CHAPITRE V
SCÈNES EPISODIQUES
Sous ce nom de scènes épisodiques, nous comprenons les récits qui servent de liaison ou de préparation aux grandes scènes de l'Iliade, combats ou délibérations ; qui, sans être essentielles, contribuent à compléter le tableau de la guerre, par la peinture de ses contre-coups
Au i^»" chant, la démarche de Chrysès, réclamant sa fille contre rançon, l'enlèvement de Briséis, le voyage d'Ulysse à Chrysè, l'apparition de Thétis à Achille, n'ont d'autre objet que d'amener la querelle d'Achille etd'Agamemnon ou de rattacher à cette querelle les scènes suivantes. La rapidité du récit, un choix de traits pittoresques, une psychologie sûre et juste, mais discrète, forment le principal mérite de ces épisodes. Remarquons toutefois combien l'Viistoire de Chryséis et de Briséis est appropriée à la dignité des héros et au caractère même de la poésie épique. De même qu'au fond la lutte entre la Grèce et Troie a pour cause, non précisément l'amour inspiré par une femme et la rivalité entre deux chefs, mais bien un outrage fait à la Grèce tout entière dans la personne d'un de ses rois ; de même ici ce n'est pas la jalousie qui met aux prises Agamemnon et Achille. Agamemnon n'aime pas Chryséis. malgré la préférence que, pour mieux faire valoir son sacrifice, il lui donnera sur Clytemnestre ; c'est une esclave, une part de butin, presque l'équivalent d'une riche
armure. Briséis de son côté n'inspire aucune passion à Achille. Aussi le héros cédera-t- il aisément la jeune fille, plus aisément, c'est lui qui le dit, qu'il n'aurait cédé aucun des autres biens renfermés dans sa tente, et au moment de la revoir, s'écriera-t-il : « Plût aux dieux qu'Artémis l'eût tuée d'une flèche, le jour où je l'emmenais du sac de Lyrnesse ^ » Chryséis et Briséis n'occupent donc qu'une fort petite place dans l'âme des deux héros ; la plus grande appartient à l'ambition, à l'orgueil de la situation et de la naissance, au sentiment d'une supériorité qui ne souffre pas d'être méconnue. Ce sont là des passions épiques. Un seul personnage di'ns l'Iliade est vraiment épris d'une femme, c'est Paris ; or Paris n'est pas un héros à la taille des autres, ou ne l'est que rarement, par imitation et par nécessité.
Le récit du premier combat de l'Iliade s'étend depuis le II" chant jusqu'au vu*. Plusieurs scènes épisodiques, sans nous faire perdre de vue le champ de bataille, nous transportent à Troie, et font passer devant nos yeux des personnages importants,
La première de ces scènes est la conversation entre Priam La leichoscoet Hélène, la teichoscopie, pour nous servir de la désignation P'®' grecque ; la seconde, qui suit de près la première, a un caractère intime, c'est le retour de Paris et d'Hélène dans une chambre du palais. Le vi* chant nous montrera Hector revenu du champ de bataille pour prescrire des sacrifices et rencontrant sa mère ; puis les femmes troyennes réunies autour de l'autel d'Athènè ; puis Hector et Andromaque se séparant l'un de l'autre, aux portes de Scées.
L'Iliade, nous l'avons dit, n'est pas seulement le récit d'un épisode de la guerre de Troie ; c'est un tableau de cette guerre elle-même. A ce point de vue, Hélène est un personnage prin-
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cipal ; sa beauté est un astre malfaisant qui rayonne sur les deux peuples ; son amour, ses relations avec Paris sont des événements aussi importants, sinon plus, qu'une déroute ou une victoire, qu'un combat singulier entre deux héros. C'est elle qui est cause de tout ; c'est elle qui met les hommes aux prises et qui a divisé les dieux. Elle est même, dans la pensée des Grecs, le pi'ix de la lutte. Le poète devait donc nous la montrer ; c'était une nécessité de son sujet ; une nécessité que seul peut-être le génie pouvait comprendre, mais que du moins chacun comprend après lui.
Le moment où Hélène apparaît pour la première fois est solennel. Les armes sont déposées ; les deux armées, en présence l'une de l'autre, comptent déjà sur des jours meilleurs. Le ciel s'est rasséréné ; on ne voit pas encore l'orage poindre à l'horizon. Grecs et Troyens, l'esprit détendu, peuvent contempler, sans trop d'amertume ni d'inquiétude, Hélène dans toute sa beauté. En outre le poète, au lieu de nous la montrer dans son palais ou dans les rues de Troie, l'amène sur les murs, sur une des tours de la ville assiégée ; elle y est comme sur un piédestal ; on la voit, on la voit seule ; elle s'y détache sur un pan du ciel de l'Asie. Il était moins facile peut-être de la faire parler que de la montrer. Hélène est belle : c'est son seul mérite ; elle a Irahi son époux ; elle a suscité une guerre horrible ; elle ne saurait être très sympathique. Que fait le poète ? 11 donne de sa beauté une idée extraordinaire et sans la dissimuler, atténue, avec une merveilleuse sûreté de tact, l'indignation que méritent ses fautes. Cette double préoccupation apparaît dans tout le cours du récit. D'abord ce n'est pas d'elle-même qu'elle se présente aux yeux des vieillards, qu'elle vient contempler les apprêts d'un combat qui doit être funeste à son mari ou à son ravisseur ; c'est Iris qui l'a arrachée à ses travaux de femme. Ensuite elle parle de sa faute avec humilité et repentir ; elle reçoit comme un don auquel elle n'a pas droit toute marque de bonté. « Cher père, dit-elle
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à Priam, je te vénère et te redoute. Pourquoi n'ai-je pas préféré la triste mort, quand je vins ici, suivant ton fils, abandonnant la chambre nuptiale, mes parents, ma fille tendrement aimée, mes aimables compagnes ? Mais je n'ai point fait ainsi ; aussi je me consume dans les larmes. Je vais répondre à ta question ; ce héros là-bas est le fils d'Atrée, le puissant Agamemnon, roi sage et brave guerrier. Honte sur moi ; il était mon beau -frère ; j'ose à peine en croire mes souvenirs'. » Sa sensibilité à cet égard est extrêmç ; tout lui présente l'image de sa faute ; tout lui rappelle sa fausse situation au milieu des Troyens. Plus loin s'aperce vant que Castor et Pollux, ses frères, ne sont pas dans l'armée grecque, elle se demande la cause de cette absence, et son âme inquiète lui suggère une explication qui est un reproche : « Peut-être n'ont-ils point quitté la riante Lacédémone ; peut-être aussi, étant venus comme les autres héros, ne veulent-ils pas se mêler aux guerriers pour ne point entendre tout ce qui se dit d'injurieux et de honteux contre moi. » Sont-ce là de vrais remords? Oui sans doute, mais non peut-être avec toute la force que nous attachons à ce terme. Hélène soupire après la Grèce : ce La
déesse avait glissé en son cœur la douce espérance de
revoir son premier mari, et sa ville et ses parents. » C'est par ce sentiment qu'elle passe pour arriver jusqu'aux remords, et elle n'y arrive qu'en présence de Priam, dont elle redoute l'opinion. Comme tout cela est naturel ! comme ces nuances, comme cette hypocrisie involontaire d'une âme qui se cache et se montre tout à la fois répondent bien à l'idée que l'auditeur peut se faire d'une femme comme Hélène, en l'imaginant aussi sympathique que possible ! En outre sa beauté lui sert d'excuse : sa beauté, dans les idées demi-fatalistes des anciens, est pour plus dans sa chute que sa propre volonté ; sa beauté,
1) ni, 180, £1 iror' è'yiv yz. Il nous paraît difficile d'entendre autrement cette expression, dont le sens a été très controversé.
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c'est un don d'Aphrodite ; c'est cette Aphrodite elle-même qui dispose d'Hélène en toute souveraineté ; sa beauté enfin est un prix inestimable, un enjeu unique que Troyens et Achéens ont raison de se disputer les armes à la main. Telle est l'impression qu'elle fait sur l'esprit des vieillards réunis autour de Priam : « A la vue d'Hélène venant vers eux, ils échangèrent à voix basse des paroles rapides : « Non, il n'est point étrange à l'excès ' que Troyens et Achéens souffrent si longtemps pour une telle femme ; plus on la contemple, plus elle paraît semblable aux déesses immortelles. — Si belle qu'elle soit cependant, qu'elle s'en aille sur les vaisseaux grecs, qu'elle ne reste pas ici comme un fléau pour nous et nos enfants. » En dépit de cette restriction, on ne s'explique guère que des. hommes sages aient pu ainsi, non seulement contempler sans frémir la beauté funeste d'Hélène ; mais lui pardonner à elle et à Paris, en faveur de cette beauté ; on ne comprend pas qu'elle leur apparaisse eomme un idole digne d'être honorée par la mort de tant de héros et de leurs propres fils. Est-ce donc un défaut? oui à un point de vue étroit ; oui, si la vérité et la poésie sont une seule et même chose ; non si l'on considère d'abord que ce défaut, à peine sensible, atténué dans l'expression, est racheté par un grand avantage, celui de montrer la beauté d'Hélène supérieure à tout effort d'imagination ; ensuite que le poète, par la deuxième pensée des vieillards, la bonne assurément, ou par la réponse de l'un des groupes de vieillards à l'autre, rentre immédiatement dans la vérité et la convenance. D'ailleurs comme le dit Priam s'adressant à Hélène même, Hélène est innocente; ce sont les dieux qui ont tout conduit ; philosophie de vieillard qui se soumet aux événements ; philosophie de père de famille qui cherche à excuser les siens ; philosophie qui n'est pas en désaccord avec les sen-
1) m, 155, où véptoiç. Il faut comprendre : ce n'est point Ik un acte excessif, monstrueux, de nature à exciter rindignation des dieux et des
hommes.
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timents de l'antiquité et qui se manifeste ici, avec à propos, sinon pour justifier tout à fait Hélène, du moins pour la rendre moins odieuse, pour la rendre même plus digne de pitié, en tant que victime, que de haine, en tant que fléau.
Après ces premières paroles, Priam demande à Hélène les noms des principaux guerriers grecs qu'il aperçoit du haut des murs. Hélène nomme successivement Agamemnon, Ulysse et Ménélas, Ajax et Idoménée. Le principal intérêt de cette scène, pour un auditeur grec, c'était sans doute l'éloge de héros grecs, mis dans la bouche d'un ennemi. Forcer l'admiration de ceux qui doivent nous haïr, pour le mal d'ailleurs légitime que nous leur faisons, c'est le comble de la vertu guerrière ; c'est le suprême honneur d'une nation ; c'est la gloire avec ses jouissances les plus raffinées. Eschyle le comprendra bien, dans sa tragédie des Perses, cet hymne de douleur plus doux à l'oreille des Grecs que le Péan chanté par Sophocle après Salamine. Un sentiment semblable a inspiré dans la Bible l'histoire de Balaam ; ennemi d'Israël, aposté par les ennemis d'Israël pour le maudire, il n'ouvre la bouche que pour s'écrier : (( Que vos tentes sont belles, ô enfants de Jacob ! que vos pavillons, ô Israélites, sont merveilleux M » A la vue de cette armée innombrable qui l'assiège, de ces héros à la haute stature, Priam a le pressentiment de sa perte ; il porte envie à Agamemnon : « 0 heureux fils d'Atrée, roi fortuné, prince cher aux dieux, comme ils sont nombreux les fils des Achéens soumis à ta puissance ! Je me rappelle être allé dans la Phrygie fertile en vignes ; j'y vis alors, réunie près des bords du Sangarios, sous les ordres de leurs rois, Otreus et le divin Mygdon, la nombreuse armée des Phrygiens, habiles cavaliers (en effet je figurais au milieu d'eux comme allié, alors que vinrent les Amazones au courage viril) ; mais il s'en faut qu'ils fussent aussi nombreux que les Achéens au regard étincelant. »
1) Livre des nombres, xxiv, 1, 3, 35, traduct. de Bossuet,
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Certes cette exclamation de Priam est bien en situation ; mais elle a pour second et non moins grand mérite de répondre au sentiment qu'éprouvaient les Grecs, fiers d'avoir réuni leurs forces dans cette expédition contre Troie, et qui est l'âme même de l'Iliade, Sur cette guerre entre Phrygiens et Amazones nous ne savons que ce que nous apprend Homère luimême; mais il n'est pas douteux qu'elle devait être célèbre dans les annales de l'Orient ; toute l'Asie s'était réunie avec les Phrygiens, le peuple le plus puissant de la contrée, pour repousser sans doute une invasion des Scythes accompagnés de leurs femmes. Priam n'évoque pas seulement, en vieillard, un souvenir de jeunesse ; il compare le passé et le présent ; la puissance phrygienne à la puissance grecque pour rendre un éclatant hommage à cette dernière. Le poète grec parle donc ici par la bouche de son personnage, sans cesser, ce qui est un mérite bien rare ', de lui faire tenir le langage qui convient à son rang et à sa situation.
La Grèce héroïque n'est pas seulement fière de son unité, de la vaillance et de la puissance de ses rois ; elle possède déjà les qualités de l'esprit et les tient en grand honneur. Par un artifice des plus ingénieux, Priam trouve le moyen de louer ses orateurs. Ménélas et Ulysse sont venus en ambassade à Troie pouY réclamer Hélène ; Priam les a entendus ; il a admiré leur éloquence, surtout celle d'Ulysse. Ainsi l'éloge est complet : toute l'Iliade tient en raccourci dans cette conversation entre Hélène et Priam.
Hélè tPâ- Cependat le combat entre Paris et Ménélas, qui devait terris, miner la guerre, qui, dans la pensée d'Hélène, devait amener la fin de son exil, ou tout au moins, en éloignant les Grecs, la rendre moins odieuse aux Troyens, ce combat n'a rien décidé ;
1) On sait qu'Eschyle, par exemple, ne mérite pas toujours cet éloge. Le messager décrit la bataille de Salamine, non comme un Perse, mais comme un Grec.
Pàris^ au moment d'être égorgé par Ménélas, a été enlevé par Aphrodite. Il faut donc qu'Hélène renonce à ses secrètes espérances ; il faut qu'elle se soumette de nouveau à un joug pesant; qu'elle revoie Paris, qu'elle vive avec lui ; qu'elle continue à être coupable, funeste et détestée. Sans doute Hélène n'a pas l'âme forte ; ses remords, assez superficiels, lui viennent du dehors, pour ainsi dire, non du fond de l'âme; d'ailleurs, comme femme, elle ne s'appartient point; quelle que soit la dignité de la femme pendant l'âge héroïque, le mariage fait d'elle à certains égards une esclave ; elle ne saurait ni ne pourrait repousser les embrassements de Paris. On conçoit néanmoins avec quelle répugnance elle envisage cette situation, après l'espoir dont elle s'est flattée, après la conversation qu'elle vient d'avoir avec Priam, après s'être plainte et condamnée elle-même, et sans doute en se condamnant s'être rehaussée à ses propres yeux. Le poète a mis tout son art à ménager la transition d'un état de l'âme à un autre chez Hélène. Aphrodite, sous la figure d'une de ses femmes, vient la trouver ; elle lui parle le langage des sens : « Viens, Alexandre te rappelle à la maison ; il est là, dans la chambre nuptiale, sur le lit fait au tour ; il brille de tout l'éclat de la beauté et de la parure, on ne dirait pas qu'il sort d'un combat singulier, mais bien qu'il est de retour de la danse, ou encore que venant de danser il s'est assis'. » Hélène reconnaît Aphrodi^tè, d'abord au trouble qu'elle ressent, puis à la beauté de la déesse, à son cou sans pareil, à sa poitrine adorable, à l'éclat de ses yeux. Elle résiste moitié par défiance, moitié par honte d'ellemême ; elle feint de croire à une ruse d'Aphrodite ; Paris est vaincu ; elle est maintenant la femme de Ménélas ; puis acceptant la nouvelle pour vraie, elle offre ironiquement sa place à la déesse; enfin elle ajoute à tous ses motifs de révolte une nouvelle raison, bien puissante sur l'esprit d'une femme, et qui
1) ni, 390 et sv.
