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mandement suprême. On le voit cependant : le poète, malgré sa fécondité, est quelque peu embarrassé pour se renouveler. Diomède au ix<^ chant n'avait point pris toutes ces précautions ; il avait reproché à Agamemnon sa faiblesse, presque avec la même vivacité qu'Ulysse dans le présent conseil. Il lui avait dit : « Le fils du rusé Cronos ne t'a pas tout donné ; il t'a mis au-dessus de tous, par le sceptre ; il ne t'a point donné la force d'âme qui est le pouvoir par excellence *. » Et Nestor prenant la parole avait répondu : « Fils de Tydée, dans le combat tu es le plus brave, et dans le conseil, tu es supérieur à tous ceux de ton âge ^. r> D'où vient donc l'apparente timidité de Diomède ? Nestor est encore là pour l'approuver, pour l'appuyer. Agamemnon lui-même l'a engagé à prendre la parole. On sent donc ici un poète qui veut reprendre un motif déjà traité et le traiter différemment.
Pourquoi le reprendre, dira-t-on ? tout simplement parce que, en raison du danger, il y avait lieu à une délibération. Nous surprenons ici un procédé essentiel de la poésie primitive, tout au moins de la poésie homérique ; le poète, pour ainsi dire, s'abandonne au fil des événements ; il ne combine guère ou combine par grandes masses ; une invention en amène une autre ; il est bien loin de suivre le précepte qu'Horace a cru découvrir dans Homère lui-même.
...et quae Desperat tractata nitescere posse relioquit ^.
La querelle d'Agamemnon et d'Achille avait eu pour témoin La réconcitoute l'armée ; c'est également dans l'agora, devant toute l'armée, que la réconciliation aura lieu. Achille convoquera les peuples, comme il les avait convoqués pendant la peste ; il déclarera qu'il a déposé tout ressentiment, qu'il est prêt à
3) Hor., Ars p., 149-150.
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combattre pour les Achéens, qu'il brûle de venger Patrocle. Agamemnon reconnaîtra sa faute ou plutôt la rejettera sur Zeus, sur Atè, la déesse de Taveuglement; il fera porter dans la tente d'Achille les présents déjà offerts au héros, et célébrera un sacrifice solennel en signe et en gage d(î réconciliation.
Cette assemblée, comme on le voit par cette rapide analyse, a un caractère particulier ; c'est une séance solennelle plutôt qu'un conseil. Elle devient pourtant délibérative ; Ulysse y prend la parole pour combattre le projet d'Achille qui, à jeun lui-même, veut entraîner les Grecs à jeun sur le champ de bataille.
Le contraste entre les deux personnages principaux de cette scène est aussi frappant que juste. Achille n'est sorti de sa tente que pour venger Patrocle ; il n'a renoncé à sa colère contre Agamemnon et les Grecs que parce que cette colère n'est pas compatible avec sa passion présente ; un seul sentiment règne dans son àme. C'est à peine s'il veut se souvenir du passé. 11 dit bien : « Fils d'Atrée, qu'avons-nous gagné tous les deux, toi et moi, à laisser la douleur et la rancune nous ronger le cœur, pour une jeune fille? plût au ciel qu'Artémis l'eût tuée d'une flèche sur mes vaisseaux, le jour que je l'emmenai du sac de Lyrnesse ! Tant d'Achéens n'auraient pas mordu la poussière, frappés par l'ennemi, victimes de mon ressentiment '. » Mais en réalité, de tous ces maux dont il a été cause, un seul l'a frappé au cœur, c'est la mort de Patrocle, c'est aussi la victoire d'Hector ; en pleurant tous les Grecs qui sont morts, devant les Grecs qui l'écoutent, c'est son compagnon qu'il pleure ; pour mieux dire et pour être plus juste envers son caractère, qui est généreux, malheureux, il a mieux compris le malheur des autres. Mais combien il a hâte de chasser de telles pensées ! « Oublions le passé, dit-il, malgré
1) XIX, 56 et sv.
