CHAPITRE IV
De tous les ressorts que la poésie épique fait mouvoir, il n'en est point de plus important que les délibérations. Dans Homère, les assemblées sont de deux sortes : tantôt les chefs tiennent conseil entre eux ; tantôt ils s'adressent à l'armée tout entière.
Dès le début du poème Homère nous transporte dans une réunion de chefs. Le premier mérite de cette scène, trop connue pour que nous ayons à l'analyser, c'est de motiver la retraite d'Achille. Achille a une offense toute personnelle à venger ; il sait que l'avenir le vengera ; il prend l'engagement solennel de rester spectateur impassible de la lutte des Troyens et des Achéens, De son côté, Agamemnon s'est vanté de n'avoir point besoin d'Achille ; il a enlevé Briséis. L'abîme entre les deux chefs est donc ouvert; les Achéens devront le combler de leurs cadavres, et il faudra que celui de Patrocle se joigne à tous les autres.
Un second mérite consiste dans la vérité de l'observation. Si Achille convoque les Grecs, c'est sans doute parce qu'il sait déjà qu' Agamemnon est le vrai coupable ; Homère ne le dit pas, mais il est aisé de le deviner. L'armée avait murmuré contre Agamemnon; ce mécontentement, Achille s'en fait l'interprète. Il cherche à être populaire aux dépens d' Agamemnon, et c'est là un grief que le chef de l'armée doit ressentir profondément et qui doit le déterminer à un acte injuste
et violent, plus encore que la douleur de perdre Chryséis. On dirait même qu'Achille est d'accord avec Calchas ; quand le devin hésite à parler, il se met sous la protection d'Achille, mais c'est un appui dont il est déjà sûr. En efîet il dit tout d'abord qu'il va sans doute irriter l'homme qui commande à tous les Argiens : n'est-ce point assez désigner Agamemnon? Cependant Achille, comme s'il craignait d'être soupçonné de connivence, encourage le devin à parler, en l'assurant que personne ne portera les mains sur lui, dût-il nommer Agamemnon. Ou Achille a tout arrangé, ou il a convoqué le conseil, se doutant du tour que prendraient les choses ; dans tous les cas il veut amener Agamemnon moins par persuasion que par une mise en démeure impérieuse, à satisfaire le dieu ; il a le beau rôle, puisqu'en somme il prend en main les intérêts des Grecs ; mais il a tort dans la forme et dans le procédé. Ce sont là des traits qui semblent bien conformes à la nature en général, et en particulier au caractère d'Achille. Le héros, menacé de perdre Briséis, entre dans une colère violente ; il ne lui vient pas à l'esprit de montrer qu'Agamemnon abuse de son pouvoir et de prendre les Grecs à témoin ; n'aurait-il pas pu dire : « Si le dieu avait réclamé JBriséis, je l'aurais renvoyée contre rançon pour sauver l'armée grecque et je n'aurais pas songé à m'emparer de la récompense attribuée à un autre chef ; le sort a voulu que Chryséis fût donnée à Agamemnon ; qu'Atride en subisse les conséquences. La rançon qui lui est offerte l'aidera à prendre patience, jusqu'au moment où les Achéens le dédommageront par une plus large part dans le prochain partage du butin. » Voilà le langage de la raison ; mais Achille, n'étant plus de sang-froid, ne saurait le parler. Il insulte Agamemnon et le traite de lâche ; reproche immérité, comme le prouve la suite du poème ; il découvre qu'il n'a dans cette guerre aucun intérêt personnel, qu'il est venu pour soutenir la cause d'Agamemnon et de Ménélas (il devrait dire de tous les Grecs), qu'un Atride moins que tout
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autre a le droit de l'outrager. De plus, Achille qui veut se venger par la retraite, et qui sent bien que cette vengeance a quelque chose d'injuste, puisqu'elle s'étend à tous les Achéens dont il s'est porté le défenseur, fait tomber sur tous les Achéens la responsabilité de l'injure qui l'atteint; rien de plus naturel, rien de plus conforme aux sophismes habituels de la passion ; rien aussi de plus habile au point de vue de la conduite du poème ; car pour satisfaire Achille les présents et l'humiliation d'Agamemnon ne suffiront pas ; il faudra encore que les Grecs expient leur prétendue part dans la faute ; il faudra que près de succomber jusqu'au dernier ils reconnaissent tous qu'un seul homme, Achille, aurait pu prévenir tant de désastres et seul encore peut les sauver. Un seul trait peut paraître singulier, c'est qu'après de tels éclats de colère Achille consente aisément à livrer Briséis ; il est vrai qu'il ajoute, s'adressant à Agamemnon : « De toutes les choses que renferme mon noir navire, tu n'emporterais rien malgré moi ; si tu en doutes, fais en l'essai ; ceux-ci en verront le résultat ; aussitôt ton sang noir coulera le long de ma lance ^ . » Mais cette provocation elle-même peut sembler une vaine et puérile fanfaronnade, puisque Agamemnon n'a et ne peut avoir aucun dessein pareil. Y a-t-il donc là une faute contre la vérité? Non sans doute, l'espoir de la vengeance, d'une vengeance éclatante, est déjà entré dans le cœur d'Achille ; il cède Briséis sans peine, afin qu'il soit bien constaté qu' Agamemnon est coupable envers lui de violence et d'imprévoyance à l'égard des Grecs, et il défie Agamemnon, afin de montrer qu'il n'obéit pas à la force ni à l'autorité. Au fond Achille, bien qu'offensé, n'est pas sans éprouver une certaine joie ; et c'est pour ce motif sans doute qu'au ix« chant les ambassadeurs d'Agamemnon, partis d'un camp où règne la détresse, trouvent Achille « charmant son âme » en jouant de la cithare aux doux sons et en chantant les
actions glorieuses des hommes. D'ailleurs en ce moment Achille avait encore, outre la promesse d'Athènè, celle de Zeus lui-même*.
Toute la conduite et les paroles d'Agamemnon ne sont pas moins naturelles. « Devin de malheur, s'écrie-t-il, en apostrophant Galchas, jamais tu n'as parlé selon la sagesse. Les maux te sont chers à prédire ; jamais tu n'as rien dit, jamais tu n'as rien fait d'utile ^... » Le reproche au fond est assez étrange ; car si Galchas dit la vérité, pourquoi lui en vouloir de ce que cette vérité est dure à entendre ? Mais Agamemnon dans sa colère ne considère pas comme vrai un langage qui l'offense ; il répète contre le devin l'accusation, si fréquente dans l'antiquité, de se complaire dans les prédictions sinistres, et même d'inventer des malheurs imaginaires pour avoir le plaisir d'effrayer les princes et les peuples. Peut-être sent-il confusément que Galchas et Achille sont d'accord. Forcé de céder (car le devin est regardé par tous comme l'interprète des volontés divines), il veut du moins que le procédé de ses ennemis tourne à leur confusion, et c'est pour ce motif qu'il enlève Briséis. S'il envisageait l'avenir avec sang-froid, il comprendrait qu'il se trompe ; mais tout entier à sa passion, il ne voit que le présent ; il goûte le plaisir d'une vengeance immédiate, comme Achille savoure en espérance le plaisir d'une vengeance ajournée.
Nestor cherche, ce qui est naturel, à calmer la colère des deux chefs ; il n'y réussit pas, ce qui est encore naturel et de
1) Bekker(i7om. Blœtter, ii, p. 111) remarque que les héros des chansons de gestes, bien loin de se soumettre à un conseil comme celui d'Athènè, se seraient sûrement emportés à des actes violents; il cite des exemples et conclut que les mœurs des Grecs aux temps héroïques étaient plus douces qu'au Moyen Age ; la conclusion n'est peut-être pas très juste ; car d'un côté cette soumission d'Achille est nécessaire dans l'économie du poème, et d'un autre côté la vengeance promise par Athènè à Achille est aussi injuste que l'acte violent que le héros aurait pu accomplir.
