. VI, p- 166, 255.
{2) Poeti erotici del secolo X VIII à cura di G. Carducci. Firenze, 1868, p.86, 89- 0, 114 et suiv., 231-6, 253-8, 258-261.
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. Le lecteur notera aussi une grande différence dans la manière dont la première et la seconde génération d’Arcadiens chantent l'amour.
Durant la période qui commence avec Redi, il arrive à des poètes de développer l’idée que ce sentiment les à conduits à la vertu, a soumis leurs sens à la raison, a porté leurs âmes jusqu'à Dieu, car la beauté aimée n’était qu'un reflet de lui. Mais ce thème n’est pas le plus fréquent (1).
En général, dans les poésies écrites à la fin du xvu° siècle ou au début du xvur*, l’amant est timide. Quand survient celle qui occupe sa pensée, il fuit ou garde le silence. Il s'approche d'elle pendant qu'elle sommeille, mais il redoute alors de la réveiller ; il supplie la brise et les ruisseaux de se taire. Étant si craintif, on ne se déclare pas soi-même. On fait ses confidences à un ami, on lui recommande le secret, sauf, bien entendu, envers l’être adoré, auprès de qui on le charge d’intervenir. D’autres fois, ce sont des oiseaux, des collines, des forêts, des ruisseaux que l’on prend à témoin du tourment enduré. On en vient même à leur faire jouer le rôle de personnes humaines : on les prie de s’entremettre pour apitoyer la cruelle (2), pour l'informer qu’on se meurt, pour demander des renseignements sur elle.
On la chérit dès la prenuère rencontre et il arrive que lon conserve de ses traits un inaltérable souvenir, bien qu'on ne les ait pas revus (3). Le mal est sans remède. On essaye bien
(1) Della Perfetta Poesia Italiana, t. IT, p. 189, 216, 247, 432. Rime dell’ avvocato G. B. Felice Zappi, t. I, p. 290.
(2) Sur la timidité de l'amant, cette intervention des ruisseaux, des oiseaux, efc., voir Scelta di Sonettie Caänzoni de’ pit eccellenti Rimatorid'ogni secolo, p. #3, 66, 109, 206, 323, 328, 380, 454, 465 ; — Rime d'alcuni illustri autori viventi, p. 11, 20, 146, 322, 329; — Rime dell Avvoc. G. B. Felice Zappi, t.[,p. 7, 30, 126, 295; t. IL, p. 90,134, 273, etc. ; — la 2v° élégie et la cantate 21 de Rolli dans ses Rime, Verona, 1733; — Rime scelte di Poeti IUlustri de” nostri tempi. Parte 1%, p. 105, 289. Parte 28, p. 30, 129, 332, etc. Nous ne citons là qu'un très petit nombre d'exemples pris entre beaucoup d'autres ; il suffit de parcourir les recueils indiqués pour en trouver.
(3) Componimenti anacreontici di Poeti illustri de’ nostri tempi. In Roma MDCCXLVIT, voir p. #1. Sur la facilité avec laquelle on conçoit une pas-
de guérir en se fixant l'esprit sur d’autres objets; inutile effort; tout parle d'elle, et raconte sur ses mérites de séduisantes merveilles. Souvent, la lutte s’engage‘ entre la raison et l'imagination, mais tandis que la première rappelle tous les tourments endurés, la seconde promet des jours meilleurs, et c’est elle qui triomphe (1). Que peut le temps contre de tels liens ? On s'attache beaucoup plus qu’à la beauté périssable, à la valeur morale. « Qu'importe donc, dira un poète, si Philis est l'épouse d’un autre ? Je ne l’aime pas de la même manière que lui (2). »
La passion de l'homme n’est jamais partagée : il ne rencontre aucune pitié auprès de la femme. Jusqu'au bout, il espère pourtant vaincre celle-ci à force de constance, et s’il meurt sans avoir touché l'ingrate, il consolera du moins sa propre heure dernière avec le souvenir de la fidélité qu'il a toujours gardée (3). Que demande-t-il? En général, son vœu n'a rien de précis; parfois, il l’exprime plus clairement. Un doux regard, un sourire peuvent atténuer sa peine et l’aimée n’en conserverait pas moins un cœur honnête. Qu'elle apparaisse une minute pour faire admirer ses beaux yeux et s'entendre dire : « Dormez bien! » Est-ce trop ? Qu'elle daigne, du buisson où elle se cache, écouter les plaintes du malheureux qui souffre tant pour elle (4). Hélas! cette faveur même est déniée au soupirant que le chagrin emporte vers la tombe. Aussi recommande-t-1l à ceux qui ont pu jusqu'ici fuir Famour, de l'éviter à tout prix, sous peine de ressembler à la brebis victime du mauvais œil, au poisson traitreusement accroché à lhameçon du pêcheur (5).
