‹ Etude sur l'Iliade d'HomèreChapitre 12 sur 35 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

2} Daremberg, la Mdd. dans Hom., p. 64.

d'effet ; mais tableau unique en son genre dans l'Iliade. C'est là un fait curieux, car il n'estguèrede scène qui n'ait son pendant. Ou Homère, concentrant toute son attention sur la mort des héros, pense peu au sort des chevaux ; ou il est moins familier avec ces sortes de^ cas, et s'il l'est moins, c'est sans doute parce que, dans la bataille héroïque, les chevaux, tenus à l'écart par leurs écuyers et tout prêts à s'enfuir, meurent moins que les hommes.

Cette pitié qui s'attache à l'homme mourant ne tient pas Pitié pour le . . , mourant,

seulement a la manière dont il meurt, mais encore a tout un

ensemble de circonstances qui rendent sa vie chère à lui-même et précieuse aux autres. Homère le sait ; aussi les détails de ce genre abondent-ils dans l'Iliade. Tantôt il donne à ses héros la beauté et l'éclat de la jeunesse. Tel est par exemple Simoïsios, « Il ne rendit pas à ses parents, dit le poète, les soins qu'il avait reçus d'eux ; car sa vie fut courte ; il succomba sous la lance d'Ajax. » Puis vient une comparaison qui n'exprime pas, comme souvent, l'horreur de la mort, mais qui peint l'éclat florissant et la taille élevée du jeune homme. Il tombe à terre dans la poussière, comme un peuplier à l'écorce lisse, à la tête touffue '. Ajoutez que, comme par un jeu cruel de la destinée, Simoïsios a été enfanté dans cette plaine même où il meurt. Tel est encore l'admirable Gorgythion, fils de Priam et de la belle Castianira, semblable aux déesses ; atteint d'une flèche qui ne lui était pas destinée, il laisse tomber sa tête appesantie par le casque ainsi qu'un pavot chargé de graines et de rosées printanières ^. Imbrios aussi fils de Mentor et d'une fille illégitime de Priam, est jeune et beau; il tombe comme un de ces frênes que l'on aperçoit de tous les côtés sur la cime d'un mont et qui, tranché par l'airain, revêt la terre de son

1) IV, 477. D'après les commentateurs, il ue s'agit que de la taille et de la rapidité de la cliule; mais la comparaison contient une autre nuance comme le prouve le mot ôaXtpôv du v. 474.

2) vui, 302.

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feuillage délicat '. Polydôre est le plus jeune des enfants de Priam, le plus cher au cœur paternel ; le vieillard lui a défendu de se mêler aux combattants ; mais le jeune homme, fier de son agilité, heureux de jouer avec le danger, court aux premiers rangs ; ce fut la cause de sa perte ^. A la beauté et à la jeunesse, Euphorbe unit l'habileté, l'élégance et les grâces de la parure; il sait manier un char, lancer une pique ; ses cheveux sont semblables à ceux des Grâces ; ses tresses sont comprimées par des spirales d'or et d'argent 3. Sa chute suggère au poète une de ses plus gracieuses images ; il le compare à un jeune olivier, plein de sève; cultivé par la main de l'homme, isolé, entouré de sources jaillissantes, il se balance au souffle des vents et se couvre de fleurs blanches ; mais soudain éclate un vent d'orage qui l'arrache de sa force et l'étend tout de son long à terre ^.

En faisant mourir ses héros, le poète est encore ému par le souvenir de leur situation, de leurs richesses, de leur noblesse, de leur origine légendaire, tous biens des plus précieux dans les temps héroïques. Phygeus et Idées ont pour père un prêtre d'Hèphestos, un homme riche et irréprochable. Hypsénor est lui-même un prêtre et le peuple l'honore comme un dieu. Astéropéos qui se porte au devant d'Achille a pour aïeul le fleuve Asios; mais que compte cette noblesse, comparée à celle d'Achille qui est le petit-fils de Zeus? La victoire d'Achille est le triomphe de la noblesse la plus haute sur une

1) xni, 171 et 8v.

2) XX, 408 et sv.

3) Cf. Helbig, d. H. Ep., p. 166.

4) XVII, 50 et sv. Comparez Bossuet : « Madame cependant a passé du matin au soir, ainsi que l'tierbe des champs. Le matin, elle fleurissait : avec quelle grâce vous le savez ; le soir nous la vîmes séchée. » Mais Bossuet. n'attache qu'un prix médiocre à la beauté, à la grâce, à la jeunesse ; au contraire, pour Homère et les anciens, aucun avantage n'est plus estimable. Aussi le poète développe-t-il sa comparaison avec complaisance.

noblesse moindre, quoique digne de toute estime ; Achille insultant au cadavre de son ennemi et lui reprochant son orgueilleuse témérité, se charge lui-même de tirer la leçon de l'événement. Pandaros, le prince lycien, est un homme riche, mais trop attaché à ce qu'il possède, et par cela même n'en sachant pas user, même pour se défendre. Il a laissé dans son palais onze chars tout neufs, sous leurs tentures. Ses chevaux, deux par char, ont l'orge et l'avoine en abondance. Il ne les a pas amenés, craignant pour eux la disette d'une ville assiégée ; excès de précaution, avarice et ménagements dont il ne recueillera pas le fruit ; frappé par Diomède, il ne reverra ni la Lycie, ni son vieux père, le belliqueux Lycaon, ni ses chars, ni ses chevaux * .

Tantôt, ce que le poète envisage, c'est moins le malheur du héros qui perd la vie que la douleur de ceux qui restent après lui pour le pleurer. Pédéos est un fils bâtard d'Anténor, Théano, femme d'Anténor, Ta élevé avec ses propres enfants, pour complaire à son mari ; vaine tendresse du père ; sacrifice inutile de l'époux; Pédéos meurt frappé par Mégès ^ Xanthoos et Thoon sont les fils du vieillard Phénopos ; le père ne les reverra pas vivants ; il mourra avec cette triste pensée que des parents éloignés se partageront son héritage '. Priam a naturellement comme père aussi bien que comme souverain le privilège du malheur. Si le poète lui a donné tant de fils bâtards ou légitimes c'est, semble-t-il, pour qu'il en perde un ou plusieurs à chaque nouvelle bataille. Demokoon, qui était venu d'Abydos avec des chevaux rapides, est tué par Ulysse*. Diomède, en moins d'un instant, terrasse et dépouille Echémon et Chromios montés sur un même char^. Une flèche de

l)~,v, 193 et sv.

3) V, 153 et sv.

4) iv, 499.

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Teucros destinée à Hector atteint son frère Gorgythion ', Isos etAntiphon comptent parmi les premières victimes d'Agamemnon 2. Cébrionès, un bâtard qui conduit les chevaux d'Hector, est précipité à bas de son char et tué d'un coup de pierre par Patrocle '. La part faite à Achille dans le massacre de la famille de Priam devait être grande, en proportion même de sa force, de sa renommée et de sa haine. C'est pourquoi, avant de tuer Hector, il rencontre Polydôre et Lycaon ; Polydôre qui ne saurait lutter avec Achille, mais auquel le poète nous intéresse, en raison de sa jeunesse et de son imprudence; Lycaon également peu redoutable, mais dont la présence presque invraisemblable sur le champ de bataille amènera une scène émouvante. Homère raconte qu'après la mort d'Hector, chacun des chefs achéens fit une blessure au cadavre ; de même, pour ainsi dire, pendant le cours de la guerre, chacun des chefs les plus illustres inflige un deuil à Priam.

En général les pères sont restés à la maison ; ce sont les fils qui combattent et qui meurent. Cependant Homère nous montre aussi le fils mourant sous les yeux du père. Pyléméneus suit en versant des larmes le char qui ramène dans la sainte Ilios le cadavre de son fils Harpalion; il n'a pas même la consolation de l'avoir vengé '.

Si les fils meurent loin des pères, en revanche les frères partagent les mêmes périls ; que de fois Homère nous montre deux frères, jumeaux ou non, du même lit ou de lit différent, tous deux légitimes ou dont l'un est bâtard, montés sur le même char et combattant côte à côte, l'un fuyant pendant que

3) XVI, 727 et sv.

