‹ Étude sur l'idée du royaume de Dieu dans les évangiles synoptiquesChapitre 8 sur 25 · II. — LES PAROLES DE JÉSUS · texte numérisé non relu

II. — LES PAROLES DE JÉSUS

De l'analyse de l'expression passons à celle de l’idée. Or, nous trouvons celte idée du Royaume de Dieu exposée dans de nombreuses paroles de Jésus. Mais ces paroles sont loin d’être d'accord lant au point de vue de la forme qu'à celui du contenu. Aussi, croyons-nous nécessaire, avant d'entrer dans une analyse détaillée, et même pour

SEUTTE

rendre cette analyse plus facile et plus nette, de faire une

remarque générale sur la forme de ces paroles, et d'en essayer une élassification suivant leur contenu.

a) La forme

Quand on s'occupe de la personne de Jésus, on oublie très facilement le dualisme qui la caractérise. Instinctivement on recherche l'unité, et suivant leurs idées acquises ou préconçues, les uns ne voient en lui que le côté divin, les autres, que le côté humain. Erreur capitale qui ne peut qu'engendrer d’autres erreurs. Bien distinguer ce nest pas séparer, c’est, au contraite, préparer l'unité réelle.

Si donc nous considérons d’abord en Jésus le côté divin, la conscience messianique, nous sommes frappés de son élévation, de sa pureté, de sa sainteté. Ce caractère se réflète dans ses paroles, dans ses pensées, dans toute sa vie, et désarm? la critique. On se sent en présence d’un esprit extraordinaire, divin, qui se meut à des hauteurs inaccessibles à l'esprit humain, dont l’œil plonge dans la nuit du passé et dans celle de l'avenir, et saisit dans son ensemble le développement moral de Fhumanité. D'un coup d'œil il embrasse le plan divin, ilen a l'intuition. Tout en apportant au monde le royaume de Dieu comme un germe puissant, il le voit déjà réalisé; il en pressent l’économie, il voit l'union de tous les hommes sous la loi divine de l'amour. Jésus est l’incarnation de la conscience religieuse de Ditu, et c’est dans cette conscience divine qu'il a puisé tous les trésors nouveaux qu'il a répandus dans l'humanité. Mais par quel moyen? Par la parole, et voici où nous touchons au côté humain du Sauveur.

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Rappelons-nous qu’il a reçu une éducation élémentaire ; il n’a fréquenté d’autre école que celle de son village. Il était juif, palestinien, oriental. Pour s'exprimer et pour se faire comprendre, il a dû parler le langage de son peuple. Il a dù lui emprunter les expressions, les images surtout si riches dans le langage oriental ; et nous ne croyons diminuer en rien ni la grandeur, ni la divinité de Jésus en affirmant que, s’il était né en Suède, et si son ministère avait eu pour théâtre une contrée du Nord, il eût exprimé les mêmes idées sous des formes bien différentes. Il a été obligé de traduire son sentiment divin, adéquat à la vérité, en un langage humain et imparfait. Et qui n’a jamais encore éprouvé combien il est difficile parfois de traduire un sentiment, un état d'esprit dans un langage intelligible et adéquat? C’est une expérience quotidienne et universelle ; car toutes les langues ont une expression pour désigner cet état que nous appelons dans la nôtre « ineffable ». À

Jésus a donc eu à lutter contre une difficulté de langue. Quand il veut raisonner son sentiment et le faire passer par les formes de l'intelligence l'expression adéquate lui manque parfois ; il faudrait en créer de nouvelles, pour ainsi dire; mais alors il s'expose à ne pas être compris. Force lui est de se contenter du langage populaire avec toutes ses ressources, mais aussi avec toutes ses imperfections. Au contraire, quand il trouve lexpression juste, ce sont de ces paroles immuables, qui s'imposent à tous à la fois par leur grandeur et par leur simplicité, qui sont dans la mémoire de tout le monde, devant lesquelles s'incline la critique la plus impitoyable, et qui resteront téernellement un sujet de méditation et d’admiration.

