‹ Étude Sur L'Évolution Intellectuelle De L'Italie De 1657 A 1750 EnvironChapitre 70 sur 77 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Avant de mettre fin à cet ouvrage, nous voudrions poser une question. Les résultats obtenus méritaient-ils les longues recherches auxquelles nous nous sommes livré ? Nous oserons répondre oui. |

Elles ont contribué à mettre en lumière l'importance d’une période longtemps dédaignée ou ridiculisée, parce qu'on ne voulait y voir que les folies du seicento, suivies des sottises de l’Arcadie. Comme elle nous a légué un trop petit nombred'ouvrages pouvant nous faire goûter un plaisir esthétique, on la jugeait presque digne de l'oubli. En réalité, on perdait beaucoup à ne pas mieux la connaître.

Entre 1657 et 1750, un grand changement s’est opéré en Italie. A cette première date, on y considérait, en général, comme des oracles les opinions des anciens sur les phénomènes naturels ; on y approuvait sans contrôle les récits enthousiastes de divers voyageurs sur de merveilleux remèdes exotiques ; personne ne songeait à combattre des traditions superstitieuses relatives à des saints dont, avec le temps, s'était altérée la vraie physionomie. En un mot, la crédulité aveuglait les esprits. — D'autre part, si, en Toscane et dans l'Italie méridionale, les disciples de Lucrèce et de Gassendi ne sont pas rares dès les environs de 1660, néanmoins, on ne voit pas qu'ailleurs, dans la péninsule, on incline alors au matérialisme. — En revanche, ce qui sévit partout, c’est l’obscénité. La littérature semble avoir comme principale mission de prêcher le dévergondage.

A l'Italie de 1657 opposons l'Italie de 1750. Laïes ou ecclésiastiques, presque tous les hommes cultivés admettent, en matière scientifique, les droits souverains de la raison. — Sauf Giannone, personne n’essaye ouvertement de ruiner le catho-

licisme; mais, que de signes d'une tendance de plus en plus forte à dédaigner les doctrines spiritualistes ! De tous les points de l'Italie s'élèvent des cris pour signaler le danger pressant. Certes, depuis la fin du xvu° siècle, il s'en était souvent fait entendre, mais ni d'aussi fréquents, ni d'aussi énergiques. D'ailleurs, le triomphe non douteux de Locke semblait justifier ces alarmes. — Une telle sympathie envers le matérialisme pouvait passer, en grande partie, pour une conséquence de l'esprit positif qu'avaient développé les progrès des sciences naturelles-et expérimentales. Cet esprit se manifeste encore dans une maxime non seulement des critiques, mais de beaucoup parmi les autres écrivains : toute œuvre littéraire doit, suivant eux, poursuivre un but utile.

Voilà ce qu'en grande partie, on ignorait, avant quelques travaux dont nous avons cité les auteurs au cours de cet ouvrage, et, qu'on nous permette de le dire, avant la présente étude. Aussi, la deuxième moitié du xvin* siècle italien apparaissait-elle sans rapports étroits avec le passé. Nous espérons avoir concouru à montrer qu'elle était en germe dans la période qui s’étendit de 1657 à 1750. A la comédie de Goldoni les voies avaient été préparées par Maggi, Fagiuoli, Gigli, Nelli ; à la tragédie d'Alfiert, par. Martello, Maffei, Gravina, Conti. — Quand Parini faisait la satire de l'aristocratie, il continuait la tradition qu'avaient inaugurée Gravina et plusieurs écrivains dramatiques ; mais, tandis que ces derniers s’en tenaient à des généralités, 1l analyse en détails âme corrompue des jeunes nobles qui l'entourent. — Si la poésie didactique jouit d'une immense fortune après 1750, une évidente faveur l'entourait, à cette date, déjà depuis une soixantaine d'années; et l'on sait maintenant qui en répandit le goût. :

Après Tassoni, Nisiely, Errico, Beni, il ne faut pas attendre Jusqu'à Cesarotti, c'est-à-dire pendant près d'un siècle et demi, pour constater de nouvelles atteintes contre le prestige des écrivains grecs el latins (1). Dans l'intervalle, Crescimbeni, Muratori, Gravina, Martello, Conti, Quadrio, Becelli avaient Jugé les littératures antiques sans parti pris, mais avec une rigoureuse sévérité. Néanmoins, ils y admiraient des beautés

(1) Vois p. 173 et suiv., dans le livre de Viftore Alemanni : Un filosofo delle Lettere (Melchior Cesarotti). 1894. Ermanno Loescher, Torino, Roma.

que tous, sauf le dernier, recommandèrent au lecteur comme dignes d'être admirées et imitées. On fut lent à suivre ce conseil ; mais, dès les environs de 1725, on en tint de plus en plus compte.