4) xiii, 658. C'est le même Pyléméneus qui est tué, v, 576 et sv. On sait le parti que les adversaires de l'unité tirent de ce fait. Pourquoi n'y aurait-il pas eu undéplacement ? Ménélas, par exemple, aurait tué Pyloméneus, au chant xvet non au chant v. Enfin un oubli du poète semble possible.

l'autre est tué ou vengeant son frère mort ! Les habitudes guerrières de l'âge héroïque lui ont fourni sans aucun doute le sujet de ces épisodes ; le poète les a multipliés, mais en modifiant tantôt une circonstance accessoire, tantôt l'autre. Une fois cependant Homère exprime avec complaisance son admiration pour le courage inutile de deux frères, pour leur dévouement mutuel. « Gomme deux lions nourris par leur mère sur le sommet d'une montagne, dans les profondeurs d'une épaisse forêt, qui enlèvent génisses et brebis, et ravagent les parcs jusqu'à ce qu'ils succombent eux-mêmes, entre les mains des pâtres, sous l'airain aigu; ainsi périrent, sous les coups d'Enée, les deux frères, Créthôn et Orsilochos ; ils jonchèrent le sol comme deux pins immenses *. »

Une pitié toute particulière est due aux jeunes époux ou aux jeunes fiancés ; ils perdent plus que d'autres; on perd plus en les perdant. Homère n'a point négligé cette source d'intérêt. Iphidamas s'endort d'un sommeil d'airain loin de la Thrace où il a été élevé, loin de la belle Théano, qu'il a épousée récemment, qu'il a comblée de présents magnifiques, mais dont il n'a pas connu, dit le poète, les reconnaissantes caresses ^. Alcathoos, chef respecté, jeune homme au regard brillant, aux membres éclatants de beauté, possède une femme accomplie, l'une des filles d'Anchise, qui est chère à ses parents et supérieure à toutes ses compagnes par la beauté, par l'adresse des mains et par la sagesse. Il tombe sous les coups d'Idoméneus ^. Sarpédon qui ne doit pas revoir la Lycie, n'est pas seulement le fils de Zeus et le possesseur de vastes domaines ; il a laissé en son palais une femme bien aimée et un petit enfant. Othryoneus doit épouser Cassandre, la plus belle des filles de Priam ; il n'offrait point de présents, dit le poète, mais il avait promis de repousser loin de Troie les fils

1) y, 554 et sv.

i) XI, 241 et sv.

3) xni, 428 et sv.

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des Achéens. C'était sa vie qu'il donnait. Idoméneus le tue, et raillant la confiance du jeune homme en lui-même, il lui propose la plus belle des filles d'Agamemnon, s'il veut, avec les Achéens, détruire Ilios. « Nous aussi, s'écrie-t-il, nous sommes de généreux beaux-pères ' ! » Cruelle ironie qui mieux encore que des paroles de pitié, assez fréquentes chez Homère, montre le néant de tous les rêves de bonhenr que l'homme peut former !

Parmi ces guerriers, qui meurent ainsi au premier rang, quelques-uns se distinguent par des vertus toutes spéciales qui font d'eux mieux que des héros. Avant Bossuet, Homère, cherchant à exciter l'intérêt pour ses personnages, a fait l'éloge de la bonté. Axylos * était riche en toutes les choses de la vie, et bienveillant aux hommes ; dans sa maison située près de la route il recevait tous ceux qui se présentaient. Mais personne sur le champ de bataille ne se jeta entre lui et la lance de Diomède. Est-ce l'ingratitude des hommes qu'Homère veut ainsi flétrir ? Non sans doute ; son intention est plus haute ; ce qui le frappe, c'est l'indifférence de la destinée qui sème la mort au hasard, sans distinction de personne, sans respect pour le mérite ou les qualités du cœur. Quel héros est plus sympathique que Périphétès? Jeune homme, il a eu un mauvais exemple sous les yeux ; son père Kopreus était ce prince qui s'était fait une triste réputation dans la Grèce en portant à Héraklès les ordres tyranniques d'Eurysthée ; mais Périphétès, né d'un père indigne, est orné de toutes les vertus héroïques; il a l'agilité, le courage, et par la sagesse il est le premier entre les Mycéniens ^.

Montrer l'homme le jouet de la destinée, c'est augmenter notre pitié pour lui. Homère n'a point dédaigné cette source

1) xiu, 363 et sv.

3) XV, 638 et sv.

d'intérêt. Phéréclos, fils d'un ciiarpentier, charpentier luimême, avait construit pour Paris les vaisseaux, x première cause de tout malheur. » Il ignorait les volontés des dieux et cette ignorance, il la paie de sa vie^ Ailleurs la destinée aurait pu être connue ; car Abas et Polyidos, qui tombent sur le champ de bataille, sont les fils d'Eurydamas, un interprête des songes ; mais le père, par une fatale négligence, n'avait point consulté son art ^. On rencontre déjà ici la doctrine subtile des anciens sur la destinée : ils semblent admettre qu'on puisse la conjurer et ils la montrent toujours triomphante : idée de poètes, non de philosophes, en quête de situations étranges et pathétiques. Le cas tout contraire se présentera aussi : de deux maux qui le menaçaient, Euchénor a dû choisir le moindre ; en effet son père, le divin Polyidos, lui a prédit qu'il mourrait d'un mal cruel ou qu'il serait tué à la guerre ; le jeune homme a préféré la mort des héros ^. Ce qui rend Euchénor digne de pitié, c'est donc moins sa mort ellemême que la nécessité qui s'imposait à lui d'aller au devant delà mort. Ce fut un bienfait pour lui de connaître les arrêts de la destinée, un bienfait dans le malheur.

Homère nous intéresse encore à ces héros mourants, par un trait qui rappelle soit une de leurs aventures soit leur patrie, quelquefois une région lointaine et presque fabuleuse. Epigeus tué par Hector est un des plus braves parmi les Myrmidons; autrefois il régnait à Boudeion ; ayant tué un cousin, il a cherché un asile auprès de Pelée et de Thétis qui l'ont donné pour compagnon à leur fils. Ainsi un premier malheur, un de ces malheurs fréquents dans l'antiquité et qui, pour tout châtiment condamnent à la fuite, amène sa mort loin de sa patrie et de la Grèce. Iphition est né d'Otrynteus, un des-

1) V, 59 et sv.

2) V, 148 et sv.

3) xni, 663 et sv.

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trucleur de villes, et d'une naïade ; il vient des derniers confins de l'Asie, là où s'étend le lac Gygaia, là où coule l'Hyllos poissonneux et l'Hermos aux eaux tourbillonnantes. Imitateurs d'Homère, les poètes cycliques vont chercher leurs héros encore plus loin dans l'Asie, chez les Amazones et les Ethiopiens. Admirons cet art homérique qui, en usant des plus abondantes ressources, a encore désijjaié celles qui pourraient être exploitées par ses successeurs ; qui leur a, pour ainsi dire, suggéré le moyen de le renouveler lui-même en le suivant, qui a comme pourvu à leur originalité.

Tous ces incidents que nous avons énumérés sont comme les fils de la trame épique ; partout où il y a lutte, nous retrouvons ceux-ci ou ceux-là ; mais parfois ils viennent se grouper et s'enfermer dans des épisodes d'un dessin plus large; ils ne font plus alors l'effet d'être éparpillés; ils ont un centre autour duquel ils gravitent ; devenus accessoires de principaux qu'ils étaient, subordonnés au lieu d'être isolés, ils accompagnent un événement grave et contribuent seulement à' lui donner plus de relief. Tels sont, par exemple, les combats autour des cadavres, la bataille autour des murs achéens, sur les murs et au milieu des vaisseaux, la poursuite des Troyens par Achille.

