‹ Étude sur l'idée du royaume de Dieu dans les évangiles synoptiquesChapitre 7 sur 25 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Idée du Royaume de Dieu d’après les paroles

de Jésus-Christ

$ [L — L'EXPRESSION a) Royaume de Dieu et Royaume des cieux

Un premier obstacle nous arrête, c’est la dualité de l'expression. Tandis que Matthieu rapporte généralement celle de Royaume des Cieux, Marc et Luc ne connaissent que celle de Royaume de Dieu. Faut-il y voir une différence essentielle d'où l’on puisse tirer quelque conclusion sérieuse ? Nous ne le pensons pas.

La première date de Jean-Baptiste qui en avait trouvé l’idée dans l’Ancien-Testament, et plus encore dans les préoccupations populaires de son époque. Jésus s’en empare, bien qu’elle représente une idée différente de la sienne. Il comprend que pour se faire écouter de ses compatriotes, pour les gagner, il faut leur parler un langage connu. Quand il dit: « Le Royaume des Cieux est proche », la corde sensible vibre au fond de tout cœur israélite, on écoute, et sous le charme de cette parole divine, les vieilles idées se transforment et la foule se retire pleine d’admiration. Sa méthode n’est pas de démolir pour reconstruire ensuite, mais de transformer.

Cependant, dès le début de son ministère, 1l s’est aussi

servi de l'expression Royaume de Dieu, expression nouvelle et qui lui est propre. Tandis que la première (Royaume des Cieux) désigne plutôt l’origine, le lieu d’où descend le Royaume, la seconde en indique plutôt la nature. C’est un royaume dont Dieu est le centre, le tout, et ce Dieu c’est le Père révélé par Jésus-Christ. La première indique plutôt l’idée juive, la seconde plutôt l’idée chrétienne. Quant à savoir laquelle des deux était le plus fréquemment employée par Jésus, la question nous semble sans importance. Mais nous comprenons que Matthieu qui est sans cesse préoccupé de rattacher la nouvelle alliance à l’ancienne ait maintenu la première, tandis que Marc et Luc ont préféré la seconde, parce qu'elle était plus conforme à la pensée du Maitre, et nous partageons complétement leur sentiment.

Nous voici donc en présence d’une expression complexe, créée par Jésus lui-même; elle doit être autant que possible adéquate à sa pensée, les mots n'étant que des clous d’or qui résument et fixent les idées. Si donc nous soumettons cette expression à une analyse rigoureuse, \elle doit nous conduire, à priori, à des conclusions que lexamen ultérieur des paroles de Jésus devra nécessairement justifier.

b) Analyse de l'expression : Royaume de Dieu

L'idée de royaume, en effet, éveille Pidée de puissance. Un royaume, dans le sens le plus vulgaire du mot, c'est une puissance constituée par la totalité des énergies individuelles d'une certaine contrée. Tels sont les royaumes de Belgique et d'Italie. Dans un autre sens, on peut aussi parler d’un royaume de la science ou de l’art. C’est aussi une puissance formée par les efforts de tous les grands

esprits qui ont marqué dans l’une ou l'autre de ces branches du savoir humain. Et personne n’osera contester la réalité de cette puissance, car aujourd’hui, au xixe siècle, tout homme sérieux qui sait apprécier les choses, est obligé de convenir que si les œuvres de Dieu sont admirables, celles de l’homme sont grandes aussi, et qu'une filiation intime doit unir ces deux esprits. Mais cette puissance n’est pas la même dans les deux cas.

Dans le premier, Royaume de Belgique, elle renferme un élément matériel, partant périssable. La preuve en est que le royaume de Belgique n’existait pas autrefois, et qu'il peut venir à disparaitre un jour. L'élément moral et indestructible subsistera ; maisil prendra une autre forme, celle d’une république, ou bien celle d’une province faisant partie intégrante d’un pays limitrophe.

Dans le second cas, royaume de la science, cette puissance est entièrement morale et indestructible. La science ne périra jamais, parce qu’elle est une étincelle de léternelle vérité. Cette étincelle, allumée dans la nuit du passé, se développe à travers les siècles, son éclat s’accroit de jour en jour, et ne trouvera d’obstaclg que devant les limites mêmes du temps et de l’espace.

L'idée de puissance, et par suite de royaume, n’est donc pas une idée une et indivisible; elle peut être modifiée. Ce qui lui confère son caractère matériel dans le premier cas, c’est le déterminatif « de Belgique. » La Belgique éveille l’idée de quelque chose de matériel. La science, au contraire, nous transporte immédiatement dans le domaine du spirituel. Le mot important, dans les deux expressions, cst donc le second.

Si nous appliquons maintenant ce résultat de notre analyse à l’expression royaume de Dieu, nous sommes en

droit de conclure ‘qu’elle renferme l’idée d’une puissance divine, c’est-à-dire spirituelle, comme Dieu lui-même, et par le fait irrésistible. Cette puissance, s'adressant à l’homme et s’exerçant en lui, ne peut être que morale; la moralité est le caractère nécessaire des rapports entre Dieu et l’homme. I] faut que l'homme soit libre d'accepter ou de repousser cette puissance divine ; même sa liberté postule la possibilité de ne pas se décider du tout. Mais alors nous nous heurtons à une contradiction. Si cette puissance divine est irrésistible, si elle marche de progrès en progrès jusqu'à sa réalisation complète, il ne peut pas être question d’une résistance morale qui rendrait cette réalisation incomplète, partant impossible. La difficulté ue peut se résoudre que dans lidée d’un jugement. Dieu, après avoir épuisé tous les moyens moraux, brisera la résistance du mal; car il faut que le triomphe final reste au bien.

Ainsi donc, par la simple analyse de lexpression, nous avons été conduit à ce résultat que le Royaume de Dieu est une puissance morale et spirituelle, qui se développe insensiblement, mais irrésistiblement dans les personnalités humaines, jusqu’à ce qu’un jour après un jugement final, elle arrive à son complet épanouissement et ne rencontre plus aucune opposition.

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