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plus nécessaire à la conduite même du poème. Il n'insiste pas après un échec, ce qui prouve sa sagesse. Nestor réprésente dans cette assemblée, non seulement l'autorité qui s'attache à l'âge, à la longue expérience, mais encore l'intérêt général de l'armée grecque. « 0 dieux, s'écrie-t-il, un grand deuil frappe la terre achéenne J » Ainsi il commence son discours ; il le finit à peu près de la même façon : « Atride, apaise ton ressentiment ; et loi, Achille, je t'en supplie, renonce à la colère, car tu es le rempart des Achéens dans la guerre funeste. » C'est donc la voix de la patrie qui se fait entendre par la bouche de Nestor, qui lui emprunte, pour parler comme le poète, son langage « plus doux que le miel. » A ce moment la scène, si pleine de vie, si vraie, en partie effrayante, en partie attristante, que le poète vient de raconter, prend un intérêt supérieur : il ne s'agit plus de Chryséis ni de Briséis ; c'est le sort de l'armée qui est en jeu ; c'est la Grèce entière qui nous apparaît à l'horizon, derrière les figures des deux héros principaux ; avant les Stoïciens et avant Horace, au milieu même des circonstances, Nestor en avait tiré la leçon qu'elles comportent et avait cherché vainement à la rendre profitable :
Quidquid délirant reges, plectuotur Achivi '.
Ainsi le tableau offert par le poète ne se distingue pas seulement par la vivacité et la vérité des peintures, mais encore par l'élévation de la pensée. Ce premier conseil est, pour ainsi dire, complet en soi ; d'un côté luttent entre eux des intérêts et des passions individuels ; de l'autre le sentiment de l'intérêt général, s'il échoue dans sa tentative pour s'imposer, se produit avec éclat et avec autorité. Il a déjà triomphé au moment où tant de peuples divers, se sentant unis par des liens de race et de confraternité, ont renoncé à leurs rivalités pour entreprendre une expédition commune ; il triomphera encore, au
1) Horace, ép. 1, 2, 14.
moment de la réconciliation des deux chefs. Il est, en réalité, l'âme du poème épique ; il lui a donné l'existence ; il l'anime de son souffle ; tout ce qui tend à le détruire, comme ici la contestation entre les deux chefs, ne fait que lui donner un nouveau lustre, en montrant tous les malheurs qui peuvent suivre son éclipse même momentanée. Nestor d'un côté, Achille et Agamemnon de l'autre, ont des rôles bien tranchés et qui se complètent harmonieusement : ici, c'est l'humanité avec ses causes funestes de divisions ; là c'est la patrie supérieure aux divisions, s'eff'orçant de les étouffer ou de les convertir en une noble émulation.
Le II® chant nous fait assister à un conseil militaire des chefs, puis à une assemblée générale de tous les Grecs. Agamemnon dans le premier raconte qu'un songe envoyé par Zeus lui a promis la victoire ; qu'il se propose, avant de mener les Grecs aux combats, d'éprouver leurs sentiments, en les exhortant à fuir sur leurs navires. Dans l'assemblée, Agamemnon propose le retour ; les Achéens courent aux tentes et aux navires, pour faire les préparatifs de départ. Ulysse les retient à grand peine, les ramène dans l'agora ; il châtie un factieux, qui insulte Agamemnon ; il harangue les soldats ; Nestor cherche à réveiller le courage des Achéens ; puis il propose quelques mesures en vue de la prochaine bataille qui est décidée.
Le conseil militaire a par lui-même peu d'intérêt ; c'est un simple préambule au récit de l'assemblée. Remarquons toutefois ici combien le songe d'Agamemnon est naturel. Après la scène du i^"" chant, le chef de l'armée grecque ne peut rêver, pendant son sommeil, qu'à deux choses : ou à la défaite, en l'absence du héros qu'il a outragé, ou à la victoire, malgré cette absence. Cette seconde partie de l'alternative semble plus vraisemblable ; Agamemnon en effet a prétendu publiquement qu'il n'avait pas besoin des services d'Achille, qu'il avait avec lui mille autres héros, et Zeus lui-même. Il le dit
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et il le croit. De plus il a besoin de se prouver à lui-même et aux autres qu'il n'a pas commis une imprudence. Quant au songe lui-même, il est composé fort habilement, avec des élément réels et surnaturels ; c'est Nestor qui se montre à Agamemnon, Nestor qui l'a souvent conseillé, qui dans la dernière assemblée a fait entendre les recommandations de la prudence. Mais que dit Nestor? il parle de l'assemblée des dieux, comme s'il y avait assisté ; il découvre, lui mortel, les choses du ciel. Voilà la part du merveilleux si fréquente dans le rêve *.
L'épreuve imaginée par Agamemnon a été critiquée comme dangereuse et peu conforme aux sentiments de confiance qui animent Agamemnon. Examinons d'abord le premier de ses scrupules. Depuis un long temps l'armée ne s'est pas battue ^ ; elle a vu avec déplaisir Agamemnon refuser de rendre Chryséis à son père ; elle a été victime de la peste, par la faute de son chef; elle est moins forte qu'autrefois, tant parce qu'elle est affaiblie et décimée par la maladie, que parce qu'il y a scission entre les princes ; à ce point de vue surtout elle doit déplorer et maudire la conduite d'Agamemnon. Quoi de plus naturel alors, pour un chef, que de chercher à connaître, avant la reprise des hostilités, jusqu'à quel point il peut compter sur son armée ? Sans doute si Agamemnon a jamais existé et s'il
1) M. Bouillier {Etudes familières de psychologie morale, p. 38) observe que les « personnages du pays des rêves sont quelquefois des composés équivoques de divers personnages que nous avons connus et qui se trouvent fondus bizarrement en un seul. » Quelque chose d'analogue se passe ici dans l'esprit d'Agamemnon; Nestor est bien toujours le même d'aspect; mais il ne parle pas un langage humain; il est à la fois un messager divin et le conseiller connu.
2) 11 est bien dit au chant V^, 490-1 qu'Achille entre le jour de la querelle et l'entrevue de Zeus et de Tbétis n'a été présent ni aux assemblées ni à la guerre ; mais ces vers, destinés seulement à peindre l'inaction complète d'Achille, ne sauraient être pris h la lettre. Il est évident que pour le poète la première assemblée importante après la querelle est celle que raconte le n» chant; le i" combat, du moins le 1" combat digne de ce nom, est celui qui se livrera après l'épreuve et le duel de Ménélas et Paris.
s'est trouvé dans les circonstances supposées par le poète, il a dû procéder avec plus de prudence. Un général, en pareil cas, interroge les chefs de second et de troisième ordre ; s'il se défie de leurs rapports, « plus souvent flatteurs que sincères, » il sort de sa tente pendant la nuit, comme le fit Germanicus en semblable conjoncture, « il prend par des détours inconnus aux sentinelles avec un seul compagnon une peau de bête sur les épaules ; il suit les rues du camp, s'arrête aux tentes et là jouit de sa renommée... ^ » Agamemnon sans doute n'eût pas entendu des discours aussi rassurants que Germanicus : qu'eûtil fait alors? il aurait ajourné ses projets de bataille ; il eût cherché, sous main, à convertir l'armée à des dispositions plus belliqueuses, et à ses propres espérances. Mais si ce parti, infiniment plus sage, nous le reconnaissons, avait été adopté par le poète, il eût été obligé de reculer le moment de l'action, et par conséquent de ne pas entrer assez tôt dans son sujet. La bataille ajournée, c'était l'attention des auditeurs refroidie, leur attente trompée ; c'était l'Iliade gâtée dès le début. Il est vrai qu'il aurait pu renoncer à l'épreuve elle-même ; mais outre qu'une épreuve était comme commandée par les circonstances, le poète aurait été obligé de supprimer les scènes si variées, si animées et si émouvantes qui suivent. Sachons-lui gré de n'avoir point consenti, dans l'intérêt d'une vraisemblance vulgaire, à un pareil sacrifice.
Le second reproche est encore moins fondé, s'il est possible. Le songe, comme nous l'avons vu, en promettant la victoire à Agamemnon, répond à ses désirs, flatte son orgueil, mais ne le rassure pas entièrement. D'abord ses promesses ne sont point formelles ; il s'est contenté de dire : « il se pourrait que tu prisses aujourd'hui la ville aux vastes rues des Troyens^. » En outre il faut se rappeler qu'il y a en tout Grec deux hommes : l'un fort superstitieux qui croit aux oracles et aux rêves ;
1) Tacite, Ann., ii, 42 et 13.