Combats au- A- ce point de vue toutes les luttes autour d'un cadavre tour des cada- ^'op^ pas la même importance. Quelques-unes n'ont pas d'autre valeur que celle des incidents divers dont nous avons déjà parlé. Ainsi, lorsque Pandaros a été tué par Diomède, Enée, qui avait fait monter Pandaros sur son char, qui est cause de sa mort, s'élance avec son bouclier et sa longue pique ; il tourne autour du corps comme un lion confiant dans sa force ; il jette des cris terribles. Une lutte s'engage alors avec Diomède; c'est un autre épisode. De Pandaros il n'est plus question et nous ne savons si ce sont les Achéens ou les Troyens qui l'ont enlevé, s'il a été dépouillé de ses armes, s'il

est resté nu sur le champ de bataille. Bien plus, Apollon ayant substitué un fantôme à Enée, c'est autour de ce fantôme que se battent Troyens et Achéens. Mais à cette scène ellemême d'autres succèdent, sans s'y rattacher comme à un noyau central. Ce fantôme lui-même, que devient-il? il faut croire sans doute qu'il s'évanouit dans les airs, au moment où Enée revient en personne, avec des forces renouvelées par un Dieu ; mais Homère ne le dit pas ; il a perdu de vue, depuis déjà quelque temps, et le fantôme et la lutte isolée, partielle, qui s'est engagée autour de lui. Les combats autour des cadavres d'Alcathoos, d'Ascalaphos, de Ménalippos ne sont pas plus importants. Au contraire, les batailles autour de Sarpédon et de Cébrionès sont des épisodes complets en soi, d'une certaine étendue, surtout le premier, remarquables par des traits qui leur sont propres. Zeus a répandu sur la mêlée une nuit épaisse, afin que le labeur du combat autour de son fils Sarpédon fût plus funeste. Et en effet la lutte est ardente, acharnée, retentissante. « De même que des bûcherons, dans les gorges de la montagne, travaillent avec un grand fracas et que le bruit s'entend de loin ; ainsi de la vaste plaine où s'entrechoquaient l'airain, le cuir, les peaux de bœufs des boucliers, où les épées et les piques à deux tranchants faisaient maintes blessures, s'élevait un tumulte confus ^ L'œil le plus habile n'aurait pu reconnaître le divin Sarpédon, tout couvert des pieds à la tête de traits, de sang et de poussière. Et les guerriers se pressaient autour du cadavre, aussi nombreux que les mouches, qui, dans l'étable, au printemps, se répandent en bourdonnant autour des jattes toutes pleines, toutes blanches de lait. » A lire cette comparaison et même la précédente qui semble parler d'un bruit sourd et lointain, on croit voir la mêlée de loin et de haut ; les hommes se sont rapetisses et massés ; ils font l'effet d'un essaim tourbillonnant. Cette

1) XVI, 633 et sv.

iO

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manière de peindre n'est pas sans charme ; en diminuant les objets, elle agrandit le cadre ; en reculant la scène, elle la concentre, elle la détache avec plus de netteté. Cependant la victoire se décide en faveur des Achéens ; ils dépouillent Sarpédon de ses armes resplendissantes, et Patrocle les donne à ses compagnons pour être transportées sur les vaisseaux. Le cadavre reste nu sur le sol ; c'est alors qu'il est lavé dans le Xanthe, frotté d'ambroisie, couvert de vêlements impérissables par Apollon, sur l'ordre de Zeus, et remis à Hypnos et à Thanatos pour être enlevé à travers les airs jusqu'en Lycie, où ses parents et ses amis l'enseveliront et lui élèveront un tombeau surmonté d'une stèle ^

De tous les épisodes de ce genre nul n'égale par l'étendue et la beauté le combat autour du cadavre de Patrocle. Ne pouvant donner dans le poème le premier rôle à Patrocle, Homère a voulu du moins, semble-t-il, que sa mort, le dernier des graves événements avant la mort d'Hector, fût l'occasion d'un combat plus acharné que tous les précédents. Par là, d'ailleurs, le poète s'assurait un autre avantage ; il montrait combien les Grecs craignaient de mécontenter Achille, combien ils désiraient, pour mieux dire, calmer sa douleur et attendrir son âme farouche ; enveloppés par le héros dans la même réprobation qu'Agamemnon, ils lui offraient une réparation éclatante en arrachant Patrocle aux mains des Troyens ; en même temps, par leur vaillance, ils reconnaissaient dignement le service que le héros venait de leur rendre, et pensaient

1) De nombreuses objections ont été faites contre l'authenticité de cet épisode. Les contradictions ou invraisemblances signalées nous semblés plus apparentes que réelles. Conformément aux habitudes homériques, la bataille qui a lieu entre le moment où Patrocle coupe la retraite des Troyens et celui où il pousse de nouveau les Troyens devant lui jusqu'à la ville, devait être illustrée par la mort d'un héros ; le poète a choisi Sarpédon, le fils de Zeus. Cette considération suffit selon nous à tout expliquer.

sans doute le disposer à leur en rendre un plus signalé et plus décisif.

Tout cet épisode est la peinture d'un long et âpre acharnement. La lutte dure toute la journée avec des phases diverses. Euphorbe prétend par la menace éloigner Ménélas, l'un des défenseurs les plus intrépides du cadavre, que le poète nous montre tournant autour de Patrocle comme « une génisse gémissante autour de son premier né^ ; » cette première tentative est repoussée par la mort même du Troyen. Un moment Ménélas tient en respect tous les ennemis ; Hector survenant avec les phalanges troyennes le force à reculer ; mais il se retourne et reprend l'offensive ; soutenu par Ajax qui marche autour de Patrocle comme une lionne, surprise dans la forêt par des chasseurs, autour de ses petits « elle frémit de fureur; ses épais sourcils s'abaissent et couvrent ses yeux ^. » Sensible aux reproches de Glaucos, Hector, qui est rentré dans la foule, reparait cette fois avec les armes d'Achille et suivi d'une nuée de guerriers ; la lutte particulière qui se livrait autour d'un cadavre s'étend, ou, pour mieux dire, la bataille générale se concentre sur un seul point ; d'autres héros grecs, Ajax fils d'Oileus, Idoméneus, Mèrionès, viennent au secours de Ménélas et d'Ajax fils de Télamon. Les Achéens ont une belle tenue : « ils sont rangés autour du fils de Ménœtios, n'ayant qu'une âme, ceints comme d'un mur par leurs boucliers d'airain ^. » Cependant ils sont forcés de plier. Les Troyens, au lieu de les poursuivre, entraînent le cudavre. Ajax, à cette vue, éprouve une violente douleur : « semblable à un sanglier qui dans les montagnes se retourne, et dissipe sans peine chiens et chasseurs à travers les gorges boisées *, » il se rue sur les phalanges troyennes et jette le désordre parmi elles ; il tue Hippo-

1) xvn, 4.

2) XVii, 135-6.

4) Ibid., 281-B.

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thoos qui déjà traînait Patrocle en dehors de la mêlée, à l'aide d'une courroie passée dans les tendons du pied. C'est au tour des Troyens de faiblir. Enée, excité par un dieu, rétablit le combat. Ajax redouble de courage, exhorte vivement les Grecs à tenir ferme. « Ainsi commandait Ajax à la haute stature, et la terre ruisselait d'un sang couleur de pourpre, et les cadavres s'amoncelaient, Troyens alliés et Danaens tombant pêlemêle. » Les forces sont égales ; l'équilibre se maintient. Le cadavre est tiraillé de tous côtés, en un étroit espace, comme la peau de taureau enduite de graisse que les serviteurs tirent en tous sens pour l'assouplir *. Ici l'épisode, par un procédé assez fréquent chez Homère, s'entr'ouvre, si l'on peut dire, pour recevoir un nouvel épisode moins important, qui déplace un moment l'intérêt pour le ramener au même point, et éviter ainsi, avec la monotonie, la fatigue de l'auditeur. Automédon, l'écuyer d'Hector, qui avait mené Patrocle au combat, est attaqué par Hector et Enée, défendu par Ménélas et Ajax. Une fois Automédon hors de danger, la lutte reprend autour de Patrocle avec plus de fureur que jamais. Si les dieux n'intervenaient pas, il n'y aurait ni vainqueurs ni vaincus. Athènè donne à Ménélas l'ardeur d'une mouche qui toujours chassée revient sans cesse ; il parvient à entraîner le cadavre. Apollon souffle la rage dans le cœur d'Hector, et Zeus épouvante les Achéens par les éclats du tonnerre. Les Grecs sont forcés de se replier, mais ils songent encore au moyen d'emporter avec eux le corps de Patrocle, Ménélas s'éloigne un moment pour avertir Antiloque de la mort de Patrocle et l'envoyer en messager auprès d'Hector. Aussitôt cette tâche remplie, il reprend sa place, Mèrionès et lui s'emparent du cadavre pendant qu'Ajax €t les autres chefs soutiennent l'effort des Troyens. Le poète ici accumule les comparaisons pour peindre l'impétuosité des Troyens, qui voient leur proie leur échapper, la fermeté iné-

branlable des chefs Achéens qui protègent le mouvement de retraite, le dur labeur des chefs qui plient sous leur fardeau et enfin l'effroi de la multitude dont la retraite, même dans les meilleures conditions, même après un succès relatif, ressemble toujours plus ou moins à une déroute. Après nous avoir transportés dans la tente d'Achille et nous avoir montré la douleur du héros, à la nouvelle de la mort de Patrocle, le poète reprend son récit : Hector saisit trois fois le cadavre par les pieds, trois fois il est repoussé par Ajax, mais à grand peine. Patrocle enfin serait resté entre les mains des Troyens, si, sur le conseil d'Iris, Achille ne s'était montré sur les bords du fossé ; sa vue, le cri terrible qu'il pousse, la flamme merveilleuse allumée par Athènè sur le casque du héros, jettent le désordre parmi les Troyens qui reculent pendant que les Achéens pénètrent dans le camp et déposent Patrocle sur un lit. Ainsi la lutte autour de Patrocle s'est transportée du milieu du champ de bataille jusqu'à la tente d'Achille qui a la gloire et la consolation d'avoir arraché aux mains des Troyens, sans avoir pris part à la lutte, le corps de son ami.