Ces divers thèmes ne se recommandaient aucunement par la
sion décisive, voir l’Arcadia del Canonico Gio. Maria Crescimbeni, p.272; — Scelta di sonetti e canzoni, Parte 3%, p.33; — Rime scelte etc. Parle 1, p.114; — Rime degli Arcadi. t. VI, égl. de Dalete Carnasio.
(Berne Scelte,-parte 1%p.56,283,-85,; 403, 110, 112, 199,222. Rime d’alcuni illustri Autori viventi Parte 4, p. 49, 145, 252, 910, 341, #19, 520, 526. Scelta di Sonetti, p. 93. Rime dell Avv. Zappi, LI} 7
(2) R. dell” Avv. Zappi,-t. E, p. 27.
(3) Rime scelle, parte 1, p. 65, 82, 143, etc.
(4) Scelta di sonetti e canzoni. Parte 32, p. 32. Rime di alc. ill. aut. viventi p. 304, 310, 360, 586. Rime scelte di Poeti ïll. parte 1*, p. 211.
(5) R. dell avv. Zappi, parte 12, p. 299 ; parte 2°, p. 80, 193. Scelta di sonetti, p. 390 ; Rime di alc. ill. autori viventi, p. 310.
nouveauté : pour s’en assurer, il suffit de parcourir les œuvres de Pétrarque et celles de ses disciples du cirquecento : souvent on leur empruntait, outre les idées, les expressions mêmes. Dans presque tous les sonnets et toutes les cansont d'amour, alors accumulés, il faut voir simplement des exercices de style et de versification. Sans rien y mettre de leur âme, les écrivains y célèbrent des Iris en l'air. On n'avait donc déserté la cour de Marino que pour jurer par d’autres maitres ; mais la morale ne devait-elle pas se réjouir que la littérature lyrique ne fût plus une simple maîtresse d'obscénité ?
Les effets de cette rénovation se font encore sentir dans le deuxième quart du xvin° siècle, et pourtant, lorsqu'on lit certains auteurs de cette époque, combien ils diffèrent des poètes de la génération précédente, par le rôle qu'ils prêtent à la femme et le ton sur lequel ils lui parlent! Elle n’a pas su rester le modèle d'honneur sans tache vers lequel montent les hommages, et que n’effleure jamais le soupçon. Elle appuie d'un serment la promesse de garder sa foi intacte et elle se parjure ensuite sans vergogne (1). Elle défaille quand les signes précurseurs du printemps lui annoncent l'heure où le guerrier qu'elle dit aimer devra reprendre la route des camps; hélas ! un accueil glacial attend Finfortuné à son retour : Irène l'a oublié (2). Une coquette emploie toutes les ressources de son art charmeur pour conquérir un adolescent inexpérimenté : soupirs, Cajoleries, douces paroles, larmes même. Quand, pris au piège, 1l brûle de tout le feu d’une première passion, il s'aperçoit que la comédienne s’est jouée de lui (3). Certes, l'amour ne se guérit pas plus qu'autrefois, mais le malade exhale sa douleur en maudissant celle qui en est cause (4).
La nature même du sentiment qu'inspire l'être aimé a
changé. Autrefois, c'était de son âme qu'on s’éprenait. On
remarquait à peine son physique ; on se contentait de noter parfois la sérénité de ses regards, l'or de ses boucles, la douceur de sa voix, le sourire suave de ses lèvres roses, la pureté
(1) Paolo Rolli, Canzone VI dans ses Rime, Verona, 1733. (2) Métastase: La Primavera, il Ritorno.
(3) Egloga Farmaceutica (Rime degli Arcadi, t. X1). Métastase : Nido degli Amori ; la Gelosia.
(4) Métastase. 1! Consiglio.
de son front, la pourpre de ses joues, la blancheur. de ses mains. Après 1725 environ, on devient beaucoup plus indiscret (1). En outre, on analyse avec soin toutes les attitudes de la femme, à la promenade, au bain, tandis qu’elle chante ou qu'un instrument de musique, habilement manié par ses doigts, caresse l'oreille de son entourage (2). Enfin, on précise les moindres détails de sa parure et dé sa toilette (3).
