IT. — LE ROYAUME DE DIEU PRÉSENT
Pour saisir cette idée du royaume de Dieu dans toute son originalité, son étendue et sa richesse, nous en examinerons successivement : 1° la nature; 20 l’établissement, le développement et l’accomplissement ; 30 les éléments constitutifs, et, 4° nous terminerons par un coup d'œil général jeté sur son importance dans le plan de
Dieu.
a) La nature du Royaume de Dieu
Le caractère original et fondamental du royaume de Dieu, prêché par Jésus-Christ, c’est sa spiritualité. Pour Jésus, le royaume de Dieu est essentiellement moral et spirituel. Son idée est absolument différente de l’idée juive que nous avons analysée plus haut.
Cette différence éclate déjà dans la forme même de la prédication. Jean-Baptiste, c’est le prophète antique avec ses foudres, avec son indignation; sa prédication, c’est la tempête ; mais l'Eternel ne s’y trouve pas. L’Evangile de Jésus, c’est le vent doux et subtil, c’est la brise raffraichissante : l'Eternel est là.
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Mais si de la forme nous pénétrons au fond, ce caractère moral et spirituel est encore bien plus frappant.
À qui le royaume de Dieu est-il réservé? Est-ce à ceux qui possèdent un bien ou un titre quelconque ? Lisez cet admirable sermon sur la montagne qu’on a depuis longtemps appelé la charte du royaume de Dieu, et vous verrez que ce royaume n'est ouvert qu’à ceux qui ne possèdent pas, qui manquent de tout, qui n’ont pour tout bien qu’un immense soupir. Dès que l'homme croit posséder quelque chose, être quelque chose, avoir quelque mérite devant Dieu, le royaume lui est fermé. Si vous ne devenez comme des enfants, c'est-à-dire simples, con fiants, sans prétention aucune, vous ne pouvez entrer dans le royaume de Dieu. Ce caractère spirituel éclate avec plus d’évidence encore dans la guerre que le Sauveur a faite aux biens terrestres. Il a vu que le plus grand adversaire du spirituel était le temporel. Aussi, après avoir lui-même victorieusement repoussé les tentations de Satan, qui lui offrait lemonde et sa gloire (Mat. [V, 9), il met ses auditeurs en garde contre les richesses de ce monde. Ne vous amassez point de trésors sur la terre; car ils sont soumis à la corruption, et rien de ce qui est corruptible ne peut entrer dans le royaume de Dieu. « Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. » (Mat. VI, 19). « Qu'il est difficile à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu. » (Luc, XVII, 24). Mais en même temps il ouvre un point de vue tout nouveau, et montre le véritable but des richesses : Ce sont des moyens que Dieu met entre nos mains pour nous permettre de faire le bien et de nous amasser des trésors dans le ciel. Ce monde-ci, avec tout ce qu’il renferme, n’a point d'autre but (Mat. XIII, 45; Mare, X, 21). Jésus renverse toutes les idoles et dissipe
tous les rêves de jouissances matérielles que les Juifs avaient placées dans le royaume de Dieu. Ce royaume est le contraire des royaumes térrestres : dans ceux-ci, ce sont les plus petits qui servent les plus grands; dans celui-là la véritable grandeur consiste à servir (Mare, X, 42). Un des principaux attributs des souverains terrestres est l'exercice de la justice. Or, Jésus, le fondateur du royaume de Dieu, se refuse à ce devoir. « Qui m'a établi juge, ou pour faire vos partages », dit-il un jour à deux frères qui venaient lui soumettre leur querelle (Luc, XII, 42). Non pas que Jésus ait méconnu la justice humaine et sa nécessité; personne n’a professé pour elle un plus grand respect que lui. Mais la justice du royaume de Dieu est tout autre, et c’est la seule qu'il veuille enseigner et exercer. Une autre condition nécessaire au maintien de toute société terrestre, c’est le mariage. Jésus déclare manifestement que cet acte sera supprimé dans le royaume des cieux (Marc, XIT, 25). Enfin, Le jour où il a répondu aux pharisiens et aux sadducéens qui lui tendaient un piège, de rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu (Marc, XIF, 17), il a clairement distingué son royaume de tout royaume terrestre. Jésus ne s'occupe jamais de questions de politique, de propriété, de guerre, de polygamie, etc..., c’est-à-dire de questions qui doivent intéresser tout chef d’un Etat terrestre, et ce genre de préoccupations ne se trahit pas non plus dans les recommandations qu’il donne à ses disciples (Mare, X, 42).