notre affliction ; domptons notre cœur en notre poitrine, et soumettons-le à la nécessité. Aujourd'hui je mets fin à ma colère ; il serait insensé de persister dans mon courroux. Mais toi exhorte les Grecs au combat... * » Au long discours d'Agamemnon il ne répond que par quelques mots qui sembleraient dédaigneux si Achille était dans une autre situation d'esprit. « Illustre fils d'Atrée, roi des hommes, tu peux, à ton aise, me donner des présents, comme il convient, ou les garder ; pour le moment, songeons à combattre'. » Et déjà Achille se voit en imagination à la tète des Achéens, rompant avec la lance les phalanges troyennes. Il cède malaisément aux observations d'Ulysse et d'Agamemnon sur la nécessité de prendre un repas avant le combat, et encore n'y cède-t-il pas pour lui-même ; il faudra qu'une déesse, Athènè, verse dans sa poitrine le nectar et l'ambroisie délicieuse « pour que ses genoux ne plient pas sous l'effort de la faim odieuse ^. » C'est qu'en effet, comme il le dit, « il n'a plus souci de rien en son cœur, sauf du massacre, du sang, et du gémissement affreux des guerriers ■*. » Retenu par Agamemnon et Ulysse, contraint d'assister au sacrifice qui doit sceller la réconciliation, Achille prend la parole en réponse aux serments d'Agamemnon ; mais que dit-il ? Il ne s'engage point par serment à une alliance durable avec Agamemnon ; il ne répète point les serments qu'il dut faire avant de quitter la Grèce. Il entre dans les sentiments d'Agamemnon, adopte ses explications ; il ressemble à ces gens pressés, dont on sent bien que l'approbation vous est laissée, parce qu'ils ont plus vite fait d'approuver que de contredire. « Zeus, s'écrie Achille, certes tu frappes les hommes d'aveuglement. Autrement le fils d'Atrée n'aurait pas excité un courroux qui a remué tout mon cœur, et n'aurait pas ravi
1) XIX, 65 et sv.
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Briséis, malgré moi, sans rien entendre ; c'est Zeus qui a tout fait, Zeus qui voulait la mort de nombreux Achéens. Allez donc prendre votre repas, afin d'engager le combat * . » Achille est bien dans son rôle de héros, de héros grec ; il écoute, il répond, il sait se contenir ; il peut être convaincu, au moins pour partie ; mais la passion qui l'anime n'en reste pas moins ardente et moins exclusive ; il la garde tout entière ; on la sent frémir même quand elle se tait; elle reparaît sans cesse, aussi vive que jamais ; c'est sur un dernier cri de cette passion que l'assemblée se disperse.
Le rôle d'Agamemnon est plus développé ; et en effet ses préoccupations doivent être plus nombreuses et plus compliquées. Se réconcilier avec Achille, c'est proclamer publiquement sa faute et se reconnaître l'auteur de tous les maux qui ont frappé les Achéens ; mais c'est là un aveu malaisé à faire et dangereux pour un chef d'armée. Il faut donc qu'il trouve le moyen d'en partager la responsabilité avec quelque pouvoir supérieur à l'humanité, ou mieux encore de la rejeter tout entière sur ce pouvoir. La crédulité superstitieuse des anciens viendra en aide à l'orateur ; toutefois la cause étant mauvaise, elle sera plaidée longuement. D'un autre côté ce héros qui dépose .sa colère uniquement pour venger Patrocle n'inspire pas au roi une entière confiance ; il faut le lier par des présents, par des serments, par l'autorité de la religion ; de là l'insistance d'Agamemnon qui veut largement et sans délai paypr le concours d'Achille pour éviter tout dédit, et qui met le nouveau contrat sous la protection des dieux. Il a calculé d'ailleurs, en homme politique, l'eff'et d'une pareille cérémonie sur l'imagination des peuples ; Achille revient ; il faut qu'il soit compris par tout le monde que ce ne sera pas une brusque et passagère apparition ; que le passé a été oublié et réparé ; que le héros est là pour toujours au milieu de l'armée, qu'il ne saurait
1) XIX, 270 et sv.
