‹ Étude sur l'idée du royaume de Dieu dans les évangiles synoptiquesChapitre 4 sur 25 · CHAPITRE I Idée juive du Royaume de Dieu · texte numérisé non relu

CHAPITRE I Idée juive du Royaume de Dieu

Pour se faire du Royaume de Dieu une idée bien exacte et bien nette, telle qu’elle ressort d’un examen sérieux des paroles mêmes du Christ, il importe, avant tout, d’esquisser le fond du tableau, c’est-à-dire de montrer quelles étaient les espérances juives à ce sujet; il nous sera plus facile alors de juger de l'originalité et de la grandeur de son enseignement. Or, ces espérances, nous les trouvons incarnées dans un homme qu'Israël produisit au moment même où l'aube du christianisme jetait ses premières clartés dans les ténèbres du monde antique. Jean-Baptiste annonçait enfin l’arrivée prochaine du grand jour de l'Eternel et l’établissement du royaume messianique. Le peuple reconnait en lui un prophète (Luc, XX, 6). Jésus - lui-même le considère comme l’Elie qui doit précéder la venue du Messie (Mat. XVI, 12), et le déclare le plus grand des prophètes (XI, 10). Or, le prophète représente une époque, la résume, la caractérise dans ses menaces comme dans ses consolations et dans ses promesses. En sorte que, pour saisir la pensée‘des Juifs contemporains de Jésus-Christ touchant le Royaume de Dieu, nous n'avons qu'à examiner celle de Jean-Baptiste, de ce Juif pieux et austère, et la compléter par les idées populaires exprimées ou sous-entendues dans nos récits évangéliques.

.« Le Royaume des Cieux est proche » s'écriait Jean. Baptiste dans le désert. Cette parole excita un enthousiasme fébrile, car elle exprimait une réalité ardemment désirée : la foule se presse autour de lui et les péagers et

les soldats mêmes accourent (Luc. ITT, 12-14). C'était la liberté annoncée aux captifs. Le peuple était courbé sous le joug de l'étranger. Les espérances avaient paru un moment se réaliser par l’héroïsme des Machabées ; mais ce n'avait été qu’un beau rêve, et au lieu de voir le trône de David rétabli sur la colline de Sion, il avait dù assister, spectateur impuissant, au plus grand sacrilège qui püt se concevoir : la profanation du temple par un paien (1).

La couronne de Juda, souillée par les Iduméens, Hérode et Archélaüs, était brisée maintenant, Jérusalem n’était plus que le chef-lieu d’une province romaine (2), et même il se trouvait en Israël un parti puissant, celui des Sadducéens, qui pactisait avec l'étranger et qui recherchait ses faveurs.

La coupe débordait, le grand jour de Jehova devait être proche : Jean-Baptiste l’annonçait d’une manière positive.

L'établissement de ce royaume sera précédé, cornme chez les prophètes (Joël, IT) d’un grand jugement. « Celui qui vient après moi à son van à la main, il nettoiera son aire et amassera son blé dans le grenier, mais il brülera la paille dans un feu qui ne s’éteint point (Mat. TT, 12). Tout arbre qui ne porte point de bons fruits, sera coupé et jeté au feu (Luc, IIT, 9). Et ces châtiments atteindront non-

(1) Pompée, appelé comme arbître par les deux frères Hyrean et Aristobule qui se disputaient le trône de la Judée, prit le parti d'Hyrcan et somma Aristobule de lui livrer toutes les forteresses qu'il détenait. Sur son refus, Pompée mit le siège devant Jérusalem, prit la ville et entra dans le temple (63 av. J.-Ch.). À partir de ce moment les Juifs furent tributaires des Romains,

(2, Archélaüs, fils et successeur d'Hérode le Grand, avait été déposé

(6 apr. J.-Cb.) et la Judée réduite en province romaine.

seulement les païens, mais aussi les Juifs, et surtout les pharisiens hypocrites. Mais Jean-Baptiste comprend très bien que si pareil évènement arrivait immédiatement, un pelit nombre seulement de son peuple pourrait subsister devant la face de l'Eternel. I} sent le danger, et il ne voit pour le prévenir, qu’un moyen : la repentance. Et là encore 1l trouve un modèle dans les anciens prophètes, et surtout dans Esaïe, dont iln’est, pour ainsi dire, que la voix, l’écho qui crie dans le désert : « Amendez-vous, faites un retour sur vous-mêmes, revenez vers l'Eternel, et portez de bons fruits.» Il veut créer un peuple nouveau, digne de recevoir le Messie et de régn r avec lui. Il veut les conduire jusqu’à la porte du Royaume des Cieux ; mais il ne pourra pas les faire entrer. Lui-même est obligé de s'arrêter sur le seuil (Luc, VIT, 29). Cette communauté n'est que provisoire, préparatoire ; dès que le Messie aura paru, elle n’aura plus de raison d’être, elle se transformera pour devenir le noyau de Péconomie nouvelle. Le signe visible qui introduit dans cette communauté, c'est le baptême. C'est à la fois un symbole de purification morale et physique, et un lien d'association religieuse (1).

(Celte attente d’un Royaume terrestre est encore confirmée par l’idée qu’il se faisait de son fondateur, le Messie. A-til reconnu dans Jésus de Nazareth, dans cet homme obscur, à l'apparence si humble et à la conduite si étrange, le Messie promis, le Messie qu'il annonçait, qu'il attendait? Oui, répond le IVe Evangile, non, disent les synoptiques, et nous ne pouvons que nous ranger à leur avis. Car si Jean a reconnu en Jésus le Messie, com-

(1) Sabatier, Encycl. des sc. rel., art. Jean-Baptiste, p. 16$.

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