CHAPITRE V
La diffusion de la littérature et de la langue françaises en Italie, à la fin du XVII siècle et dans la première moitié du XVIII°. |
Sommaire. — I. Traces de l'influence française dans les tragédies etles comédies composées par des Italiens. On continue à traduire un grand nombre de pièces françaises.
On transporte, d’ailleurs, en italien beaucoup d'œuvres françaises de toute sorte, notamment des romans et des œuvres pieuses. — On en lit aussi dans le texte original.
Protestations du Giornale de’ Letterati d'Italia (1713, 1715), d'Antoine Volpi (1737), d'Alitofilo (1738), d'un académicien Intronato (1740), de Muratori (1744).
IT. L’envahissement du gallicisme constaté, en 1681, par Redi; en 1691, par Magalotti; en 1705, par Fontanini; en 1740, par un académicien Intronato, en 1740, par F. M. Zanotti; et avant, par S. Maffei.
Protestations de Vallisnieri contre la fortune de la langue française en Italie.
III. La France, généralement si favorisée en Italie, paye-t-elle ce pays de retour? Elle estime ses savants et ses érudits, mait elle ignore leur langue maternelle, qu’elle continue à accuser d’affectation : les attaques de l'abbé Desfontaines et de Voltaire. L'Italie défendue par $S. Maffei, Becelli, Rolli.
Un des vœux les plus chers aux réformateurs de la pensée italienne, dans la première moitié du xvinr siècle, se trouvait en parte rempli. Ils ne pouvaient plus reprocher à toute œuvre littéraire d'être à la fois foncièrement invraisemblable et immorale. Mais cet article de leur programme fut à peu près le seul réalisé.
La grande vogue du théâtre français dans la péninsule froissait leur amour-propre. Ils rêvaient de faire applaudir des pièces composées par des Italiens et supérieures à celles de Corneille, Racine et Molière eux-mêmes, car ces auteurs, disaiton, n'avaient pas su, en général, éviter de graves défauts. P. JS. Martello et plusieurs de ses compatriotes travaillèrent, en effet, à doter leur pays d'un nouveau répertoire. Mais ce sont le plus souvent nos œuvres qui leur servirent de modèles. Ils y apprirent à respecter la dignité tragique, à observer les trois unités et à lier ensemble les diverses parties d’un même acte. En
outre, ils imitèrent parfois nos écrivains jusqu'à leur emprunter le caractère d'un personnage ou une situation dramatique. Quant à éviter le romanesque ou à bannir l'amour, ils n°y parvinrent certes pas plus qu'eux (1).
D'autre part, nos pièces continuaient à intéresser le publie non moins que celles des Italiens. On ne cessait pas d'imprimer, en langue toscane, les tragédies de Corneille, de Racine, de Voltaire et d’autres poètes moins connus (2).
En même temps, on traduisait du français toute sorte d'ouvrages, surtout des romans (3) et des livres propres à édifier les fidèles (4). En 1713 et en 1715, le Giornale de’ Letterati
(4) Pour l’imitation française dans la tragédie italienne de cette époque, voir Ch. Dejob: Études sur la tragédie, Paris, Colin ; —E. Bertana : Prelezione al corso sulla tragedia ital. nel sec. X VIII, professato nell anno accademico 1899-1900, Monselice ; — Du même : I{teatro tragico italiano del sec. 18 prima dell’ Alfieri, ouv. cité ; — A. Galletti: Le teorie drammatiche e la trag. in Ital. nel sec. X VIIT, ouv. cité ; — À. Saviotti: L'Imitazione francese nel Teatro Tragico di Pier Jacopo Martelli. Bologna, 1887 ; — Meregazzi : Le Tragedie di Pierre Corneille nelle trad. e imit. ital. del sec. X VIII, ouv. cité.
Pour l'influence de Molière sur la comédie italienne, avant Goldoni, voir, plus haut, les ouvrages cités à propos de Gigli. En outre, Ferruccio Mando : Il piu prossimo precursore di Carlo Goldoni (Jacopo Angelo Nelli). Arezzo. Stab. Tipo. Lit. Ettore Sinatti, 1903.