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l'autre fort avisé qui, même quand il pense avoir les dieux pour lui, n'oublie pas les conseils de la plus vulgaire prudence. Le songe, c'est pour Agamemnon un commencement d'espé rance ; ce n'est pas un gage certain de victoire. Aussi bien un songe peut être trompeur et celui-là l'est réellement. Agamemnon veut le prendre pour véridique, mais il n'y croit qu'à moitié malgré sa feinte assurance ; les chefs y croient encore moins que lui. « Si le songe, dit Nestor, s'était montré à un autre chef, je ne pourrais lui accorder la même confiance ; » preuve certaine que sa confiance n'est pas entière, qu'il y entre plus de déférence et de calcul que de conviction. Plus tard, il est vrai, Nestor dira, en faisant allusion à ce songe : « Ne différons pas davantage l'œuvre dont un dieu se porte garante » Mais ces paroles sont prononcées après l'heureuse issue de l'épreuve qui avait donné d'abord des résultats si inquiétants ; quand un sentiment nouveau de confiance a pris la place de la stupeur et du désespoir dans l'âme des chefs ; quand Ulysse et Nestor ont énuméré devant l'armée les raisons de croire au succès et parmi ces raisons des présages émanés de Zeus ; quand le songe leur apparaît comme un troisième signe, confirmant les autres, de la protection divine.
L'assemblée qui suit le conseil nous offre une situation dramatique. D'un côté nous voyons une armée impatiente de partir. Agamemnon vient de parler et il a terminé son discours par ces paroles qui le résument : « Nous ne prendrons pas Troie aux vastes rues. » Aussitôt l'assemblée s'agite comme les vastes flots de la mer, de la mer Icarienne, quand l'Euros et le Notos, bondissant du haut des nuées, la bouleversent, ou comme un champ d'épis qui ondule sous le souffle impétueux du Zéphyr 2. » D'un autre côté le poète nous montre des chefs qui, tout en ayant prévu un mouvement de cette sorte et pris même leurs précautions pour l'arrêter, ne laissent pas d'être
2) n, 144 et sv.
émus, et comme un moment frappés de stupeur par l'effrayante facilité avec laquelle Agamemnon a convaincu la foule, Ulysse seul « était resté immobile, il n'avait point mis la main sur son navire pour le traîner à la mer ; une vive douleur s'était emparée de son cœur et de son âme '. » L'instant est donc critique et demande une prompte décision. A la voix d'Athènè, Ulysse se réveille; il jette son manteau, prend le sceptre d'Agamemnon, arrête les chefs moitié par persuasion, moitié par menace, et ramène chefs et soldats dans l'agora ; son rôle n'est pas fini ; il châtie énergiquement Thersite, un de ces hommes qu'il est utile de confondre et de réduire au silence, qu'il serait dangereux de laisser impunis. La cause des rois est gagnée dès lors ; on le comprend aux murmures d'approbation qui accueillent dans la foule le traitement infligé à Thersite ; il ne reste plus pour ainsi dire qu'à profiter de ces bonnes dispositions, pour réveiller entièrement dans les âmes le sentiment de l'honneur et du devoir ; c'est une tâche dont s'acquitteront tour à tour Ulysse et Nestor.
Des scènes semblables ne paraissent pas avoir été rares dans les armées grecques. L'Expédition des Dix mille nous montre plus d'une fois l'armée hésitante ou mutinée contre ses chefs ; des prodiges d'habileté et d'énergie sont nécessaires pour détourner l'orage. Ici c'est Cléarque qui, voulant contraindre ses soldats à marcher, court risque d'être lapidé ; il convoque les troupes ; il fond en larmes comme un héros d'Homère, il feint d'entrer dans leurs sentiments pour les amener aux siens ; il a suivi une route plus longue et plus tortueuse qu'Ulysse, mais comme lui il réussit à opérer dans les esprits un revirement complet *. Là c'est Xénophon qui, calomnié devant ses soldats par un autre Thersite, est obligé de se justifier des accusations portées contre lui *. Sans doute les circon-
2) Anab., i, ch. ui.
8) Anab. y v, ch. vu et vin.
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stances ne sont pas les mêmes ; Cléarque et Xénophon ne tiennent pas de leur naissance et de la religion la même autorité sur les esprits qu'Agameronon et les rois homériques ; la démocratie s'est transportée de l'agora d'Athènes à l'agora des camps ; elle y est presque aussi intolérante, tracassière et mobile. Mais comme on le voit, déjà au temps d'Homère la conduite des rois était examinée par les peuples ; autrement Thersite, qui n'était pas un simple boufTon, n'aurait pas songé à jouer un rôle en pareille conjoncture : qui sait même si les Thersiten'étaientpas plus nombreux que ne le ferait supposer le récit d'Homère, s'ils ne parvenaient pas quelquefois à balancer l'autorité des principaux chefs et s'il suffisait toujours d'un coup de sceptre fortement asséné sur leurs épaules pour les rendre ridicules et les perdre dans l'esprit des peuples ? A voir un aède, client naturel des maisons régnantes, accumuler les laideurs sur ce personnage, on en conclurait presque que ses pareils étaient redoutés : à quoi eût-il servi de le défigurer, si tous l'avaient méprisé ?
Quoi qu'il en soit^ Thersite est dans Homère un admirable portrait de factieux : ce C'était l'homme le plus hideux qui fût venu à Ilios. Il était bancal * et boiteux ; ses épaules rentrantes se rejoignaient sur sa poitrine ; sur sa tête pointue errait un duvet clair semé. » Voilà pour le physique. Son rôle, il le joue à merveille. Il insulte tous les Grecs : les rois parce qu'ils ont une part plus grande dans le butin et qu'ils sacrifient l'intérêt général à leurs intérêts particuliers ; les Achéens comme lâches, parce qu'ils sont les esclaves et les victimes d'hommes qui sans eux ne seraient rien, Achille lui-même parce qu'il a compté plus sur l'avenir que sur son génie pour se venger. La fermeté de Thersite ne répond point, et ce trait est naturel, à la témérité de ses paroles. Frappé par le sceptre qui laisse
l) II, 217, «poXxoç. Nous suivons l'iaterprétation de Buttmann, malgré les ancieus et le scholiaste.
LES ASSEMBLÉES ET LES CONSEILS <8l
sur son dos une tumeur saignante, il se courbe ; il verse des larmes ; il s'assied, tremblant et gémissant, et dévore en silence son afîront. Voilà le portrait moral. La foule rit, lâche à plaisir et sans contrainte, alors qu'il n'y a plus personne pour lui adresser un reproche de lâcheté, qui n'aurait été jamais mieux mérité. Rien de mieux observé, ce semble. Chacun est dans son rôle, Ulysse qui a le beau rôle, Thersiteet la multitude. Cette assemblée a aussi le mérite de mettre en pleine lumière la majesté du roi héroïque et la puissance de la religion, deux choses alors étroitement liées ensemble. Agamemnon se levant pour haranguer la foule tient en main le sceptre qui est à la fois le signe distinclif de son autorité et la preuve de sa noblesse ; il a passé successivement à tous les rois de sa famille ; un dieu l'a fait ; un dieu l'a donné en présent au premier ancêtre de sa race. C'est ce sceptre que saisit Ulysse, comme nous l'avons vu, quand il se jette au milieu de la foule pour la contenir et la convaincre. En ce moment, Ulysse est le type de la royauté héroïque : à la puissance, il unit cette influence que l'homme tient de sa parole et de son énergie. Cette influence doit s'accroître en Grèce, et l'autre baisser singulièrement ; mais nous sommes dans le temps où elles se complètent et se fortifient l'une l'autre. On sent déjà très bien que la force toute seule et le prestige de l'autorité royale ne suffisent plus ; que l'avenir appartient à Ulysse ou à ceux qui lui ressembleront. Toutefois le roi peut encore punir, même ceux qui en apparence lui obéissent, et en réalité, contrarient ses véritables projets : « Car il a l'âme haute et fière, le roi nourrisson de Zeus ; sa gloire vient de Zeus et Zeus l'aime dans sa sagesse ' . » Le roi, général en chef, est supérieur à tous les
1) 11, 196-7. Aristarque rejetait ces vers elles deux précédeuts, comme invraisemblables et peu propres à retenir l'armée. Cependant comme le roi est à peu près absolu, sa colère ne saurait être indifférente aux chefs et au peuple. Galchas craint de déplaire à l'homme le plus puissant de l'armée.
