‹ Etude sur l'Iliade d'HomèreChapitre 11 sur 35 · III · texte numérisé non relu

III

seulement il sait le moment où la douleur, de faible et d'inaperçue qu'elle était, devient cuisante et intolérable ; mais il a trouvé, pour peindre cette exagération de la souffrance, une expression d'autant plus frappante qu'elle est empruntée à la vie familière. Agamemnon blessé au bras continue à frapper l'ennemi avec la pique, l'épée et même de grosses pierres; mais quand la plaie devint sèche, que le sang cessa de couler, le héros éprouva des douleurs aiguës. « Ainsi soufi're la femme que les Ilithyies ont atteinte d'un trait acéré et pénétrant, les Ilithyies, filles d'Hère, déesses préposées aux douleurs déchirantes de l'enfantement *. » Les anciens avaient exprimé avec naïveté leur admiration pour ce passage, « Les femmes, dit Plutarque, prétendent que ce n'est point Homère qui a dit cela, mais une Homéride qui avait enfanté ou qui était encore dans les douleurs, et qui savait combien en pareil cas la douleur est à la fois aiguë et déchirante ^. » C'est là sans doute une pure illusion, mais de celles que le talent seul peut produire : et ce talent lui-même de quels éléments est-il formé? de l'esprit d'observation, d'une vive sympathie pour toutes les souffrances et de cet art tout spécial qui consiste à rapprocher les semblables ou les contraires pour aider, chez l'auditeur, le travail de l'intelligence et de l'imagination.

On doit observer aussi que le poète n'a point fait un abus de l'horreur dans la description des diverses morts, pas plus que de la singularité dans le choix des cas. Les détails répugnants sont toujours écartés ; de plus, par cela même que la description est courte, l'impression est forte, mais ne se prolonge pas. Les blessures se succèdent, sans être également effrayantes, ou également curieuses. Le poème y gagne en vérité et en puissance ; d'un côté, en effet, il ressemble d'assez près à la réalité qui entremêle les cas rares et les cas ordinaires, qui, là même

1) XI, 267 et 8v.

2) Plut., Mor., p. 496. (De Amore pvolis, iv).

436 l'invention

où elle est constamment horrible, comme à la guerre, ne l'est pas toujours au même degré ; d'un autre côté, l'émotion de l'auditeur ne saurait s'user ni s'émousser ; fortement ébranlée, le poète lui laisse comme un repos avant de l'ébranler avec la même force. Est-ce à dire qu'il n'y a pas, au milieu de toutes ces tueries, une espèce de gradation? Nullement. Il est aisé de reconnaître que, par un effet soit de l'art soit de la nécessité qui s'imposait au^ poète de se renouveler et de se surpasser, les dernières batailles renferment des scènes plus effrayantes que les premières. D'autre part, quand Achille paraît, il est naturel que les coups portés avec une vigueur extraordinaire fassent des blessures plus larges et plus profondes. Mais même dans ces parties du poème où les peintures émouvantes sont pour ainsi dire plus pressées, il y a des intervalles dans lesquels, sans que le souffle du poète s'affaiblisse, la mort, toujours présente, se montre cependant sous un aspect moins terrible. En cela, on dirait que le poète ressemble à ces forces naturelles qui vont en grandissant, tout en traversant des périodes de rémission ; ainsi dans les tempêtes le vent semble se calmer après avoir soufflé violemment et reprend bientôt avec une fureur nouvelle.

Très attentif à décrire la mort des héros, Homère n'a peint qu'une seule fois un cheval mourant. Atteint au sommet de la tête, là où croissent les premiers poils, où les coups sont surtout mortels, l'animal bondit de douleur et se roulant dans la poussière autour de l'airain, épouvante les autres chevaux '. Tableau exact, non par rapport à la douleur (car comme on l'a fait remarquer les blessures de la substance cérébrale ne sont pas douloureuses par elles-mêmes), mais par rapport à ce mouvement de rotation, conséquence ordinaire d'une lésion du cervelet 2 ; tableau admirable par sa netteté, par sa puissance

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