Le combat autour des murs, dans le camp et près des na- Combat autour des murs vires grecs est beaucoup trop développé pour être regardé et dans le camp

comme un épisode ; c'est une partie essentielle du poème. ^^^^' Nous y retrouvons tous les éléments qui entrent dans une bataille homérique, et quelques autres en plus qui tiennent à la nature même des choses.

On sait l'aspect général des lieux et la disposition du camp achéen. Les navires sont rangés sur plusieurs files, en amphithéâtre, les poupes tournées vers la terre, entre deux promontoires. En première ligne, au centre, se trouvent les vaisseaux d'Ajax, de Protésilas ; les vaisseaux d'Agamemnon, de Diomède et d'Ulysse sont situés plus près de la mer, loin du champ de bataille ; de même sans doute ceux de Ménélas et de Nestor. Une rangée de tentes ou de baraquements s'étend

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derrière chaque rangée de navires. Entre les tentes et les navires se croisent de nombreux passages qui assurent le service du camp. Le soir même de la première bataille, les Grecs ont élevé sur le front de la flotte un mur avec des tours ; ce mur est tout simplement un parapet en terre, un remblai, soutenu par des troncs d'arbres et par des pierres enfoncées dans le sol ; ces tours sont sans doute des parties saillantes ne dépassant pas le niveau de l'enceinte, semblables en cela auxboulevards de nos anciennes fortifications ; pour éviter l'éboulement des terres, elles s'appuient, comme les remblais eux-mêmes, sur des pieux et des madriers qui faisaient saillie * ; des palissades en bois, élevées un peu en arrière de la crête des tours, protégeaient les défenseurs de l'ouvrage. En avant du mur, les Achéens avaient creusé un fossé dont la terre avait servi à élever le parapet, le fossé large et profond avait son talus d'escarpe tout garni de pieux, destinés à empêcher l'escalade*. Entre ces pieux et le pied même des murs courait un chemin étroit, la berme. Trois portes assez larges pour laisser passer les chars conduisaient du camp dans la plaine : on doit se représenter ces portes comme ouvertes dans ces parties saillantes que le poète appelle des tours et qui, elles, n'étaient pas entourées par le fossé du côté de l'ennemi '. Dans l'intérieur du camp, entre le mur d'enceinte et les navires, devait être un espace libre, sans doute assez resserré, assez large néanmoins (c'est du moins là conception du poète à un certain

1) OT^Xat Trpo^X^TEç, Xir, 259.

2) Cf. XII, 55 et63. Lacontradiction entre uJccfOcv ellvaùx-j n'est qu'apparente.

3) Telle est du moins notre opinion fondée sur vu, 339(£V(î' aÙToîoi irûXaç, oÙToTiJi désigne les tours) et 440 (in' aùrw -râcppov, in' axixto désigne le naur). En général on croit que le fossé longe toute l'enceinte. Pour expliquer alors comment les Achéens et les Troyens peuvent passer et repasser le fossé avec leurs chars, on suppose l'existence de terre-pleins.

moment) pour une mêlée entre les deux armées. Les navires eux-mêmes, entassés dans un étroit espace, sur un terrain qui descend en pente vers la mer, ont la poupe plus élevée que la proue, si bien qu'ils se servent mutuellement de parapet K

La bataille présente naturellement plusieurs phases. Les Troyens, conduits par Hector, s'avancent une première fois jusqu'aux murs; la nuit les empêche de donner l'assaut. Le lendemain les Achéens prennent l'offensive; mais ils sont battus. Les ennemis atteignent le bord du fossé ; ils mettent pied à terre pour le franchir. Asios seul lance son char sur la même route que les fuyards et arrive ainsi à l'une des portes, défendue par les deux Lapithes. Cette scène a lieu à gauche ; dans le même temps, Hector, Sarpédon et Glaucos au centre tentent l'escalade. L'équilibre, maintenu quelque temps, est rompu, par un effort vigoureux d'Hector qui enfonce une porte. Les Troyens sont entre le mur et les navires. Alors a lieu un furieux combat. Au centre les Troyens ont l'avantage : à gauche ils faiblissent. Hector est obligé de se porter de ce dernier côté pour rétablir le combat. Il revient vers le centre ; après une lutte régulière, il est mis hors de combat. Les Troyens fuient, repassent le fossé et ne s'arrêtent que près de leurs chars. Ranimé et ramené par Apollon, Hector rallie les siens et les entraîne de nouveau jusque dans le camp des Grecs ; il poussa plus avant que la première fois ; les Achéens se réfugient au milieu des navires les plus avancés ; puis ils sont contraints d'abandonner cette première ligne. Un combat acharné s'engage alors sur le navire de Protésilas entre Hector et Ajax. L'intervention de Patrocle préserve les navires de l'incendie et change en déroute la victoire des Troyens.

Telle est la marche de cette bataille ; on voit les degrés, les alternatives par lesquels le poète fait savamment passer l'ac-

i) Tel est, croyons-nous, le sens de tw pa Trpoxpôoaaç epviaav (xiv, 35), xpôaaai désignant les crêtes extérieures des parapets.

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tion, jusqu'au moment où les choses prennent subitement une face nouvelle. Mais ce que nous voulons surtout faire remarquer ici, c'est la variété des incidents qui distinguent ce combat de toutes les mêlées en plaine '.

Grecs et Troyens, comme nous l'avons dit, passent et repassent plusieurs fois le fossé. Arrivés sur les bords du talus, les Troyens à la vue des pieux aigus, hésitent; les chevaux hennissent; Timpétuosité d'Hector cède aux sages conseils de Polydamas ; il fait descendre les chefs du char et franchit le fossé à pied. Plus tard, quand ils seront mis en fuite par Ajax, ils sautent, pâles de terreur, par dessus les pieux. Ils reviennent, mais cette fois précédés par Apollon ; le dieu renverse aisément du pied les bords du fossé qui, ainsi comblé, livre aux assiégeants un chemin long et large, large de toute la portée d'une javeline lancée d'une main vigoureuse 2. Tous s'y précipitent en foule. Le mur a le même sort. Apollon le jette à bas, comme un enfant détruit, avec les pieds et les mains, les monceaux de sable qu'il a amassés en se jouant. Il faut croire que le fossé n'a été comblé que sur un point ; car lorsque les Troyens sont poursuivis par Patrocle, Hector franchit seul le fossé ; l'armée ne peut le suivre ; une foule de chevaux, en s'engageant dans le fossé, brisent l'extrémité du timon et abandonnent les chars des héros ^.

La peinture de l'assaut a aussi ses traits propres. Pendant que les deux Lapithes postés devant une des portes tiennent

1) Pour cette même raison, nous n'avons pas à nous occuper ici des objections, fort nombreuses, qui ont été faites à la marche du récit. Au chapitre de la composition, nous exposerons les principes d'après lesquels, selon nous, il faut juger la suite et l'enchaînement des faits, tant dans le poème que dans cet épisode particulier. Pour le moment, l'analyse seule de l'épisode suffit à montrer, croyons-nous, que s'il y a dans le récit des interpolations, elles portent sur des détails et non sur les grandes parties.