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chefs de peuplades et de tribus ; ainsi le veut la nécessité , méconnue et contestée peut-être par les moindres, mais reconnue et proclamée par ceux qui viennent immédiatement après Agamemnon. « La multitude des maîtres ne vaut rien, » dit encore Ulysse ' ; ce qui n'est pas, comme on l'a dit quelquefois, une satire des tendances démocratiques, mais bien une remarque justement inspirée par les funestes effets de l'insubordination dans une armée confédérée. Ulysse réprimande vivement Thersite, et à mesure qu'il parle, comme s'il sentait que sa colère est approuvée et partagée par le peuple, il semble s'irriter davantage ; il le châtie avec son sceptre, après l'avoir châtié en paroles, non avant, comme s'il avait voulu s'assurer de l'assentiment des soldats. On découvre ici la nuance qui existe entre un roi absolu et le roi de l'époque homérique ; tout en représentant la puissance divine, le roi a besoin de ménager l'opinion populaire. Ulysse harangue les Achéens : quels arguments emploie-t-il ? Sans doute ceux que suggérera à tout homme habile une pareille situation ; ils ont promis de prendre Ilios ; ils vont perdre en un moment tout le fruit de leurs peines ; mais à ces raisons il en joint une autre, qui peint les sentiments religieux ou superstitieux des Grecs, héros et soldats. A Aulis, avant le départ, pendant le sacrifice, un serpent, sortant de dessous l'autel, s'est enroulé autour d'un platane ; il a dévoré huit passereaux et la mère ; puis il a été changé en pierre. Or ces neuf oiseaux représentent les neuf années du siège de Troie ; Troie ne sera prise que dans la dixième. Calchas^ interprète des volontés divines, l'a déclaré ainsi ; il faut rester pour savoir s'il a dit vrai ou s'il a menti. Notez encore cette nuance : les dieux sont hors de cause ; ils tiennent ce qu'ils promettent ; mais les devins doivent être justifiés par l'événement. A la confiance illimitée dans les
1) Encore des vers (203-205) qui ont paru suspects mal à propos. Il y a dans l'armée des hommes qui crient (v, 198), qui s'arrogent le droit de commander; c'est àceux-là, c'est de ceux-là que parle Ulysse.
dieux, il se mêle, chez le Grec, de la défiance à l'égard de leurs ministres. Nestor, prenant la parole à son tour, se sert d'un argument semblable : le jour de l'embarquement, Zeus a tonné à droite. Nestor se porte garant des promesses de Zeus ; il n'écarte pas l'autorité de Calchas et ne l'invoque pas non plus ; mais il semble s'arroger aussi l'autorité d'un prêtre ou d'un devin ; si on doute de Calchas, on ne doutera pas d'un roi qui, comme lui, a l'expérience de la vie et des présages. Ainsi, dans ces discours, se reflète, comme dans un miroir, la situation morale des temps héroïques : on y voit comment l'autorité des princes a encore pour fondement la religion, et comment elle est limitée ou du moins forcée à quelques ménagements par cet esprit grec, déjà clairvoyant, déjà frondeur, déjà habitué à raisonner son obéissance.
Cette majesté des rois et cette puissance de l'orateur se manifestent surtout en agissant ; dans un autre passage mémorable, Homère complète sa peinture par des traits de pure description. Priam, racontant une ambassade de Ménélas et d'Ulysse près des Troyens, montre le premier supérieur par la taille, le second plus majestueux quand il était assis. Il ajoute : « Certes Ménélas parlait avec facilité ; il disait peu, mais sa voix était claire et retentissante ; il allait droit au but, sans de longs discours ; aussi bien était-il plus jeune qu'Ulysse. Quant au prudent Ulysse, lorsqu'il s'était levé, il se tenait immobile, les yeux fixés à terre, n'inclinant son sceptre ni en avant ni en arrière, impassible, pareil à quelqu'un dépourvu de sens ; on eût dit un de ces hommes en proie à une sombre humeur, un véritable insensé. Mais quand sa voix éclatante sortait de sa poitrine et que ses paroles tombaient semblables aux flocons de neige pendant l'hiver, aucun mortel ne l'aurait disputé à Ulysse ; alors on oubliait l'étonnement qu'il inspirait, au premier aspect ^ » La transfiguration de l'orateur,
1) m, âl3.
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par sa propre parole, est un fait bien connu, souvent mentionné dans l'histoire de l'éloquence ; nulle part il n'a été caractérisé avec plus de force et de naïveté que dans ce passage de l'Iliade; et la raison en est simple; c'est qu'au début de l'éloquence, ce contraste entre l'immobilité silencieuse et l'essor soudain d'une parole inspirée, entre la petitesse ou la faiblesse de l'homme, et la puissance de son art, devait sembler plus extraordinaire, plus merveilleux encore qu'aujourd'hui. Homère parle ou fait parler ses personnages presque comme si luimême et eux voyaient les choses pour la première fois. De là cet air de fraîcheur et de nouveauté que ses descriptions ont encore pour nous.
Mais revenons à l'assemblée du deuxième chant. Nous ne saurions passer ici sous silence quelques objections, relatives à la convenance de certains traits et à la justesse de l'observation.
En premier lieu le discours par lequel Agamemnon éprouve l'armée se compose de deux éléments distincts et en apparence contradictoires ; d'un côté il expose les raisons de partir, de l'autre il expose celles de rester. On ne peut guère attribuer en effet un autre sens aux paroles par lesquelles il montre que les Troyens ne seraient pas assez nombreux pour fournir aux Achéens un échanson par décade. Est-ce donc là, comme on l'a dit, parler contre son propre objet? Non sans doute. D'un côté l'épreuve pour être bonne doit laisser à l'armée son indépendance de jugement; Agamemnon en apparence la pousse en un sens ; mais il lui montre ingénieusement les motifs qu'elle aurait de se diriger en un autre ; il tient la balance à peu près égale, comme par crainte de s'abuser lui-même. D'un autre côté Agamemnon serait bien aise de rencontrer de la résistance. Plus avisés ou moins découragés, les Achéens découvriraient en ce discours la véritable pensée de leur chef ; et c'est là sans doute le secret espoir d'Agamemnon. On dirait même que les espérances d'Agamemnon étaient partagées par
le conseil ; car l'empressement de la foule à courir aux vaisseaux jette les princes et Ulysse lui-même dans une véritable stupeur. En résumé, la contradiction signalée est le résultat du double rôle que joue en ce moment Agamemnon, et qu'il doit jouer, sous peine de mettre contre lui toutes les chances ; elle n'est pas un défaut, mais une convenance de plus.
On s'est étonné de voir Thersite injurier Agamemnon plutôt qu'Ulysse, comme si l'armée et Thersite lui-même connaissaient déjà la véritable pensée du chef de l'armée grecque. Mais sur ce dernier point, il ne saurait y avoir de doute ; les Achéens, en voyant Ulysse courir aux chefs et aux soldats, ont compris qu'ils avaient été soymis à une épreuve. Homère ne le dit pas ; mais pourquoi les Achéens se laisseraient-ils ramener à l'agora, si leurs yeux ne s'étaient ouverts, s'ils ne s'attendaient pas à y entendre des conseils belliqueux, au lieu d'exhortations à la fuite? Ulysse a exalté la puissance des rois ; il a fait un tableau redoutable de la colère d' Agamemnon ^ Thersite voit juste ; c'est Agamemnon et non Ulysse qu'il faut ruiner dans l'opinion de l'armée.
Le discours d'Agamemnon, qui termine l'épisode, contient deux parties : dans l'une, il fait l'éloge de Nestor ; dans l'autre il exhorte les Achéens à la bataille et menace les lâches. Rien de plus naturel ; mais Agamemnon ne s'en tient pas là ; il rappelle sa querelle avec Achille ; il se plaint de Zeus qui l'a engagé dans des débats sans issue ; il dit que le jour où Achille et lui se réconcilieront, Ilios ne restera pas longtemps debout. Qu'est donc devenue son orgueilleuse confiance? où est l'opportunité de cet aveu, car c'en est bien un, quoique le monarque rejette sa faute sur la malveillance d'un dieu. Voilà un de ces passages qui ont paru tout à fait invraisemblables et partant d'une authenticité suspecte à la critique moderne. Nous admettons le reproche ; nous repoussons la conclusion.
1) II, 203 et sv. Encore une raison de plus pour conserver ces ver.«.
186 l'invention
Agamemnon vient de dire qu'avec des conseillers comme Nestor il serait le plus heureux et le plus glorieux des monarques ; pour vanter Nestor il reconnaît le danger de la situation que dans son orgueil il avait précédemment méconnu ; à mesure qu'il parle il sent plus vivement son insuffisance et son imprudence ; il le déclare plus ouvertement qu'il ne devrait en présence de l'armée ; c'est un tort sans aucun doute, mais un tort auquel il est amené insensiblement et comme à son insu. Reconnaissons là un effet de cette naïveté avec laquelle parlent les héros d'Homère, ou si l'on veut, de cette invention homérique, qui, toujours facile et abondante, s'abandonne pour ainsi dire au fil de la pensée, au risque de dévier parfois ou d'outrepasser le but '.
