‹ Étude sur l'iconographie bouddhique de l'Inde (volume 2)Chapitre 7 sur 92 · LES MINIATURES · texte numérisé non relu

LES MINIATURES

Il est établi que nous avons dans les miniatures des Mss. Add. 1043 (Cambridge) et A. 15 (Calcutta) des œuvres — ou plutôt des copies — exécutées au Népâl avant la fin du xi° siècle. Rappelons qu'elles sont au nombre de cent vingtdeux, dont cent sept inscrites’. Or toutes (sauf une qui n'est qu'un motif d'ornement, et encore cet ornement est-il un lotus *) représentent soit un lieu saint, soit un personnage sacré, soit une légende du Bouddhisme. Leur autenthicité ayant été mise hors de doute par l'étude que nous venons de faire des manuscrits qui les renferment, nous pouvons nous livrer en toute sûreté à un examen critique de leur mérite artistique, de leur fidélité traditionnelle et de leur valeur documentaire.

$1. — La lechnique des minialures.

Les miniatures occupent toujours toute la hauteur de la feuille de palnuer, soit environ 0",055. Un peu plus larges que hautes, elles mesurent de 0",060 à 0%,065 ou même

1. Nous en comptons en effet dans les deux manuscrits respectivement : 89 + 37 — 122 dont 756 + 31 — 107 inscrites.

2. V; la min. I, 77 (Ces chiffres renvoient aux catalogues placés en appen-

dice).

(dans le Ms. À. 15) jusqu à 0",075 de largeur. Dans le Ms. Add. 1643, leur place était encadrée à l'avance par le scribe de deux traits noirs, ainsi d’ailleurs que l’espace laissé en blanc autour des trous où passaient les cordons: cet espace même est fréquemment décoré d'enluminures représentant des vajras ou ( foudres », munis à chaque extrémité de trois griffes recourbées (V. fig. 1)'. Le Ms. À. 15 n’a pas de ces enjolivements.

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Fic. 1. — Vasra ou Foupres.

(Motif décoratif du Ms. Add. 1643, Cambridge).

L'exécution est toujours des plus simples : les miniatures étaient d'abord dessinées à l'encre rouge, puis passées en couleur*. Souvent l’esquisse ne manque ni d'élégance ni de finesse dans le trait. Le coloris, des plus rudimentaires, se

1. L'intérêt de cette représentation est dans sa comparaison avec les modèles de métal originaires de l’Inde et de la Haute-Asie (CF. J. Burgess, £lurd Cavetemples, fig. 8 à 11). — L'entrée du sanctuaire de Svayambhünäth au Népäl est décorée d’un vajra doré, de proportions colossales, couché sur un socle. V. Oldfield, Sketches from Nepal, t. Il, p. 200 et 219. — Sur le dordje tibétain, v. E. von Schlagintweit, Le Buddhisme au Tibet, trad. de Milloué, p. 159, etc.

2. Îl est curieux de rapprocher ce que dit encore E. von Schlagintweit des images exécutées par les Lâmas modernes : « On trace des lignes à l'encre de Chine, et l’on couvre les différentes parties de la peinture de couleurs d’une teinte uniforme ; quelques ornements seulement sont ombrés... » (Loc. laud., page 131 de la traduction française et 204 de l'original).

contente des cinq couleurs consacrées, blanc, bleu, rouge, jaune et vert : tout au plus peut-on distinguer deux nuances de rouge, dont l’une plus carminée. Ga et là on reconnaît des essais de modelé; des couches plus foncées marquent les ombres, ou encore l’enlumineur se'sert de quelques touches de rouge sur jaune ou de jaune sur vert pour indiquer les clairs": mais le plus souvent les teintes sont absolument plates. D'autre part certaines conventions sont universellement admises: la plupart des fonds sont étoilés par ces pluies defleurs dont parlent sisouvent les textes bouddhiques : deux arbres signifient une forêt: des hachures en croix, de couleurs bigarrées et de formes biscornues symbolisent une montagne, etc.*. Enfin toutes ces peintures reproduisent à satiété les mêmes monuments ou répètent les mêmes types dans un nombre limité de gestes et d’attitudes. Bref, le caractère le plus frappant de cet art est sa constante uniformité.