Alfieri ne fut pas le premier à vouloir soustraire son pays à l'influence intellectuelle de la France ; le comte Napione ne donna pas, en 1791, un exemple sans précédent lorsqu'il déclara la guerre à la langue française (1). Ce genre d’hostilité existait depuis un siècle. Jusque vers 1670, l'Italie ne connaissait de nous qu'un petit nombre de travaux, œuvres de nos savants, de nos érudits, de nos romanciers, de nos écrivains pieux. Passionnée pour la pastorale et l'opéra dont elle était la créatrice, pour les vers lyriques conçus à la manière de Marino ou de Chiabrera, pour des poèmes épiques, pàles imitations de la Jérusalem délivrée, pour des romans lascifs et des nouvelles licencieuses, dont elle n'avait pas besoin de chercher les modèles à l'étranger, elle se suffisait à elle-même. Au contraire, durant le dernier tiers du xvu° siècle et la première moitié du xvur, elle s'éprend de nos auteurs, tandis qu'on cesse en France d'admirer les siens. Gassendi et Descartes sont aux mains de beaucoup d'Italiens; on prononce avee un respect admiratif les noms de Mabillon et de Montfaucon ; nos romans, nos livres édifiants sont très lus; on traduit et l’on imite nos comédies et surtout nos tragédies; notre langue même se parle et s'écrit ; les gallicismes envahissent l'idiome du pays. Cet enthousiasme pour la France, coïncidant avec les rigueurs dont quelques-uns de nos critiques accablent le Tasse, l'Arioste (pour ne citer que ceux-là), éveille chez plusieurs Italiens, dès la fin du xvu° siècle, une sorte d'amour-propre national, que d’autres après eux éprouvent tout au long du settecento. Us s'efforcent de résister à cette invasion étrangère et de démontrer que, dans les ouvrages de l'esprit, la péninsule vaut bien la France et, peut-être même, la dépasse.

Enfin, au cours de ce livre, nous avons vu se forüfier contre les jésuites une animosité qui se manifestait déjà au temps de Galilée. Entre 1657 et 1750, l'Italie pensante peut, à leur égard, se diviser en deux groupes. À la tête de Fun se

(1) Dans son traité Dell uso e dei pregi della lingua Italiana. Torino, Balbino, 1791.

trouvent ces religieux ; l’autre comprend leurs ennemis : les savants et les érudits. Ainsi ce pays collabore de longue main à l'échec retentissant subi par la Compagnie, en Europe, dans le dernier tiers du xvin* siècle.

Si ces réflexions sont justes, notre livre sera peut-être regardé comme une préface utile à parcourir avant d'aborder l’histoire de la pensée italienne considérée après 1750.

Ceux qui se hasarderont à le lire y verront en scène quelques personnages doués d’une puissante volonté, qu'ils dépensèrent en efforts continuels pour faire triompher ce qu'ils croyaient la vérité et le bien, pour enrichir le patrimoine intellectuel de leur pays et lui assurer le respect-de l'étranger. Vivre dans le commerce de Léopold de Médicis, de Redi, de Bacchini, de Muratori, de Maffei, de Zeno, de Vallisnieri et de plusieurs autres, c’est recevoir une continuelle leçon d'énergie presque toujours calme, d'indépendance intelligente, de désintéressement vertueux. C’est aussi apprendre à ne pas désespérer de l'humanité. Grâce à eux, la science et l'histoire se sont acquis, dans un coin du monde, le droit, l’une d'interpréter les phénomènes naturels, Pautre de juger les événements passés, sans rien craindre, sinon de se tromper. L'exemple de tels hommes peut encourager tous ceux qui rêvent pour la liberté de penser une victoire complète et universelle.

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