Le royaume de Dieu ne vient pas de manière à frapper les regards, dit Jésus aux pharisiens, € on ne dira point: il est ici, ou : il est là. Car voici, le royaume Dieu est au milieu de vous. » (Luc, XVIT, 20-21).
Le royaume de Dieu, c’est la conscience messianique de Jésus, c’est sa connaissance parfaite de la volonté de Dieu et son obéissance à cette volonté, c’est son amour inaltérable et son dévouement sans bornes pour tout ce qui souffre; ce sont, en un mot, toutes ces dispositions intérieures qui constituent sa personnalité et qu'il veut nous communiquer pour créer en nous un état semblable au sien. Le royaume de Dieu n’est pas un bien extérieur, c’est une disposition intérieure, c’est-à-dire qu’il consiste précisément en ce que Jean-Baptiste ne considérait que comme condition d'entrée. Plus nous réalisons limage de Jésus, plus nous prenons possession du royaume de Dieu ; et cette possession ne sera complète que le jour où, débarrassés de tout ce qui nous retenait loin de Dieu, nous serons vraiment unis à lui, où nous le verrons, où nous serons ses fils au même titre que Jésus-Christ qui ne sera plus alors que le premier-né d’entre ses frères. Voilà l’économie nouvelle, le royaume de Dieu que Jésus a annoncé aux hommes. Que nous sommes loin d’un royaume terrestre, du royaume messianique juif! Nous planons dans un autre monde et nous nous rappelons la parole du Christ devant Pilate : « Mon règne n’est pas dece monde » (Jean, XIX, 36). D'ailleurs, tout ce que nous aurons à dire sur l'établissement et le développement du Royaume, sur ses éléments constitutifs, postule la spiritualité et ne fait que la confirmer. La spiritualité du royaume de Dieu est la condition même de son existence.
C’est làle mystère du royaume de Dieu (Marc, IV, 11), cette chose inouie que l'esprit juif ne pouvait comprendre, et que Jésus s’est efforcé de révéler à ses disciples. L'esprit juif ne se passionne pas pour les idées, il ne se complait guère dans le domaine spirituel et moral ; il est
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terre à terre et sensuel. Toute l’histoire de ce peuple n’est qu’une série de chutes et de rechutes sous la puissance des passions charnelles. Il y a pourtant une idée qui l’enflamme, c'est celle du Royaume messianique; mais là encore il voit avant tout la satisfaction de <es désirs charnels. |
Si à cette prédisposition générale on ajoute la scolastique subtile et raffinée des rabbins qui trônait alors dans la chaire de Moïse, et le rapetissement auquel elle soumettait l'esprit juif depuis la captivité, on est moins surpris de la difficulté qu'éprouvaient les contemporains de Jésus à comprendre son point de vue spiritualiste. Le royaume de Dieu annoncé par Jésus était un mystère pour les juifs, c’est-à-dire une chose inconnue avant lui. Une longue éducation était nécessaire pour comprendre ce mystère. Cest pour cela que Jésus choisit les Douze. Il voulait leur révéler les mystères du royaume de Dieu ; il sentait que malgré la simplicité et la clarté de son enseignement, les disciples auraient de la peine à en comprendre le sens profond et caché ! Il savait que les idées religieuses n'étaient pas toujours les plus faciles à saisir dans leur essence et dans toute leur portée, et il est à regrelter qu'aujourd'hui beaucoup de disciples méconnaissent cette pensée si sage du Maître.