Deux assemblées, l'une des chefs Grecs, l'autre des chefs Troyens, ont lieu entre la première et la seconde bataille de l'Iliade. Nestor propose et fait approuver par les Grecs la construction d'un mur de défense autour du camp. A Troie Anténor demande le renvoi aux Atrides d'Hélène et de toutes ses richesses ; Paris consent à rendre les trésors mais non Hélène. Priam fera porter aux Grecs l'offre de Paris par le héraut Paris, chargé aussi de stipuler une trêve pour permettre à l'une et l'autre armée de brûler ses morts ^.
La scène manque tout à fait d'ampleur. Ni Anténor ne soutient sa proposition ni Paris ne la repousse avec assez d'énergie. Point de discussions, point de passion ; ni l'amour de la patrie ni l'intérêt personnel, comme on pourrait le croire, n'entrent en jeu. Etait-ce une ébauche destinée à devenir un tableau? L'épisode n'avait-il, dans la pensée du poète, que la
1) Il y a là une question d'exécution sur laquelle nous reviendrons. Le récit de la querelle est amené par àTCfnxTouç tpuîaç du vers 376; la mention de ces à;rpi5XTouç è'pi^aç est amenée par le sentiment du malheur qui pèse sur Agamemnon, malgré l'expérience de Nestor.
3) VII, 315 et sv. Sur cette trêve et l'usage des trêves au temps homérique, voir la 2» partie (Composition).
valeur d'une transition? Quoi qu'il en soit, la scène indiquée ici attendra Virgile pour être traitée ; ce sera la lutte oratoire entre Drancès et Turnus.G'estlàquele dévouement à la patrie uni au courage et aussi à l'amour d'Amata, c'est là que l'intérêt personnel uni à l'envie parleront leur véritable langage. A côté de Turnus et de Drancès, Anténor et Paris ne sont que de pâles ombres. C'est un reproche que l'Iliade mérite rarement.
Entre la seconde et la troisième bataille se placent trois autres conseils : l'un du côté des Troyens, deux du côté des Grecs. Les Troyens ont eu l'avantage; seule, la fin du jour les a empêchés de compléter leur victoire. Hector consulte les chefs sur les bords du Scamandre, « en un lieu libre de cadavres. » Appuyé sur une pique de onze coudées, il fait connaître ses ordres à l'armée. Ce n'est pas en réalité un conseil de guerre ; un seul homme, Hector, y parle ; un seul commande ; à l'autorité qu'il tient de son titre s'ajoute ici celle que lui donne la victoire ; aussi ne prend-il pas les avis et personne ne songe-t-il à contester l'opportunité du sien. Le lendemain on attaquera ; le succès est certain. Dans la pensée d'Hector il s'agit surtout de tirer des ennemis une vengeance mémorable. « Gardons-nous de les laisser se rembarquer en toute sécurité ; que chacun d'eux, en montant sur son vaisseau, soit atteint d'une flèche ou d'une javeline, et remporte chez lui une blessure à fermer*. » En attendant les Troyens prendront leur repas du soir ; ils allumeront des feux autant par mesure de sécurité que pour prévenir un embarquement furtif des Achéens ; des hérauts iront à Troie ; ils avertiront que l'armée campe dans la plaine ; pour éviter un mouvement tournant qui pourrait amener les Grecs sous les murs de Troie, vieillards, femmes et enfants veilleront sur les tours. On le voit : Hector a tout prévu ; bien que comptant sur une victoire facile,
1) Yiii, 512 etsv.
488 l'invention
il redoute les vicissitudes de la fortune ; il sait qu'à la guerre on doit tout craindre alors même qu'on a tous les motifs d'espérer. Au point de vue pratique, aucun discours peut-être dans Homère ne surpasse cette harangue d'Hector ; ici la poésie côtoie de tout près la réalité.
Si la confiance règne dans le camp troyen, les Achéens sont en proie à l'inquiétude. Dans un premier conseil, où ne paraît siéger qu'un petit nombre de héros, Agamemnon propose la fuite; Diomède combat vivement ce projet. Nestor, après l'avoir félicité de sa fermeté et de sa sagesse, demande d'abord que des gardes soient placés en avant des murs, puis qu'après le repas du soir, auquel Agamemnon convoquera tous les chefs sous sa tente, il soit avisé aux meilleurs moyens de conjurer le péril. Dans ce second conseil, Nestor propose d'apaiser Achille « par de riches présents et des paroles flatteuses. » Agamemnon, loin de repousser un avis qui l'humilie mais qui peut sauver l'armée, l'accepte avec empressement. Une ambassade composée d'Ulysse, de Phœnix, d'Ajax et de deux hérauts est envoyée à Achille. Comme on le voit, ces deux conseils servent uniquement de préparation à la grande entrevue du ix^ chant, entre Achille et les messagers d'Agamemnon. C'est cette entrevue surtout qui mérite de fixer l'attention.
Le premier mérite de cette scène est d'éveiller vivement la curiosité et l'attente. Les Achéens n'ont pas encore éprouvé une défaite irréparable ; mais un désastre est à redouter. Achille seul peut leur assurer le salut et la victoire. L'humiliation du chef qui l'a outragé, les présents qui lui sont offerts, en compensation de Briséis, les prières de ses amis et du vieux Phœnix qui l'a élevé, l'amour de la guerre et le sentiment patriotique, tous ces motifs réunis auront-ils raison de sa rancune ? Que fera-t-il? que dira-t-il, ainsi pressé et assiégé de toutes parts, placé entre des événements qui se précipitent, et des chefs, les représentants de toute l'armée grecque qui le
supplient? La situation a donc par elle-même un intérêt dramatique.
D'un autre côté, c'est le moment de peindre plus complètement cette figure d'Achille, la plus importante du poème, qui s'est déjà montrée avec un relief singulier, mais peu de temps et pour ainsi dire dans un accès de colère. Achille reparaît ; il a nécessairement le premier rôle. Il recevra avec affabilité les envoyés d'Agamemnon ; il leur témoignera les plus grands égards ; fidèle à son ressentiment, il persistera dans son refus de s'armer pour les Achéens ; mais un refus sec et brutal n'est ni dans son caractère ni dans celui des Grecs ; il donnera ses raisons ; il ouvrira son âme ; avec une énergique franchise il étalera à la fois et son ardent désir de vengeance et son vif amour de la vie. A ces traits qui sont comme attendus, que la légende prêtait sans doute déjà au personnage et que le poète s'est peut-être contenté d'accentuer, Homère en joint d'autres d'une observation plus délicate et plus fine. Achille, au fond du cœur, est ravi de la défaite des Grecs ; c'est à peine s'il contient sa joie devant Ulysse et Ajax dont l'esprit est envahi par de sombres pressentiments. « Qu'il délibère avec toi, Ulysse, dit-il d'Agamemnon, et avec les autres rois, pour défendre les navires de l'incendie. Déjà il a fait beaucoup sans moi ; il a élevé un mur, creusé un fossé large et profond, hérissé de pieux *. » Que veut-il par ces paroles? relever le courage des Achéens et leur faire concevoir l'espérance de vaincre sans lui ? Pas le moins du monde. C'est pour mieux constater l'inutilité des efforts auxquels il n'a pas pris part. Car il ajoute : « Mais pas même ainsi il n'a pu contenir l'élan du tueur d'hommes Hector. Quand je combattais avec les Achéens, Hector s'écartait à peine des murailles ; il ne dépassait point les portes Scées et le hêtre ; il m'y attendit un jour ; il n'eut que le temps de fuir. » Est-ce par complaisance pour
1) IX, 3i8-50.