(2) Dans Allacci, nous n'avons pas trouvé moins de 56 éd. de traductions d'œuvres composées par des auteurs secondaires, c’est-à-dire desanonymes, ou bien Barbier, Bécourt, le Blanc, Boursault, Bruoys, Thomas Corneille, Crébillon, Dacier, Destouches, Follard, de la Fosse, la Grange, de la Motte, de la Nève, Piron, Pradon, Quinault, Rotrou. (Nous ne parlons ici que des tragédies.) Les traductions de P. Corneille, Racine, Molière, Voltaire furent naturellement beaucoup plus nombreuses. —/Drammaturgia di L. Allacci riveduta ed accresciuta fino all anno 1755. In Venezia, 1755.)
(3) Dans A. Albertazzi : Romanzieri e Romanzi, etc., ouv. cité, on peut voir que Camus, de 1619 à 1696, eut six romans traduits en italien ; en 1646 et 1647, Gomberville en eut deux ; de 1652 à 1677, la Calprenède en eut sept; Mile de Scudéry, de 1651 à 1667, en eut trois. Ces diverses traductions furent plusieurs fois réimprimées. — G. B. Marchesi (Studie ricerche intorno ai nostri Romanzieri e Romanzi del settecento, ouv. cité), a énuméré 28 romans traduits du français en italien, dans la première moitié du xvui siècle, sans compter le Télémaque, pour lequel nous renvoyons à notre étude Documenti bibliografici e critici per la storia della fortuna del Fénelon in Italia. Paris, Champion, 1909.
(4) Voir dans Sommervogel, Bibliographie de la Compagnie de Jésus, entre autres articles, ceux qui sont consacrés aux Pères Berruyer, Bouhours, Bourdaloue, Buffier, Caussin, Cheminais, Colombier, Crasset, Croiset, Dufay de Lavallaz, Gallifet, Giroust, Gisbert, Grosez, Guillioré, Martineau, Nepveu, de la Rue, Tertre. Bien que certaines de ces traductions datent du 3%° tiers du xvu* siècle (cf. Bouhours) et même du
d'Italia constate le fait sans le commenter (1). En 1737, Antoine Volpi, nommé professeur d’humanités à l'Université de Padoue, se plaint, dans sa leçon d'ouverture, qu'on, oublie, autour de lui, les gloires domestiques. On ne cesse, dit-il, de répéter : « Ceux que leur mauvaise fortune à fait naître en deçà des Alpes ne sont que des ombres d'hommes ». La plupart des Italiens ne se plaignent plus du malheur des temps, de linertie | languissante des jeunes gens, de la rareté des récompenses. Ils semblent croire que le génie national lui-même est épuisé, que, marâtre pour eux, la nature crée, au contraire, chaque Français apte à s'enrichir, à goûter les beaux-arts, à se procurer une vaste culture. Ils sont victimes de leur naturel affable, de leur esprit docile et prompt à se bien assimiler la plupart des idées d'autrui. Par sa situation géographique Ftalie offre un accès trop facile aux étrangers. De tout temps, elle a connu et adopté leurs opinions. Elle a, tour à tour, admiré la philosophie grecque, embrassé les superstitions des Syriens, des Juifs, des Persans. Rien d’exceilent ou de très mauvais n’est éclos, dans l’antiquité, en Asie ou en Afrique, sans être immédiatement transplanté à Rome.
La faveur dont jouissent, en Halie. les Français et les Anglais tient aussi, selon Volpi, à l'envie et à la malveillance qu'on y éprouve pour tous les compatriotes que distingue leur mérite. On aime mieux Îles hommes qui habitent en d’autres pays : on n'est pas offusqué par leur gloire. Padoue elle-même ne manque pas de sujets remarquables. S'ils étaient nés sur les bords de la Seine ou de la Tamise, voire même aux extrémités de la Scythie, on voudrait les connaître, s’entretenir avec. eux et vivre dans leur intimité (2).
Ce sont en grande partie les doléances que faisaient aussi entendre, vers 1738, certain À /2/0/ilo et, deux ans plus tard, un académicien Zatronato. Le moûf principal pour lequel ce dernier condamne les livres français est double : ou bien ils donnent une
2me tiers (cf. Caussin), néanmoins elles ne devinrent guère fréquentes que vers 1710.