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d'ailleurs témoi^^ne d'une véritable délicatesse de conscience : « Les Troyennes me blâmeraient (sans doute de céder au désir en pareil moment); et pourtant j'éprouve en mon cœur des maux sans nombre. » Aphrodite menace ; c'est la teriible déesse antique, d'autant plus puissante ici qu'à son empire ordinaire sur l'esprit des hommes et des femmes elle joint celui qu'elle tient des circonstances mêmes. Hélène, terrifiée, marche en silence sur les pas de la déesse qui redevient souriante, dès qu'elle est obéie ; qui se montre complaisante au point d'apporter elle-même un siège à Hélène auprès de Paris. Ici encore Hélène semble avoir horreur d'elle-même; mais elle se sent vaincue et se dédommage de cette défaite par des paroles amères contre Paris; elle lui reproche sa lâcheté, elle le compare à Ménélas; elle aurait souhaité qu'il ne fût pas revenu. De tels outrages devraient écarter l'amour, ce semble, si la beauté d'Hélène n'était merveilleuse, si Paris avait un sentiment plus vif de sa dignité, si enfin Aphrodite ne conduisait toutes choses. La victoire de la déesse est complète. Rien n'est plus conforme au caractère de Paris et d'Hélène, tels qu'Homère les a peints l'un et l'autre, rien n'est plus d'accord avec la situation, puisque Paris est rentré sain et sauf dans Troie, qu'il reste possesseur d'Hélène et qu'une querelle trop prolongée entre lui et Hélène rendrait sans objet la guerre qui doit se poursuivre ; rien enfin ne pouvait être mieux choisi pour rappeler, à propos d'un simple épisode de la guerre de Troie, le commencement de cette guerre et montrer avec quelle ténacité la fatalité première, source de tant de maux, s'attachait non seulement à deux héros, mais à deux peuples. Quelques critiques, allant même plus loin, ont cru surprendre ici chez le poète l'intention de substituer au récit de l'enlèvement d'Hélène, qui ne rentrait pas dans le poème, celui d'un acte coupable, qui aurait, par rapport à l'Iliade, la même importance que le premier par rapport à la guerre elle-même. Nous ne pouvons partager tout à fait cette manière de voir.
D'abord les Grecs el Monélas ignorent ce qui se passe à Troie, dans l'appartement de Paris et ne sauraient poursuivre ici la vengeance d'une nouvelle injure ; puis entre la première faute, la faute unique d'Hélène, et sa réconciliation avec Paris, combien la différence est grande ! ici elle repousse les conseils d'Aphrodite pour en connaître les funestes effets ; autrefois elle les a suivis en fermant les yeux, en s'abandonnant à une fatale illusion. Ici elle est victime de la destinée qu'elle s'est faite ; autrefois elle n'eut à lutter que contre Aphrodite, c'està-dire contre sa propre passion. En réalité Homère peint son héroïne avec des traits qui ne conviennent qu'à sa situation présente; mais il se trouve que cette situation présente, conséquence nécessaire d'événements antérieurs, les rappelle au souvenir de l'auditeur; si bien que dans notre impression totale, ceux-ci entrent pour quelque chose et celle-là pour beaucoup.
Cependant, après la disparition de Paris, les Troyens et les Hector à . ^ . , Troie.
Acheens se sont précipites les uns sur les autres. Le récit de
la bataille qui comprend le iv*, le v% le vi« chant et une partie du VII* est interrompu par un épisode qui nous ramène à Troie. Diomède, par ses exploits, a semé la terreur parmi les Troyens, qui fuient vers les murs d'Ilios. Sur les conseils d'Hélénos, son frère, Hector rétablit le combat; puis, pendant que les chefs Troyens, à la tête de leurs troupes ralliées, soutiennent le choc des Achéens, il se rend à Troie pour commander des sacrifices et des prières en l'honneur d'Athènè ; c'est Athènè en effet qui communique à Diomède une force surhumaine ; c'est elle qu'il faut se rendre propice, sous peine de succomber en ce jour. Hector rencontre sa mère, il lui répète les prescriptions d'Hélénos. Pendant que les femmes troyennes se rendent en procession au temple, il va trouver Paris, qui s'apprête à le suivre. Sa femme qu'il n'a pas rencontrée dans sou palais accourt au devant de lui près des portes de
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Scées; puis la femme et l'époux se séparent, celle-là pour retourner à sa demeure, celui-ci pour se mêler de nouveau aux combattants.
Nous n'avons pas à apprécier ici le motif qui éloigne Hector du champ de bataille ; c'est une question qui se rattache aux considérations sur la composition du poème ; mais nous devons envisager en elles-mêmes les différentes scènes que nous avons énumérées.
Dans leur ensemble elles représentent le contre-coup, dans les murs de Troie, des événements qui ont lieu dans la plaine; le moment est critique puisque les lignes troyennes ont été forcées par Ajax etDiomède; un assaut peut être imminent. Si la présence d'Hector est faite pour rassurer à certains égards, à d'autres elle ne laisse pas d'être inquiétante, puisqu'il est ramené à la ville, à la faveur d'un moment de répit, mais par le danger même. Les sentiments d'une ville menacée d'être emportée d'assaut, voilà donc le tableau que le poète a le devoir de présenter; c'est un tableau bien différent du précédent, puisque, pendant la trêve et les apprêts du combat entre Ménélaset Paris, les sentiments devaient être tout autres. Les deux tableaux se complètent néanmoins; ils marquent deux phases importantes de la guerre. Les peintures d'ensemble sont peu fréquentes chez Homère ; le poète aime à procéder par analyse, par des analyses dénature épique; car chacune des parties se compose d'une scène bien distincte. C'est ainsi qu'Hécube tiendra lieu ici de toutes les mères ; Andromaquede toutes les épouses ; les femmes troyennes dans le temple exprimeront les espérances et les craintes communes à tout le peuple qui ne combat point ; la peinture est donc en quelque sorte complète ; elle épuise le sujet.
L'impression de terreur se manifeste diversement suivant les personnages. Hécube est saisie d'inquiétude à la vue d'Hector : « Mon fils, pourquoi es-tu venu, laissant la bataille en son fort? Sans doute ils nous serrent de près, ils combattent
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déjà SOUS les murs de la ville, les fils des Achéens, nom détesté, et tu as eu la pensée de venir ici pour tendre à Zeus des mains suppliantes, du haut de l'acropole ! » Mais elle connaît son devoir et celui de son fils ; elle ne songe ni à le retenir ni à l'attendrir ; elle ne peut que lui offrir la coupe des libations, la coupe qui ranime les forces du guerrier. Les femmes âgées qui suivent Hécube dans le telnple ne se répandent pas en sanglots, ne prononcent pas une parole ; Théano, la prêtresse, élève la voix pour elles. Point de cris, point de larmes, point d'imprécations; la prière n'a pas la raideur d'une formule hiératique, mais elle n'est pas non plus convulsive et fiévreuse; la dignité du sanctuaire contient l'émotion qui n'en est que plus éloquente : « Vénérable Athènè, protectrice des villes, divine entre les déesses, brise la lance de Diomède, et fais qu'il tombe lui-même devant les portes de Scées; aussitôt nous sacrifierons en ton temple douze génisses, d'un an, non touchées encore de l'aiguillon ; nous te le promettons, si tu as pitié de )a ville, des femmes troyennes et de leurs jeunes enfants. » Andromaque, dont le rôle est plus étendu, donne un libre cours à tous ses sentiments ; à tous les sentiments qu'une mère ou une épouse peut éprouver en pareille circonstance. Elle craint pour son mari : « Malheureux, ton courage le perdra. » Elle craint pour elle-même ; elle n'a plus ni père ni mère; ses frères ont été tués par Hector ; elle perdra tout à la fois avec Hector.- Elle craint pour son fils ; le fils de la mère qui n'est plus rien, n'est rien non plus dans les temps héroïques. Elle craint pour toute la ville; elle va même jusqu'à donner des conseils militaires à Hector; autant dans un intérêt de sécurité pour Hector qu'afin d'épargner à Troie les horreurs d'une prise d'assaut. « Reste ici sur la tour range
l'armée près du figuier sauvage, là où la ville offre un accès facile, là où le mur permet l'escalade; trois fois déjà les plus braves d'entre les Achéens, les deux Ajax, l'illustre Idoménée,
les Atrides, les vaillants fils de Tydée ont tenté l'assaut par ce
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côté, encouragés par la révélation de quelque habile devin ou suivant leurs propres inspirations '. » Andromaque, comme il est naturel chez une femme, exagère le danger. En eflfet les Achéens ne sont pas encore près du mur ; lesTroyens, en l'absence d'Hector, contiennent l'ennemi ; soutenus par Hector, ils seront encore plus difficiles à repousser; toutefois, qu'Hector vienne à succomber, et la ville, c'est le sentiment de tous, c'est la conviction des Grecs, ne saurait tenir longtemps; on comprend la pensée à demi exprimée d'Andromaque qui associe à l'idée toujours présente de la mort de son époux l'idée du danger suprême pour Troie. En réalité, son langage revient à dire : reste et défends la ville, en te préservant toi-même ; car si nous te perdons tout est perdu. Ce sentiment très natuturel chez Andromaque est aussi bien fait pour relever la gloire du héros ^.
En regard de cette peinture si discrète et pourtant si touchante on peut mettre celle qu'Eschyle a faite dans les Sept chefs de la désolation des femmes thébaines. Chez le poète tragique, le pathétique est poussé au plus haut degré ; en proie à une épouvante sans borne, elles invoquent tous les dieux, avec des sanglots ; elles se représentent avec vivacité toutes les horreurs de la bataille et d'une prise d'assaut; chaque image nouvelle ainsi évoquée leur arrache de nouveaux gémissements. Cette différence entre Eschyle et Homère tient d'un côté à la différence de situation, la ville de Thèbes étant menacée d'un assaut immédiat, et de l'autre à celle du genre ; outre son but propre qui est d'exciter la pitié, la tragédie grecque née du genre lyrique, lyrique encore pour une bonne
i) VI, 431 et sv.
2) Arislarque supprimait les vers 433-439 pour des motifs différents : de ces motifs, les modernes favorables à la suppression retiennent surtout le dernier, à savoir qu'Andromaque se trompe, que l'ennemi n'est pas sur le point de donner l'assaut; la manière dont nous apprécions le passage répond, croyons-nous, à l'objection.
part, se complaît dans les plus vives émotions et les peint avec une surabondance d'expressions, une recherche de la vérité, même sensible, que le chant comporte et maintient dans la haute sphère de l'art.
Cet avantage qu'Eschyle a sur Homère, le poète épique le retrouve d'autre part. S'il a dû laisser de côté les éclats de la douleur, les agitations de la crainte, Homère a aussi son tableau des malheurs réservés aux vaincus. Seulement et c'est par là que, sans nous ébranler autant qu'Eschyle, il nous émeut peut-être davantage, ce tableau, au lieu de se présenter comme un brillant lieu commun, est celui du sort qui attend Andromaque et Astyanax : « Je sais bien, au fond de mon âme, qu'un jour viendra où périra la sainte Ilios, et Priam et le peuple du belliqueux Priam. Mais ni les Troyens, ni Hécube ellemême, ni le roi Priam, ni mes valeureux frères qui sont tombés, en si grand nombre sous les coups de l'ennemi, ne me causent autant de douleur que toi, à la pensée qu'un héros Achéen puisse l'emmener, tout en larmes, privée à jamais de la liberté ! »
On pourrait dire ici d'Homère ce qu'Hector dit de lui-même, il s'intéresse moins aux malheurs des Troyens qu'à la destinée d'Hector et d'Andromaque. Hector continue : « Captive à Argos, tu tisseras peut-être la toile sous les ordres d'une femme étrangère; tu- iras chercher l'eau à la source Messéis ou à la source Hypéreia, bien" à contre-cœur, mais courbant la tête sous une dure nécessité. Et sans doute quelqu'un dira, voyant tes larmes : « C'est la femme d'Hector, le premier des héros Troyens dans les combats, au moment de la guerre de Troie ; ainsi l'on parlera, et tu éprouveras une nouvelle douleur, privée du seul homme qui pourrait te soustraire à la servitude. Ah ! puisse une épaisse couche de terre me recouvrir, avant que tu sois la proie d'un ravisseur, avant que tes cris arrivent jusqu'à mes oreilles ! )> Certes, de telles paroles ne sont guère faites pour consoler ni rassurer Andromaque ; mais comme ce
pressentiment trop fondé d'un avenir redoutable excite notre intérêt pour les personnages et pour cette conversation qu'ils ne pourront plus jamais reprendre ! Les tristes vœux d'Hector vont être exaucés, trop tôt exaucés ; il périra dans quelques jours, sous les murs de la ville ; Andromaque ne reverra plus que son cadavre. Les craintes du héros s'accompliront aussi : Andromaque, épouse respectée, fîère de son mari, sera l'esclave d'un Grec. Ainsi le poète découvrait ou rappelait à ses auditeurs, en un cas particulier, le plus intéressant de tous ceux qu'il pût choisir, les conséquences à la fois prochaines et lointaines de la guerre de Troie!
Cette scène si célèbre du vi* chant l'est surtout peut-être par un gracieux incident. Hector tend la main vers son fils ; l'enfant, à l'aspect du casque étincelant et du panache mobile, se rejette en arrière , le père et la mère sourient ; Hector dépose son casque pour l'embrasser. Charmant en lui-même, ce trait doit une partie de son intérêt aux terribles images de mort et de servitude que la conversation d'Hector et d'Andromaque vient d'évoquer. Qu'on se représente cette même scène rendue par la peinture et la sculpture : quel que soit le moment choisi, que ce soit celui où l'enfant se rejette sur le sein de sa nourrice, ou bien celui où Hector dépose son casque, ou encore celui où Andromaque prend Astyanax, ce n'est plus qu'une scène de genre; l'effet de contraste, en s'évanouissant, supprime l'émotion ; si l'on est ému, c'est qu'on se sera souvenu de toute la conversation entre Hector et Andromaque, et c'est alors le poète, non l'artiste, qui, à travers l'œuvre d'art, aura touché l'âme du spectateur.
Nous passons sous silence des traits d'observation qui sont dans toutes les mémoires, le sourire d' Andromaque à travers ses larmes, le vœu d'Hector, souhaitant qu'on dise un jour de son fils : « Celui-ci est plus brave que son père. » Mais il n'est peut-être pas inutile de considérer le caractère d'Andromaque et celui d'Hector, tels qu'ils se montrent dans cette scène.