On ne respecte plus les goûts de la génération précédente que sur un point essentiel : on évite, en général, l’'indécence. Néanmoins, par leur lasciveté, quelques pièces de vers font déjà pressentir que le temps approche où, perdant toute retenue, la poésie redeviendra licencieuse. Parfois, dans la deuxième moitié du xvm° siècle, son audace, surtout dans les épithalames, ne connut plus de bornes (4).
En somme, dans la période que nous étudions, nous n'avons presque jamais vu la littérature, à la fois morale et vraie, conforme au vœu qu'exprimèrent Gravina, Muratori et à peu près tous les critiques italiens du temps. Quelle fantaisie dans la plupart des livres religieux examinés plus haut! Combien peu de sincérité dans les œuvres pastorales ou érotiques de l’Arcadie !
Mais des poèmes exposant un art ou une science (5), ou bien racontant les voyages d'un homme éclairé ne réaliseraient-1ls pas l'idéal tracé dans la Aagione Poetica et la Perfetta Poesia? Non, répond Gravina lui-même. Certes, il exige (6) de l'écrivain qu'il se forme une vaste et solide culture, mais il veut qu'elle se révèle seulement par la propriété d'un langage toujours précis et par quelques allusions glissées aux places les
(4) Métastase. Il Ratto d'Europa. Rolli, Rime, p. 181, 191.
(2) Rolli, Opere Elégie L Cf. aussi p. 88 et 169 de Crudeli : Opere. In : Firenze MDCCXXXV.
(3) Poeti erotici, éd. Carducci, p. 231, 247, 254, 451,456. — Frugoni, Opere scelte,t. IV, p. 4. — Métastase, Teti e Peleo. —Rolli, Opere, p. 168, 181.
(4) Voir p. 188 et suiv. dans V. A. Arullani, Lirica e Lirici nel Settecento, Torino, 1893.
(5) Sur la poésie scientifique it. au xvure siècle, voir E. Berlana : L'Arcadia della Scienza, Parma, 1890.
(6) Note 22, p. 443 des Opere scelte di Gianvincenzo Gravina, éd. cit.
plus convenables. Quant aux traités en vers, il ne les goûte pas, car, dit-il, on y sacrifie ou le fond ou la forme. Au contraire, Crescimbeni (1) se montre très épris de la poésie didactique. Muratori (2) en est moins enthousiaste. Toutefois, il y aurait, suivant lui, avantage à exposer, en termes intelligibles même pour le vulgaire, des connaissances que celui-ci ne veut pas chercher dans une œuvre à la fois trop aride et trop savante. De deux façons, ajoute-t-il, on viendrait en aide aux lecteurs peu cultivés : ou bien avec un poème destiné avant tout à exposer un art ou une science et orné d’agréables épisodes, ou bien grâce à des développements introduits sans effort dans un sujet où ils ne sont que l'accessoire. En tout cas, il faut éviter les termes d'école, ne jamais se permettre aucun emprunt à la métaphysique, à la géométrie, à l’arithmétique ; on doit demander des ressources à l'imagination pour capüver même les gens les plus incapables de réfléchir aux problèmes un peu ardus. É
Tandis que Gravina, Crescimbeni, Mirator: exprimaient de tels avis, quel accueil faisait l'Italie au genre approuvé ou condamné par eux ? Elle l'avait fort goûté au xvi° siècle, puis négligé durant les quatre-vingt-cinq premières années du xvu° (3). Ensuite, elle s'était remise à le priser. Il fut en partie redevable de cette faveur nouvelle aux jésuites de la péninsule. Eux-mêmes suivirent, semble-t-il, un exemple venu de France (4) où, entre 1665 et 1705, nous n'avons pas compté moins de dix-huit (5) parmi leurs confrères qui, en langue latine, écrivirent des poèmes didactiques sur l’agriculture, le tabac, la chasse, les étangs, les papillons, les abeilles, les colombes, les poules, les oiseaux en général, les brebis,
(4) L'Arcadia, p. ue
(2) Perfetta Poesia, t. LU, p. 91 et suiv.
(3) Voir Storia e Rag. d'ogni poesia, t. VI.
(4) Nous tirons tous les renseignements qui vont suivre sur les jésuites de la Bibliothèque de la Compagnie de Jésus. Nouvelle édition par Carlos Sommervogel.