(4) T. XI, p. 470 ; t. XXI, p. 471.
(2) Joannis Antonii Vulpii Oratio habita in Gymnasio Patavino, cum a tractanda Philosophia ad Politiorem humanitatem exponendam translatus esset. Patavii MDCCXXX VIT. — Le discours fut prononcé au mois de février 1737.
faible teinture des sciences qu'ils prétendent enseigner, ou bien ils corrompent les mœurs (1). Si l’on néglige les vieux auteurs, auxquels Fltalie a dû tout son bagage de connaissances solides, c'est qu'on à placé le but suprême de la vie dans l'oisiveté et le plaisir. On cherche d’agréables mais immorales distractions dans les comédies, les dialogues, les lettres, les historiettes galantes, d'origine parisienne, On prétend devenir un grand homme en quelques jours, à l’aide des petits livres que les Français nomment abrégés. On ne s’orne guère la mémoire que de têtes de chapitres ou de tables analytiques (2). On semble, au premier abord, posséder une vaste culture, mais on reste interdit dès qu'il s’agit de résoudre une difficulté proposée par un homme vraiment instruit. La contagion a gagné les femmes. Une jeune fille où une maîtresse de maison tiennent à être surprises ayant à la main quelque livre écrit en français. Elles veulent même prier Dieu et converser avec lui dans cette langue (3).
Comme on connaissait si bien notre idiome, et qu'on le pratiquait tant, beaucoup de ses mots et de ses tournures se glissèrent
(4) Copia di lettera scritta da un certo Alitofilo ad un amico, nella quale si contengono varie osservazioni critiche dell autore pertinenti all’istoria Romana scritta in lingua Franzese da’ Padri Catrou e Rouïllé della Cia di Gesù (sans année). — L'ouvrage des deux jésuites parut traduit, à Venise, en 1730-1737. L'auteur ne se plaint pas qu'on lise les ouvrages français, mais qu'on les admire sans choix, et uniquement à cause de leur provenance.
(2) Parte seconda, p. 40 du Trattato degli studi delle donne in due parti diviso. Opera d’un Accademico Intronato Dedicata a sua Eccellenza la N. D. Procuratessa Lisabetta Cornara Foscarini. In Venezia MDCCXEL, appresso Francesco Pitteri. « Si danno tutte al genio di libri Francesi, al gusto Francese, al parlar Francese, al pensar e giudicar Francese, volendo per fino imparare il catechismo, ed ogni altra istruzione Cristiana in lingua Francese, e pregare e parlare ancora, se sia possibile, con Dio istesso in questa istessa per altro nobile e bella lingua » (p. #2).
(3) Notons enfin qu'en 1744, Muratori, qui pourtant lisait volontiers les ouvrages étrangers, fait à son {our entendre un cri d'alarme, mais il n'a rien d’offensant pour nous. La Mérope de Voltaire, remarquablement traduite en vers, vient, dit-il, de lui arriver de Venise; ont paru également les deux premiers tomes du Dictionnaire économique du commerce et des arts, transportés eux aussi en ltalien. Muratori ajoute mélancoliquement : « ed ecco la povera Italia che si pasce di cose oltramontane, con produrne ella si poche ». Epistolario, t. X, 21 septembre 1744.
dans l'italien. De là des protestations. On en trouve une dès 1681. Carlo de” Dottori ayant eu occasion d'employer la parole pirucca, au lieu de parrucea, demande son avis à F. Redi. Celui-ci n'a jamais trouvé pirucea dans un bon auteur, ni entendu cette forme, en Toscane, sur les lèvres du vulgaire. Les personnes qui fréquentent la cour disent communément parruca où parrucea. De tout jeunes gens emploient, 1l est vrai, perruca pour se rapprocher davantage du français perruque, car ils éprouvent du dégoût pour tout ce qui ne vient pas de France, et n’a pas un parfum de ce pays. Redi conclut: «Je commence à m'apercevoir que perrucarenversera, avec le temps, la parole ancienne et toscane (1) ». Il se trompait. Mais, la mode elle-même contre laquelle protestait le savant ne fut pas éphémère. C'est ce que prouvent des passages de lettres ou d'ouvrages signés en 1691, 1705, 1740, 1744, par Magalotti (2), Fontanini (3), l’académicien Zatronato (4), F. M. Zanott (5). Un de ces auteurs (6) déclarait que même les gens les plus opposés aux gallicismes en employaient. « Vous verrez, prédit-il,
(4) Lettere di Francesco Redi, t. 1, p. 67, 6 juillet 1681.