Andromaque s'est attachée à son mari avec d'autant plus de force que toute sa famille a péri de mort violente ou naturelle ; elle-même en fait la remarque. Elle est d'autant plus inquiète que le véritable danger pour Hector vient d'Achille qui a déjà tué son père Eétion et ses sept frères ; Achille n'est pas seulement pour elle le fléau des Troyens, il est celui de sa maison. Les conseils donnés par Andromaque à Hector ont étonné quelques anciens et quelques modernes : est-ce bien à elle de s'occuper de stratégie? On répondait dans l'antiquité qu'Andromaque était supérieure à son sexe, que pour cette raison et par tendresse pour son mari, elle portait son attention même sur les choses de la guerre. Cette raison ne nous paraît juste qu'en partie; en rendant un véritable hommage à Andromaque, elle méconnaît, ce semble, les qualités de la femme homérique en général. Dans les temps héroïques, la communauté de sentiments et de pensées entre l'épouse et le mari, au moins pour les ménages princiers, était ou pouvait être entière ; la femme se renfermait moins dans le gynécée qu'elle ne le fera plus tard. De plus, il est évident qu'en temps de guerre et de siège, les femmes aussi intéressées que les hommes, sinon plus, dans les succès de l'armée — aussi misérables que les hommes, dit Eschyle, si la ville ^st prise — ont ou croient avoir à donner des avis sur les meilleurs moyens de repousser l'ennemi. C'est là, ce semble, un sentiment bien naturel. On se trompe, d'ailleurs, quand on voit dans les dernières paroles d'Hector un reproche même adouci pour les conseils d' Andromaque. H<<ctor ne veut pas que sa femme reste sur les murs ni auprès des portes Scées ; il l'invite à retourner chez elle, à prendre soin de la toile et de la quenouille ; à distribuer aux servantes leur tâche ; à continuer les travaux domestiques ; n'est-ce pas là le meilleur conseil à donner pour échapper aux préoccupations douloureuses de la guerre? La femme serait trop malheureuse si, ne pouvant être en personne sur le champ de bataille, elle devait y être cons-
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tamment par l'imagination. Hector ajoute alors : « C'est aux hommes nés à Ilios, à moi surtout, de songer aux choses de la guerre. » Il trace son devoir, comme il a tracé celui de sa femme; il dit le seul mot qui résume la situation et l'entretien : (( je dois être là-bas. » Il ne songe même pas à s'étonner des conseils que lui adonnés Andromaque et qu'il prend pour ce qu'ils sont, une preuve d'affection et d'anxiété.
Hector, pendant toute cette entrevue, a le cœur brisé par de sombres pressentiments ; comme tout héros d'Homère, loin de les refouler, il leur donne un libre cours; il accumule même les images tristes avec une sorte de complaisance mélancolique; toutefois, sa fermeté reste entière ; la claire conscience de son devoir n'est point obscurcie. « Certes, femme, dit-il, moi aussi j'ai les mêmes préoccupations : mais que penseraient les Troyens et les Troyennes au long voile (je n'y songe pas sans terreur) si comme un lâche je me tenais à l'écart des combats ? Tel n'est point d'ailleurs mon penchant, car j'ai toujours su être brave et combattre aux premiers rangs des Troyens . » Un moment même, quand il prend son fils entre les bras, cet amour de la guerre, qui fait le fond du caractère d'Hector et qui semble s'être contenu un instant par pitié pour Andromaque, reparaît et s'exprime avec force : « puisse-t-il un jour, s'écrie-t-il en parlant de son fils, tuer de ses mains un ennemi et, rapportant des dépouilles sanglantes, réjouir le cœur de sa mère ! » C'est bien le souhait d'un héros avide de combats. On le voit toutefois : même lorsqu'il s'exalte, même lorsqu'il entrevoit un bonheur dans l'avenir, Hector ne se défend pas de tristes pensées; c'est le cœur d'une mère qu'Astyanax fera battre de plaisir ; ce ne sera pas celui d'un père : Hector ne sera plus; et dans ce plaisir d'Andromaque le sentiment de la vengeance entrera pour autant que la fierté maternelle. Par une délicatesse remarquable, Hector, en se séparant d'Andromaque, trouve le moyen de diminuer ses alarmes sans lui donner de fausses espérances. î Malheureuse, ne te
SCÈNES ÉPISODIQUES 23 i
désole pas trop à mon sujet; personne avant l'heure fatale ne me précipitera dans l'Hadès. Oui, je dis bien : une fois né, nul n'échappe à sa destinée, ni le lâche, ni le brave. » On sait gré à Hector qui a présenté l'avenir sous des couleurs si sombres de le regarder maintenant comme incertain. Andromaque se retirera moins inquiète peut-être; àcoup sûr, elle devra trouver dans le souvenir de ces dernières paroles la force nécessaire pour supporter l'excès de ses malheurs prochains. En résumé, Hector a l'héroïsme d'une âme cornélienne, moins l'effort et la raideur ; Andromaque, incapable de donner un lâche conseil, cherche à concilier la prudence et le devoir; elle est dans son rôle d'épouse et de mère.
Entre sa rencontre avec Hécube et son entretien avec Andromaque, Hector est allé trouver Paris pour l'arracher à une inaction honteuse. Cette scène était nécessaire pour expliquer le retour de Paris ; mais son principal mérite consiste dans la vérité de l'observation morale.
Hector, quittant sa mère, a prononcé contre Paris de sévères paroles : « Rends-toi donc au temple d'Athènè spoliatrice ; pour moi j'irai vers Paris ; j'essaierai de le faire sortir de ses demeures, de le rendre docile à ma voix. Pourquoi la terre ne s'entr'ouvre-t-elle sous ses pas ? le dieu de l'Olympe le laisse vivre pour la perte des Troyens, du magnanime Priam et de ses enfants. Si je le voyais descendre dans l'Hadès, je dirais que mon esprit est délivré d'un affreux tourment ' . » En présence de Paris, Hector est loin de tenir le même langage ; tout en laissant percer contre lui une certaine colère, il le ménage; il lui dit bien que si les clameurs de la guerre font rage autour de la ville, c'est grâce à lui ^ ; mais en même temps il semble croire qu'il s'est retiré par un motif honorable, par ressentiment contre les Troyens qui le détestent ; il suppose qu'il
1) VI, 279 et sv.
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blâmerait lui-même l'homme assez lâche pour laisser mourir ses concitoyens pour lui et sans lui. D'où vient donc ce changement de ton ? du désir de convaincre Paris et de l'emmener avec lui. C'est là un témoignage primitif et précieux de cette habileté grecque, qui sera le principe de l'éloquence et de la sagesse pratiques ; l'homme qui veut convaincre doit dissimuler sa passion ou ne la laisser paraître que dans la mesure où elle excite, non dans celle où elle aigrit les âmes. Aussi faible que clairvoyant, Paris reconnaît cette force maîtresse d'ellemême et s'y soumet. « Hector, puisque, tout en me blâmant, tu n'es pas violent ni injuste, je te répondrai. » D'ailleurs une circonstance qui n'a point échappé à Hector a modéré son courroux ; il a trouvé Paris prenant soin de ses belles armes, examinant et maniant son bouclier, sa cuirasse, son arc, sans doute dans l'intention de retourner sur le champ de bataille. Mais d'où vient ce changement lui-même chez Paris ? c'est que Paris est essentiellement mobile ; il oscille entre l'amour du plaisir qui est le fond de sa nature et l'héroïsme que sa situation, son entourage, sa faute même lui imposent. Hélène d'ailleurs, son bon et son mauvais génie, Hélène, qui craint les reproches des Troyens, qui partage sans doute les sentiments des femmes de son temps et souhaiterait un mari, comme celui d'Andromaque, l'a encouragé par de douces paroles, dit Paris, à rejoindre l'armée. Paris a cédé à ses conseils comme il eût cédé sans doute à des suggestions contraires.
Homère, en cette circonstance, a donné un rôle à Hélène ; seulement nous ne retrouvons pas dans son langage ces douces paroles qui ont persuadé Paris. Elle est violente et blessante. « Puisque les dieux avaient sur moi de si funestes desseins, dit-elle à Hector, que ne suis-je devenue au moins la femme d'un homme plus brave qui fût sensible à la réprobation et aux outrages ! Mais celui-ci n'a point et n'aura jamais la fermeté d'âme ; il ne peut manquer, j'imagine, de recevoir sa
récompense*. » Est-ce Paris qui s'abuse ou qui veut abuser Hector sur les sentiments d'Hélène à son égard ? est-ce Hélène qui subitement est devenue autre? Cette dernière supposition est certainement la vraie. Hélène règle toute sa conduite sur les jugements des Troyens ; qdieuse à tout le peuple, traitée avec quelque douceur par Priam et Hector, mais craignant, à tout moment, de perdre, parles conséquences toujours plus funestes de sa faute et la contagion même de l'exemple, les bonnes grâces auxquelles elle a si peu de droit, elle éprouve les sentiments des autres à l'égard de Paris et prévient en s'injuriant elle-même les injures prêtes à éclater contre elle : « 0 mon frère, dit-elle ici à Hector, quelle sœur impudente, malfaisante et sinistre tu as en moi ^ ! » On trouvera sans doute qu'Hélène dépasse la mesure, tant dans sa fureur contre elle-même que dans son indignation contre Paris ; qu'il y a de la perfidie et même de la lâcheté dans cet emportement qui éclate soudain contre son ravisseur à la vue d'Hector ; mais quoi, Hélène est femme ; comme une femme du peuple (la simplicité des mœurs héroïques autorise cette assimilation) elle exagère volontiers ses sentiments pour les rendre plus vraisemblables. Ici comme partout Homère est fidèle à la nature. Peut-être aussi dans ce portrait d'Hélène y a-t-il un de ces artifices par lequel le poète ôte à un personnage, pour le faire bien venir, ce qu'il pourrait avoir d'odieux. Hélène nous déplaît bien un peu à nous autres modernes quand elle passe ainsi, sans raison et uniquement par souci d'elle-même, de la douceur à la violence ; mais il n'est pas sûr que cette violence contre l'efféminé Paris ne plût pas aux Grecs et qu'elle ne contribuât pas à idéaliser Hélène, en lui prêtant des remords et des sentiments héroïques.
Cependant Paris rejoint Hector près des portes Scées, et les
1) VI, 349 et 8v.
•234 l'invention
deux héros sortent ensemble de la ville. Cette fin d'épisode peu importante en elle-même est relevée par l'éclat des images et la justesse de l'observation. Paris s'élance à travers les rues comme l'étalon qui a rompu ses liens et qui, la tète haute, la crinière flottante, le pas sonore, descend vers le fleuve pour s'y baigner avec les autres cavales. Le poète reprendra, comme nous l'avons dit, cette comparaison, pour l'appliquer à Hector; il semble d'abord qu'elle convienne mieux à Paris si vain de sa beauté et de son luxe. Mais c'est mal comprendre le poète ; en réalité, Homère éprouve une véritable admiration pour son héros ; il le voit refait par le repos, brillant de grâce et de jeunesse, resplendissant dans son armure ; il ne songe point à peindre ni sa légèreté ni sa puérile confiance en lui-même, ni son orgueil ; Paris lui apparaît en ce moment comme le modèle du héros jeune, courageux, comblé des dons des dieux, ces dons « non méprisables, » c'est-à-dire les plus dignes d'être enviés. Cette comparaison, souvent admirée pour des raisons diverses, a donc surtout le grand mérite de dissiper la fâcheuse impression que l'inaction momentanée de Paris et ses hésitations faisaient nécessairement sur l'esprit de l'auditeur. Elle prépare et explique ces paroles d'Hector en réponse aux excuses de Paris sur son retard : « Ami, ce serait une injustice que de te mépriser dans les combats, car tu es brave ; mais tu perds courage aisément ; tu es sans vouloir ; et alors mon cœur gémit en moi de t'entendre insulter par les Troyens qui soufl'rent tant de maux à cause de toi ^ » Le sentiment et le ton ont bien changé, surtout si l'on compare ces paroles avec celles qui terminent la conversation d'Hector avec sa mère ; mais on voit que chaque changement à cet égard répond à une nouvelle disposition chez Paris. Comme tout outrage même mérité et reconnu pour tel laisse au fond de l'âme quelque amertume, Hector s'excuse comme si son frère lui faisait un
reproche. Du reste à quoi bon les explications? si la destinée veut que les deux frères périssent, elles seront inutiles ; si la victoire les attend, tout grief se perdra dans le sentiment de la joie. Hector le sent bien, et voilà pourquoi il ajoute : « Mais allons ! de tout ceci il ne restera rien entre nous, si jamais Zeus nous permet de dresser dans notre palais, en l'honneur des dieux immortels, le cratère de la délivrance, après avoir chassé de Troie les Achéens aux belles cnémides. » La pensée est aussi juste que l'image est belle ; mais ce qui donne tout leur prix à ces dernières paroles du héros troyen, c'est que,renfermant un vœu et une espérance, elles sont bien placées avant la reprise des combats.
Le récit de la troisième bataille de l'Iliade s'étend depuis le Le message moment où Agamemnon, n'ayant pu fléchir Achille, se décide Pairocle. à un héroïque effort pour repousser les Troyens campés dans la plaine, jusqu'au moment où Achille, debout sur le bord du fossé, pousse un cri qui épouvante et fait reculer les Troyens, où les Achéens ramènent et déposent sur un lit le corps de Patrocle ^ L'intervention de Patrocle dans le troisième combat est préparée et expliquée par des scènes que nous avons ici à rappeler.
Dès le XI" chant, Achille qui, du haut de sa poupe, contemple la mêlée, voit rentrer dans le camp et passer, à quelque distance de sa tente, les cavales de Nestor ; sur le char est un blessé, Machaon, qu'il n'a pu reconnaître. Il appelle Patrocle et l'envoie aux informations près de Nestor. Nestor, à son tour, charge Patrocle de fléchir l'âme d'^àchille. Patrocle, revenant vers son ami, rencontre Eurypyle également blessé ; il reste auprès de lui pour le soigner. Cependant les Troyens avancent toujours ; ils ont franchi les murs. Patrocle quitte alors Eurypyle. Nous le retrouverons plus tard auprès d'Achille qu'il
1) De XI à xviïi, 242.
supplie d'intervenir ou de l'envoyer lui-même au secours des Achéens, à la tête des Myrmidons.
Ces scènes, comme on le voit, sont destinées à servir de lien entre la dernière partie du poème et le troisième combat. Nous rechercherons plus tard si ce lien est naturel, si le poète s'est tenu sévèrement dans les conditions de la vraisemblance. Ici nous nous occuperons des scènes en elles-mêmes.
Il est évident tout d'abord que ces différentes scènes n'ont pas été empruntées par le poète à la tradition ; d'abord, par elles-mêmes, elles n'ont rien qui puisse frapper l'imagination populaire ; d'un autre côté, destinées à préparer des événements que la légende racontait sans doute, l'intervention de Patrocle et d'Achille, elles ont, par rapport au plan même du poème, une fonction trop importante pour ne pas être considérées comme d'ingénieux moyens, uniquement inventés par l'art du poète.
Ayant lieu pendant une bataille, près des vaisseaux ou sous la tente, ces scènes rappellent encore l'image de la guerre. Ici c'est Nestor qui raconte ses premiers faits d'armes ; entre la guerre de Troie et l'expédition des Pyliens contre les Eléens, il ne peut y avoir de comparaison ; néanmoins on voit par là à quelle école d'héroïsme se sont formés les chefs qui commandent les troupes achéennes. Nestor appartient à une autre génération qu'il vante et donne comme modèle, ainsi que lui-même, à la génération présente ; mais si la leçon qu'il tire du passé est opportune, on voit bien toutefois, en comparant ce qu'il dit de lui-même et ce qui se passe sous les murs de Troie, que les fils sont aussi vaillants que les pères, et qu'ils ont sur eux l'avantage d'être unis, de combattre sur un sol étranger et pour une cause nationale. Le vieillard est dans son rôle ; Homère est aussi dans le sien, lorsque, sans déprécier et même en louant le passé, il nous aide à concevoir ainsi une plus haute idée du présent. D'un autre côté ces scènes servent à compléter la peinture de la guerre. Machaon a été
blessé légèrement à l'épaule par une flèche de Paris ; mais comme c'est un médecin, comme il sait extraire les flèches et répandre « les doux remèdes sur les blessures, » Nestor, écoutant le conseil d'Idoménée, Ta ramené sur les vaisseaux. C'est là un acte de prudence. L'héroïsme belliqueux, en ces temps primitifs, s'impose à tous les chefs ; on commence à comprendre toutefois que les devoirs peuvent varier d'homme à homme avec les talents ; en attendant qu'on laisse les médecins dans le camp, on les sauve, on les met à l'écart, au premier danger. Eurypyle semble avoir reçu une blessure autrement grave ; la flèche de Paris s'est brisée dans sa cuisse qui reste engourdie '. Le héros revient en boitant. « La sueur tombait en ruisselant de ses épaules, de sa tête ; un sang épais s'échappait de la douloureuse blessure ; mais l'esprit était dans toute sa force ^ . » C'est là sur les effets des blessures une observation dont la justesse a été louée par les hommes compétents. Le héros se couche sur des peaux de bœufs ; Patrocle séparant les chairs à l'aide d'un couteau lave le sang avec de l'eau tiède, broie entre ses mains une racine amère ^ et Fapplique sur la plaie pour calmer la douleur. Voilà bien l'opération du débridement, un des trois procédés connus d'Homère pour l'extraction des armes engagées dans les chairs * ; voilà bien aussi le groupe, souvent reproduit par l'art antique, de deux héros dont l'un soigne l'autre avec la plus grande sollicitude et tous les signes d'une expérience
2) XI, 811 et sv.