190 l'invention
lui-même, est-ce pour tirer des événements la leçon la plus dure qu'ils comportent qu'Achille rappelle ainsi des temps plus glorieux et plus heureux ? Pour les deux motifs sans nul doute. Un contraste qui humilie et efTraie les Grecs est pour lui la plus consolante et la plus attrayante des pensées. Tant qu' Achille reste sur le rivage de Troie, les Grecs peuvent encore penser que l'imminence du danger le ramènera sur le champ de bataille ; mais il tient à leur enlever ce dernier espoir ; il annonce qu'il va partir. Ainsi toute cette ambassade n'aura eu d'autre effet, au moins en apparence, que de hâter une décision redoutée et forcément désastreuse. Achille ne se borne pas à faire connaître son projet ; il en caresse l'idée avec amour devant les Achéens qu'il désespère ; il réunit avec complaisance les images riantes pour lui, pénibles pour ceux qui l'écoutent. « Tu verras, si tu le veux et si tu t'en soucies, tu verras demain sur l'Hellespont poissonneux voguer mes navires, et sur ces navires les hommes ramer avec vigueur. Si l'illustre Poséidon me donne une heureuse navigation, dans trois jours, je débarquerai dans le fertile pays de Phthie ; j'ai là bien des richesses que dans mon égarement j'ai laissées pour venir ici ' . » Puis devant ces hommes retenus par leur serment loin de leur patrie, en danger de périr avec leurs troupes, il fait le tableau des prospérités qui l'attendent auprès du vieux Pelée ; il épousera la femme de quelque chef puissant en Hellade ou au pays de Phthie ; il jouira en sa compagnie des biens acquis par Pelée ; lui aussi, comme son père, il aura une longue vieillesse ; ainsi le lui a promis sa mère Thétis. Il repousse dédaigneusement, cela va de soi, les présents d'Agamemnon ; mais remarquez un trait qui rend encore, s'il est possible, le dédain plus blessant : Agamemnon lui offre sa fille ; « qu'il choisisse un autre d'entre les Achéens qui soit plus roi que lui Achille *. » Ainsi, il faut bien qu'on
2) IX, 359 et 8V.
le sache, c'est le chef d'un petit pays qui méprise le roi dès rois. Plus haut Achille vantait sa force et son courage ; ici il se rapetisse ; dans les deux cas sa passion poursuit le même objet ; il veut humilier celui qui l'a outragé. Est-ce tout? Borne-t-il là sa vengeance? en partant, fera-t-il au moins des vœux pour les Grecs ? Souhaitera-t-il que sa résolution et son départ ne soient pas d'un fâcheux exemple? Nullement, il ne serait pas vengé, et il veut l'être aux dépens de tous les Grecs. Il leur donnera d'ailleurs un bon conseil, vrai raffinement de vengeance à l'adresse d'Agamemnon, c'est de retourner dans leurs demeures, car ils ne verront jamais le dernier jour de la haute Ilios. Après cette prédiction qu'il prononce en homme convaincu, Achille, par une dernière ironie, engage les chefs à méditer sur les meilleurs moyens de sauver les navires et les Achéens. La volonté d'Achille est inébranlable ; elle est aussi impérieuse. Ne pouvant pas s'imposer à tous les Grecs, ni à Ulysse ni à Ajax, il entend bien du moins faire partager sa colère à ceux qui l'approchent de plus près. Phœnix a invoqué pour le fléchir ses longs services et sa. tendresse ; c'est au nom de cette tendresse même et de ses services qu'Achille veut le retenir près de lui. « Garde-toi d'aimer Atride : je te haïrais au lieu de t'aimer. Ton devoir est d'honorer qui m'honore '. »
Ainsi d'un côté orgueil indomptable, fermeté dans la résolution, ténacité dans la rancune ; d'un autre côté entière possession de soi-même au sein de la passion ; habileté merveilleuse à tirer parti de tous ses avantages, vengeance savourée à plaisir ; indifférence suprême pour les intérêts des Grecs, voilà Achille dans cette entrevue. Cette fierté d'attitude, cette unité de caractère sont bien propres à frapper l'imagination ; néanmoins Achille aurait pu sembler odieux, si le poète, par anticipation, ne l'avait montré capable de sentiments plus hu-
i) IX, 614-5.
mains. Achille se réjouit presque à la pensée de voir de la haute mer les flammes dévaster le camp et les navires restés sur le rivage ; cependant c'est le même homme qui sensible aux reproches d'Ajax dira : « Je ne prendrai pas part à la guerre sanglante avant que le fils du belliqueux Priam, le divin Hector, parvienne jusqu'aux tentes et aux navires des Myrmidons, en massacrant les Argiens, et mette le feu aux navires ; devant ma tente et mon noir navire, j'espère bien arrêter l'impétueux Hector ^ » Il y a contradiction ou plutôt changement dans les sentiments d'Achille : changement des plus naturels. Au fond Achille n'a jamais voulu partir ; il serait déjà parti, s'il en avait eu la volonté ; il s'est retiré attendant les événements ; Agamemnon le supplie de quitter sa lente ; par bravade, même si l'on veut par une certaine malignité, qui se développe chez les meilleurs sous l'action de l'outrage, il menace de prendre le parti contraire à celui qu'on attend de sa générosité ; il bondit en arrière, parce qu'on essaie de lui faire faire un pas en avant ; mais en réalité il n'est point homme à trahir complètement la cause des Grecs. Achille ressaisit par ce côté la sympathie qui pourrait lui échapper. A un autre point de vue il est encore excusable dans ses projets de colère et de vengeance. La mort plane sur lui ; il le sait et il le dit ; il le savait, il est vrai, au moment de prêter serment aux Atrides et de s'embarquer pour Troie ; mais quand l'occasion s'offre de ressaisir sa liberté, de faire de nouveau son choix entre la gloire et une longue vie, s'il se prend à réfléchir, de quel droit lui reprocherait-on ses hésitations? Son héroïsme n'est pas de la même nature que celui des autres chefs ; ce qu'Ulysse et Ajax lui demandent, ce qu' Agamemnon veut obtenir de lui en échange de ses présents, ce n'est pas seulement son concours, mais sa vie ; car son concours est à ce prix. D'ailleurs, si l'héroïsme faiblit ici
LES ASSEMBLÉES ET LES CONSEILS l93
chez Achille, il n'en paraîtra que plus admirable quand il se relèvera.
Ulysse, Phœnix et Ajax jouent chacun un rôle approprié à leur caractère et à leur situation ; Ulysse, l'orateur de l'ambassade, expose son message avec dignité ; il s'adresse à la raison d'Achille, mais aussi à ses passions guerrières et à son aflection filiale : d'un côté il lui montre Hector plein de rage, proférant l'imprécation, déjà sûr de la victoire ; de l'autre il lui rappelle les conseils du vieux Pelée. Toutefois après avoir déposé la parole il ne la reprend plus ; il a compris que la résolution d'Achille était irrévocable, au moins pour le moment ; qu'insister davantage c'était humilier sans profit la majesté d'Agamemnon, et peut-être même en irritant la plaie d'Achille, le pousser dans la voie des résolutions funestes à toute l'armée. Phœnix est familier et abondant, comme il convient à un ancien serviteur ; il connaît le passé et y cherche pour Achille un exemple et des leçons ; il sait les fables ingénieuses qui tiennent lieu d'un code moral pour les Grecs et il les raconte, afin de mettre, pour ainsi dire, la divinité et la religion dans sa cause. Ajax se distingue par une certaine impatience de bon sens et de raison pratique ; il s'étonne de la résistance d'Achille ; dans la vie, les meurtres peuvent se réparer ; à plus forte raison un outrage. Une jeune fille en vaut une autre, et sept qui sont offertes par Agamemnon valent moins qu'une seule. C'est lui qui des trois envoyés ménage le moins Achille, et, chose singulière, c'est peut-être lui qui a le plus de prise sur l'âme du héros ; en effet c'est après son discours qu'Achille, naguère résolu à partir, déclare qu'il attendra Hector sur son vaisseau. N'est-ce pas là comme le témoignage de ce que peut une raison froide et presque méprisante sur un cœur gonflé par la colère et par l'orgueil ^
Quintilien a fait de cette entrevue un bel éloge qu'il étend d'ailleurs au premier et au second chant. Il y trouve tous les
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secrets de l'art qui peuvent entrer dans les plaidoyers et les délibérations. A la vérité, c'est peut-être beaucoup dire ; un plaidoyer, une délibération dans les assemblées politiques ou les conseils d'affaires ont recours à des arguments d'un ordre tout pratique ; d'un côté la justice, de l'autre l'intérêt, voilà les deux sources où puise l'éloquence ; les orateurs envisagent surtout les suites heureuses ou fâcheuses d'une résolution, pèsent les inconvénients et les avantages de tout projet. Ici cependant Ulysse ne dit point à Achille, comme il le pourrait faire, que le retranchement des Grecs une fois forcé, les tentes et les navires d'Achille lui-même seront en péril ; qu'attendre Hector, c'est pour Achille compromettre sa propre sûreté et celle des siens ; que quitter le siège de Troie et abandonner les Grecs à un désastre, c'est peut-être appeler les Troyens en Grèce et s'exposer à de terribles représailles dont Achille et Pelée pourraient avoir les premiers à souffrir. Pourquoi ce silence sur de si graves intérêts ? C'est sans doute parce que le sujet est envisagé surtout par son côté poétique : d'une part la colère indomptable d'Achille, de l'autre l'humiliation d'Agamemnon et jusqu'à un certain point des Grecs euxmêmes, voilà les deux états d'esprit que le poète s'attache à mettre en relief et en contraste. Le reste est sous-entendu ; le reste se comprendra de soi ; aux sentiments surtout, aux sentiments seuls, Homère ouvre un champ libre. Les discours d'Ulysse et même de Phœnix sont à peu près ce que seront les péroraisons dans les discours complets et réels d'une époque savante. Ce rapport et l'importance de la péroraison, si grande aux yeux des Romains, ont peut-être fait illusion à Quintilien ; il a cru voir tous les secrets de l'art là où il n'y en avait guère qu'un seul ; une puissance extraordinaire dans l'emploi d'un seul ressort lui a caché l'absence des autres. On dirait même qu'après avoir été si loin dans l'éloge, il s'est aperçu qu'il dépassait la mesure, car il ajoute : a Quant aux sentiments les plus doux et les plus violents, est-il quelqu'un assez ignorant
pour ne pas avouer qu'Homère les manie en maître •. » Celte idée n'est pas présentée en manière de correction ; mais y aurait-il trop de subtilité à croire que Quintilien, soudainement averti de sa légère inexactitude par sa conscience littéraire, s'est hâté de faire valoir dans les discours d'Homère une qualité indéniable pour l'homme illettré? Les paroles d'Achille sont rapportées par Ulysse dans le conseil des Achéens, non sans une inexactitude sur laquelle nous reviendrons. Tous restent muets et atterrés. Diomède, un homme d'action, craint une résolution fâcheuse ; il prend la parole ; l'ambassade a été inutile et même funeste ; Achille a le cœur enflé d'un nouvel orgueil. Qu'on l'abandonne aux conseils d-e son âme ou de la divinité. Il faut marcher contre les Troyens et combattre.