(2) Lettere Familiari del Conte Lorenzo Magalotti. Parte prima. Al virtuoso lettore. Magalotti raconte comment il a composé à bâtons rompus ses lettres sur les athées ; il ne trouve pas, pour qualifier sa méthode. d'expression plus propre qu'esprit de libertinaggio, c’est-à-dire absence de contrainte. Mais il redoute l’affectueuse censure de son ami Paul Falconieri, qui accuse d’un faible excessif pour les expressions françaises.
(3) Des Italiens, dit-il, ont du dégoût à employer racconto, relazione, ils croient dettaglio meilleur; à spartimento et à divisione, ils préfèrent partaggio. Io ho letto ora leur déplait}; ils adoptent io vegno di leggere. Hs disent: il tale à troppo saggio e prudente per approvar la tal cosa. Pour être correct, ajoute l’auteur, on devrait s'exprimer ainsi : Egli è tanto saggio, e prudente, che non è capace di approvar la tal cosa. Voir Considerazioni del Marchese Giovan Gioseffo Orsi, tomo primo. In Modena, MDCCXXXV. (P. 720 et suiv.)
(4) P. 41-42, parte 2 du Trattato degli studi delle donne, ouv. cité.
(5) Il reproche à Algarotti, amicalement, d'avoir introduit, dans un de ses petits ouvrages, quelques expressions agréables sans doute, mais avec un je ne sais quoi d'étranger ; leurs grâces n'ont pas la réserve proprement italienne. Ainsi l’auteur dit: In sedia da posta, ove sempre con Orazio corre meco Virgilio. Il parle d'un auteur qui ha sola la misera reputazione dell antichitä. Un Italien soucieux d'éviter la contagion étrangère aurait dit: Dovunque iovada, Virgilio, quasi fedelcompagno, mi segue. Che altro si pregia in costui, salvo l'antichità? — Opere inedite del Conte Algarotti. TI, p. 206. Lettre de F. M. Zanotti, Bologne, 23 août 1744.
(6) L'académicien Intronalo, dans le passage cité.
que les membres de la Crusca finiront par céder au torrent. »
On n’a pas oublié que, vers la même époque, Scipion Maffei consacra toute une comédie à combattre cette manie (1). L'intérêt de la pièce tient à ce que les personnages hommes S'y expriment, le plus souvent, en un style ridicule. Si beaucoup de personnes usent de ce jargon, c’est d'abord qu’elles le croient un moyen très efficace de passer pour habiles, nobles, polies, venues de loin. Est-ce que les gens de qualité peuvent s’abaisser à parler comme la plèbe (2)? Ainsi, une jeune veuve, Idalba, éprouve un plaisir extrême à dire 20, no au lieu d’oibo; elle appelle un jeune homme dissolu un debocciato ; elle dit andare in tutti à sensi, pour ên oqui verso; non s'intende, pour non si sente; elle parle de eftera toccante (3). La manie des francesismi entraine plus d'une confusion. Entrant dans le salon très éclairé d’une parente plutôt mûre, Idalba la félicite de ses nombreux /ustri; l'autre, ayant la coquetterie de paraitre jeune, se fache et répond par des impertinences. Le lendemain, la même Idalba s'adresse à sa belle-sœur qui est fort laide et la nomme be/la sorella: la femme ainsi interpellée croit à une moquerie et s’emporte (4).