3) XI, 846. Quelle racine? On ne sait trop, et on ne peut guère savoir. Voir Buchholz, II, 324.
4) Cf. Daremberg, la Médecine dans Homère, p. 79. Les deux autres procédés, outre le débridement (èxTofx-Â), sont l'extraction simple et directe (è^oXxYÎ), l'extraction par le côté opposé à l'ouverture de la plaie (^iwafxôç). Daremberg remarque que ce dernier procédé n'est pas indiqué très clairement.
238 l'invention
consommée'. Ce sont là de nouveaux traits ajoutés à la peinture de la guerre que le poète, pour ainsi dire, prend à tâche de compléter.
Quand les deux rois Nestor et Machaon sont entrés dans la tente, Hécamède, une captive, pose devant eux une belle table, aux pieds d'émail bleu, bien polie ; sur cette table elle place une corbeille de bronze, renfermant l'oignon qui excite à boire et le miel doré, et près de la corbeille la farine sacrée ; puis une très belle coupe, que le vieillard avait apportée de son palais. Cette coupe était ornée de clous d'or^ ; elle avait quatre anses, ornées chacune de deux colombes qui semblaient boire. La jeune femme prépare une boisson, avec du vin de Pramne, du fromage de chèvre râpé et de la farine, et invite les deux rois à boire. Quel est ce breuvage, qui porte le nom spécial de kykeôn ? Est-ce une potion destinée à calmer les douleurs de Machaon ? est-ce tout simplement une boisson rafraîchissante et un cordial ? Cette supposition paraît la plus vraisemblable "*. Dans tous les cas, cette scène où Hécamède joue un rôle, d'une part nous rappelle les dures nécessités de la guerre héroïque, funeste surtout aux femmes, de l'autre nous met sous les yeux le luxe déjà délicat que les Grecs recherchaient. L'art est déjà né ; il embellit la vie; il a pénétré dans la maison et sous la tente ; il apporte avec lui des images gracieuses ; il mêle inopinément et d'une façon charmante les œuvres de la paix à celles de la guerre.
Les sentiments des personnages répondent à leur caractère et à leur situation. Achille, au moment où il aperçoit Machaon
1) Darèmberg (ouvr. cité, p. 81) énumère quelques-unes des œuvres d'art qui représentent des scènes chirurgicales d'après Homère et le cycle homérique.
2) XI, 633 ; le poète dit : percé de clous d'or. Les clous assujettissaient sans doute les différentes parties de la coupe. Voir sur cette coupe, Helbig, D. Hom. Epos, 272 et sv. Les nvQfxivtç seraient les appuis des anses.
3) Darèmberg, ouvr. cité, p. 81, n. 1.
sans le reconnaître, s'écrie en appelant Patrocle : « Divin fils de Ménœtios, bien cher à mon dme, c'est maintenant, je pense, que les Achéens vont tomber à mes genoux, en suppliant ; car ils succombent sous le poids d'une nécessité intolérable*.» Quelques critiques ont pensé qu'un tel sentiment ne se concevait guère de la part d'un homme qu' Agamemnon avait cherché à fléchir en s'humiliant ; mais on remarquera que dans ce passage Achille parle des Achéens, non d'Agamemnon. En effet, le héros a rendu tous les Grecs responsables de l'injure qu'il a reçue ; c'est d'eux qu'il se venge autant que de leur chef. Il l'a dit dans la première assemblée, au moment de la querelle: «Certes le regret d'Achille s'emparera un jour des Achéens, tous sans exception ^. » Il veut donc les avoir à ses pieds ; ce genre d'hommage, ces supplications de tout un peuple étaient dans les mœurs héroïques. Phœnix, au ix'^ chant, montre les vieillards étoliens et les sacrificateurs se rendant en foule auprès de Méléagre pour l'apaiser. Voilà peut-être tout ce qu'Achille, en homme passionné, a retenu de cette histoire de Méléagre, destinée, dans la pensée de Phœnix, à lui faire sentir les suites funestes de la colère : comme Méléagre, il attendra l'occasion, le moment critique, et, comme il le dit, « la nécessité intolérable. » Si les Achéens ne viennent pas se jeter à ses genoux, comme les Etoliens à ceux de Méléagre, c'est que les événements ont pris un autre cours, que Patrocle est tué, et qu'il s'agit pour Achille moins de sauver les Grecs que de venger Patrocle ^.
1) XI, 608et8v.
3) Tel est selon nous le sens des paroles d'Achille. Toutefois, même en comprenant par le mot d'Achéens non tous les Grecs, mais les chefs de l'armée et surtout Agamemnon, il n'y a pas là une raison sérieuse de croire que le poète du xp chant ne connaissait pas le ix», vîiv oïw pouvant très bien signifier c'est maintenant plus que Jamais... Pourquoi Achille ne compterait-il pas sur une nouvelle démarche, surtout étant disposé à la bien accueillir ?
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La pitié que manifeste Achille ne saurait non plus nous surprendre. Jusqu'ici elle a été combattue et refoulée par sa colère; le danger croissant, elle reprend un certain pouvoir sur son âme. D'abord, il est vrai, elle n'embrasse pas tous les Achéens ; Machaon en est seul l'objet. Mais n'est-ce pas là encore un trait de nature? Les Achéens meurent loin de ses yeux; Machaon blessé vient de passer devant lui. Une circonstance particulière, mais présente et frappante, n'est-elle pas plus propre à nous émouvoir que la pensée vague de malheurs plus grands et plus étendus, mais soustraits à nos regards ? D'ailleurs, ce mouvement de pitié, ainsi rapproché des paroles qu'iVchille vient de prononcer, n'est-il pas une invitation pour les Achéens et leurs chefs à tenter auprès de lui une nouvelle démarche? Le vieux Nestor, en homme d'expérience, ne s'y trompe pas ; il se montre surpris de la pitié d'Achille, et sa surprise n'est pas jouée ; mais il comprend vite le sens du message de Patrocle ; il voit que la pitié d'Achille s'étendra aisément de Machaon à tous les Grecs, et voilà pourquoi, dans sa réponse à Patrocle, il parle des principaux chefs et des Achéens : « Comment Achille peut-il se lamenter sur les fils des Achéens qui ont reçu des blessures, et fermer les yeux sur le désastre de toute l'armée? ce sont les plus braves qui gisent sur leurs vaisseaux, blessés par la lance comme Diomède le robuste fils de Tydée, ou par un trait, comme Agamemnon et le belliqueux Ulysse. Enfin, Machaon, que je viens de ramener, a été atteint d'une flèche ^ » On dirait que Nestor n'accepte la pitié pour Machaon que si cette pitié consent à s'émouvoir en faveur des Grecs ; c'est là une belle pensée, mais c'est aussi une pensée habile, en ce sens qu'elle va au devant d'un désir seôret d'Achille. Aussi quand Nestor, à la fin de son discours, pressant Patrocle d'intervenir, lui dit : « Répète donc tout ceci au vaillant Achille, et cherche aie persua-
1) XI. G56 et sv.
der ; qui sait si avec l'aide d'un dieu tu ne toucheras pas son cœur par tes bons conseils ; ils sont bien venus, les conseils d'un ami ^, » il penche, on le sent bien, plus du côté de l'espérance que du doute ; il a deviné Achille ; il a saisi l'occasion favorable ; il a mis la main sur l'homme qui sera l'instrument de réconciliation entre les Grecs et Achille.
Le même sentiment anime Achille quand il revoit son ami : « Pourquoi pleurer, lui dit-il, comme une petite fille qui court après sa mère pour se faire prendre dans les bras ; elle la saisit par sa robe, elle cherche à l'arrêter, elle lève, en pleurant, des yeux qui implorent. Je te vois pareillement, Patrocle, verser des larmes abondantes^. » La comparaison n'est pas complète ; mais on sent bien que, dans la pensée d'Achille, Patrocle pleure pour être interrogé — comme lui-même a manifesté un peu de pitié pour qu'on lui en demandât davantage — et il interroge. La véritable cause de la douleur de Patrocle, il l'a devinée; il ne le montrera cependant qu'en dernier lieu. « As-tu quelque message pour les Myrmidons ou pour moi ? As-tu reçu seul quelque nouvelle de Phthie ? Les deux personnes dont la mort nous affligerait surtout vivent encore, dit-on, Ménœtios, le fils d'Actor, et parmi les Myrmidons, Pélée, le petit-fils d'Eaque. Tu te lamentes peut-être sur les Argiens qui périssent sur leurs navires à cause de leur insolence. Parle, ne cache rien, soyons deux à savoir 3. » Il est difficile, croyons-nous, de trouver un langage qui voile et laisse mieux voir tout à la fois les sentiments de celui qui parle ; Achille ne veut point être soupçonné de faiblesse ; la pitié qu'il éprouve, dont il a le premier fait part à son ami, qui a été vivement ressentie par ce dernier, il ne consent pas pour lui-même à lui laisser un libre cours; il désire recevoir de son ami et des Grecs une impulsion dans le sens même où il
1) XI, 791 et sv.
2) XVI, 7 et 8v.
3) XVI, 11 et sv.
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penche; il craint que par ménagement, par respect pour lui, Patrocle ne parle pas, et c'est pour ce motif qu'il l'invite à parler, même si ce sont les Achéens qui lui arrachent des larmes. Toutefois, même en ce moment, il ne peut s'empêcher de blâmer durement la conduite des Achéens à son égard. On peut remarquer aussi que ni Patrocle ni Achille, à la grande surprise de quelques critiques, ne s'inquiètent de Machaon, dont Patrocle est allé chercher des nouvelles; c'est que, dans la pensée d'Achille, Machaon n'est qu'un prétexte à un témoignage d'intérêt pour les Grecs ; c'est que Machaon est légèrement blessé ; c'est que, ce qui touche Patrocle comme Achille, en cette conjoncture, ce n'est pas le sort de Machaon, c'est celui de tous les Achéens, menacés d'un désastre irréparable. Aussi, dans la conduite de cette partie du poème, nous voyons bien moins une faute contre les règles de la composition et contre la vraisemblance que l'application d'une très fine psychologie.
La même justesse d'observation se laisse aisément reconnaître dans la réponse d'Achille à Patrocle. La proposition faite par Patrocle d'endosser les armes de son ami et de courir au secours des Grecs avec le corps des Myrmidons — proposition adroitement suggérée par Nestor — cause au fond du cœur le plus vif plaisir à Achille; par là, en effet, il donne satisfaction également à sa pitié et à son orgueil. Renonce-t-il à sa colère? Il le dit et nous devons l'en croire : « Mais laissons le passé ; aussi bien n'était-il point en ma pensée de conserver un éternel ressentiment ; mais je m'étais promis de ne point mettre fin à mon courroux, avant le jour où la guerre et la bruyante bataille arriveraient près de mes vaisseaux ^ . » Mais un Achille ne peut s'apaiser sans un dernier frémissement, ni céder aux prières d'un ami même attendues et provoquées, sans se faire à lui-même une pénible violence. Aussi par deux fois il rap-
1) XVI, 60 et sv.
pelle avec amertume l'outrage qu'il a dû subir. « Une vive douleur s'est emparée de mon âme, depuis le jour où cet homme plus puissant que moi, mais que je vaux bien, a jugé à propos de me déposséder indignement, de m'enlever ma récompense * ». Et en quelques mots il raconte de nouveau cet enlèvement de Briséis qui ne peut sortir de sa mémoire. Plus loin, refaisant l'histoire telle qu'elle aurait pu se passer s'il avait pris part à tous les combats, il dit : « Les Troyens n'auraient pas tardé à remplir de leurs cadavres tous les fossés de la plaine, si le puissant Agamemnon m'avait su gagner par ses attentions -. » Quelques critiques n'ont pas trouvé ces paroles naturelles dans la bouche d'un homme à qui précédemment Agamemnon a offert satisfaction ; mais dans une âme irritée comme la sienne, et qui a voulu rester irritée, qui l'est encore à vrai dire et qui se débat entre la pitié et la rancune, un seul fait est encore. présent et vivant, c'est le grief, origine de tout le mal. Comment Achille, dans un moment où il veut se justifier à lui-môme et aux yeux de son ami, de s'être abandonné si longtemps à « un douloureux ressentiment, » rappellerait-il précisément ce qu'il y a de plus dur et de plus inexcusable dans sa conduite, son refus d'accepter les présents d'Agamemnon? Qu'un ami, d'ailleurs mal avisé, eût pu sur ce pointlui répondre que, depuis l'ambassade, Achille était aussi coupable envers les Grecs qu 'Agamemnon lui-même, cela est certain; mais il est pour le moins aussi certain qu'Achille ne pouvait se faire à lui-même un tel reproche, ni même donner l'occasion de le lui faire, en parlant de la démarche d'Agamemnon. A la vérité il l'ignore ou veut l'ignorer; de même qu'Agamemnon plus tard rejettera sur Atè la responsabilité d'une faute dont il est obligé de parler, de même Achille écarte le souvenir de tout ce qui peut rappeler sa part de res-
1) XVI, 52 et sv,
2) xvi, 73-4, t'i p.ot.,. Yi'iria tiStiti.
244 l'invention
ponsabilité dans les malheurs qu'il déplore. Ce sont bien là, ce semble, et le langage et les réticences de la passion.
La proposition de Patrocle, loin de déplaire à Achille, a donc mis d'accord la pitié du héros avec ses rancunes ; toutefois, comme Achille n'a pas renoncé à sa colère, comme sa vengeance lui échapperait en partie si Patrocle menait les Grecs jusque sous les murs d'Ilios et peut-être dans Ilios même, le héros lui recommande de ne pas se laisser emporter par l'orgueil et l'ivresse de la victoire. Ce n'est pas jalousie chez Achille, c'est prudence d'abord, respect pour les intentions de la divinité qui, par un accord avec sa mère et lui, veut « l'honorer» et politique ensuite, puisque les Achéens, vainqueurs, grâce à Patrocle, pourraient se croire aflranchis de toute espèce de satisfaction vis-à-vis d'Achille ' . La prière qui termine le discours du héros fait un assez frappant contraste avec les sentiments d'une pitié naissante ou d'une colère prête à s'éteindre qu'il a exprimés jusque-là. « Plût au ciel, ô Zeus père suprême, Athènè et Apollon, qu'aucun des Troyens n'échappât à la mort, si nombreux qu'ils soient, ni aucun des Argiens; que nous deux seuls nous fussions épargnés, afin de détruire seuls les remparts sacrés d'Ilios '. » Souhait impie et féroce, de plus en contradiction non seulement avec les sentiments d'Achille mais encore avec ses propres calculs ; car si les Achéens meurent tous, comment seront-ils à ses pieds, comment lui offriront-ils de riches présents? En réalité, Achille s'exalte ici, dans un mouvement d'ardeur belliqueuse et par l'espérance d'une gloire non partagée ou partagée avec son ami. Sous l'empire de cette passion, plus forte encore peut-être chez lui que la colère et qui entre même pour quelque chose dans sa colère, il oublie ses nouvelles dispositions d'esprit, encore indécises et flottantes, et revient à sa pre-
1) Vers 83 et sv.
