LE BRODEQUIN MILITAIRE
Le brodequin étant le type de chaussure le plus couramment employé dans les armées modernes, nous allons étudier maintenant les conditions de fabrication d'un bon brodequin militaire et, plus particulièrement, les modifications qu'on pourrait apporter au modèle actuellement utilisé chez nous.
Pour réaliser la confection d'une chaussure, on procède d'abord à l'établissement d'une « forme » en bois, sur laquelle sera montée la chaussure. La forme reproduit l'allure générale du pied à chausser, ses dimensions sont un peu supérieures en certains endroits pour permettre l'expansion du pied pendant la marche. Elle doit être plus longue (de 2 cm environ), elle est épaissie au niveau des orteils, le talon est plus large. La ligne d'entrée est assez ajustée, le profil arrière légèrement courbé pour maintenir le talon. La cambrure est beaucoup moins accentuée que celle de la voûte plantaire pour permettre le libre jeu de celle-ci. La partie antérieure est relevée en tenant compte du talon pour que la semelle repose à plat. C'est de la forme du montage que dépend en grande partie le confort de la chaussure.
D'après le colonel MassoTTE, la forme de 1912 se prête à un certain nombre de critiques :
— Le bout, d'aspect carré, a trop d'ampleur à sa partie externe, cela se voit bien sur les modèles sans bout dur usagés : il se produit un affaissement de l'empeigne
TE
à ce niveau. Cela constitue une gêne, un alourdissement, une dépense supplémentaire, minimes sans doute mais inutiles.
— On peut adresser les mêmes critiques au talon, élargi pour améliorer l’équilibre, ce qui entraîne une mauvaise contention du pied.
— Par contre, la ligne d'entrée est trop ajustée et souvent le soldat doit lacer lâchement, laissant bâiller les quartiers, ou choisir une pointure trop grande.
— Un peu de relevé en bout faciliterait le mouvement de bascule du pied, gêné par une semelle plate et rigide.
— On pourrait aussi, je crois, élargir et épaissir un peu la forme au niveau du cinquième orteil. Beaucoup d'hommes ont un cor à tet endroit, or la « grosseur des doigts » est prise en arrière, au niveau des articulations métatarso-phalangiennes, et la chaussure est rétrécie souvent trop brusquement en avant,
La semelle première est en contact avec le pied. Il ne semble pas nécessaire que son bord interne soit taillé suivant la conception de MEYER, à la condition qu'il ne présente qu'une légère abduction à l'avant. Il faudrait lui faire subir les modifications correspondant à celles dont j'ai parlé pour les formes. Sa largeur doit être assez exacte au niveau du talon, comme au niveau de l'avantpied, elle est rétrécie au niveau des flancs pour que le pied soit mieux maintenu. La semelle seconde est la semelle extérieure. Elle déborde un peu (5 mm) pour protéger contre les chocs, mais pas trop, pour éviter l'accumulation de la boue. Le semelage doit être assez épais (13 mm) pour protéger contre les aspérités du sol : pour cela, on ajoute une autre épaisseur de cuir, soit un patin à l'extérieur (modèle 1941), soit un entre-deux entre semelle seconde et remplissage (modèle 1945).
Le talon a un bord antérieur vertical pour éviter le dérapage, il est large afin de donner un bon aplomb au
pied. Il ne déborde pas la tige, suffisamment renforcée au-dessus de lui. Il serait possible de lui conserver sa largeur tout en rétrécissant un peu la forme de montage. Il est constitué de plusieurs épaisseurs de cuir : le fer à cheval au-dessus, les sous-bouts et enfin le bon bout en contact avec le sol.
Les cuirs à semelage doivent être solides, imperméables et fermes, leur préparation, par tannage végétal, est longue et coûteuse. La semelle seconde, le patin, le bon bout sont en croupon lissé battu, qualité la plus chère, le reste est en collet. L'utilisation du caoutchouc seraitelle préférable ?
On reproche au caoutchouc son action néfaste sur la transpiration ; celle-ci imprègne la semelle première, et s'élimine peut être un peu à travers une semelle seconde en cuir, le caoutchouc s'oppose à cette élimination et accentue les mauvaises odeurs. Mais cela n'est vraiment gênant que pour les gens atteints d'hyperhydrose et incommodés dans toute chaussure insuffisamment aérée comme l'est un brodequin de marche. On pourrait y remédier en partie en ajoutant une semelle intérieure amovible, qu'on peut faire sécher pendant la nuit. À ce point de vue le cuir est donc préférable, mais il s’use vite et on doit le renforcer par des clous, c'est là son gros défaut. Les clous donnent un air martial au pas des troupes en marche, mais ils rendent la semelle plus lourde, plus rigide, plus coûteuse. Ils s’arrachent facilement et laissent un trou (d’où l'emploi chez nous de clous harpons, en Allemagne de clous à tige fendue, rivés en quelques sorte à la semelle) si la tête du clou tombe seule, la pointe rouille et ronge le cuir. Avec des clous, surtout usés, le pied glisse sur les pavés, sur les pièces métalliques, des véhicules, des chars de combat en particulier. Le caoutchouc est beaucoup plus résistant à l'usure, il est parfaitement imperméable et donne des semelles souples, confortables et moins coûteuses.
sr Mu
Le talon de caoutchouc a moins d'adversaires, ce n'est pas le talon élastique préconisée par CoLIN qui prétendait « éviter à nos organes un ébranlement trop sensible et emmagasiner la force qui se stérilise dans le choc du talon pour la faire utiliser à la progression » on lui accorde de donner plus de souplesse à la marche. Il se prête moins bien aux manifestations extérieures de respect.
L'armée américaine a essayé d'abord des chaussures avec talon et patin en caoutchouc, maintenant elle utilise d'épaisses semelles secondes en caoutchouc qui semblent donner satisfaction. Des essais pourraient donc être aussi tentés chez nous.
Il y aurait intérêt à tailler le bout de l'empeigne un peu asymétriquement, en rapport avec les modifications apportées à la forme de montage. Mais en arrière il vaut mieux que l'empeigne soit symétrique, cela permet de faire également les quartiers symétriques l'un par rapport à l'autre, ce qui est plus simple et ne présente pas d’'inconvénient. BERTHIER fait remarquer que si la forme et la semelle sont bien faites, la manière dont est taillée l'empeigne importe peu. Le bout dur, placé sous l'empeigne, l'empêche de s'affaisser et protège la pointe du pied. Pour ne pas blesser lui-même le pied il doit s'arrêter à | cm en avant du cinquième orteil et de la tête du premier métatarsien, et il nécessite l'adjonction d'une doublure d'empeigne.
Le laçage sur le coup de pied s'est révélé à l'usage comme le seul qui soit bon. Le pied est protégé au-dessous
par un soufflet qui assure l'étanchéité mieux qu'une languette.
En améliorant l'entrée il faudrait modifier en conséquence la coupe du bord antérieur des quartiers. Dans la tige Derby, l'union des quartiers avec le semelage s'arrête, en avant, au milieu de la cambrure et leur bord inférieur se continue ensuite sur l’empeigne, contournant