3) XVI, 370 et SV.

tête à toute une partie de l'armée troyenne, les Achéens lancent des projectiles du haut des murs. Les traits et les pierres pleuvent sur les casques et les boucliers comme la neige. Cette comparaison, à peine ébauchée ici, est reprise par le poète un peu plus loin, lorsque les Achéens, ralliés et ranimés par les deux Ajax, redoublent d'efforts pour repousser les assaillants. Suivant le procédé habituel d'Homère, elle offre alors une ampleur toute nouvelle ; la scène de la bataille semble s'élargir aux proportions d'une scène de la nature physique. Les traits tombent comme les flocons de neige qui, chargés des vengeances divines, couvrent pendant l'hiver, au milieu du silence des vents, et les cimes des hautes montagnes, et les promontoires élevés, et les plaines fertiles en lotos, et les champs labourés, et les ports et les rivages de la mer blanchissante : seul le flot toujours en mouvement les repousse ; sur tout le reste s'appesantit et s'étale la pluie neigeuse de Zeus ' . Les guerriers montent à l'assaut, arrachent la crête des tours, démolissent les palissades, ébranlent avec des leviers les pieux faisant saillie qui contre-boutaient les tours. Les Achéens de leur côté ne lâchent pas pied ; ils couvrent les palissades de leurs boucliers, ils repoussent l'ennemi qui sans cesse revient à la charge. Beaucoup de héros succombent, quelques-uns d'une façon toute particulière qui rend leur mort pittoresque. C'est Alcmaon que Sarpédon frappe sur le parapet et qu'il ramène à lui en retirant sa lance, de manière que l'homme tombe d'une chute pesante, la face contre terre, au bas des remparts. C'est Epiclès, un des assaillants, qui a la tête fracassée par Ajax avec un bloc de rocher gisant au sommet du remblai près des créneaux, et qui tombe du faîte de la tour, comme ferait un homme plongeant dans la mer. Enfin Hector enfonce une des portes, et se précipite dans le camp grec avec un élan irrésistible. A ce moment critique, le héros se trans-

1) xn, 278 et 8v.

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figure aux yeux du poète ; ses yeux luisent, pendant que son visage est sombre et menaçant comme la nuit ; son armure jette un éclat nouveau ; les deux lances qu'il brandit semblent plus terribles ; sa voix plus impérieuse enlève les Troyens qui s'élancent derrière lui, ceux-ci escaladant les murailles abandonnées, ceux-là par la porte enfoncée.

Le combat qui suit ressemble à une lutte en plaine, jusqu'au moment où Hector, après des alternatives de défaite et de victoire, parvient jusqu'aux navires achéens. L'impétuosité du héros troyen nous est décrite avec des images admirablement appropriées à la circonstance ; cet homme, qui veut incendier les vaisseaux, ressemble à un incendie grondant sur la montagne dans une épaisse forêt ; cette lutte autour des vaisseaux qui sont en détresse quoique sur terie est comparée à la tempête qui soulève les flots, couvre le navire d'écume, frémit dans les voiles et fait trembler les matelots d'efl'roi. Au milieu de ces peintures, Hector apparaît non plus comme un homme plus fort ou plus vaillant que les autres, mais comme un fléau destructeur contre lequel les hommes se liguent vainement. Les Achéens se dispersent et fuient comme les génisses quand l'une d'elles a été dévorée au milieu d'un troupeau mal défendu par un bouvier inexpérimenté *.

L'incident le plus remarquable de cette bataille est celui qui la termine, la lutte d'Hector et d'Ajax. Les Achéens ont abandonné la première ligne des navires ; Hector l'atteint déjà. A cette vue Ajax s'arme d'un harpon destiné aux batailles sur mer, formé de plusieurs pieux, mis bout à bout et cloués ensemble, long de vingt-deux coudées ; il saute d'un navire à l'autre. Ainsi fait un habile cavalier qui, sur la route conduisant à la ville, au milieu d'un grand concours de spectateurs, dirige quatre chevaux et saute constamment de l'un sur l'autre ^. Cependant

Hector, semblable à un aigle qui s'abat sur une bande d'oies, de grues ou de cygnes, se précipite sur un navire à la proue azurée, le navire de Protésilas. Il en a saisi la poupe ; il demande une torche pour l'incendier. Ajax recule jusqu'au banc des rameurs ; inébranlable dans ce dernier poste, il repousse tout Troyen qui apporte la flamme ; il en tue ainsi jusqu'à douze ^ Cependant accablé de traits, épuisé de faligue, supportant à peine le poids de son bouclier, haletant et inondé de sueur, n'ayant plus entre les mains qu'un tronçon de pieu, le héros doit reculer; la flamme alors enveloppe la poupe et jette une lueur qui en portant l'alarme jusque dans le camp d'Achille hâte le moment de la délivrance. En eff"et Patrocle survient avec lesMyrmidons, disperse les Troyens, éteint le feu qui a déjà consumé la moitié du navire. Les Trachéens respirent. Ce revirement subit, le poète en prolonge et en renforce l'expression par une de ses belles comparaisons : la joie et l'espérance renaissantes des Grecs, c'est la sérénité rendue au ciel, après une épaisse obscurité ; c'est le retour de la lumière sur les collines, sur les promontoires élevés, sur les vallons boisés*. Après un combat meurtrier, mais plus ou moins semblable à tous ceux de l'Iliade, Patrocle rejette l'ennemi au delà des fossés.

Les luttes autour des cadavres, la bataille autour des murs mite entr et auprès des navires étaient comme autant d'épisodes ou xanîhe. ^ d'événements que le sujet lui-même imposait à Homère ; le massacre des Troyens sur les bords et dans les eaux du Scamandre, surtout la querelle entre Achille et le fleuve sont des inventions plus originales et plus ingénieuses, en ce sens que si le poète n'y avait pas songé, personne ne s'aviserait peut-être de signaler une lacune dans le poème. Ce n'est pas

1) XVI, 112 et sv.

a) XVI, 297.

que l'épisode soit une simple pièce de rapport ; puisque la plaine de Troie est traversée par un fleuve, il était naturel de faire jouer un rôle à ce fleuve dans les combats autour d'Ilios; mais enfin supprimez ce rôle ou renfermez-le dans d'étroites limites ; supposez par exemple une bataille près des rives du fleuve, à peu près semblable à celle qui se livre auprès et dans les fossés de la muraille achéenne ; le poète vous paraîtrait avoir tiré parti de toutes les ressources à sa disposition. L'imagination d'un grand poète pouvait seule, en profilant de cette circonstance, concevoir le tableau extraordinaire qui nous est offert par l'Iliade.

Nous ne parlons pas ici, à dessein, de l'art avec lequel le récit est conduit ; nous ne nous occupons que des traits qui relèvent de l'imagination. A ce point de vue les phases principales de l'épisode sont l'arrivée des Troyens au bord du fleuve, le massacre, la course eflrénée d'Achille poursuivant les ennemis et poursuivi lui-même par le Scamandre, enfin l'embrasement de la plaine par Hèphestos qui dompte la fureur des eaux par la violence du feu ; parmi ces peintures, les unes nous laissent dans le monde réel ; les autres combinent avec la réalité un élément fantastique qui ne se montre nulle part plus hardiment chez Homère. Parcourons-les tour à tour.

L'armée troyenne en déroute a atteint le gué du Xanthe. Achille la coupe en deux ; une partie franchit ou longe le fleuve, suivant qu'on admet que le fleuve sépare ou ne sépare pas la ville du camp des Achéens ' ; l'autre se jette dans le fleuve. Une comparaison saisissante, mais de plus très bien appropriée à la circonstance, peint le nombre des fuyards, le désordre de la fuite : les Troyens ressemblent à ces nuées de sauterelles qui s'abattent sur les campagnes et que les paysans forcent à fuir vers les fleuves en allumant de grands feux.

1) Voir plus haut, pp. 51 et 52.

Achille saute dans le fleuve, l'épée à la main ; il frappe tout autour de lui ; d'horribles gémissements s'élèvent ; l'eau est rouge de sang. Les Troyens épouvantés se blottissent près des berges : « ainsi les poissons, poursuivis par un énorme dauphin, remplissent les parties profondes d'un port ; ainsi ils frémissent de terreur ; car être pris, c'est être dévoré '. » Comme la première, cette comparaison a le mérite de ne pas trop dépayser, pour ainsi dire, l'imagination. La scène évoquée se passe en mêmes lieux ou en lieux analogues ; il en résulte, dans la différence, un accord qui plaît à l'esprit ; l'impression est d'autant plus forte que le spectacle, tout en variant, reste le même à certains égards.