2) XVI, 97 et sv.
mière situation morale. Il est en paroles le héros courroucé que nous connaissons, ce qui ne l'empêche pas d'agir conformément aux résolutions qu'il a prises, moitié par pitié, moitié par nécessité. Nous retrouverons ailleurs cette mobilité de caractère chez Achille, ou pour mieux dire cette oscillation d'âme entre deux passions opposées ; preuve assez forte que le poète l'a conçu ainsi et que les contradictions, dont il a conscience, ne proviennent pas de la main inexpérimentée de poètes postérieurs ' .
Nous avons déjà parlé de la sagesse et de l'habileté que montre Nestor dans cette scène. On peut trouver qu'il discourt trop longuement. Pourquoi, en un pareil moment, cet interminable récit d'une guerre entre les Pyliens et les Eléens et des preuves de vaillance qu'il a données dans sa jeunesse? L'exemple de Nestor est-il de nature à stimuler le sentiment d'honneur chez Achille? Mais si Achille reste dans sa tente, ce n'est pas faute de courage ; Nestor le sait bien. La prolixité, si naturelle aux vieillards, surtout quand ils parlent d'euxmêmes et de leurs jeunes années, suffit à peine pour expliquer une pareille digression ; elle ne suftît pas, il est vrai, mais elle y contribue avec d'autres raisons. De cette histoire du temps jadis, le vieillard tire une leçon, très puissante dans l'âge héroïque, c'est que le héros n'est pas né pour lui seul, qu'il doit faire usage de sa force et de son habileté pour le salut de tous. Cette obligation, unanimement reconnue, est
1) Celte prière d'Achille est marquée de l'obel dans le manuscrit de Venise. Achille n'est pas tel, dit la note d'Arislonicus, il sait compatir. La note ajoute que les vers sont l'œuvre d'un des poètes qui supposaient un amour entre Achille et Patrocle. Ou ne comprend guère comment d'une supposition pareille a pu naître une interpolation semblable. Quant à la raison tirée du caractère, nous croyons l'avoir réfutée. On remarquera d'ailleurs que la prière d'Achille, par son extravagance même, échappe à un jugement trop sévère; elle ne saurait se réaliser en aucun cas ; si elle pouvait s'accomplir, Achille n'aurait garde de la faire.
246 l'invention
incompatible avec les intérêts d'une vengeance particulière. Nestor le rappelle et l'appuie de son exemple ; nul dans l'armée grecque n'aurait pu le faire avec plus d'autorité. Si Achille a ses devoirs, Patrocle a auiei les siens ; plus âgé qu'Achille, il doit lui tenir le langage de la sagesse ; ce sont d'ailleurs les instructions de Ménœtios à son fils. Ici encore, en rappelant comment ces instructions furent données à Patrocle, le vieux Nestor pourra paraître prolixe : il raconte en effet, dans tous ses détails, l'hospitalité qu'Ulysse et lui ont reçue de Pelée, il revoit Pelée offrant à Zeus la graisse des victimes et tenant une coupe d'or; Achille le prenant, lui Nestor, par la main et le faisant asseoir. Mais tous ces traits qui ne sont pas indispensables, qu'un autre que Nestor peut-être aurait écartés, ont cependant leur éloquence; ils rappellent plus vivement à Patrocle la recommandation paternelle, en remettant sous ses yeux les circonstances dans lesquelles il les entendit; en frappant son imagination, ils réveillent sa conscience.
Patrocle du reste, tel qu'il nous est représenté par le poète, doit être sensible à ces souvenirs et à ces reproches. Comme héros et comme homme, Patrocle ressemble beaucoup à Achille, tout en lui étant inférieur. 11 n'a pas la force, l'éclat, l'adresse d'Achille, mais revêtu des armes de son ami, il fait illusion aux Troyens et aux Grecs eux-mêmes. Il n'a pas les fortes et tenaces passions d'Achille; mais il s'abandonne plus aisément aux impressions de la pitié. Arrivé dans la tente de Nestor, il aperçoit les deux rois, Nestor et Machaon, assis et buvant ; il juge que la blessure de Machaon est légère et veut repartir. A Nestor qui veut le faire asseoir, il répond qu'Achille est redoutable ; qu'il est irritable et prompt à accuser même l'innocent. Voilà bien une nature faible ou qui a besoin de s'appuyer sur un autre pour être forte ; il parle en serviteur non en ami ni en héros. Il vient de quitter Achille, il a encore l'âme et les oreilles toutes remplies de ses recommandations; il craint avant tout de lui déplaire, et exprime naïvement ses
craintes. Mais si Nestor fait appel à sa pitié, son cœur est ému, dit le poète * ; il ne répond rien, mais on pressent qu'il se souviendra, en temps opportun, des conseils de Nestor. C'est alors qu'il rencontre Eurypyle; le héros, qui tout à l'heure s'attardait malgré lui sous la tente de Nestor, n'hésite pas à soigner le blessé, même à rester près de lui, à le charmer par ses paroles *, jusqu'au moment où les Achéens se replient en désordre vers les vaisseaux. Qu'est devenue, pendant ce long intervalle, sa crainte d'offenser Achille ? elle a cédé à la pitié. Qu'est devenue même l'impression faite sur lui par le discours de Nestor? elle a cédé, pour un temps au moins, au même sentiment. C'est presque un oubli, un oubli touchant; aussi lorsque les cris de détresse des Grecs viennent jusqu'à lui, Patrocle semble se réveiller d'un long sommeil ; il se frappe les cuisses avec les mains, et en pleurant se sépare d'Eurypyle pour tenter un suprême effort auprès d'Achille. Dans la tente d'Achille il ne sait d'abord que pleurer : c'est là sans doute une attitude assez surprenante en elle-même d'abord, et parce qu'elle semble en contradiction avec le rôle brillant que le poète réserve à Patrocle ; elle étonne même le fils de Pelée qui compare son ami à une petite fille. C'est qu'en effet Patrocle, devant Achille dont il sent toute la supériorité, est résolument faible ; à cet ascendant qu'il subit se joint, pour l'ébranler jusqu'aux larmes, l'alternative à laquelle il se voit réduit ou de déplaire à son ami ou de manquer à son devoir ; c'est une véritable crise d'où il sort vainqueur, puisqu'il prend la parole pour reprocher à Achille sa dureté. Maintenant demande-t-on si ces fluctuations, si cette succession de sentiments divers, ce mélange d'héroïsme et de défaillance sont dans la nature ; la réponse, croyons-nous, ne saurait être douteuse pour personne ; la vie ou l'apparence de la vie tient beaucoup dans les œuvres
d'art à cette alliance de traits qui s'opposent sans forcément s'exclure.
Dans la dernière partie de l'Iliade, les scènes qui se rattachent au tableau de la guerre sans peindre la guerre ellemême nous mettent surtout sous les yeux le spectacle de la douleur d'Achille pleurant sur Patrocle, et de la douleur des Troyens pleurant Hector.
La douleur Achille, apercevant de loin la déroute des Achéens, craint pour la vie de Patrocle. Une vague prédiction de sa mère lui revient à l'esprit. Thétis lui a dit que le meilleur des Myrmidons mourrait, lui vivant, sous les murs de Troie. Il n'a point compris cet oracle, peut-être parce que Patrocle était d'Oponte et non de Phthie, peut-être parce que, veillant sur les jours de Patrocle, il le croyait moins exposé qu'aucun autre des Myrmidons, peut-être enfin par un effet de cet aveuglement qui faisait des hommes les instruments du destin, alors même qu'un peu de prudence leur eût permis d'y échapper ; quoi qu'il en soit, cette pensée est un regret, un remords pour Achille. Lorsque le pressentiment s'est changé en certitude, le héros s'abandonne au plus violent désespoir ; « saisissant la poussière de ses deux mains, il la répandit sur sa tête, il en noircit son beau visage ; il en souilla indignement sa divine tunique; lui-même gisait à terre, étendu tout de son long et de ses propres mains dévastait avec fureur son épaisse chevelure ' . » Antiloque, qui est là, lui saisit les mains craignant qu'il n'attente à sa vie. Quelques anciens, au nom de la philosophie, avaient blâmé ces marques excessives de douleur; ils ne reconnaissaient pas dans Achille le Grec toujours fidèle à la mesure, ni le héros dont la première qualité était pour eux de savoir se maîtriser ; mais Achille est d'un temps où ces qualités auraient sans doute passé pour des défauts du cœur.
l) XVIII, 23 et 8V.
Achille, s'il est grec par certains côtés, est comme le poète, comme ses contemporains, oriental par quelques autres. Entre son deuil et celui de Priam, par exemple, il n'y a, il ne pouvait y avoir de différence que celle qui tient à l'âge et au caractère; plus jeune et plus emporté, Achille poussera la violence un peu plus loin, mais il manifestera sa douleur de la même manière. Achille et Priam ne diffèrent point en ceci des rois de la Bible : « Les marques de deuil chez les Israélites, dit Fleury % étaient de déchirer ses habits, sitôt que l'on apprenait une mauvaise nouvelle ou qu'on se trouvait présent à quelque grand mal comme un blasphème ou un autre crime contre Dieu ; se battre la poitrine, mettre ses mains sur sa tête, se la découvrir en ôtant la coiffure et y jeter de la poussière ou de la cendre au lieu de parfums qu'ils y mettaient dans la joie; se raser la barbe et les cheveux. » Fleury fait remarquer que « nous voyons cette manière de deuil, non seulement chez les Israélites, mais encore chez les autres Orientaux, chez les Grecs et les Romains, et longtemps après, puisque saint Chrysostomenous la décrit encore de son temps à peu près de même. » Il ajoute judicieusement : « Je crois bien qu'il y en avait qui jouaient la comédie et qui faisaient toutes ces façons sans être obligés ; mais du moins ceux qui l'étaient pouvaient se satisfaire librement. » Ces paroles semblent renfermer un regret ; de la part d'un homme sage et modéré comme Fleury, rien ne montre mieux que les anciens usages, même les plus éloignés de nos mœurs et qui répugnent le plus à notre goût, pouvaient avoir leur bon côté ; et que si la décence publique et la raison ont gagné quelque chose, c'est en partie aux dépens de la liberté du cœur.
Les manifestations de la douleur chez Achille sont donc à la fois naturelles et conformes aux habitudes de l'âge héroïque ; on peut même ajouter que par leur excès même elles répon-
1) Mœurs des Israélites et des Chrétiens, ch. xiv.
250 l'invention
dent à l'idée qu'Homère a voulu nous donner du héros en général et d'Achille en particulier. C'était un proverbe chez les Grecs que les hommes les meilleurs étaient aussi ceux qui pleuraient avec le plus d'abondance '. Achille, type du héros grec, doit par cela même être outré dans sa douleur; de plus cette fureur qu'il porte dans l'amilié et le désespoir est bien d'accord avec celle qu'il témoigne dans son indignation et dans ses haines. A nos passions si diverses qu'elles soient, le caractère qui est un communique toujours des traits communs. Enfin, tout est grand dans Achille, tout dépasse la commune mesure. Diderot avait remarqué que dans les tableaux une certaine unité de mouvements et de geste s'imposait comme de soi à l'artiste; que la figure principale, convenablement animée ne permettait pas d'animer trop ou trop peu les figures secondaires. La poésie est soumise à une loi analogue. Achille ne saurait pleurer comme un autre parce qu'il ne se bat pas comme un autre ; le héros qui disperse une armée en paraissant sur le bord d'un fossé, qui luttera de vitesse avec le Xanthe, ne serait point tout à fait conséquent avec lui-même, tout au moins au point de vue de l'art, si l'on pouvait confondre son amitié pour Patrocle et son deuil avec le deuil ou l'amitié de tout autre héros. C'est là une nécessité tellement impérieuse que le poète, à partir de ce moment, ne semblera plus avoir qu'une seule préoccupation, celle de maintenir tous les traits de sa peinture en harmonie avec les premiers. L'imagination féconde d'Homère pouvait seule suffire à une pareille tâche.
La douleur d'Achille est d'abord restée muette, ou n'a fait entendre que des sanglots. Il pousse ensuite un cri terrible qui va frapper les oreilles de Thétis jusque dans les gouffres de la mer. Les effets successifs d'une très vive affliction sont bien
1) àya9o\ 5'àptâàxpu£ç ôtviJpEç, Zenob, i, 14. Dans la Chansonde Roland, Roland tombe fréquemment en pâmoison.
connus. « Devray, dit Montaigne, l'effort d'un desplaisir, pour être extrême, doibt estonner toute l'âme et lui empêcher la liberté de ses actions ; comme il nous advient, à la chaulde alarme d'une bien mauvaise nouvelle, de nous sentir saisis, transis, et comme perclus de tous mouvements ; de façon que l'àme se relaschant aprez aux larmes et aux plainctes, semble se despendre, se demesler et se mettre plus au large et à son aise :
Et via vix tandem vocilaxata dolore est', »
Notons toutefois des différences; d'un côté Achille n'est pas resté sans mouvement et de l'autre il a gémi. Ces deux traits paraissent aller ensemble : en effet si Ton dit avec vérité que les grandes douleurs nous frappent de stupeur, c'est probablement parce que dans un état avancé de civilisation l'habitude et la raison nous interdisent le recours aux démonstrations violentes ; la nature, un moment contrainte, se soulage ensuite par les moyens que l'usage autorise dans une certaine mesure, les larmes^ les sanglots, puis les plaintes. Achille sanglotte parce qu'il peut, sans blesser les convenances, se rouler dans la poussière ; il se roule dans la poussière, parce qu'il lui est permis de sangloter. Toutefois son âme est encore trop oppressée ou trop agitée pour lui permettre de crier ou d'exprimer tout ce qu'il éprouve. Ainsi cette marche delà douleur serait naturelle chez un homme de l'âge héroïque autant à cause des ressemblances que pour les différences qu'elle présente avec la marche décrite par Montaigne. On peut d'ailleurs remarquer que le vers cité en preuve par Montaigne s'applique dans Virgile, non à une de ces douleurs qui paralysent l'âme et le corps pour un moment, mais à une douleur toute pareille, au moins par sa nature et son allure, sinon par sa violence,
1) Montaigne, Essais, i, ch. â.
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à celle d'Achille ; en effet Evandre, avant de parler, s'est jeté en pleurant et en gémissant sur le corps de son fils '.
Après cette espèce de crise, Achille appelle sa mère. Ce mouvement est d'autant plus naturel que d'après l'Iliade Thétis avait de fréquents entretiens avec son fils et qu'elle est déjà intervenue auprès de Zeus, lors de la fameuse querelle, cause de tant de maux et en particulier de la mort de Patrocle. Achille dans ses plaintes se montre à la fois résolu à venger son ami, dùt-ilcourir à une mort certaine, et fort irrité contre lui-même ; maître de lui toutefois, et, pour ne point accorder un temps inutile à ses regrets, recourant à cette pensée, seule philosophie de l'âge héroïque, que l'homme doit se soumettre à sa destinée ; ne voulant être ni consolé ni détourné de ses projets, mais écouté et servi. Tous ces traits sont bien d'accord avec la situation et avec ce que nous savons déjà d'Achille. Deux d'entre eux méritent surtout d'être distingués, à cause de la finesse d'observation qu'ils révèlent ; le premier, c'est le ton impérieux, n'admettant aucune réplique, dont Achille parle à Thétis ; sa résolution en effet est une de celles dont on ne peut délibérer avec une mère ; à la manière dont il lui en fait part, on sent bien qu'il la lui tairait, s'il n'avait besoin de son secours. Forcé de se confier à elle, il va au-devant des objections ; il a pris son parti de tout ce qui peut advenir et même de la douleur de sa mère. « Pourquoi n'as-tu pas continué à vivre avec les déesses de la mer, et pourquoi Pelée n'a-t-il pas épousé une femme mortelle? Aujourd'hui une cruelle douleur t'est réservée, car ton fils périra ; tu ne le verras pas de retour dans tes demeures; aussi bien je n'ai plus le cœur à vivre, ni à me mêler aux hommes, si Hector ne tombe le premier frappé de ma lance et ne paie de sa vie les dépouilles qu'il a enlevées à Patrocle ^. r> Le second trait est l'intérêt qu'Achille témoigne pour les Achéens ; cet intérêt
1) An., X, 150.