À y regarder de plus près, cette impression ne fera que s'aflermir. Certes 1l s’en faut que toutes les miniatures d’un même manuscrit soient d’une aussi bonne facture les unes que les autres. Dans le Ms. Add. 1645 par exemple, elles sont loin de témoigner à chaque fois du même savoir-faire dans le dessin ou le coloris : quelques-unes sont franchement mauvaises .et ne peuvent guère passer que pour des essais d’apprentis. Il est donc bien difficile d'admettre qu'elles soient toutes de la même main. Quelques autres différences de détail le donneraient encore à penser. Ainsi les personnages ont un nimbe tantôt d'une seule nuance et tantôt entouré d’un mince filet d’une autre couleur. Les cadres diffèrent également sans raisons apparentes : les fonds unis sont très rares, on en compte à peine cinq sur une soixan-

1. Citons par exemple la Tärà verte de la min. I, 24 et le Jambhala jaune de la min. I, 18 (V. pl. VIL, 2 et pl. IX, 2).

2. Voyez pour les pluies de fleurs, pl. I, 3, 4, 5; pl. IF, 4, etc. — Pour la représentation des montagnes, pl. IV, 2, 4, 6; pl. V,3; pl. VI, 2, 3, 4, etc.

jaine de miniatures à personnages ; mais, tandis que trentedeux de ces dernières placent la divinité sous un porche de temple, vingt-quatre autres se bornent à l’environner d’une sorte de halo ou d’auréole. Y a-t:l là un pur caprice du dessinateur? Ou bien cette diversité de procédés dénote-t-elle une mulüplicité d'artistes? Sur la foi d'indices aussi insignifiants, nous n'oserions risquer aucune affirmation calégorique, tant les différences de mains, si elles existent, disparaissent sous la monotonie machinale de l'exécution.

Nous constaterions de même qu'il nous est impossible de décider avec une entière assurance si les miniatures du Ms. À. 15 sont de leur côté l’œuvre d'un ou de plusieurs enlumineurs. Mieux encore, si nous les rapprochions à présent de celles du Ms. Add. 1643, nous ne découvririons entre elles aucune différence technique de quelque importance. Â la vérité elles sont un peu plus larges; les fonds unis y sont plus fréquents ; le nombre des auréoles l'emporte cette fois de beaucoup sur celui des temples, et encore de ceux-C1 ne nous indique-t-on guère que les piliers”: mais que peuvent compter d'aussi légères variations sur des points aussi accessoires, alors que les deux artistes — ou les deux ateliers — s'accordent sur toutes les pratiques essentielles de leur métier ? Aussi pourrons-nous, tout compte fait, nous servir indifféremment pour nos planches d'illustrations empruntées à l’un ou à l’autre de ces manuscrits.

En résumé, nos miniatures, sans être des chefs-d'œuvre, ne sont pas non plus de vulgaires barbouillages et ont été dessinées et peintes par des enlumineurs très suffisamment maîtres de leurs moyens. Dans toutes nous retrouvons les mêmes

1. La planche HI, par exemple, réunit des spécimens de ces diverses sortes de fonds. | 2. V. pl. IV, 1. — Comparez d’ailleurs sur les planches les reproductions de 14 miniatures du Ms. À. 1j avec celles de 37 miniatures du Ms. Add. 1643, et notamment les fig. 4 et 5 de la pl. IT, qui représentent le mème sujet.

matériaux employés, les mêmes conventions acceptées, les mêmes procédés d'exécution mis au service des mêmes sujets. Ni la différence d'âge ni la diversité d'origine n'arrivent à modifier sensiblement leur apparence générale. C'est assez dire que nous devons reconnaître en elles les productions d’un art dès longtemps stéréotypé.