Malgré donc tout le respect et toute la vénération que

malle

doitnous inspirer la forme même des paroles de Jésus, ne l’adorons pas sous prétexte de vouloir rester rigoureusement fidèles à la pensée du Maître. Ce serait un fétichisme d’un nouveau genre. Quand il parle de festin dans le royaume de Dieu, il faut nous rappeler que pour les orientaux le manger et le boire sont la plus haute expression de lacommunion heureuse (Mat. VIH, 11; Marc, XIV, 95). Quand il promet à ses disciple le centuple des biens qu’ils auront abandonnés sur cette terre, par amour pour lui, nous savons que cela ne peut être qu'une figure (Marc, X, 28); quand il dépeint l’état du mauvais riche dans l’enfer, et celui de Lazare dans le sein d'Abraham, nous abandonnons l’image saisissante, colorée, pour ne garder que l’idée de la récompense du juste et du châtiment du méchant (Luc, XVI,19-31); quand il nous dit qu’il vaut mieux entrer borgne ou manchot dans le Royaume de Dieu, que de commettre un péché, nous sommes encore en présence d’une figure, parce que nous savons que dans le Royaume de Dieu il n’y aura ni borgne nimanchot. (Mat. V, 29) On pourrait multiplier les exemples; mais notre remarque nous semble suffisamment justifiée pour nous dispenser d'y revenir dans la discussion particulière de certaines paroles de Jésus.

b) Le contenu

Pour ce qui concerne le contenu des paroles de Jésus relatives au Royaume de Dieu, il est loin d’être identique. Jésus ne s'exprime pas toujours de la même manière au sujet de son Royaume, etilest facile de ranger ses paroles en trois catégeries distinctes :

40 Le Royaume de Dieu est proche. (1)

(1) Mare, I, 15; Mat. I, 17; X, 7; Luc, I, 43.

DS

% Le Royaume de Dieu existe déjà. (1)

3° Le Royaume de Dieu s’établira dans l'avenir. (2)

Remarquons d’abord que la gradation que nous employons n’est pas rigoureusement historique. Il est aisé de s'en convaincre par un coup d’œil jeté sur les textes cités. Un jour, Jésus parle du Royaume de Dieu comme d’une chose présente, et le lendemain, il en place l’établissement dans l’avenir et vice versa. Souvent même, les deux points de vue sont exposés dans le même chapitre (Luc, XVII.) Cette absence degradation n’a d’ailleurs rien qui doive nous étonner. Jésus n’a pas prêché un système construit à l’avance et savamment ordonné. Il allait de bourgade en bourgade, annonçant la bonne nouvelle du Royaume, et guérissant les malades. La foulele presse, il parle ; un disciple, un docteur, un homme du peuple l’interroge, illui répond ; un malheureux implore sonsecours, il luitend lamain ; c’est l’homme descirconstances. D’autre part, les auteurs de nos évangiles n’ont d'autre souci que de nous raconter aussi fidèlement que possible et jour après jour la vie de leur Maître. Matthieu seul essaie parfois de grouper des faits semblables. C’est ainsi qu’il a réuni au chap. XIII un certain nombre de paraboles qui n'ont assurément pas été prononcées dans la même circonstance, le même jour.

Mais s’il n' yapas gradation, n’y a-t-il pas contradiction? Le Royaume de Dieu peut-il être à la fois proche, présent et futur? C'est ici que la question se complique; et, pour la résoudre plus facilement, nous allons la diviser.

(1) Marc, IT, 15-35; IV, 26-31 ; Mat. XII, 28; Mat. XIII; Luc. VI, 20: VII, 22; XVII, A ; XVIII, 24.

(2) Mare IX, 1 ; Mat. X,93 ; XIII, 36-43; Marc, XIITetparal. Luc, XI,9: XVII, 22-37.

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