2) xviii, 90 et sv.
SCÈNES ÉPISODIQUES 2o3
n'est pas subit, nous le savons ; toutefois il était encore faible, indécis, combattu par la colère du héros ; en ce moment il s'affermit, il s'accroît ; il n'a plus rien à craindre des inspirations de l'orgueil. Cruellement puni de son inaction, Achille gémit sur le sort de ceux qu'elle a fait périr et qu'elle met en danger. Toutes les généreuses pensées lui reviennent à la fois. Achille se retrouve lui-même, tel qu'il était en débarquant sur le rivage de Troie, avec la douleur en plus pour aiguillon. Ce nouvel aspect d'Achille n'ajoute pas seulement à la grandeur de son caractère ; c'est un changement des plus naturels et qui par cela même a sa beauté propre, comme toute peinture fidèle.
Cependant le cadavre de Patrocle a été rapporté dans la tente d'Achille. Le poète nous fait assister à deux scènes de lamentations : la première a lieu pendant la nuit suivante ; la seconde après la réconciliation des deux princes et avant la reprise des combats. Dans les deux scènes, il se mêle à la colère chez Achille un retour mélancolique sur lui-même ; il sait que la résolution de se venger doit hâter le moment même de sa mort ; il s'afflige donc sur lui tout en s'affligeant sur Patrocle. Mais les différences méritent surtout l'attention. Dans la première scène, ce qui domine, c'est le sentiment de la vengeance. Les mains posées sur la poitrine de son ami, gémissant comme une lionne dont les petits ont été ravis par le chasseur, Achille s'engage à ne point ensevelir Patrocle avant de lui avoir apporté les armes et la tête d'Hector, et à tuer sur son bûcher douze captifs Troyens. Terrible promesse faite dans un moment de douleur, et à laquelle le héros croira devoir rester fidèle : ce sacrifice était-il indiqué par la tradition? si oui, on ne peut trop admirer la manière dont le poète en fait la première mention ; si quelque chose peut atténuer l'atrocité de cette résolution, c'est précisément le degré d'exaltation où s'emportait la douleur dans les lamentations funèbres. La seconde scène nous montre un Achille beaucoup plus
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calme. Entouré des deux Atrides, d'Ulysse, d'Idoménée et de Phœnix, c'est avec eux qu'il semble s'entretenir, bien qu'il parle seul et seulement de sa douleur ; douleur semblable, dit-il, à celle qu'il éprouverait, s'il apprenait la mort de son père ou de son fils, Néoptolème, élevé à Scyros *. Achille exagère-t-il ? on peut le croire ; mais combien cette exagération est naturelle, l'homme affligé croyant sans peine qu'il ne peut y avoir pour lui une plus vive affliction ! Combien d'un autre côté cette exagération est bien dans les mœurs héroïques, par la naïveté dentelle témoigne! A un homme qui parleraitainsi de nos jours on reprocherait sans doute un manque de mesure et de décence ; il mépriserait en effet la convention d'après laquelle chacun est censé pleurer plus les siens que ses amis ; mais de telles conventions n'étaient point faites pour Achille ni pour les contemporains d'Homère. D'un autre côté la douleur d'Achille prend un caractère de plus en plus mélancolique : sa mort, il s'y résigne ; il était déjà résigné autrefois, et n'aurait désiré qu'une chose, c'est que Patrocle lui survécût pour conduire son fils de Scyros à Phthie, pour lui remettre ses domaines, ses serviteurs, ses hautes et grandes demeures. Ce souhait, témoignage d'une vraie tendresse paternelle, n'est pas seulement naturel en soi ; il l'est encore parce qu'il associe, dans une môme pensée, les deux personnes qu'Achille aime le plus. C'est bien le langage de l'homme atteint dans ce qu'il a
1) Quelques critiques contestent l'authenticité de tout ce passage à cause de celle mention de Néoptolème qui vient ici pour la première fois, et parce qu'il est dit ailleurs, ix, 440, qu'Achille partit tout à fait jeune (vÂiriog) pour Troie. Ces raisons nous paraissent très faibles. Le mot v<57rioç est expliqué par ce qui suit : oÛtto t\§ôQ^ ôuoilou ttoXé/jioio, Achille ne connaît pas encore les travaux de la guerre; viÔttioç le dit plus vaguement. Nous sommes dans la 10« année de la guerre; en supposant qu'Achille avait 20 ans au moment de la guerre, il en a 29 à ce moment du poème. Si Néoptolème n'est pas mentionné ailleurs, c'est que le poète n'a pas trouvé, ou a négligé, comme c'était son droit, l'occasion de parler de lui. La mention vient-elle ici à propos? C'est là toute la question; nous croyons y répondre dans le texte.
de plus cher. Enfin la mélancolie inspirée à Achille par la pensée de la mort prochaine est surtout touchante parce qu'au lieu de le concentrer sur lui-même, elle le porte à s'affliger sur le malheur des autres, sur celui de Pelée qui, « s'il conserve un reste de vie, le passe à gémir, accablé par l'odieuse vieillesse et s'attendant toujours à recevoir la triste nouvelle de la mort de son fils * . »
A cette même scène se rattachent étroitement les lamentations de Briséis sur Patrocle. Les morts, en temps de paix, dans la demeure des défunts, étaient alors, comme plus tard, pleures par les femmes ; en temps de guerre ce rôle paraît avoir été celui des captives, à défaut des sœurs ou des parents. C'est ainsi que Briséis est amenée à donner des signes de douleur et à proférer des plaintes dont la violence a quelque chose d'étrange pour nous ; en effet à peine a-t-elle vu Patrocle qu'elle se jette sur lui avec de bruyants sanglots, qu'elle se déchire la poitrine, le cou et le visage ; à l'entendre, la mort de Patrocle est une calamité pour elle, égale à celles qui l'ont déjà frappée, comme la mort de son premier époux et celle de ses trois frères, tous tués par Achille-. Comment de tels sentiments seraient-ils naturels chez Briséis ? ils ne le sont pas aussi tout à fait, croyons-nous ; la tyrannie d'un pieux usage y a plus de part que la douleur véritable. Toutefois on ne saurait trop admirer ici avec quel art le poète se rapproche autant qu'il peut de la nature là même où il semble que par son sujet il soit forcé de s'en écarter. La mort de Patrocle doit être un malheur pour Briséis ; le poète invente donc que Patrocle l'a consolée au moment de la mort des siens ; qu'il Ta toujours traitée avec douceur ; il va même jusqu'à imaginer que Patrocle lui avait promis de faire d'elle la jeune épouse du divin Achille. La consolation ici nous paraît brutale ; il faut toutefois réfléchir que le sort le plus souhaitable
2) XIX, 284 et sv.
pour une captive des temps héroïques était d'épouser son maître ; elle échappait ainsi en partie aux outrages et aux mille incommodités de la servitude. La Tecmesse de Sophocle se réjouira d'être devenue, dans son malheur, la femme d'Ajax. Nulle part ailleurs, dans l'Iliade, il n'est sans doute question de cette promesse de mariage faite à Briséis par Patrocle au nom d'Achille ; mais il est bien évident qu'Homère ne s'inspire pas ici de la tradition, que la première idée de cette union lui vient à l'esprit en ce moment même, à propos des plaintes de Briséis et pour donner à sa douleur plus de vraisemblance. Pour la même raison il ajoutera, après nous avoir montré les autres captives pleurant sur le compagnon d'Achille : « Patrocle était le prétexte de ces gémissements, mais c'était son propre sort que chacune déplorait *. » On a prétendu que ce trait, tout naturel qu'il est, n'est point conforme au caractère de la poésie épique primitive qui fait connaître ses personnages par leurs actions et leurs paroles, non en disant elle-même ce qu'ils éprouvent ; mais si vraie que puisse être cette remarque, elle ne peut être considérée comme une loi absolue. Homère, disaient les Grecs, a inventé tous les genres ; sans aller si loin, nous pouvons penser, ce semble, qu'il a pu s'écarter de la méthode de ses devanciers, d'ailleurs inconnue de nous, et de la sienne propre ; en réalité le domaine d'Homère, ce n'est pas une manière, un type de récit ; c'est la nature même. C'est quand un passage sort de la nature qu'on a surtout le droit d'en contester l'authenticité. D'ailleurs cette courte réflexion du poète ne peut être comparée à une minutieuse analyse qui en effet serait contraire aux usages de l'épopée naïve et populaire. Quel est le narrateur, si étranger qu'on le suppose aux observations psychologiques, si peu habile à se mettre en scène et à donner son propre avis, qui ne serait capable de distinguer, à un certain moment, entre
les actes mêmes de ses personnages et leurs sentiments intimes, et de faire part à l'auditeur de cette distinction ? C'est là une question de mesure ; une étude à la Marivaux serait ici déplacée ; un simple mot, dont on ne peut contester la vérité, non seulement n'est pas de trop, mais rentre, sans les fausser, dans les conditions du genre. De même Homère dira en parlant des chefs qui entourent Achille : « ils gémissaient chacun au souvenir de tout ce qu'ils avaient laissé chez eux ' . » Achille en effet, dans sa douleur et ses pressentiments, a pensé aux siens, à Néoptolème, à Pelée : ce souvenir de la patrie et de la famille trouve un écho naturel dans le cœur des chefs achéens ; ils ne peuvent guère prendre la parole, car le premier et presque le seul rôle appartient nécessairement à Achille ; mais Homère ne peut pas non plus, après les avoir amenés sous la tente du héros, les laisser sans nous apprendre quels sentiments les plaintes d'Achille avaient éveillés en eux, Ce n'est point là se substituer à ses personnages ; ce n'est point s'oublier : c'est répondre à une attente de l'auditeur ; c'est toujours être fidèle à la nature ^.
Entre ces scènes, à la fois semblables et différentes, se trouve placée la réconciliation d'Achille et d'Agamemnon, et la discussion sur la résolution d'Achille qui prétend rester à jeun jusqu'après sa victoire sur Hector. Ce jeûne d'Achille fait partie de son deuil et ce n'est pas là, comme on pourrait le penser, un trait qui lui soit particulier. Le désir de mourir est naturel à l'homme vivement affligé ; il peut penser d'abord à une mort violente, comme Ménélas pleurant son frère, comme Ulysse après la rupture des outres qu'Eole lui avait données.
2) Ces passages ne sont pas d'ailleurs les seuls qu'il faudrait tenir pour suspects, si toute intervention du poète lui-même devait être condamnée par avance. Voir par ex. ch. v, v. 830 et sv,, où le poète explique la conduite de Diomède. Nous aurons l'occasion de citer ce dernier pas-
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Si Achille n'a point parlé de se tuer, on a craint du moins un moment qu'il ne se tuât. Le jeûne est, pour ainsi dire, une espèce de conciliation entre l'instinct de la vie et le désir de mourir ; sans amener la mort il ôte à la vie ses soutiens ; il l'abandonne à elle-même comme pour témoigner du peu de cas que l'homme en fait. Telle était la coutume des Orientaux, et en particulier des Israélites : « Le deuil, dit Fleury, était accompagné de jeûne; c'est-à-dire que tant qu'il durait, ils ne mangeaient point du tout, ou ils ne mangeaient qu'après le soleil couché, et des aliments fort communs, comme du pain et quelques légumes, et ne buvaient que de l'eau ^ » Même dans la vie publique le jeûne et la douleur étaient associés ^. D'Orient en Grèce, ces coutumes ne sont point passées sans changement ni atténuation ; mais nous les retrouvons. Pénélope, affligée du départ de son fils, ne voudra prendre ni mets ni breuvage. Achille, outré en tout, se condamne à un jeûne rigoureux et veut y condamner les autres, non seulement par hâte de combattre, mais encore pour associer à son deuil toute l'armée et rendre ainsi à Patrocle, conformément aux idées de l'âge héroïque, un hommage plus éclatant.
Les cérémonies funèbres chez les anciens avaient un triple objet ; elles permettaient à la douleur de se satisfaire pleinement ; elles assuraient au défunt un séjour régulier parmi les morts ; en honorant sa mémoire elles tendaient à la faire vivre dans le souvenir des hommes au delà du tombeau. De là trois sortes de scènes ; des lamentations, comme celles que nous venons d'analyser, des funérailles conformes à tous les rites, dçs honneurs proportionnés au mérite des héros et à l'affection de ceux qui le pleurent. Naturellement ces trois sortes de scènes participent aux caractères les unes des autres ; elles se succèdent cependant dans un ordre à peu près régulier et se
1) Mœurs des Israélites, ch. xiv.
2) Ibid., ch. XVII.
distinguent entre elles : Achille a donné tout d'abord un libre cours à sa douleur ; il lui reste à ensevelir Patrocle suivant toutes les formes et à lui décerner les honneurs qui l'empêchent d'être oublié.
Achille est revenu du combat dans lequel il a tué Hector; il trouve derrière son char le cadavre de son ennemi. Il n'est pas donné un seul moment à la joie d'une victoire qui assure non seulement la vengeance de Patrocle, mais encore le salut des Achéens; tant il est vrai qu'Achille s'est armé bien plus pour satisfaire l'ombre de Patrocle et lui-même en même temps, que par compassion pour l'armée grecque. Le héros reprend alors, avec un nouvel appareil, les scènes de désolation qui ont précédé le combat. Dans son impatience d'honorer Patrocle, et aussi pour l'honorer avec plus d'éclat, il ne laisse pas délier les chevaux ; Achille et les Myrmidons sur leurs chars tournent trois fois autour du cadavre. Tous pleurent, à l'imitation de leur chef; et comme ici le poète ne peut pas dire, comme des captives troyennes et des généraux grecs, que le sentiment de leur propre infortune est pour beaucoup dans leur douleur, c'est Thétis qui « irrite leur désir de pleurer ^ » Thétis veut en effet que son fils soit content, et il ne peut l'être que si les larmes « baignent les armes et arrosent les sables du rivage. » Achille renouvelle alors les promesses faites à Patrocle : Hector sera jeté aux chiens et douze Troyens seront immolés sur le bûcher. Le repas funèbre a lieu, il est remarquable parle n'ombre des animaux égorgés. « Autour du cadavre, le sang coulant à flots aurait pu être puisé à pleine coupe -. » Invité à laver le sang et la poussière du combat, Achille s'y refuse, comme il s'était refusé à manger ; épuisé de fatigue, il s'endort, au milieu des Myrmidons, en un lieu laissé libre, près du rivage battu par les flots *. On le voit, la
2; xxiii, S4.
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douleur d'Achille se présente ici avec quelques nuances ; elle ne s'épanche pas en regrets mélancoliques comme pendant la première nuit ; elle n'est plus mêlée aux sentiments de la vengeance, comme avant le combat ; elle est entière toutefois ; mais elle est entrée, pour ainsi dire, dans sa période d'action ; elle s'occupe de ses devoirs ; elle veut s'entourer de pompe et d'éclat; elle se combine, non avec l'abattement ou la tristesse, mais avec une rare énergie de volonté. Achille ne saurait faire autrement, semble-t-il; c'est là le plus bel éloge que l'on puisse faire du poète. D'un autre côté, les images sont partout d'une parfaite netteté ; Achille se détache vivement sur le groupe des Myrmidons et des autres Achéens, ici par son rôle, là par l'endroit même qu'il choisit pour s'y reposer.