Un autre conseil entre les principaux chefs Achéens a lieu dans la même nuit*, au delà du fossé, non loin du champ de bataille de la veille. Ce conseil en lui-même est peu remarquable ; Nestor y propose l'envoi d'un espion ; Diomède s'offre pour cette expédition nocturne et demande un compagnon. « Plus chaud sera mon cœur, plus grande ma confiance. Quand deux hommes vont de compagnie, l'un peut avoir avant l'autre un avis utile ; seul, y eût-on pensé, l'esprit est moins alerte, la résolution faiblit ^. » Ces vers célèbres dans l'antiquité, répétés volontiers par les anciens dans des circonstances semblables, expriment avec naïveté et netteté une idée juste, un sentiment naturel ; l'héroïsme lui-même a besoin de s'appuyer sur Théroïsme ; deux hommes sont plus entreprenants qu'un seul Invité à choisir lui-même son compagnon, Diomède se tourne vers Ulysse qui, à peine nommé, brûle de partir.
Peu intéressant par lui-même, ce conseil l'est beaucoup par les circonstances qui le précèdent et qui sont un commence-
1) Quint., X, 1, 47, 48.
2) Nous disons dans la même nuit, en supposant que le x= chant fasse partie de l'Iliade primitive ; ce sera une question à examiner plus tard.
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meut de conseil. Agamemnon, inquiet, craignant une attaque des ennemis pendant la nuit, sort de sa tente pour éveiller les principaux chefs et les inviter à se réunir. On remarque d'abord combien ce sentiment est naturel chez Agamemnon. C'est la première fois que les Achéens courent un tel danger ; d'assiégeants qu'ils étaient, ils sont devenus assiégés; les Troyens ne sont pas loin des retranchements ; du camp grec, on aperçoit leurs feux, on entend le son des flûtes, la rumeur des hommes. Dans une circonstance semblable, Xénophon troublé par un songe et ses pensées se réveille brusquement : « Pourquoi suis-je couché? la nuit s'avance ; avec le jour sans doute les ennemis se montreront. Si nous tombons au pouvoir du roi, qui nous préservera du spectacle le plus afl'reux, des maux les plus terribles, d'une mort ignominieuse? Le moyen d'échapper, personne ne le cherche, personne n'y songe ; nous restons couchés, comme s'il nous était permis de vivre en repos ^ . » Xénophon n'était pas encore général quand il se parlait ainsi à lui-même ; mais il se sentait capable de l'être ; il l'était déjà par ses inquiétudes et la conscience de la responsabilité que ses talents lui imposaient. Agamemnon, chef reconnu de toute l'armée, ne devait pas être moins agité que le futur chef des Dix Mille. « Tels se succèdent les éclairs, quand l'époux de la belle Hère prélude soit à des pluies torrentielles, soit à des tourbillons de grêle et de neige qui blanchissent les sillons, soit au funeste déchaînement de la guerre mugissante ; aussi nombreux étaient les gémissements qu' Agamemnon poussait du fond de sa poitrine et qui secouaient ses entrailles. » Il regardait la plaine troyenne, puis le camp grec, « il s'arrachait les cheveux avec violence, les vouant à Zeus et se lamentant en son noble cœur ^ » Ces signes outrés d'inquiétude et d'angoisse ont paru à quelques commentateurs
1) Anab , m, 1, 13 et sv.
2) X, 5 et sv.
indignes d'un souverain, d'un général en chef j mais les héro^ d'Homère ne sauraient être comparés qu'avec eux-mêmes ; or ils sentent vivement, ils expriment leur douleur et leur joie avec une violence toute primitive, tout orientale môme. Avant l'ambassade Agamemnon versait déjà des larmes comme une source abondante qui précipite ses eaux sombres du haut d'un rocher élevé ; plus s'avance le moment qui- peut amener une défaite irréparable, plus son désespoir augmente et se manifeste avec éclat. La gradation est observée. D'ailleurs comme toujours, le Grec se possède, même au sein de la passion ; ces cheveux que le roi s'arrache, il conserve assez de piété et de sang-froid pour les offrir à Zeus, cause de son malheur. On dirait presque qu'il pousse sa douleur à l'excès pour attendrir le divin « intendant de la guerre. »
Les Achéens et les autres chefs sont plongés dans le sommeil. Comparons cette situation à celle que décrit Xénophon au commencement de cette nuit où il se réveille : « Inquiets et découragés, peu d'entre les Grecs goûtèrent au repas du soir, peu allumèrent des feux ; peu se rendirent là où étaient les armes ; chacun reposait là où il se trouvait ; ne pensant plus revoir la patrie, les parents, les femmes, les enfants, la douleur et le regret les tenaient éveillés ^ » Rien ne nous empêche de croire que la nuit avait ainsi commencé pour les Achéens ; la fatigue survenant, ils s'étaient endormis. Peutêtre aussi y a-t-il là un effet imputable à la différence des temps ; chacun des Dix Mille est un Grec avisé, qui pense, voit par lui-même et contrôle les généraux ; il ne s'abandonne pas entièrement à leur direction comme un soldat des Atrides. D'un autre côté la situation n'est pas tout à fait la même ; les Dix Mille ont encore des lochages mais plus de stratèges. Dans l'armée grecque de l'Iliade, Agamemnon et des sentinelles postées en avant des murs veillent pour tous. Tout est donc
i) Anab., III, 1, 3.
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conforme ici à la vraisemblance, et le sommeil des Achéens, chefs et soldats, et l'agitation d'Agamemnon.
A la suite d'Agamemnon, armé d'une lance, enveloppé dans une peau de lion, nous nous promenons à travers le camp. Voici Ménélas qui, vêtu d'une peau de léopard, un casque d'airain sur la tête, la lance à la main, vient au devant de son frère. Ménélas lui aussi n'a pu fermer les yeux. Il est dans son rôle ; le plus près d'Agamemnon par la parenté et le pouvoir, le plus intéressé dans la guerre qui peut être terminée le jour même, il est juste qu'il partage les alarmes de son frère. Il est touchant de le voir concevoir en même temps les mème.s projets qu'Agamemnon, sous l'empire de la nécessité inexorable. Le poète, comme s'il craignait ne ne pas être assez compris, met dans la bouche de Nestor des paroles d'étonnement sur le zèle de Ménélas, déjà parti pour réveiller d'autres chefs ; la réponse d'Agamemnon, qui justifie son frère, montre mieux encore combien les deux frères sont unis de pensée et de cœur.