partir sans attirer sur lui-même la colère des dieux. L'instant est critique. Le retour définitif d'Achille, c'est la délivrance, c'est même la guerre terminée, à bref délai ; tout dépend de l'habileté du général en chef. Agamemnon le sent, et voilà pourquoi il est aussi éloquent, aussi fertile en précautions qu'Achille est bref et pressé d'en finir.
Gomme chef de l'armée, il aurait à combattre Achille qui ne songe pas à faire manger les troupes : Ulysse lui épargne cet embarras, Agamemnon n'a plus qu'à louer la sagesse d'Ulysse : « Fils de Laerte, je me réjouis du langage que tu as tenu ; tu as pensé à tout, tu as tout dit, comme il convient ^ » Encore dans les paroles qui suivent, Agamemnon n'approuve-t-il ouvertement que le conseil d'Ulysse relatif à l'envoi immédiat des présents ; mais on sent bien que cette approbation s'étend au conseil qui concerne le repas de l'armée. Agamemnon n'a donc rien dit qui puisse déplaire à Achille ; et il a dit beaucoup de choses qui, sans lui plaire vivement, dans un moment où il est pressé de combattre, sont cependant de nature à le flatter, et en le flattant, de le lier.
De toute cette scène, la partie la plus étrange, pour nous, mais aussi la plus belle, est le premier discours d^ Agamemnon devant l'armée. Il se lève et réclame le silence, un long silence ; en effet c'est une harangue solennelle qu'il va prononcer. L'exorde annonce le caractère général du discours. « C'est au fils de Pelée que je m'adresserai ; mais vous autres, Achéens, prêtez-moi tous votre attention, et que chacun connaisse bien ma pensée ^. » Agamemnon raconte alors qu'il est la victime d'Atè. Atè est la déesse qui égare les hommes. « Elle a les pieds délicats ; car elle ne pose point sur le sol ; mais elle marche au-dessus des têtes, nuisant aux hommes ;
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je ne suis point le premier qu'elle ait pris au piégea » En effet elle a égaré Zeus lui-même, dit l'orateur. C'était le jour où Alcmène allait enfanter Héraclès, Zeus annonça aux immortels qu'un homme devait naître de sa race et que cet homme commanderait à tous ses voisins. Hère le fit jurer de rester fidèle à cette prédiction, puis descendant sur la terre, elle retarda la naissance d'Héraclès et hâta celle d'Eurysthée, fils de Sthénelos, qui était aussi de la race de Zeus. Le dieu avait été trompé par Hère ; il s'en prit à Atè qui l'avait aveuglé : a Irrité, il saisit Atè par ses tresses parfumées *, il jura un ferme serment qu'Atè ne rentrerait jamais dans l'Olympe et le ciel étoile, Atè, qui égare tous les esprits. Il parla ainsi et la faisant tournoyer, il la précipita du haut du ciel étoile ; elle arriva bientôt au milieu des hommes. C'est elle qu'il maudissait, toutes les fois qu'il voyait son fils asservi par Eurysthée à quelque travail indigne. » « Il en est ainsi de moi, ajoute Agamemnon ; quand le grand Hector, au panache mouvant, massacrait les Argiens sur les poupes de leurs navires, je ne pouvais oublier Atè, première cause de tout mal '. »
Toute cette fable n'est que l'expression, dans le langage poétique des Grecs, d'un sentiment naturel à l'homme et d'une idée philosophique. Que nous commettions des fautes par ignorance, rien de plus aisé à comprendre ; mais que nous les commettions, en sachant fort bien quelles en seront les suites, avec la certitude de les expier cruellement, voilà l'énigme et le prodige. Nous autres modernes, nous disons que la passion aveugle ; que l'homme, en proie à un sentiment exalté, oublie l'avenir ou ne l'aperçoit qu'à travers un voile épais ; sacrifie en un mot à une satisfaction momentanée ses plus chers inté-
1) Cf. Paley. Sur deux, elle en prend au moins un au piège. Ainsi entendent Franck, Hentze, etc. Ce sens nous parait incompatible avec les mots xai yàp du vers suivant (95). De plus, il est bien subtil. Agamemnon penserait à deux hommes qui se querellent, comme Achille et lui.