Sir. — Le style des minialures

Cette constatation nous est un premier garant de leur fidélité traditionnelle. Il ne suffit pas en effet à notre dessein que ces peintures soient des œuvres passables et appartenant toutes à une même école, d’ailleurs ancienne : il faut encore que le style de cette école soit bien véritablement indien.

C'est à ce point de vue surtout qu'il est intéressant de comparer nos miniatures népâlaises avec celles des manuscrits bengalis contemporains. Dans le Ms. Add. 146% de Cambridge, par exemple, non seulement les sujets sont les mêmes, mais 1l règne encore la plus grande analogie dans la manière de les traiter. À peine peut-on cette fois discerner quelques différences un peu typiques, C’est ainsi que dans les miniatures bengalies l'épaule droite du Buddha est presque toujours représentée découverte; la protubérance crânienne (usnisa), qui est une de ses marques distinctives, est beaucoup plus pointue et placée plus en arrière; d’un façon générale les personnages ont quelque chose de plus mollement arrondi dans les lignes du corps et de plus torüllé dans la pose. Les mêmes caractères se retrouvent et s'affirment dans les enluminures, si fines d’ailleurs, du Ws. Add. 1688 de Cambridge?. Les attitudes. presque toujours

1. Pour le manuscrit, v. plus haut, page 31. — Pour les miniatures, v. les reproductions de quatre d’entre elles sur la pla Xe t0:0 108 08 2. Pour le manuscrit, v. plus haut, page 31.— Pour les miniatures, v. la repro-

duction de trois d’entre elles sur la pl. IX, 5 et 6, et la fig. 4.

gracieuses, y sont encore plus maniérées : quelques procédés, qui n'étaient au Népäl que l'exception, deviennent au Bengale la règle : par exemple les divinités féminines portent toutes une sorte de corsage (la coli), et tous les personnages se profilent uniformément sur une gloire. Mais, à tout prendre, les distinctions ne portent encore 1c1 que sur des points secondaires et aucune particularité essentielle ne sépare les miniatures népâlaises des miniatures bengalies de la même époque: les unes et les autres sont bien des œuvres directement inspirées du génie indien‘.

S'il était chimérique de craindre que le Népäl eût pu se créer une école d'art spéciale, on pouvait en revanche se demander si la tradition ne s'était pas plus purement conservée au muiheu de ses montagnes que dans le bas pays. Or, si nous examinions une à une les nuances de style qui séparent les deux écoles, 1l serait facile de prouver que sur tous ces points les miniatures népâlaises sont plus voisines des modèles que leurs pendants bengalis. Cela est vrai de la forme arrondie de l’usnisa comme de la robe haut drapée du Buddha, que l'on retrouve dans les plus vieilles statues ; les bas-reliefs et les sceaux de terre cuite anciens sont de même d'accord avec les images népälaises pour abriter sous des portiques les divinités que les artistes bengalis se bornent à auréoler. La recherche même et le maniérisme que nous avons notés chez ces derniers tendaient à moderniser d'autant l'aspect de leurs œuvres. Pour toutes ces raisons 1l est permis d'avancer que les miniatures de nos deux manus-

1. Remarquons en passant l’étroite analogie de ces miniatures bengalies avec celles qui décorent les planchettes des Mss. Add. 1163, Add. 1643 (celles-ci dépareillées) et À. 15, tous les trois du Népäl. Il nous semble peu douteux que les tablettes qui enserrent ces manuscrits soient des objets de manufacture bengalie au même litre par exemple que celles de l’Add. 1464. Quelles aient'été d’ailleurs destinées dès le principe à des exemplaires de la Prajñäpäramità, c'est ce que prouve la représentation, sur quatre d’entre elles, de la déesse qui personnifiait ce recueil (CF. pl. IX, 5).

crits népâlais représentent plus fidèlement la vieille tradition que les spécimens conservés des miniatures bengalies du xi° siècle. |