Si l’on voulait essayer, d’après les renseignements de cette comédie, un classement des termes français qui pénétraient en Italie, on trouverait que surtout le vocabulaire des amoureux et celui des joueurs en étaient infestés(5). De même, la langue militaire. Par exemple, celui qui s’enrôle déclare qu'il s’engaggia, qu'il contracte un 2rgaggitamento. Un cheval devient une montura. Autrefois, on disait #nfimare la resa à une place : maintenant, on décide de sommare una quarnigione. Un carnage devient un massacro; les victimes s'appellent des #assacrati. L'expression française par peloton se corrompt en cette autre-per Plutone, si bien que certains la prennent pour un juron (6).
(4) Maffei. 1! Raguet, commedia. Seconda Edizione, con tutta diligenza corretta. In Verona, MDCCXLVII, appresso Giannalberto Turaermani. (2) Id., acte I, scène 4.
(3) Id., acte IV, scène 2. C'est Maffei lui-même qui se charge chaque fois de dire quelle expression il faudrait employer pour être correct. (4) Id., acte V, scène 3.
(5) Id., acte IT, se. 2 ; acte IL, sc. 3." (6) Id., acte [V,'s25.
Scipion Maffei protestait contre l'emploi des gallicismes. Un illustre savant, Vallisnieri (1), dont on a déjà lu souvent le nom dans cet ouvrage, songeait à proscrire l'étude elle-même de la langue française, pour laquelle, suivant lui, on négligeait l'idiome maternel. Beaucoup, déclaraitl avec douleur, ne veulent pas seulementse vêtir, manger, meubler leurs chambres, orner les maisons, dessiner les jardins, comme font les Français. Ils adoptent, en outre, les mœurs de ce peuple, parlent et écrivent sa langue. Quant à l'italien, hélas! ils ne savent que le balbutier et le griffonner. Puisqu'on tient à copier les Français, qu’on suive leur maxime de rehausser toujours la patrie, de s'unir pour surpasser en tout les étrangers, de répandre les inventions nationales, de cultiver le meilleur goût en philosophie.
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Pendant que notre langue et notre littérature recevaient un si bon accueil dans la péninsule, la France payait-elle l'Italie de retour ? On se souvient des efforts dépensés par Orsi, Muratort, les rédacteurs du Giornale de’ Letterati d'Italia et quelques-uns de leurs compatriotes, pour amener les étrangers à parler moins défavorablement des ouvrages composés en Italie (2). À Paris, durant la première moitié du xvur siècle, on rendit justice à la valeur de divers savants ou érudits de ce pays. En effet, les académies des Sciences et des Inscriptions s’en attachèrent plusieurs, à savoir, la première, F. Bianchini, D. Guglielmini, E. Manfredi, F. de Marsigli, P. M. Monti, J. B. Morgagni, I. Poleni, M. Poli, V. Viviani (3) ; la seconde, A. Banduri, G. A. Capponi, ie cardinal Gualterio, S. Malfei, le cardinal Quirini (4). En revanche, ce dernier, revenu à Vérone après un assez long séjour en France, constatait avec peine à quel point la langue italienne restait ignorée et méconnue dans ce royaume (5). On continuait à la dédaigner comme
) Opere Fisico-mediche, t. UE, p. 254 et suiv., dans une dissert. citée. ) Voir plus haut le chap. Il de la 3" partie. } Voir L. F. Alfred Maury : L'Ancienne Académie des Sciences. Les Acacdémiciens, 1666-1793. Paris, Librairie Bernard Tignol, Editeur. (4) Hist. de l'Acad. des Inscrip., t. I, p.38; VIT, p. 4; XI, p. 5; XVL p. 8. (5) Sur cette ignorance de la langue italienne et des travaux littéraires, scientifiques ou d’érudition, accomplis en Italie, cf. S. Maffei : Osservazioni
aimant beaucoup trop les faux brillants. En 1735, l'abbé Antonini essaya de réagir (1). Il ne put convaincre l'abbé Desfontaines qui, trois fois de suite (1735-1736), revint à la charge, affirmant même que, pour se faire juger avec moins de sévérité, Pltalie devrait commencer par retrancher Pétrarque, l'Arioste et le Tasse du nombre des auteurs qu’elle prétendait bons (2).