2) Helbig, das Eom. Epos, p. 170.
3) XIX, 126 et sv.
rets et ceux des autres. Mais les Grecs avaient l'habitude de chercher en dehors d'eux-mêmes la cause de ce qu'ils éprouvaient ; s'ils se sont trompés grossièrement, s'ils ont été de gaieté de cœur au devant de l'infortune, ils ne songent pas à s'accuser eux-mêmes ; un homme ne peut être à lui-même son propre ennemi. C'est donc une puissance surnaturelle qui l'a fait tomber dans le piège ; c'est Atè, déesse haïe des dieux et des hommes. Tout s'explique alors ou semble être expliqué, ce qui suffisait à l'imagination grecque ; Agamemnon voit clair dans sa faute ; cela lui tient lieu de remords. Les Achéens sauront comme lui d'où vient le mal ; ils trouveront leur roi moins coupable.
Cette pensée, qui reçoit ici du poète un long et beau développement, ne vient pas sans préparation ; non qu'Homère ait songé sans doute à l'amener avec art, mais parce qu'elle faisait partie des croyances plus ou moins vagues de l'humanité dans les temps héroïques. Achille pressant sa mère d'aller demander vengeance à Zeus, termine ainsi son discours : « Que les Achéens jouissent du bonheur d'avoir un tel roi et que le puissant Agamemnon reconnaisse un jour son fatal aveuglement \ lui qui a outragé le plus brave des Achéens. » Achille par ces mots reconnaît qu'Agamemnon n'a pas su ce qu'il faisait, ou du moins qu'il n'en a pas mesuré toutes les conséquences ; il sera éclairé par l'expérience ; ce sera son châtiment. Ailleurs Agamemnon éprouvant les Grecs, voulant faire entendre qu'il s'est mépris sur les volontés divines, se sert du même mot : « Mes amis, s'écrie-t-il, héros Danaens, serviteurs d'Ares, Zeus m'a enchaîné dans les liens d'une fatale erreur ^. » Ailleurs encore, quand Nestor, pour se faire mieux écouter, rappelle que si ses conseils avaient été suivis, Agamemnon n'aurait pas eu à déplorer tant de désastres, le chef
1) I, 411-2 yvw... Y)v «TYlv.
2) II, 110-1 aTy) iviSnat jSapcivj.
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de l'armée grecque lui répond : « 0 vieillard, lu as fait l'exacte histoire de mon fatal aveuglement. Oui, je me suis attiré mon malheur, je le reconnais. Certes il tient lieu d'un grand nombre de guerriers celui que Zeus chérit en son cœur '. » La nature de la faute est ici Lien indiquée : si Agamemnon avait offensé un autre héros qu'Achille, il aurait été coupable sans doute ; il n'y aurait pas eu un égarement funeste, Atè. Dans le mythe des Prières raconté par Phœnix sous la tente d'Achille, la pensée du poète acquiert encore une précision plus grande. Atè est déjà personnifiée ; elle est douée de force et de rapidité ; elle court sur la surface de la terre, faisant le mal. C'est ainsi qu'elle a perdu Agamemnon, en le poussant à offenser Achille. Apaiser Achille, voilà le remède; voilà pourquoi les Prières sont représentées comme suivant Atè. Dans le discours d'Agamemnon, il n'est plus fait mention des Prières ; les Prières en effet ont été repoussées ; ce ne sont pas elles qui ont réparé les maux causés par Atè ; le désir seul de la vengeance a changé le cœur d'Achille. Mais Atè comme responsable de tout le mal est flétrie publiquement ; on ne reconnaît plus en elle, comme Phœnix, une puissance qui conserve l'harmonie dans le monde, qui, par une conception singulière, peut punir l'homme sourd aux prières, bien qu'en réalité les prières lui soient opposées par nature et tendent à détruire son propre ouvrage ; non, Atè n'a plus aucun rôle providentiel ; elle est le mal sans compensation, sans contrepoids ; elle est la méchanceté même ; son père lui-même la précipite du haut de l'Olympe. Ici encore nous remarquons deux qualités déjà signalées ; l'imagination d'Homère reprend ses propres conceptions pour les traiter avec plus d'ampleur ; et d'un autre côté il les façonne en toute liberté, comme son bien propre, pour les mettre en harmonie avec le sentiment général de la scène.