Achille endormi revoit Patrocle. Que ce songe est naturel, il est à peine besoin de le remarquer. Achille a l'esprit et le cœur pleins du souvenir de Patrocle ; il a cédé au sommeil avant d'avoir tenu toutes ses promesses, malgré lui par conséquent ; c'est un remords qui l'agite ; aussi les premières paroles de Patrocle sont-elles des reproches : « Tu dors, Achille, et tu m'oublies ; vivant, j'occupais ta pensée ; mort, tu me négliges. » Nous qui savons tout ce qu'Achille a fait, tout ce qu'il se propose de faire pour honorer Patrocle, nous pouvons être surpris de ce langage qui prouverait, de la part du héros mort, une rare exigence et une impatience singulière : mais en réalité, ces sentiments sont ceux d'Achille ; c'est lui-même qui parle ; c'est sa conscience qu'il entend. « Sois content de moi, Patrocle \ » avait dit Achille, à son retour du champ de bataille, et il est probable que le doux Patrocle était content en effet. C'est Achille qui ne saurait être satisfait et qui prête à l'ombre de son ami son propre mécontentement. Si ce début est naturel, ainsi compris, le reste ne l'est pas moins. C'est là une entrevue, une dernière entrevue entre Patrocle et
Achille ; Patrocle ne peut revenir sur la terre, et une fois descendu dans le royaume d'Hadès, il ne reviendra plus même en songe. Cette pensée augmente les regrets d'Achille qui croit entendre son ami lui dire : « Nous n'irons plus comme autrefois, pendant ma vie, nous asseoira l'écart de nos compagnons, et former ensemble des projets ^ j Voilà bien indiqué, en quelques mots, le vrai charme de l'amitié ; s'isoler et se comprendre. Cette délicatesse de sentiments, chez des hommes d'action comme Patrocle et Achille, et dans un temps rude, comme l'âge héroïque, a quelque chose de surprenant, tout à l'éloge de la race grecque, qui eut pour ainsi dire le cœur civilisé avant les mœurs. Peut-être après tout faut-il voir ici un effet de cette douce influence ionienne qui, au temps d'Homère, devait avoir déjà agi fortement sur les caractères et les esprits, et dont le poète, par un anachronisme inévitable, faisait bénéficier un âge antérieur. Quoi qu'il en soit, ce contraste, qui se retrouve ailleurs et même un peu partout dans l'Iliade et l'Odyssée, est certainement pour nous un des attraits de la poésie homérique. Dans ce même songe, Patrocle dit à Achille: « Et toi aussi, Achille semblable aux dieux, ton sort est de mourir sous les murs illustres des Troyens ^. » Hector mourant a aussi rappelé à Achille qu'il ne retournerait pas dans sa patrie. D'où vient que l'ennemi et l'ami tiennent à peu près le même langage? Hector se venge déjà, en prédisant la mort de son meurtrier; mais pourquoi Patrocle fait-il allusion à la destinée cruelle d'Achille? C'est qu'ici, comme plus haut, c'est moins Patrocle qui parle, qu'Achille lui-même. Cette idée mélancolique d'une mort prochaine qu'il a déjà exprimée au ix« chant, en répondant aux ambassadeurs d'Agamemnon, devient de plus en plus présente et pressante, à mesure que les événements marchent ; au milieu de l'appareil lugubre dans lequel se complaît à ce moment Achille, elle revient avec plus
1) xxiii, 77-8.
2) xxm. 81
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de vivacité que jamais. D'ailleurs, comme il y a, comme il y a eu une intimité parfaite entre Achille et Patrocle, comme cette intimité est même rappelée par Patrocle, il est naturel que Patrocle exprime ce que pense Achille ; les deux héros, même après la mort, ne font qu'un. Un souhait touchant, et qui répond encore au désir d'Achille termine le discours de Patrocle : « Je te dirai et te recommanderai une autre chose, si tu veux te laisser persuader, Achille. Ne permets pas que mes ossements soient à l'écart, loin des tiens ; élevés ensemble dans tes demeures, restons ensemble après la mort * . » Puis le héros évoque le souvenir toujours cher à l'homme de la première adolescence et des premières amitiés. Tout est dit. Patrocle a exprimé un souhait ; il en a donné la raison. Un autre poète peut-être se serait arrêté là. Homère revenant sur ce souhait de Patrocle le précise ; à la force du sentiment il ajoute la gi'âce de l'imagination : « Qu'une même urne reçoive nos cendres^ cette urne d'or que t'a donnée ta mère vénérable ^. » Qu'on veuille bien maintenant se rappeler la prière d'Achille envoyant Patrocle au secours des Achéens : « Plût au ciel, ô Zeuspère suprême, Athènèet Apollon, qu'aucun des Troyens n'échappât à la mort, si nombreux qu'ils soient, ni aucun des Argiens; que nous deux seuls nous fussions épargnés afin de détruire seuls les remparts sacrés dllios ^! » Quelle différence entre les désirs de l'homme et la réalité ! Patrocle et Achille rêvaient les joies à deux de la victoire, si l'on peut dire ; le seul souhait qu'il leur est permis de former maintenant, c'est de n'être pas séparés dans la mort ! Homère a-t-il cherché cet effet
1) xxni, 82-4.
2) xxiu, 91-92. Le vers 92, où il est question de l'urne d'or, donnée par Thétis, était rejeté par Aristarque comme formé avec passage de l'Odyssée (xxiY, 73-4), et ajouté après coup dans l'Iliade. Cela est d'aulant plus vraisemblable que le vers manquait aux anciens textes de l'Iliade. Toutefois cette interpolation, si c'en est une, ne dépare pas le souhait de Patrocle.
3; XYi, 97 etsv,
de contraste que nous relevons, à sept chants de distance ? Nous ne le pensons pas ; mais ce qu'il est vrai de dire, c'est que ce contraste était renfermé dans sa conception, comme la plante dans la graine ; ici et là, Achille etPatrocle sont fidèles à leur caractère; ils mettent tout en commun, peines et plaisirs ; de plus, pour Achille, irrité, isolé, les seuls plaisirs sont ceux qu'il partage et qu'il ne partage qu'avec Patrocle^
Achille veut retenir son ami et l'embrasser. L'ombre échappe à ses mains et rentre sous terre ', Achille se réveille ; ce sera pour accomplir les ordres de Patrocle qui sont en réalité ceux qu'il se donne à lui-même. Mais Homère lui met dans la bouche des réflexions bien dignes de remarque : « 0 Dieux, les morts ont donc dans le royaume d'Hadès une âme et une image, mais non une véritable vie^ ! ï> Ici ce n'est pas Achille qui parle plus qu'un homme quelconque, c'est la réflexion qui devait venir naturellement à l'esprit des hommes d'alors au sortir d'un songe ; cette ombre ne saurait être une simple conception de notre intelligence ; elle répond à quelque chose de réel ; elle apporte avec elle une notion de l'au-delà ; hôte d'un monde invisible, elle en témoigne par sa présence ; intangible et vaporeuse, mais visible, elle laisse entrevoir ce que devient l'homme après la mort. Si grande est notre préoccupation à cet égard qu'elle peut un moment se substituer à la douleur particulière qui nous domine ; c'est le cas d'Achille. Homère l'a vu- et compris avec ce sens d'un grand poète qui, à travers les sentiments appropriés à la circonstance, devine les instincts propres à l'humanité tout entière.
1) On voit combien on a tort de vouloir retrancher la prière qui ternaine le discours d'Achille au xvie chant.
2) L'ombre de Patrocle avait dit à Achille : « Donne-moi la main, je t'en conjure. » Patrocle devait pourtant savoir, dit la critique, que cette main ne pouvait être prise ni saisie ; soit ; mais il est touchant de le voir oublier ici ce qu'il devait si bien savoir.
264 l'invention
Les apprêts de la cérémonie funèbre et cette cérémonie elle-même avec les jeux qui en font partie, remplissent le jour suivant.
Le bois, nécessaire pour élever le bûcher, a été coupé sur le mont Ida. Les Myrmidons, la tête rasée (ils ont couvert Patrocle de leur chevelure), transportent le corps de la tente au rivage. Achille lui-même a coupé sa chevelure, consacrée cependant au fleuve Sperchios, et l'a placée entre les mains de son compagnon, après en avoir demandé pardon à la divinité du fleuve ; puis il renvoie l'armée. Pour rendre les derniers devoirs à Patrocle, il ne veut être assisté que des chefs. Le bûcher est dressé, arrosé du sang de nombreuses victimes ; Achille égorge alors, suivant sa promesse, les douze captifs Troyens. C'est là un acte cruel, qui émeut le poète, comme l'ont déjà ému les traitements infligés au cadavre d'Hector. La pensée d'Homère ne semble pas douteuse* ; dans toute cette fin du poème, jusqu'au moment de la rançon d'Hector, Achille est manifestement coupable, aux yeux du poète, comme aux yeux de la divinité, parce qu'il excède toute mesure. D'ailleurs les deux traits, regorgement des victimes humaines et les « œuvres indignes » accomplies sur le cadavre d'Hector, étaient sans doute indiqués et imposés au poète par la tradition, et la tradition elle-même, en prêtant de tels actes à Achille, prétendait sans doute montrer qu'Achille, loin de se conformer aux usages, s'en écartait pour rendre sa vengeance plus éclatante et plus extraordinaire. Quoi qu'il en soit, l'excuse d'Achille est dans sa colère et sa douleur. Enée aussi, dans Virgile, immolera des captifs sur le bûcher dePallante 2, mais Enée est de sang-froid ; Enée n'a point perdu un ami ; Enée unit la pitié à la piété ; ailleurs il voudrait rappeler les
1) Voir page 114, note 1. Si le blâme n'est pas forcément dans les mots (xaxà, âiaéa), il est dans le fond du récit.
2) ^n., XI, 81.
morts à la vie, tandis qu'Achille massacrerait volontiers tous les Troyens, Quelle différence! Par la vérité, comme par le sentiment moral, Homère est ici bien supérieur à Virgile.
Le feu est mis au bûcher qui tarde à s'enflammer. A la prière d'Achille, Borée et Zéphyre, traversant les mers, se jettent sur la flamme et l'attisent. Toute la nuit Achille puise le vin à pleines coupes, et le répand à terre en appelant l'âme du malheureux Patrocle. Les funérailles alors s'achèvent par les soins des Myrmidons; le bûcher est éteint avec des flots de vin ; les ossements de Patrocle sont recueillis, déposés dans une urne d'or, recouverts d'un voile léger et portés ainsi dans la tente d'Achille. Enfin les Achéens creusent autour du bûcher une fosse dont la terre, rejetée et soutenue par des pierres, formera un tombeau.
Ce tableau des funérailles, en accumulant les détails, en montrant de quels honneurs et de quels soins extraordinaires les restes de Patrocle sont entourés, témoigne avec éclat de la douleur et de l'afl'ection d'Achille. Les sentiments du héros s'expriment d'ailleurs avec netteté dans des discours, ou sont expliqués par le poètedui-même. Comme précédemment Achille mêle à ses regrets la tristesse que lui inspire la connaissance de son propre sort ; s'il ofi^re à Patrocle sa chevelure consacrée à Sperchios, c'est qu'il ne reverra plus ni le fleuve ni Pelée qui s'est engagé envers le fleuve parce vœu. En donnant ses ordres pour le tombeau de Patrocle, Achille marque aussi le lieu de sa sépulture; -il recommande aux Achéens, qui doivent lui survivre, de lui élever un vaste et grand tombeau. Ces deux sentiments de vive douleur et de mélancolie, partout confondus, ne rendent pas seulement Achille plus touchant ; ils font de lui un personnage plus vrai, plus vivant, en le rapprochant de la nature qui est toujours complexe.
Si Achille fait retour sur lui-même, il sait aussi s'oublier. Le poète nous le montre pendant la nuit, se traînant et comme rampant le long du bûcher, se lamentant comme un père qui
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a perdu un fils, nouvellement fiancé ' . La comparaison paraîtra un peu forte, mais elle est d'accord avec les traits précédents. Achille pleurant Patrocle comme un fils est bien l'homme qui s'est écrié plus haut que la mort de Néoptolème ou de Pelée ne lui aurait pas causé une plus grande douleur.
Les jeux, dès l'âge héroïque, faisaient partie des funérailles : Homère compare Achille et Hector courant l'un après l'autre à des chevaux engagés, après la mort d'un héros, dans une course dont le prix est une femme ou un trépied 2. Ailleurs il rappelle les jeux qui ont eu lieu sur le tombeau d'Œdipe ^. Les funérailles de Patrocle doivent être mémorables; Achille veut qu'elles puissent lutter d'éclat avec les plus solennelles; il est donc dans son rôle lorsqu'il célèbre des jeux en l'honneur de son ami. La douleur d'Achille s'est montrée soucieuse d'observer tous les usages et sans doute d'y ajouter; il en reste un, le mieux fait pour lutter contre l'oubli qui atteint si vite les morts : comment l'aurait-il négligé ■* ?
Bien que ces jeux soient célébrés en signe de deuil, la douleur d'Achille et des Achéens semblera comme suspendue tout le temps qu'ils dureront. Cet efl'et est éans la nature ; chez les acteurs, la préoccupation de la victoire ; chez les spectateurs, l'intérêt même de la lutte sont des sentiments trop exclusifs pour se, rencontrer à la fois dans l'âme avec une vive affliction. Achille toutefois, mais Achille seul, en raison
1) xiiii, 222-3.
2) XXII, V. 162 et sv.
3) XXIII, 678, sv.
4) C'est faute d'avoir considéré la question à ce point de vue, c'est-àdire au point de vue antique, que Lamartine a pu dire : « Des jeux, très déplacés selon nous en ce moment dans l'économie du poème, remplissent de courses de chars, de luttes et de pugilats le reste de ce chant. Cela est beau d'exécution, mais inopportun et fastidieux. » Cours de littérature, y, p. 143. Qu'aurait-il dit des jeux qu'Enée célèbre sur la tombe d'Anchise? Anchise est mort depuis un an ; c'est à peine si son fils l'a pleuré ; il n'a joué aucun rôle important, et n'a que le mérite d'être le père d'Enée. Le hors-d'œuvre est dans Virgile, non dans Homère.
de sa profonde douleur et par cela même que président et juge des jeux, il ne partage pas les passions des autres spectateurs ni des concurrents, laissera échapper quelques paroles en harmonie avec le caractère funèbre de la fête. C'est ainsi, entre autres traits, qu'il dira, en offrant à Nestor une coupe à deux anses * : « Reçois ce présent, vieillard, conserve-le comme un objet précieux, comme un souvenir des funérailles de Patrocle ; car tu ne le reverras plus au milieu des Argiens. » C'est ainsi encore que, parmi les objets proposés en prix, il en est qui ont appartenu à Patrocle, par exemple un beau cratère en argent, œuvre des Sidoniens ^, et des armes ravies par le héros à Sarpédon ». On peut s'étonner qu'Achille ne garde pas pieusement ces objets, en souvenir de son ami ; mais outre qu'à cet égard Achille pouvait bien ne pas se dépouiller tout à fait; son intention était surtout de faire revivre Patrocle dans la mémoire des hommes et rien n'y pouvait mieux contribuer que ces sortes de présents et d'enjeux.
Les jeux célébrés en l'honneur de Patrocle sont au nombre de neuf, ce sont la course des chars, le pugilat, la lutte, la course à pied, le combat à la lance, le jet du disque, le tir à Tare, le javelot.
Dans ces sortes de récits, l'intérêt tient à la passion des acteurs luttant pour le prix, à la curiosité attentive et inquiète des spectateurs, aux accidents qui changent soudainement la face des choses, trompant l'ambition des uns et l'attente des autres. Les accidents peuvent varier beaucoup suivant les jeux; mais le sentiment qu'y apportent acteurs et spectateurs est presque toujours le même. Cette uniformité inhérente aux choses et l'espèce de lassitude qu'elle engendre est peut-être la cause pour laquelle le poète a développé si amplement le récit de la course des chars, et de
1) XXIII, 616, àpçp'iSeToç cpiâX*), Voir Helbig, D. H. Ep., p. 265 et 8V.