Si nous voulions même raffiner, nous dirions que cela doit s'entendre surtout du Ms. Add. 1643. Le Ms. A. 15 se rapproche en effet par plus d'un côté des manuscrits bengalis, et nous aurions pu reconnaître à ces mêmes signes qu il est sensiblement postérieur à l’autre, si d’ailleurs le colophon ne nous en avertissait assez. Il nous est une preuve que le goût décadent de l'Inde gangétique commençait à pénétrer dans les hautes vallées himälayennes. Par leur aspect général comme par l'attitude ou le costume des personnages, ses peintures constituent un véritable compronus entre le style népâlais et le style bengali, tous deux d’ailleurs simples variantes du style indien. Il nous fournit ainsi la transition entre les deux écoles, si tant est qu'on puisse instituer entre des œuvres aussi médiocrement originales d'aussi ambitieuses distinctions.

$ ir. — La vraisemblance des miniatures.

Cette absence presque totale d'originalité, par deux fois constatée aussi bien dans l’ensemble de l’école que chez les divers artistes, diminue grandement Île mérite arüstique de ces peintures : leur valeur scientifique s’en trouve augmentée d'autant. Elles deviennent en effet des documents d'autant plus sûrs qu'elles sont plus dépourvues d'imagination créa-

1. C'est ainsi que les Buddhas debout d'A. 15 (par exemple pl. II, 3 et 5) sont plus contorsionnés que ceux d'Add. 1643 (tbid., 2 et 4) mais moins que ceux d’Add. 1464 (v. pl. X, 5). Ils ont plus fréquemment l'épaule droite découverte (v. encore pl. III, 2) mais ce n'est pas la règle comme dans les manuscrits bengalis (ainsi ibid., 3). Si telle figure a l’auréole (pl. VI, 6), telle autre ne l’a pas (pl. V, 2). De mème parmi les divinités féminines de la planche IX, la fig. 3 (4. 15) plus élégante que la fig. 1 (Add. 1643) dont elle n’a plus le

temple, n'a pas encore l’auréole ni la coli de la fig. 5 (Add. 168$), etc.

ho INTRODUGTION

trice et risquent moins par suite d'être l'œuvre incohérente de quelques talents exceptionnels. Or nombre d’entre elles nous sont données par des inscriptions comme des images de statues ou d'édifices bouddhiques : 1l importe de savoir jusqu à.quel point ces représentations sont exactes el conformes à la réalité.

Qu'elles ne soient pas systématiquement fausses, c'est ce que l’on admettra sans peine, à moins qu'on ne préfère croire qu'elles ont été composées tout exprès pour duper la piété des fidèles d'alors et égarer aujourd’hui nos recherches. Qu'en revanche 1l y ait dans la représentation de ces divinités et de ces monuments une part de convention et même de fantaisie, c'est ce qu'il serait non moins absurde de nier. Pour juger définitivement de la fidélité des reproductions, 1l nous faut attendre d’avoir l’occasion, dans la suite de cette étude, de comparer telle de nos miniatures avec les répliques de pierre que nous possédons du même sujet: on ne saurait demander de vérification plus directe. Mais ne pouvons-nous dès à présent limiter dans une certaine mesure la part de ce qu'il y a de franchement capricieux ou accidentel dans l'exéculion de ces images? Il se trouve en effet que la représentaion de la même divinité revient plusieurs fois dans le cours de nos manuscrits. À comparer ces diverses versions d’un même modèle nous pourrons apprendre quels étaient, aux yeux de leurs auteurs, les traits essentiels et constants : nous saurons du même coup sur quels points doit exclusivement porter notre étude.

Tout d'abord la comparaison des deux feuillets 120 a et b' du Ms. Add. 1643 nous prouve que ces miniatures étaient recopiées avec soin. Si nous examinons en détail les enluminures de ces deux pages, nous constatons en ellet qu'elles sont presque absolument identiques. Entre les deux premières

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