1) IX, 113-7, cpàç azoç xareXé^aj.
Quelques critiques ont supposé que tout ce mythe d'Atè avait été emprunté par Homère à un poème sur Héraclès, à une Héracléide. Sans doute il est aussi malaisé de les réfuter péremptoirement qu'à eux de fournir des preuves sérieuses. Il semble bien toutefois qu'ils se trompent. D'abord le mythe d'Atè ne conviendrait pas autant à une Héracléide qu'à ce chant de l'Iliade. Jupiter est bien tombé dans un piège ; il a prononcé un serment qui se retourne contre lui et contre son fils : mais pourquoi ne s'en prend-il pas à Hère, la véritable coupable? La dignité d'Hère^ son titre d'épouse et de sœur du maître des dieux, ne la préserve pas toujours, comme on sait, du châtiment ; l'Iliade même nous a conservé le mythe d'après lequel Zeus, précisément pour punir Hère de son acharnement contre Héraclès, l'avait suspendue au milieu des airs, avec une enclume à chaque pied, et les mains liées d'une solide chaîne d'or '. Déplus entre les fautes qu'Atè fait commettre dans l'Iliade et l'erreur de Zeus, il y a un abîme : Atè égarant Agamemnon, c'est la passion ; Atè, égarant Zeus, c'est l'imprudence. Il paraît peu probable qu'un poète ait inventé une déesse comme Atè ou l'ait empruntée à un mythe déjà formé pour expliquer uniquement la légèreté avec laquelle Zeus prend un engagement solennel. Au contraire le poète de l'Iliade avait besoin de faire intervenir Atè dans cette scène de l'Olympe : Atè a pu tromper Zeus ; à plus forte raison peutelle égarer un Simple mortel. Les circonstances ne sont pas tout à fait semblables ; peu importe au poète ; il suffit que le raisonnement, présenté sous forme d'image, puisse frapper vivement l'esprit des Grecs qui écoutent la justification du prince. Homère a procédé de la même façon, dans la réponse d'Hypnos à Hère lui demandant d'endormir Zeus ; Hypnos a été chassé du ciel autrefois, pour avoir, sur la prière d'Hère et toujours à l'occasion d'Héraclès, usé indûment de sa puis-
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sance sur Zeus. Dira-t-on aussi que ce trait est emprunté à une Héracléide ? Sans doute la chose à la rigueur est possible ; mais la fable est tellement conforme ici à l'esprit du poème et au rôle des personnages qu'il semble que partout ailleurs elle viendrait moins à propos. Si ce n'est pas là inventer absolument, c'est du moins mériter le nom d'inventeur aux yeux de la postérité qui, n'ayant plus que l'Iliade entre les mains, est en droit et a presque le devoir de présumer l'originalité là où le mythe se trouve en parfait accord avec le reste du poème ou du chant.