Le poète raconte la mort de plusieurs Troyens, particulièrement celle deLycaon, un fils de Priam et celle d'Astéropéos. Quelques traits de ce récit tiennent de près au lieu lui-même. Achille, par exemple, saisit Lycaon par les pieds et le jette dans le fleuve; il se réjouit à la pensée que les poissons suceront sans respect le sang de sa blessure ; il voit le cadavre flotter déjà sur la mer et les poissons après s'être repus de la graisse blanche de Lycaon rentrer en plongeant sous la vague agitée^. Le combat avec Astropéos ne nous laisse pas non plus perdre le Scamandre de vue; la pique de frêne, lancée par Achille, s'enfonce dans la berge ; c'est au moment où Astéropéos cherche à l'arracher du sol qu'il est frappé au nombril. Achille lance le cadavre sur le gravier ; une eau noire (le Scamandre, après un tel massacre en son lit même, n'est plus le fleuve aux tourbillons d'argent) baigne le corps ; les anguilles

1) XXI, 21 et sv.

2) XXI, 127. Virgile a imité ce passage, x, 559. « Tu demeureras la proie des oiseaux dévorants, dit Enée, aprèa avoir tué Tarquilus ; tu seras le jouet des ondes, et les poissons affamés happeront tes membres en lambeaux. » On voit la différence : d'abord Euée, bien que roulant du pied le cadavre, ne le jette pas à la mer qui est proche; puis c'est une alternative, comme si le poète n'osait choisir entre deux traits pittoresques.

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et autres poissons se répandent autour, rongeant et dévorant la graisse des reins '.

La lutte entre Achille et le fleuve est déjà par elle-même une conception hardie ; tous les détails viennent renforcer l'étonnement et l'impression de grandeur. Achille est sauté dans le lit du fleuve; le Scamandre se précipite sur le héros en bouillonnant ; il soulève ses flots, les brise les uns contre les autres, pousse devant lui les nombreux cadavres qui entravent son cours, les rejette sur la rive en mugissant comme un taureau ; toutefois comme sa colère est intelligente et digne d'un Grec, il ménage ceux des Troyens qui sont encore en vie, il les cache au fond de ses gouffres tournoyants que le poète, disposant à son gré de la nature, se plaît à considérer comme des asiles. Le flot se dresse écuniant autour d'Achille, heurte avec fracas son bouclier et le fait chanceler lui-même ; il ne tient plus sur ses pieds. Le héros pour se soutenir et sortir du danger saisit un orme de belle venue, très élevé ; il le déracine, non sans faire crouler toute une partie de la berge ; l'arbre couché tout de son long brise l'eftort des vagues par ses nombreux rameaux et forme un pont. Achille s'élançant hors du goufl"re prend sa course à travers la plaine.

Est-il sauvé? on le croirait. Mais dans Homère l'acharnement des forces naturelles est égal à celui des hommes ; la volonté qui réside dans les choses comme dans les personnes n'est pas brisée par un échec; elle se raidit contre l'obstacle ; en un mot elle est héroïque et épique. On voit le fleuve s'étendre en roulant sur le terrain d'alluvion qui forme la campagne de Troie, assombrir ses eaux, bondir et dépasser le héros qui pourtant s'élance plus vite que l'aigle noir, l'aigle chasseur, le meilleur voilier de tous les oiseaux. « Quand un fontainier amène l'eau d'une source profonde à travers les plantations et les jardins, qu'avec sa houe il rejette du

1) XXI, 203 et sv.

canal tout ce qui fait obstacle ; l'eau, en roulant, chasse devant elle les petites pierres; elle suit, en murmurant, la pente rapide ; elle devance celui qui la conduit. C'est ainsi que le flot rapide atteignait Achille, malgré sa légèreté ; car les dieux sont plus forts que les hommes. » Quelle imagination à la fois riante et terrible, et quelle justesse dans la comparaison ! justesse plus nécessaire qu'ailleurs, car si elle était absente, l'effet du contraste affaiblirait l'impression. De temps en temps Achille se retourne pour résister à son ennemi et pour savoir s'il est vraiment poursuivi par tous les dieux de l'Olympe. « La vague immense du fleuve grossi parles pluies du ciel passe par dessus son épaule ; et lui de s'élancer indigné en son cœur; et le fleuve impétueux a dompté la force de ses genoux en submergeant tout sous ses pas, en dévorant la poussière du sol '. »

Cependant Achille prie et les dieux viennent à son secours. Animé d'une force nouvelle, il continue sa course à travers la plaine couverte d'eau, au milieu des armes et des corps flottant çà et là. Le Scamandre voyant la victoire lui échapper appelle le Simoïs à son secours. Le Simoïs se rend-il aux vœux de son frère? Homère nous le laisse ignorer; mais il ne perd pas l'occasion de nous décrire indirectement l'effort combiné des deux fleuves ^ : « Puise à toutes tes sources pour grossir ton cours, fais appel à tous tes affluents, soulève et dresse tes flots, roule avec grand fracas les troncs d'arbre et les pierres. » Achille sortira sans doute vainqueur de celte lutte, puisque le poète a besoin de lui pour tuer Hector et sauver l'armée grecque ; mais le poète ne renonce pas à l'image qu'il aurait eu naturellement à présenter, si Achille avait succombé. C'est encore le Scamandre qui, dans cette même

1) XXI, 257 et sv.

2) C'est même sans doute à cause de ce tableau anticipé en quelque sorte que le poète a renoncé à montrer l'assaut des deux fleuves réunis contre Achille.

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prière, voit Achille terrassé : « Ni sa force ne lui servira, ni sa beauté, ni ses armes superbes qui reposeront au plus profond du gouffre sous une couche de limon ; quant à lui, je le roulerai dans les sables, j'amasserai la vase autour de son corps et les Achéens ne sauront où prendre ses os pour les recueillir, tant ils seront profondément enfouis sous la boue ! C'est là que sera son tombeau, et quand les Achéens lui rendront les honneurs funèbres, point ne sera nécessaire de jeter la terre sur son corps K » Le Scamandre, après ces mots, reprend la lutte; « bouillonnant, bondissant à une grande hauteur, il se jette sur le héros, et roule en grondant l'écume, le sang et les cadavres 2. »

Cependant la scène va changer, Hérè épouvantée pour Achille déchaîne son fils Hèphestos, c'est-à-dire l'élément du feu, contre le fleuve débordé. D'abord sous l'action de la flamme, la plaine se dessèche, comme par le souffle de Borée en automne, au grand contentement du jardinier, les vergers nouvellement arrosés; puis les cadavres sont consumés ; puis le feu étincelant se dirige sur le fleuve; il dévore les ormeaux, les saules, les tamaris, le lotos, le jonc; le brochet, les anguilles et autres poissons sautent hors des flots et s'y replongent. Le fleuve lui-même subit le pouvoir du feu ; « de même que sur un grand feu, sans cesse alimenté par du bois sec, fond et bout en éclatant de tous côtés la graisse d'un sanglier bien nourri ; ainsi bouillonnent les eaux du fleuve; elles ne peuvent plus couler; elles s'arrêtent; leur force est comme épuisée par le souffle indomptable d'Hèphestos. » Le supplice du fleuve ne cesse que sur l'ordre d'Hérè.

Tout cet épisode, avec ces deux parties, la lutte entre Achille et le Scamandre, celle du Scamandre avec Hèphestos montre bien avec quelle liberté se jouait l'imagination grecque. En effet, si la poursuite d'Achille par le Scamandre n'est enquel-

1) XXI, 311 et sv.

2) XXI, 324 etsv.

que sorte que le débordemeat d'un fleuve grossi par les pluies, si l'on y surprend comme une confusion volontaire entre un phénomène physique et les forces d'ordre moral, on ne peut voir au contraire dans l'intervention d'Hèphestos qu'un moyen arbitrairement inventé pour arrêter le fléau et sauver Achille ; ici le poète ne relève que de la fantaisie ; là il trouvait dans la nature comme un point d'appui. Autant l'inondation n'a rien qui surprenne, autant un incendie qui contient une inondation est étrange ; mais le poète a trouvé dans cette invention un contraste et un dénouement ; c'est tout ce qu'il cherchait ^ .