(5) Ce sont les pè res Aumaitre (François), Cerceau (Jean-Antoine du), Champion (François-Xavier), Charleval (Charles-François), Coedic (Pierre 16) en ebvre (François- Antoine le), Godefroy (Jean-Baptiste), Houdry (Vincent), A[mberdis (Jean), Inville (Anne-Philippe d’), Masselot (Jean), Mont (François- Jean du), Porée (Charles), Rapin (René), Roze (Jean), Segaud (Guillaume de), Tarillon (François), Vanière (Jacques).
l’araignée, le singe, l'imprimerie, la poudre à canon, la fabrication du vin, du papier, des navires, l’art dramatique, l’art de causer, la manière de former un jeune homme aux belles-lettres.
Cette littérature ne resta pas inconnue aux jésuites d'Italie. Déjà, en 1674 et en 1676, avait paru à Rome l'Aranaeus d’un Français, le Père Jean Lacombe. En 1685, à Naples, le Père Nicolas Partenio Giannettasio réimprima les Æorti du Père Rapin (1). La même année, il donnait ses propres Vaufica, et plus tard, ses Æalieutica, sa Naumachia et ses Bellica (2). Entre 1685 et 1712, neuf jésuites eurent leurs vers didactiques latins publiés une ou plusieurs fois en Italie (3). Un autre garda les siens manuscrits (4). Sur ces dix écrivains, quatre étaient français (5).
Deux poètes, Thomas Ravasani (6) et François de Lemene (7), peuvent se rattacher au groupe de ces religieux, bien qu'ils n'aient pas appartenu à leur ordre. Le premier était leur ancien élève, il resta toujours uni à eux par une étroite amitié, ils encouragèrent ses essais littéraires. En 1700, il mit au jour, à Parme, les deux premiers livres de ses Georgica. Quant à l’auteur du io, qui, on s’en souvient, résuma en vers italiens la Somme théologique, on connait ses rapports avec la Compagnie.
Après 1712, la poésie didactique ne cessa pas de plaire en Italie. Mais, en général, elle ne recruta plus ses représentants chez les jésuites (8). Les hommes qui la cultivèrent étaient,
(1) Suivis des Eclogae du même.
(2) Le 1°" poème, en 1685 (autres éd. en 1686, 1692, 1715) ; le 2%, sur la chasse, en 1689 (autres éd. en 1693, 1715); le 3°, sur le combat naval, dans ses Opera omnia poetica MDCCXV, Neapoli; le 4nt, sur la guerre terrestre, en 1697.
3) Dont cinq Italiens : les Pères Carsughi (Régnier), Ceva (Thomas), Giannettasio (Nicolas-Partenio), Savastano (François-Eulalino), Strozzi (Thomas).
(4) Le P. Acquaviva (Rodolphe).
3) Les Pères Champion, Rapin, Tarillon, Vanière.
(6) Voir Affo : Memorie degli Scrittori Parmigiani, t. V, p. 311.
(7) Voir plus baut, p. 303.
8) Citons néanmoins les Pères Noceti (Charles) avec son poème de Tride (1729), Quinzii (Camille-Eucher), auteur de Inarime seu de Balneis Pithecusarum libri VI (1726). En 1726, Le P. Lagomarsini Iut en public, à Rome, son De origine fontium, publié en 1749 à Venise, texte et trad. ital., par Bergantini.
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pour la plupart, des savants et des philosophes enrôlés dans le parti des modernes, où, du reste, le genre avait été en faveur dès la fin du xvu* siècle. On n’a pas oublié, en effet, le long succès dont jouit, à partir d'environ 1680, le De Natura Berum traduit par A. Marchetti (1). D'autre part, c'est de 1688 que date l'Arte poetica de Menzini (2). Dix ans plus tard, nous avons noté une cansone expliquant la lumière selon les principes de Lucrèce (3). À Sienne, pour travailler aux progrès des sciences mathématiques et expérimentales, Gabrielli fonda Pacadémie des Fisiocritici. Lorsqu’en 1696, elle s’adjoignit une colonie arcadienne, elle adopta Fusage de faire entendre, à certaines fêtes, des églogues pastorales. Elles empruntaient leurs sujets aux matières traitées par la société: exemple parfois imité en d’autres villes d'Italie (4). Nous avons aussi parlé plus haut d'un jeune Napolitain qui, vers 1700, entreprit sur la physique cartésienne un poème resté inachevé (5). En 1709, l'Adamo de T. Campailla avait déjà paru en partie (6). R. Calbi publia, en 1715, à Ravenne, sa Æ#/osofia espressa in Sonetti. Dans les années suivantes, nous enregistrons les noms de Madrisi0 (7), Stecchi (8), Brunori (9), Louis Riccoboni (10), Ignace de Persico (11), de Moya (12), Canneti (13), Anderlini (14),
4) Voir plus haut, p.136 el suiv.