Les tableaux succèdent ici aux tableaux, et comme toujours le génie du poète montre dans la peinture de scènes à peu près semblables une ingénieuse fécondité. Nestor est couché sur un lit épais ; ses armes sont posées à terre près de lui. Réveillé, il se soulève sur un bras et adresse dans cette posture ses premières paroles à Agamemnon. Il revêt sa tunique, attache à ses pieds de belles sandales, agrafe sur son épaule un manteau couleur de pourpre, double, sans pli, fait d'une laine crépue^, s'arme d'une lance acérée. Ulysse, réveillé à son tour, sort de sa tente et y rentre pour prendre un bouclier. Les chefs arrivent auprès de Diomède qui dort en plein air, comme ses compagnons, ceux-ci avec leur bouclier sous la tête. « Les lances toutes droites étaient fichées en terre ; leur pointe d'airain reluisait au loin comme l'éclair de Zeus. Le
1) Helbig, dos Hom. Epos, 135 et 125. Rem. 4.
héros était couché sur la peau d'un bœuf sauvage, mais un tapis éclatant soutenait sa tête * . » C'est bien là le sommeil d'un héros comme Diomède ; ce beau tapis, c'est le poète qui l'admire ; Diomède sans doute l'a obtenu, comme part de butin ; pour le héros ce n'est qu'un oreillei* commode. Il est jeune, il a des manières rudes ; aussi ne prend-on pas à son égard les mêmes ménagements qu'avec les autres chefs: Nestor le réveille en le poussant du pied. Diomède couvre ses épaules de la peau d'un lion fauve qui bat sur ses talons ^ et se rend sur le lieu du conseil.
Une critique d'un goût étroit, prévenue d'ailleurs contre l'authenticité de la Dolonie, a blâmé comme un excès ce grand nombre de descriptions. Ces costumes différents, ces postures diverses de héros endormis ont paru peu compatibles avec la sévérité habituelle de l'Iliade. Nous aurons à examiner si, pour d'autres raisons, la Dolonie doit nous être suspecte ; mais le motif ici allégué nous semble avoir peu de poids. Nulle part le poète ne nous a encore montré l'aspect du camp, surtout du camp pendant la nuit ; pourquoi n'aurait- il pas saisi l'occasion d'introduire dans son poème un tableau plein de variété et de mouvement ? Ces chefs qui se lèvent, qui échangent quelques paroles, qui s'arment de la lance ou du bouclier à tout hasard, qui jettent sur leurs épaules une peau de bête, qui se groupent et se dirigent vers les gardes, ne sont-ce pas là des scènes intéressantes par elles-mêmes et qui de plus se dessinent nettement à l'imagination? Que veut-on de plus? la peinture des sentiments? mais elle n'est point absente de cette première partie de la Dolonie pas plus que de la seconde. L'inquiétude d'Agamemnon passe avec des nuances différentes suivant l'âge et le caractère, le degré de responsabilité de chacun, dans l'âme des autres chefs ; en outre ils se témoignent
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entre eux un intérêt touchant qui nous montre dans ces rudes guerriers de vrais frères d'armes. L'attention donnée par le poète aux costumes ne l'empêche pas de voir au fond des cœurs ; ses descriptions, loin d'être exubérantes, sont composées de traits frappants mais en petit nombre. Elles mettent les hommes et les choses sous les yeux sans affaiblir l'impression générale d'inquiétude et d'angoisse. Elles éclairent sans rien offusquer.
Une critique assez spécieuse, mais non plus juste, relative à la marche du récit, atteindrait aussi le caractère et le rôle d'Agamemnon. Le chef de l'armée grecque s'est levé plein d'inquiétude : à quel parti s'est- il résolu? à convoquer les chefs et à consulter, comme toujours, le vieux Nestor. Voilà donc un premier projet. Il parle en ce sens à son frère, mais il ajoute : « Quant à moi, j'irai trouver le divin Nestor; je l'exhorterai à se lever, à se rendre auprès du poste sacré des gardes, et à donner ses ordres ^ . » Voilà un second projet, d'ailleurs étroitement lié au premier. On comprend bien pourquoi Agamemnon choisit comme lieu de délibération l'endroit où se tiennent les gardes ; d'abord, parmi les gardes se trouvent deux chefs, Mèrionèset le fils de Nestor, qui siègent dans le conseil des rois ; ensuite la présence des chefs principaux est faite pour imposer la vigilance. Mais pourquoi Agamemnon, de ces deux projets qu'il vient de concevoir successivement, ne communique-t-il que le second, le moins important, à Nestor ? A-t-il donc abandonné le premier ? Cet avis utile qu'il voulait demander aux chefs l'a-t-il trouvé par lui seul, et se réduit-il tout simplement à une inspection faite en commun par les héros, à une espèce de ronde de nuit ? Nullement ; mais Agamemnon n'a pas besoin de faire connaître en ce moment toute sa pensée à Nestor ; une fois sur les lieux, on inspectera les gardes, mais rien n'empêchera le monarque
i) X, 54 etsv.
de consulter les chefs réunis. Nestor, il est vrai, devine le véritable projet d'Agamemnon : mais quoi de plus simple ? Dans une nuit semblable, après une défaite, à la veille d'une attaque présumée, un conseil de chefs est commandé par « cette nécessité implacable qui pèse sur les Achéens *. » Nestor qui prononce ces dernières paroles le sait aussi bien qu'Agamemnon. Ce qu'il a besoin de connaître, c'est le lieu où l'on délibérera, mais non qu'il faut délibérer.
Cependant les événements se précipitent. Hector et les Troyens ont envahi le camp des Grecs ; un combat furieux s'est engagé entre les murs et les navires. Un moment les Troyens fléchissent ; mais Hector, qui a réuni tous les chefs, même Paris, s'élance avec une irrésistible impétuosité contre les Achéens. Le moment est critique. Averti du danger par un redoublement de tumulte, Nestor sort de sa tente, où il était rentré avec Machaon blessé, monte sur une éminence, voit le désastre. Un moment indécis, il se résout à rejoindre Agamemnon. De leur côté les rois blessés, Agamemnon, Ulysse, Diomède, qui, de leurs navires situés près du rivage, ont sans doute entendu comme Nestor les clameurs des deux armées et ont le pressentiment d'un grand malheur, montent, appuyés sur leurs lances, vers le champ de bataille. Ils rencontrent Nestor ; les quatre héros tiennent alors un conseil improvisé.
Ce conseil est pour ainsi dire nécessaire, inévitable. Admet- Conseil du xive trait-on que les chefs de l'armée, même blessés, disparussent entièrement ! Ce qui pourrait nous étonner, c'est de voir qu'ils se sont réunis comme par hasard, qu'ils ne composent pas un conseil permanent ; mais il ne faut pas oublier que tout héros est à la fois un chef et un soldat, que sa place par conséquent dépend des vicissitudes de la bataille, qu'il ne peut entrer
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dans un conseil qu'avant le combat ou dans les intervalles du combat, ou encore comme ici grâce à des circonstances qui l'ont éloigné du lieu delà lutte. D'un autre côté que dire et que faire en un pareil moment? Deux partis semblent possibles : l'un consisterait non à fuir, mais à préparer la fuite qui aurait lieu pendant la nuit ; l'autre à disputer le terrain pied à pied au vainqueur, à ranimer ou à soutenir le courage des Achéens. Agamemnon sera fidèle à son caractère en proposant le premier ; Diomède au sien, en se prononçant pour l'autre.
Cette délibération a un défaut qui frappe tout d'abord. Elle est analogue à celle du ix® chant. Là aussi Agamemnon, n'espérant plus en Zeus, veut tirer les navires à la mer ; là aussi Diomède combat Agamemnon. Le poète a bien essayé d'échapper à la monotonie ; d'abord il tire parti de la situation qui n'est plus tout à fait la même ; Agamemnon entre dans des détails appropriés à la circonstance : pendant le reste du jour, on mettra à la mer les vaisseaux les plus près du rivage ; les Grecs mouilleront sur leurs ancres, attendant la nuit, qui sans doute mettra fin au combat ; puis viendra le tour des autres navires ^ D'un autre côté Ulysse non seulement témoigne une généreuse colère contre la pusillanimité d'Agamemnon, mais démontre que son projet est inexécutable. « Comment les Achéens soutiendraient-ils le combat, en tirant leurs vaisseaux à la mer ? Ils seraient éperdus ; ils perdraient tout cœur à la lutte. Ton conseil serait désastreux, chef des peuples 2. » Par ces traits, la délibération prend un caractère pratique ; elle touche à la réalité. Enfin Diomède, invité à parler malgré sa jeunesse, raconte sa généalogie pour montrer que s'il est jeune il est au moins de noble race; de sorte qu'on peut l'écouter et suivre ses conseils sans abaisser la majesté de com-
1) XIV, 75 et sv.