Tout cet épisode se distingue par la justesse' et la naïveté des sentiments. Le désespoir d'Achille, si naturel à la pensée de périr d'une mort misérable, de la mort d'un pâtre, fait un beau constraste avec son assurance, sa confiance en lui-même, et même les provocations dont il use par deux fois à l'égard du fleuve. D'un autre côté le Scamandre est une belle figure de fleuve; quoique de cœur favorable aux Troyens, il s'est contraint*longtemps pour rester un spectateur impartial des luttes entre les deux peuples; il se résignerait aux maux que cette lutte entraîne pour lui, si ces maux devaient avoir une fin, si Achille, dans sa pensée, n'abusait point de sa force et de sa victoire; ce qu'il demande surtout, c'est de pouvoir accomplir son office de fleuve; il ne s'indigne que lorsque cette prière si juste aété éludée ; alors il a toute la violence d'un phénomène naturel et toute l'importance d'une divinité outragée, Son amour-propre n'est point tel qu'il en poursuive la sa-

1) Ou peut rapprocher de tout cet épisode la description de la marée qui dans les Martyrs (ch, vi) vient au secours des Francs. Le passage est fort beau; il n'a pu être conçu, comme le dit Sainte-Beuve, que par une imagination puissante et sauvage. Remarquons toutefois que l'imagination de Chateaubriand a été comme avertie et mise en branle par celle d'Homère. De plus, comme tous les poètes qui ont imité Homère, Chateaubriand concentre le tableau, au lieu de le quitter et de le reprendre en ajoutant des traits nouveaux, toujours plus expressifs ; c'est plus savant; c'est moins naturel; la peinture n'a pas la même largeur et le souffle semble manquer, dès qu'on établit la comparaison avec Homère.

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tisfaction au prix de l'existence ; menacé d'être mis à sec par l'incendie, il supplie Hèpheslos, il implore Hère; il jure de ne plus prendre parti. Ainsi il est sorti de l'indifférence naturelle à son élément, parce qu'il ne pouvait remplir le rôle qui lui était dévolu, et il est prêt à y rentrer, pour rester ce que la nature et le destin l'ont fait.

Espions La guerre, aux temps héroïques comme de nos jours, se

servait d'éclaireurs et d'espions. Au second chant, Homère parle incidemment d'un fils de Priam, Politès, qui, se fiant à ses pieds rapides, se tenait sur le sommet d'une tombe pour observer les mouvements des Achéens *. En décrivant le bouclier d'Achille, il nous montre des sentinelles avancées guettant le passage d'un convoi de bœufs sur lequel, au premier signe, se jetteront des hommes placés en embuscade ^. Un épisode de ce genre, agrandi, raconté en toutes ses phases, enrichi d'incidents divers, approprié au sujet du poème, devait tenter l'imagination d'Homère. Ainsi fut conçu, selon toute vraisemblance, le chant qui porte le titre de la Dolonie'. Ce chant offre naturellement un certain nombre de traits nouveaux, de scènes nouvelles ; ce seront, "par exemple, le costume des héros qui partent en éclaireurs, la poursuite de Dolon par Ulysse et Diomède, l'interrogatoire, le massacre de Rhésos et de ses compagnons endormis, l'enlèvement du char et des chevaux dans des circonstances tout autres qu'ailleurs, la surprise et l'indignation des Thraces à leur réveil ; mais si chacun de ces tableaux est de nature à amuser ou à émouvoir l'imagination, il s'attache, à l'ensemble de la peinture, un intérêt plus général et plus puissant. Cette expédition de nuit

i) II, 791.

2) xvui, 5Î3 et sv.

3) Des doutes sur Tautheuticité de ce chant avaient déjà cours dans l'antiquité ; naturellement la critique moderne, plus défiante encore, les a accueillis et a prétendu leur donner une force nouvelle; c'est une question que nous examinerons ailleurs.

jusque dans le camp ennemi est un des actes les plus hardis racontés par l'Iliade; c'est une douce joie et une grande gloire pour les deux héros que d'en être revenus sains et saufs et chargés des dépouilles troyennes. Ces sentiments n'éclatent pas dans le poème avec vivacité ; ils ne se répandent pas en de longs discours; mais d'une part les ardentes prières adressées par le héros à la déesse qui les protège, de l'autre leur rentrée triomphale dans le camp et les félicitations que leur adresse Nestor suffisent à montrer quel prix les deux héros attachent au succès et de quelle gloire ils se sont couverts aux yeux des Grecs.

Un autre mérite de cet épisode, c'est de nous montrer les cruelles nécessités de la guerre. Dolon demande la vie sauve ; Ulysse, sans faire à cet égard une promesse formelle, ne lui interdit pas l'espérance ; puis quand il l'a fait parler, il l'égorgé sans pitié. Dirons-nous que le Troyen mérite son sort ? Dolon est surtout une âme faible qui accepte une tâche trop forte pour lui ; il n'a point mesuré le péril ; il ne l'envisage point de sang-froid ; il trahit les siens pour n'avoir point pris avec lui-même, en partant, l'engagement de mourir plutôt que de trahir. Mais ses torts ne sont point une excuse pour ceux d'Ulysse. Homère et ses contemporains approuvaient-ils la conduite du héros grec ? c'est ce que nous ne pouvons savoir ; toutefois il est probable que pour eux et en pareille circonstance la question morale était secondaire ; un Dolon est redoutable, malgré sa bassesse, à cause de cette bassesse même ; renvoyé à Troie il reviendrait près des navires pour combattre et pour espionner. Ulysse le lui dit expressément et c'est pour ce motif qu'il repousse sa prière. Les Grecs ont été généreux et cléments autrefois ; sur le point d'être forcés dans leurs retranchements, ils ne connaissent point la pitié ; la guerre telle qu'elle nous apparaît dans l'Iliade est sans merci. On ne peut trop admirer ici chez le poète l'esprit de décision et pour ainsi dire la fermeté de main. La mort de Dolon est à la fois

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une cruauté et une perfidie ; mais cette cruauté et cette perfidie sont bien en situation ; si elles font quelque tort à Ulysse, elles sont bien d'accord avec le caractère même de la guerre héroïque dans l'Iliade ; c'est un trait, un trait accentué, au milieu de beaucoup d'autres du même genre. Il contribue à l'unité de ton.

Les La lutte entre les Troyens et les Achéens a lieu en plaine ;

embuscades, j^g deux armées marchent à la rencontre Tune de l'autre ; tantôt l'une, tantôt l'autre est refoulée. Au milieu de ces opérations très simples, il n'y avait guère de place pour les embuscades, qui comptaient cependant parmi les incidents les plus remarquables, les plus propres à mettre le courage en tout son jour, les plus émouvants de la guerre héroïque. Néanmoins Homère, comme s'il n'avait voulu omettre aucun aspect de la guerre, a fait plus d'une fois allusion à cette coutume d'épier l'ennemi, et de tomber sur lui à rimproviste. Ici Agamemnon raconte l'histoire de Tydée qui, sur cinquantedeux hommes apostés pour le tuer, en massacre cinquante et un, avec l'aide d'Athènè, et n'épargne le dernier que pour obéir à un signe céleste ^ Là, sur le bouclier d'Achille, Homère nous montre les guerriers d'une ville assiégée sortant d'embuscade pour se jeter sur les bœufs et les brebis de l'ennemi, au moment où le troupeau va s'abreuver au fleuve ^. C'est dans une embuscade du même genre sans doute que les troupeaux du vieux Nèleus et des Pyliens avaient été enlevés par les habitants d'Elis ; c'est dans une autre embuscade que Nestor, le fils de Néleus, s'empare, par représailles, des bœufs, des brebis et des cavales du roi éléen. Ces sortes de coups de main qui pouvaient mettre une poignée d'hommes en présence d'une armée; qui imposaient une longue et anxieuse attente, plus terrible que le danger lui-même pour des âmes

1) IV, 391 et sv.

2) xvui, 521 et 8V.

faibles, demandaient un courage éprouvé ; c'est pour ce motif qu'Idoméneus, voulant témoigner, comme nous l'avons vu, une confiance absolue à Mèrionès, lui dit qu'il est un de ces guerriers que l'on peut choisir pour une embuscade. Enfin, tout en ne décrivant que des batailles rangées, Homère nous laisse deviner que la plaine troyenne a été témoin d'embuscades. Un des reproches d'Achille à Agamemnon, c'est précisément de n'oser pas s'embusquer ' . Même pendant cette partie de la guerre dont l'Iliade contient le récit, les Troyens prennent leurs précautions contre les surprises *. L'embuscade n'a donc pas été omise par Homère ; seulement elle ne reçoit nulle part les proportions d'un épisode. En outre les traits sont épars ; ici Homère décrit ou plutôt ébauche la scène ; là il fait la peinture des sentiments qu'éprouvent en pareille occasion le lâche et le brave. Naturellement ce n'est pas là un effet de l'art : Homère ici comme partout s'est abandonné à son inspiration ; il ne fait pas rentrer dans son sujet des peintures conçues d'avance ; mais l'imagination pleine des scènes guerrières, il évoque, le cas échéant, celles dont il ne pouvait faire le tableau complet.