2) Voir plus haut, p. 254.
3) Voir plus haut, p. 130.
4) Voir plus haut, p. 74 et l'Arcadia de Crescimbeni, p. 201, 203.
5) Voir plus haut, p. 186,
6) Voir plus haut, p. 186-7.
7) Viaggi par l'Italia, Francia e Germania di Nicolo Madrisio, Patrizio inese. In Venezia, MDCCXVII.
8) Delle Meteore libri 3, Poema Fisico di Gio. Lorenzo Stecchi Lettore di Filosofia nell Università di Pisa, colle annolazioni del Dottor Girolamo Giuntini Medico Fisico. Firenze, 1726.
(9) 11 Medico Poeta, ovvero la medicina esposta in versi e prose italiane da Camillo Brunori, primario medico di Pergola. In Kabriano, 1726.
(10) Dell arte rappresentativa Capitoli sei, 1728.
(11) 1 Canarini. Verona 1728, Milano 1738. Voir Luigia Maria Zina : Della poesia didascalica a Verona nel Settecento. Verona, Franchini, 1907.
(12) La Digestione, Chilificazione e Sanguificazione del corpo umano. Poema Sdrucciolo del Fisico Medico Milanese Francesco IPpoñto di Moya. In Milano, 1729.
(43) La Macchina Umana Poema di Pierfrancesco Canneti, Filosofo e Medico Vincentino, colle Annotazioni del medesimo. In Verona, 1732.
(14) L’'Anatomico in Parnaso o sia Compendio delle parti del Corpo umano esposto in versi da Lucio Francesco Anderlini... Chirurgo.…. In Pesaro, 1739.
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Conti (1), Jérôme Baruffaldi (2), Stay (3), Tartarotti (4), Jean- Baptiste Sottovia (5), Pattarol (6). |
On le voit, depuis soixante-dix ans se préparait la fortune prodigieuse dont la poésie didactique jouit, en Italie, dans la deuxième moitié du xvur siècle.
De quoi traitaient les œuvres ainsi produites entre 1680 et 1750 ? Sans prétendre les passer toutes en revue, signalons la variété de leurs sujets. Dans les Georgica de Ravasini, on n'apprend pas seulement à cultiver la vigne, mais à choisir au vin la meilleure des caves, à le tirer, à le transvaser. Le Père Giannettasio enseigne l’art de construire un bateau où bien décrit un combat naval. Le Père Strozzi indique avec force détails comment on fabrique le chocolat, en Amérique ou en Europe, et quel avantage il procure à la santé. Il examine ensuite si l’on peut absorber ce produit sans rompre le jeûne. Le même jésuite décrit tout ce qu'il a vu durant son voyage de Nice à la Sainte-Baume (7). Après avoir parcouru la France et d’autres pays, Madrisio recueille ses souvenirs. Canneti expose le mécanisme du corps humain. Le Père Acquaviva étudie la transfusion du sang (8). Brunori donne des recettes médicales. Le Père Quinzi s'intéresse à des eaux dont il cherche la nature et l'efficacité. Le Père Ceva examine, pour les ruiner, des théoriés de Lucrèce, de Gassendi et de Descartes (9). Au contraire, ce dernier trouve de grands admirateurs qui exposent tout ou partie de son système.
Quiconque explique en vers une question développée d'habitude en des traités consacrés à la théologie, à la philosophie, à la physique ou à quelque autre science, évite avec beaucoup
(4) Voir plus loin, p. 328.
(2) Il Canapaio, 1741.
(3) Voir plus haut, p. 187.
(4) Voir plus haut, p. 188.
(5) La Loica, sous son nom pastoral de Emelsio Mirtusio, 1748.
(6) Bombicum tre libri. Sur ce poème voir Della Poesia Didascalica Geor-
gica degli Italiani Dopo il ristoramento delle scienze sino al presente. Saggio del Cav. Prof. Re. Bologna, 1809, p. 94.
(7) Dans ses Poemata varia, Neapoli 1689, il y a trois livres de Cocolatis opificio et un Itinerario alla spelonca di M. Maddalena. \
(8) Poema de transfusione sanguinis dédié à Magalotti, qui demanda son avis à Filicaia. Celui-ci, répondit Le 5 août 1687. Voir Sommervogel.
(9) Voir plus haut, p. 168 el suiv.