Le grand obstacle qu’a toujours rencontré et que rencontre encore aujourd’hui l’idée d’un Royaume spirituel, c'est la difficulté qu'éprouvent beaucoup d'hommes à concevoir une réalité spirituelle, une réalité différente de celle qui tombe sous les sens. Dès qu’ils ne peuvent plus ni voir, ni toucher, ils se croient plongés dans le vide. Et cependant ces mêmes chrétiens parlent de Dieu, et de la présence de Jésus dans leur cœur; ce sont pour eux des
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réalités indiscutables. Peuvent-ils s’en faire une idée adéquate ? Non. Il y a donc des réalités qui échappent à nos sens, et le royaume de Dieu en est une. Ces réalités, la conscience religieuse les sent et les postule, et l’imagination s’en fait une représentation plus ou moins vive suivant les tempéraments. Cela est nécessaire, cela est humain : l’esprit de l'homme à besoin du concret; l’anthropomorphisme est un besoin de notre nature. Jésus l’a
. compris, et il a traduit son idée en paraboles, en images
saisissantes pour la foule. Mais il ne faut pas prendre le produit de l'imagination pour la réalité, pas même quand ce produit a été consacré par la tradition et l’histoire. Derrière l’image, le fait; il faut chercher l’idée qui le soutient. Et pour s’élever dans ce monde des idées, pour en saisir l'essence, l’enchainement, la portée, et, en somme, toute la grandeur, la prière à elle seule ne suffit pas ; il faut encore une étude soignée, approfondie : c'est là que git la difficulté, c’est là ce qui constitue les degrés de la connaissance religieuse comme de toute autre. Mais ce qu'il y a de remarquable ici, c’est que le chrétien, à quelque degré qu’il soit parvenu, trouve l’assuranee de son salut et la paix de son cœur. Tous possèdent le diamant du royaume de Dieu, et en sont remplis de joie. Mais, tandis ie ‘es uns le gardent dans son état brut, tel qu'ils l’ont trouvé, et l'enveloppent soigneusement dans un linge, les autres le nettoient, le taillent et jouissent vraiment de tout l'éclat et de toute la beauté de leur trésor. Ils le possèdent mieux que les premiers, parce qu'ils en ont une idée plus nette et plus
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b) Etablissement, déveioppement et accomplissement du royaume de Dieu.
Cette conscience messianique avec tous ses trésors de vérité, de justice, d'amour et de charité, cette puissance morale et spirituelle, le royaume de Dieu, enfin, d’où estil venu? La première parole de Jésus : « le royaume de Dieu est proche, » pose la question et en même temps la résout. Puisque ce Royaume était proche de la terre, il n’en venait pas, et son origine ne pouvait être que divine. il est descendu du ciel; c’est la bonne nouvelle prêchée par Jésus-Christ, la bonne nouvelle du royaume (Mat. IV, 23). Il nous est offert à la fois comme but pleinement réalisé dans le ciel, et comme moyen, comme un levain qui doit nous transformer à l’image de cette réalité céleste, ou comme une semence qui doit passer en nous de la puissance à l’acte, en entrainant tout notre être dans le même épanouissemeht. Mais ces deux idées sont si étroitement unies, qu'il est impossiblede les séparer. Que l’on ne s’étonne donc pas si nous envisageons le royaume de Dieu tantôt sous l’une, tantôt sous l’autre de ces deux faces. Nous ne faisons d’ailleurs qu'imiter l'exemple du Maitre (cf. les paraboles du grain de senevé, Mat. XIII, 31, et du festin de noce Mat. XXII, 1-44).
Et tout d’abord, par qui cette semence divine doit-elle être répandue dansle monde ?
Nous avons vu plus haut que Jésus, en choisissant les Douze, n'avait eu d'autre but que de les instruire et de les rendre capables : de continuer son œuvre, d'annoncer la bonne nouvelle du Royaume : « Cette bonne nouvelle du Royaume, leur avait-il dit, sera prêchée dans le monde entier (Mat. XXIV, 14). Vous serez mes témoins, à Jérusalem et jusqu'aux extrémités de la terre (Actes I,8; If, 39).
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