Les Troyens, pour s'emparer du camp achéen, ont dû livrer L'assaut. un véritable assaut. Troie aussi a son assaut à repousser. Patrocle, dans l'orgueil de la victoire et la fièvre de la poursuite, s'est avancé, contre le conseil d'Achille, jusque sous les murs d'Ilios ; trois fois, comme auparavant Sarpédon contre les murailles achéennes, il met le pied sur un des angles saillants de la haute enceinte ; trois fois Apollon debout sur la tour le repousse en frappant de ses mains immortelles le bouclier étincelant de Patrocle ; le héros s'élance une quatrième fois, semblable à un démon ; Apollon prend alors la parole : le destin protège encore Troie qui ne doit être prise ni par

2) Vlll, 523; XXIV, 719.

166 l'invention

Patrocle ni par Achille ^ Homère, pour ainsi dire, tient compte de cet avertissement : il ne poursuit pas sa peinture de l'assaut ni du siège. Deux sièges sont encore mentionnés, mais en passant, dans l'Iliade ; l'un appartient à l'histoire ou du moins à l'histoire légendaire, c'est celui de la ville de Thryoessa, sur l'Alphée, à l'extrémité du territoire de Pylos ; l'autre est un siège sans date ni lieu déterminé, qu'Hèphestos a représenté sur le bouclier d'Achille. Les assiégeants de Thryoessa ont à peine le temps de placer leur camp devant la ville ; ils sont attaqués et dispersés par les Pyliens *. La ville imaginaire est défendue par les femmes, par les vieillards et les enfants debout sur les murs ; ses soldats, conduits par Ares et Athènè, sortent pour se poster en embuscade ; c'est l'embuscade dont nous avons déjà parlé. La mêlée s'engage entre assiégeants et assiégés ; elle est telle que l'artiste, un artiste grec, pouvait la concevoir. La Discorde, le Tumulte, la Mort sont personnifiés ; tel guerrier meurt, tel autre va recevoir le coup mortel, tel autre est mort et on l'entraîne par les pieds. C'est, en quelques traits, et comme en raccourci, le tableau même des batailles homériques ; l'art, forcé de choisir, a choisi les circonstances les plus pathétiques et les plus variées ; par ses figures allégoriques, que les Grecs ont toujours aimées, surtout par cette Kèr, dont les épaules sont couvertes d'une draperie sanglante, l'artiste produit sur l'esprit la même impression que le poète, par ses descriptions si riches en images et en incidents divers'. Enfin, il n'est pas jusqu'au siège d'une île qu'Homère n'ait

1) ivi, 700 et sv. Patrocle s'élance i7r'(iyxc3voç...T£Îj^€oç ù\{»ïi^o~o (v. 702). Ayxwv ne peut guère s'appliquer qu'à un objet faisant saillie. D'un autre côté Apollon, qui repousse Patrocle, est debout sur une tour (700). Ce passage nous semble confirmer l'opinion que nous avons émise plus haut sur les fortifications des temps héroïques ; les tours ne sont pas des parties plus élevées de l'enceinte, mais les parties les plus saillantes.

î) II, 712 et 8v.

3) xviu, 509 et sv.

mentionné : la flamme qui jaillit du casque d'Achille, debout sur le fossé, lui rappelle ces feux que les insulaires, pressés par l'ennemi, allument pendant la nuit, pour appeler à leur secours les navires des îles voisines '.

En résumé, le tableau de la guerre, à ne considérer que le champ de bataille, est complet ou presque complet chez Homère ; le camp, son assiette, sa disposition et même ses approvisionnements ; les préparatifs du combat, repas, prières, ordre de bataille, toilette des guerriers ; les différentes sortes de combats singuliers ; les incidents divers, comme la disparition et le retour des héros, regorgement des vaincus, les supplications et la rançon des prisonniers, les exhortations mutuelles, les reproches de héros à héros ou des chefs à l'armée ; les blessures dans leur variété sans nombre ; les phases de la lutte, marche en avant, choc des armées, mêlée générale, déroute ; combats autour des murs et sur les murs, autour des vaisseaux et des cadavres, auprès d'un fleuve et dans les eaux mêmes de ce fleuve ; sièges, assauts et embuscades, tout est peint ou ébauché dans l'Iliade. D'un autre côté aucun des sentiments que la guerre éveille ou exalte ne laisse de se faire jour ; ce sera tantôt la confiance en soi et tantôt le découragement ; tantôt la joie du triomphe et tantôt l'indicible étonnement causé par la résistance de l'ennemi ; tantôt l'âpre acharnement, la cruauté implacable et tantôt un sentiment tout voisin de l'honneur chevaleresque^ ; tantôt la crainte des dieux et tantôt une ténacité poussée presque jusqu'à la rébellion contre la volonté divine ; ici le mépris de l'homme vaillant pour le lâche et l'insolent; là l'estime mutuelle que se portent des hommes de cœur ; chez les uns, la honte d'être jetés à la

1) xvm, 205 et sv.

2) La noblesse des sentiments n'est sans doute pas poussée aussi loin que dans les chansons de gestes. M. Léon Gautier {Les Epopées françaises, II, p. 98) compare avec Homère le combat entre Roland, et Olivier dans Girart de Viane. « J'ai grand regret s'écrie Roland, de voir comme

mer, après avoir tant fait, après avoir touché presque à la victoire ; chez les autres l'amour de la patrie exalté par les sacrifices qu'il a coûtés et par l'espoir d'une glorieuse délivrance. Un autre mérite de l'Iliade, considérée toujours sous ce point de vue, c'est le don de renouvellement que possède le poète ; les incidents semblables sont nombreux ; jamais le poète ne se ressemble tout à fait ; il reprend le même épisode, mais il l'agrandit, l'enrichit de nuances nouvelles, se surpassant toujours lui-même, et par là même attestant son inépuisable fécondité. Les peintures d'ordre physique ne sont pas minutieuses, circonstanciées ; mais elles sont d'une exactitude qui, en général, défie la critique des observateurs les plus expérimentés, comme nous l'avons vu à propos de la pathologie homérique. Dans l'ordre moral, la naïveté, la justesse et la finesse ne font pas défaut ; mais ces qualités brillent surtout, comme nous le verrons, dans d'autres parties du poème. La vivacité des peintures est frappante : composées d'un petit nombre de traits, tous très nets, énergiques, elles se gravent aisément et profondément dans l'imagination. Les comparaisons aident à cet effet, tantôt par le contraste, tantôt par l'analogie ; sans parler de leur beauté propre et qui en fait comme autant de tableaux accessoires qui viennent compléter le tableau du monde homérique. Enfin la réalité et la poésie se combinent dans une mesure qui- ne demande pas un trop grand

ces femmes nous regardent. Quant à moi, répond Olivier, si Dieu permet que je vive, je vous promets de parler de vous à ma sœur Claire. Si elle ne vous épouse pas, elle n'en épousera pas un autre et se fera nonne.» «Non ce n'est pas ainsi, ajoute M. L.Gautier, que se traitèrent Achille et Hector. » Sans doute, mais il faut se rappeler que le poète de l'Iliade peint deux passions principales : l'amour de la guerre et aussi la haine du Grec contre le Troyen ; Achille et Hector représentent deux peuples qui cherchent à s'exterminer. Dans d'autres circonstances, dans le combat d'Ajax et d'Hector, dans la rencontre de Diomède et de Glaucos, la haine fait place à des sentiments plus élevés, sinon tout à fait chevaleresques. Il reste encore à cet égard une différence, nous le reconnaissons, entre les chansons de gestes et Homère, mais celle-là tient à la différence de civilisation.

effort à l'esprit ; tout ou presque tout est plus grand que nature ; rien n'est monstrueux. Même là où la fantaisie d'Homère se donne plus librement carrière, comme dans la querelle entre le Scamandre et Achille, la progression, l'attente excitée, la rapidité du récit, la confusion à la fois naïve et savante entre le vraisemblable et le faux, enchantent l'esprit avant de l'étonner et font tourner l'étonnement même en admiration pour la puissance du poète ; on lui sait gré, pour ainsi, de dépasser les limites de la nature, sans faire plus de violence à l'imagination K

1) « Homère est un des génies qui résolvent ce beau problème de l'art, le plus beau de tous peut-être, la peinture vraie de l'humanité obtenue par le grandissement de l'homme, c'est-à-dire la génération du réel dans l'idéal » (Victor Uago, Shakespeare, p. 60). Nous avons cherché et nous chercherons encore à montrer comment le poète résoud ce problème.

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