Ces attaques réitérées provoquèrent deux répliques : l'une d'un Français inspiré par $S. Maffei, l’autre de J. C. Becelli. Au cours de cette querelle, on répète en grande partie les arguments invoqués trente ans plus tôt. Quant à Boileau, ce n’est . point, dit-on alors, par boutade, mais de parti pris, qu'il à sacrifié le Tasse et d’autres écrivains du même pays. Seulement, son autorité n'est d'aucun poids: il n'a pu les connaître qu’à travers des traductions fort infidèles. Quiconque, ajoute-t-on, na pas une connaissance très superficielle de la littérature italienne, s’indignera qu'on la juge seulement d’après Marino et son école : en aucun pays du monde l'affectation n'a été, avant le xvu° siècle, et n’est, aujourd'hui, plus abhorrée que dans la péninsule(3); néanmoins, on reconnaît que Pétrarque et d’autres gfands auteurs n’ont pas toujours su éviter lécueil, mais pourquoi oublier leurs beautés en punition de rares erreurs (4)?
Cetaveu, Paul Rolli n'avait pas consenti à le faire, quand, peu
letterarie che possono servire di continuazione al Giornale de’ Letterati d'Italia. Tomo 1 (p. XIX-XX). In Verona, MDCCXXXVII. — P.J. Martello dit qu'à son arrivée à Paris, en 1713, il put constater combien le marquis Orsi avait fait de bien aux Italiens dans l'esprit des Français, en prenant la défense de ses compatriotes. Cet effet avait-il été durable ? On voit que non. Cf. Martello: Opere, t. VI, p. 289 et suiv.
(4) Dictionnaire Italien, Latin et Francois, contenant non seulement un abrégé du Dictionnaire de la Crusca, mais encore ce qu'il y a de plus remarquable dans les meilleurs lexicographes, étymologistes, etc., par M. l'abbé Antonini. — Il en parut une autre édition à Venise, en 1745, chez Pitteri.
(2) Observations sur les Écrits Modernes. À Paris, chez Chaubert. Voir tome II, p. 78 et suiv.; t. HE, lettre XLI; €. IV, lettre LVIIE, en particulier p.291:
(3) Le Mérite vengé ou Conversations Littéraires et variées sur divers écrits modernes pour servir de Réponse aux Observations de l'A. D. F. Par M. le Chevalier de Mouhy. À Amsterdam, chez Wetstein et Smith,
: MDCCXXX VII.
(4) Lettera ammonitoria del signor Giulio Cesare Becelli, Gentiluomo
Veronese, a Lelio commediante, che sta in Parigi. Ouv. cité.
d'années auparavant, il protestait contre la légèreté avec laquelle Voltaire, disait-il, avait accueilli linjure traditionnelle qu'on faisait au goût italien (4). 11 blämait l'écrivain français de risquer des généralisations hâtives, preuves d’une audace présomptueuse, en même temps que d'une ignorance impardonnable. Il lui reprochait aussi l'inégalité avec laquelle il traitait les Anglais et les Italiens, fermant les yeux sur les plus graves défauts de Milton, accablant le Tasse pour des peccadilles. [relevait linconséquence qui amenait Voltaire à condamner dans la Jérusalem ce qu'il avait lui-même pratiqué dans la enriade, c'est-à-dire le mélange d'éléments chrétiens et païens.
Muratori avait hâte de voir paraître la réponse de Rolli; il la dénommait « l'apologie de l'Italie contre les insolences de Voltaire (2) ». Trente ans plus tôt, ce sont les outrages de Bouhours qui Findignaient. Durant un tiers de siècle, la cause qu'il défendait n'avait guère progressé.
(1) Il Paradiso perduto. Poema inglese di Giovanni Milton, tradotto in verso sciolto dal Signor Paolo Rolli.… Aggiuntevi alcune Osservazioni critiche. In Parigi, MDCCXLIL — C’est dans les osservazioni qu'il s’en prend à Voltaire. La lettre dédicace à S. Maffei est du {°° janvier 1730.
(2) Epistolario, t. VII, p. 2792.
Pour l'opinion de Voltaire sur la langue italienne, voir Voltaire et l'Italie, par Eugène Bouvy. Paris, Hachette, 1898 (chap. 1). — Pour l'admiration de Voltaire envers Métastase et Goldoni, voir le même ouvr., p. 206-208, 219-222,