En résumé, l'Iliade renferme presque toutes les sortes d'assemblées qui peuvent avoir lieu en temps de guerre, dans un camp comme celui des Grecs ; d'abord, des conseils tout militaires ; puis des assemblées de l'armée dans lesquelles les chefs, tout en jouant le premier rôle, s'occupent des intérêts communs soit qu'ils cherchent les moyens d'apaiser la divinité, soit qu'ils mettent à l'épreuve les dispositions des Grecs, soit qu'ils les prennent à témoin d'une réconciliation vivement souhaitée ; enfin une ambassade, une entrevue qui surpasse, par l'ampleur, toutes les autres délibérations. Dans ces différentes scènes les rôles sont répartis avec un juste sentiment de la situation, de l'âge, de la qualité dominante de chaque personnage ; les rois y apparaissent comme des hommes d'action et des orateurs, ce qui était l'idéal héroïque ; Ulysse a l'éloquence toujours prête ; les autres parlent surtout sous l'empire de la nécessité ou de la passion. Ce sont surtout les sentiments que le poète développe et oppose les uns aux autres ; mais les raisons sérieuses, imposées par un sens pratique, ne manquent pas non plus tout à fait '. Les caractères ne sont pas tranchés ni comme incompatibles entre eux ; ils se distinguent surtout par des nuances, les unes plus fortes, les
1) On voit la différence et aussi la ressemblance avec les héros des chansons de gestes, qui disent aussi « leur raison, » selon le mot des trouvères, mais qui n'ont pas l'éloquence de la passion. D'ailleurs tous
autres plus faibles, absolument comme dans la vie. Quelquesuns des héros, comme quelques-unes des scènes, sont tenus à l'état d'ébauche ; mais là où le poète se donne carrière, il est riche en incidents, riche aussi en traits secondaires qui se groupent autour du trait principal pour achever une physionomie ; cela est vrai surtout d'Achille. La psychologie du poète est toujours sûre, là même où elle est rudimentaire ; elle est dans les grandes scènes, singulièrement fine, délicate, pénétrante ; elle va en se complétant ; elle n'est jamais ramassée et concentrée, ce qui l'empêche peut-être de paraître profonde, bien qu'elle le soit. Les discours sont pleins de vie et de mouvements divers ; ils sont appropriés, non seulement au caractère de celui qui parle, mais aussi à l'état moral de ceux qui écoutent : Agamemnon, Nestor, Ulysse ne parlent pas devant le peuple comme devant le conseil. Toutefois les orateurs ne sont pas toujours dépourvus d'une certaine naïveté qui leur nuirait, si leurs auditeurs n'étaient pas aussi naïfs qu'eux. Les anecdotes, les mythes, les fables entrent dans les discours, avec la valeur d'arguments ; c'est un procédé que l'éloquence n'est pas près d'abandonner ; nous le retrouvons notamment dans les discours qu'Hérodote fait tenir par quelques-uns de ses personnages historiques, peut-être à l'imitation d'Homère, plus vraisemblablement en conformité avec les mœurs de la Grèce primitive * .
les héros grecs, sans exception, savent parler ; il semble qu'à chacun, comme à Achille, un précepteur ait appris dès l'enfance pûôwv xt pY)x-^p' €fjifii£vai irpYixT'Àpcx T£ È'pywv (ix, 443) ; c'est-à-dire à discourir aussi bien qu'à agir. A ce point de vue nous avons une leçon à recevoir de l'âge héroïque et d'Homère. « Défendre à un militaire d'être orateur ou à un orateur d'être un héros, disait Lamartine {Hist. de César, p. 39) ce n'est pas accroître la force de la patrie, c'est la mutiler. »
1) C'est là un caractère qui se retrouve d'ailleurs en d'autres œuvres épiques. Dans la chanson de Roland, telle prière (laisse 226) mentionne plusieurs traits fameux de la bible. Les discours du Ramayana font également usage d'exemples empruntés à la fable {traduct. H. Fauche 1864 1, pp. 111, 125).