2) XXIII, 741 et av.
3) Id. 800.
268 l'invention
moins en moins les récits des autres jeux. La progression, sans être tout à fait régulière, est pourtant si marquée que la dernière des épreuves, celle du javelot, tient en quelques vers et n'est pas même un concours ; en effet à peine les deux rivaux, Agamemnon et Mèrionès, se sont-ils présentés qu'Achille, sans les mettre aux prises, leur distribue les enjeux. C'est qu'Homère n'est pas un poète qui cherche à remplir un cadre tracé d'avance; il est spectateur comme les Grecs convoqués par Achille ; ce qui n'intéresse plus ceux-ci cesse aussi de l'intéresser; si leur curiosité languit, il ne cherche pas à la ranimer par des moyens factices. Cette impatience qui saisit la foule après un spectacle trop long et forcément monotone, qui de la foule passe aux chefs, il la ressent. En un mot sa préoccupation même est ici une convenance de plus.
L'adresse, le hasard, le jeu des forces naturelles, ce sont là les éléments qui entrent dans tout concours et qui en font l'intérêt. Homère, dans la course des chars, les met en complet relief. Tout d'abord Nestor donne des conseils à son fils Antiloque ; conseils de prudence et de bon sens que chacun pourrait, il est vrai, se donner à soi-même. Mais Nestor aime à parler et Antiloque n'a pas une longue expérience ; puis il est si aisé, en ces sortes de luttes, dans les moments critiques, d'oublier ce que l'on sait le mieux ! Un jeune homme ou dédaigne les avis des vieillards, ou les dépasse en voulant les suivre : ce dernier cas est précisément celui d' Antiloque ; il ne sera pas seulement adroit, mais rusé ; il passera non loin de la borne, suivant le conseil qu'il a reçu, mais dans de telles conditions de danger qu'en réalité c'est être là plutôt infidèle que docile aux recommandations paternelles. En effet il atteint Ménélas au moment où celui-ci va tourner la borne ; le chemin était trop étroit pour deux chars; Antiloque s'engage néanmoins, malgré les exhortations de Ménélas, au risque de briser le char de ce dernier ou d'être précipité lui-même dans les fossés voisins de la route. Ménélas, comprenant le danger,
retient ses chevaux et est ainsi dépassé par Antiloque qui doit son succès à sa témérité. On ne peut trop admirer combien dans toute cette peinture Homère s'est attaché à la vraisemblance ; Nestor prévoit un cas qui, comme dans la vie, ne se présente pas absolument tel qu'il l'avait prévu ; Antiloque n'a pris dans les conseils de Nestor que ce qui était compatible avec sa fougue juvénile et un désir immodéré de la victoire.
Le hasard joue aussi son rôle. Dioraède sur le point de dépasser les cavales d'Eumèlos perd son fouet ; mais bientôt le char d'Eumèlos a son timon et son joug rompus. Seulement le hasard n'a point de nom dans Tlliade ; comme il se présente toujours sous la figure d'une divinité, c'est Phœbos Apollon qui arrache le fouet aux mains de Diomède, c'est Athènè qui brise le joug et le timon d'Eumèlos.
Les forces naturelles mises en jeu ont aussi leur attrait propre et qu'un poète ne saurait dédaigner. Pour cette raison, Homère décrit lés tourbillons de poussière, les crinières flottantes, les fouets levés, les chars bondissants, les conducteurs fermes sur leurs sièges ; les chevaux échauffant de leur souffle le dos et les épaules du conducteur qui les précède ; les roues à peine imprimées dans la poussière, les flots de sueur qui coulent de la tète et du poitrail des chevaux.
Quant aux sentiments, le poète nous fait connaître ceux des acteurs par le débat qui s'élève entre Ménélas et Antiloque, ceux des spectateurs par la querelle entre Ajax et Idoméneus.
Le premier incident est heureusement imaginé. Antiloque est un jeune homme ; Ménélas un homme dans la maturité de l'âge, un prince respecté. De là des conséquences toutes simples et pourtant fort intéressantes. Antiloque devancera Ménélas au risque de se perdre lui-même et de perdre son concurrent. C'est un acte de témérité, non de déloyauté. Cependant Ménélas se prétend lésé : Antiloque ne l'a emporté sur lui que par la ruse ; il le croit, il le dit, et entend en obtenir l'aveu
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d'Anliloque. Est-ce le langage de l'amour-propre qui change le véritable nom des choses pour n'avoir pas à se reprocher un échec? On le dirait; toutefois, , suivant Homère, le sentiment de Ménélas est partagé par toute l'armée. Les Grecs pensent donc qu'un défaut de prudence change injustement les conditions de la lutte ; ils ont déjà la subtilité des temps futurs, mais ils la mettent encore au service de la délicatesse morale. Le discours de Ménélas est extrêmement curieux ; il prend les Achéens pour juges; puis il dit qu'il jugera lui-même ; il ne veut point qu'on ait égard à sa puissance; cependant il a reçu de la main du héraut le sceptre, insigne de la royauté, et il prétend bien n'être blâmé par aucun Achéen. Le serment qu'il défère à Antiloque est en quelque sorte un acte d'autorité ; ce sont les faits qu'il faudrait ce semble exposer, et soumettre à l'assemblée des Grecs. On croit généralement qu'Homère a peint des sentiments très simples ; ceux de Ménélas, il faut le reconnaître, sont assez complexes ; rien de plus naturel d'ailleurs que cette complexité. L'homme ment quand il affecte de renoncer aux avantages de son rang, dans un intérêt de justice ; Homère l'a bien compris et voilà pourquoi il fait tenir à Ménélas un langage légèrement contradictoire d'abord avec lui-même et ensuite avec l'attitude du prince. Antiloque se sentil condamné d'avance? Comprend-il la redoutable influence de son rival? cède-t-il seulement, par générosité d'âme, au regret d'avoir offensé un des chefs de l'armée? Tous ces motifs seraient dans la nature : Homère semble n'en indiquer qu'un, le dernier, et par là il grandit son héros, ou pour mieux dire, ses deux héros, Antiloque et Ménélas. Antiloque devient l'idéal du jeune homme ; il est téméraire, mais plein de déférence pour l'âge et le pouvoir. En un autre temps et dans une autre société, sa coadescendance aurait pu passer pour de la faiblesse ; mais le point d'honneur qui contraint souvent de soutenir une faute par une autre n'était point connu des Grecs. D'ailleurs Homère, pour qu'on ne se méprenne pas sur
le caractère d'Antiloque, le montre tout prêt à s'irriter contre Achille qui veut lui enlever le second prix pour le donner à Eumèlos. Cette attitude, ce contraste avec son respect pour Ménélas le constitue, pour ainsi dire, en un parfait équilibre; une noble fierté et le sentiment du devoir se font contre-poids dans l'âme d'Antiloque. Les paroles flatteuses d'Antiloque ont un effet infaillible ; elles guérissent chez Ménélas les blessures d'amour-propre. Homère décrit excellemment la satisfaction du héros. « Son cœur s'épanouit j aussi bienfaisante est la rosée pour les épis, quand la moisson grandit et se hérisse dans les campagnes*. » Cette joie lui tient lieu du prix qu'il abandonne à Antiloque. Ménélas pardonne ; il ajoute au pardon une leçon pour l'avenir ; il prend plaisir à rappeler les titres de Nestor et àe son fils à sa reconnaissance ; il se défend d'avoir eu jamais le cœur orgueilleux et dur. Voilà bien l'homme que l'expérience a rendu clément ; qui est heureux de pouvoir concilier son amour-propre avec ses intérêts ; voilà bien le prince héroïque qui respecte l'opinion des Achéens.
L'épisode de la querelle entre Ajax et Idoméneus est loin d'avoir le même intérêt. Il n'est cependant pas sans mérite ; il donne un rôle aux spectateurs ; il rend sensible l'intervalle qui s'écoule entre le départ et le retour des chars ; il permet à Achille d'intervenir. Son attitude est parfaitement digne. « Vous vous irriteriez, dit-il, contre tout autre qui en ferait autant ^. » C'est leur rendre la raison ; c'est leur permettre de se juger eux-mêmes ; on ne saurait être plus adroit.
Eumèlos qui a eu son char fracassé est arrivé le dernier, bien qu'il ait tenu longtemps la tête. Achille veut lui donner le second prix au préjudice d'Antiloque et avec l'assentiment de l'armée. Cette résolution est bien faite pour nous étonner. Nous
1) xxm, 898 etsv.
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avons là, croyons-nous, un témoignage précieux de l'état moral des Grecs dans l'âge héroïque ; ils considèrent moins le droit que l'équité absolue. Eumèlos habile à conduire un char, Eumèlos, qui aurait remporté la victoire sans un accident, mérite un prix ; ainsi seulement seront réparées les injustices du sort. A la rigueur c'est le premier prix qu'il faudrait lui décerner ; mais d'un côté, si Eumèlos avait continué la lutte, peut-être aurait-il été dépassé par Diomède qui conduisait les chevaux de Trôs, et au moment de l'accident, le touchait de près; de l'autre la violation du droit serait trop flagrante. D'ailleurs Antiloque est un jeune homme; le refus du prix lui fera moins de tort qu'à Eumèlos. Enfin il a eu recours à la ruse. Ces raisons diverses dictent à Achille un compromis, image et premier exemple des compromis qu'admettent souvent les concours de toute nature. Antiloque proteste toutefois ; pour se défendre, il ne fait pas valoir les arguments que sa cause nous paraîtrait comporter ; il n'invoque pas les règles de la course, ni l'équité. Eumèlos a échoué parce qu'il n'a point supplié les dieux ; c'est de cet oubli qu'il doit porter la peine et non de son échec. Antiloque admet d'ailleurs qu'il lui soit donné une compensation ; il la demande même, comme s'il craignait que, la compensation venant à manquer, Achille persistât à vouloir lui remettre le premier prix. Et de fait Achille ne revient pas sur son premier avis par une appréciation plus exacte des droits de chacun ; il sourit et approuve le langage d' Antiloque, parce que, dit le poète, Antiloque était son compagnon chéri ^ Cette altitude est donc fort curieuse, d'abord parce qu'elle témoigne d'une conception de la justice différente de la nôtre, et ensuite parce que l'affection et le désir de satisfaire tous les chefs y ont autant et plus de part que le sentiment de l'équité ^.
2) Enée dans les jeux en l'honneur d'Anchise est loin de vouloir donner le second prix à Ségeôte; il le félicite d'avoir sauvé ses compagnons,
SCÈNES ÉPISODIQLJES 273
Un cinquième prix reste vacant. Achille le présente à Nestor comme un souvenir de Patrocle, comme un hommage dû à la vieillesse, pour ainsi dire comme une compensation du tort que l'âge fait au héros. «. Je te donne cet enjeu, sans épreuve ; car tu ne prendras part ni au pugilat ni à la lutte, ni au jet du javelot, ni à la course, atteint comme tu l'es déjà par la pénible vieillesse ' . » La pensée est certainement noble et touchante ; l'allusion à la vieillesse de Nestor pourra paraître manquer de délicatesse. Mais la société héroïque ne connaît, à cet égard, ni nos susceptibilités, ni par suite nos ménagements. Nestor n'a honte ni peur de son âge ; c'est encore là une espèce d'héroïsme qui s'affaiblit, comme tout autre, avec les progrès de la civilisation. Nestor reçoit le présent avec une joie sans mélange ; loin d'être péniblement aff'ecté par la réflexion d'Achille, il déplore lui-même la perte de ses forces. Il est vrai qu'il s'offre à lui-même une large compensation en rappelant avec complaisance ses anciennes victoires. Ici Nestor ressemble aux vieillards de tous les temps. Achille, devenu patient, l'écoute jusqu'au bout, comme avait fait le « doux » Patrocle. En cela consiste sa délicatesse, la seule que nous puissions exiger de lui.
Le récit des autres jeux ne se distingue pas par la même fertilité d'invention ; toutefois les tableaux du poète ont à peu près partout le même éclat et la même vérité. Euryale, frappé d'un coup de ceste à la joue, s'affaisse, et rebondit pour retomber, comme le poisson qui saute hors de l'eau pour y rentrer ^.
et le récompense autant à ce titre que parce qu'il a promis une récompense à tous les concurrents. Le trait est délicat ; il est parfaitement compatible avec le sentiment le plus pur de la justice, et il montre le chef d'une nation ménager de la vie des siens. Virgile n'imite pas toujours Homère avec le même bonheur.
2) 691 et sv. ùïTiôpiTrc désigne un mouvement tout différent de àvéiraXTo (y. 694). Les commentateurs ne nous paraissent pas assez précis sur ce point.
274 l'invention
Relevé et emmené, il se traîne avec peine, il crache un sang épais, sa tête penche toute d'un côté, il a perdu le sentiment. Ajax et Ulysse luttant, s'arc-boutant l'un contre l'autre, ressemblent à deux poutres unies au sommet d'une maison par un habile charpentier pour résister à la violence du vent'. D'ailleurs point de ces accidents bizarres et imprévus que raconteront plus tard les annales de la palestre ; point de ces poses savantes et de ces enlacements harmonieux que la peinture et la sculpture aimeront plus tard à reproduire ; point même de ces stratagèmes indiquant un art porté à son dernier degré de raffinement. C'est une ruse toute simple, une ruse cependant qu'emploie Ulysse ; se laissant enlever par son adversaire, il le frappe du pied sur le jarret et tombe avec lui. Dans la course, il est aussi proche d'Ajax que la navette du sein de la femme assise devant son métier ; Ajax glisse et tombe dans le sang des taureaux tués par Achille ; sa bouche et ses narines se remplissent d'un mélange de sang et de boue ^. Le disque jeté par l^olypétès franchit autant d'espace que le bâton lancé par le bouvier, de la queue à la tète du troupeau ' . Le tir à l'arc offre deux incidents curieux et pittoresques ; un des concurrents coupe le lien qui retient la colombe j l'autre blesse l'oiseau sous l'aile au milieu des airs. La flèche perce l'oiseau de part en part et revient s'enfoncer dans le sable aux pieds de Mèrionès. « L'oiseau se pose un moment sur le mât, puis la tête pendante, les ailes repliées, corps inerte, il tombe loin de Mèrionès ' . »
1) xxni, 712.
5!) xxm, 777.
4) On a contesté la vérité de la description. On ne peut comprendre, dit-on, que Mèrionès ait pu atteindre la colombe sous l'aile et au milieu du corps, à moins de supposer qu'il ail tiré de côté ; mais cette supposition ne peut être faite, puisque la flèche retombe à ses pieds. D'un autre côté comment la colombe, percée d'une flèche, peut-elle se poser sur le mât, qui, d'après le vers 853, est assez loin des tireurs. Ces objections ne nous paraissent pas sans réplique. La colombe est blessée à l'at-
Les setitiments des acteurs ou des spectateurs pendant les derniers jeux sont à peine indiqués ; quelques traits cependant se font remarquer par la générosité ou Tingénuité dont ils témoignent. Epeios, habile au combat du ceste, est fier et provocant; toutefois, craignant de déplaire, il trouve le moyen de s'abaisser en s'exaltant ; s'il prétend à la supériorité des forces physiques, il renonce à la supériorité du courage dans les combats. C'est bien l'athlète. On sait en effet que les pugilistes n'étaient pas d'excellents soldats ^ . Dans le combat à la lance les Achéens, craignant pour Ajax, font cesser le combat et demandent des prix égaux pour les deux concurrents 2.
Un trait plus singulier, en apparence tout au moins, c'est la naïve satisfaction que témoigne Achille, lorsque Antiloque le déclare supérieur pour la légèreté à Ulysse lui-même, le vainqueur dans la course. Loin d'atténuer l'éloge, Achille l'accepte tout entier et le récompense. « Antiloque, tu ne m'auras pas loué en vain : au demi-talent d'or que tu as mérité j'en ajouterai un second. » Si Achille donnait tant pour un court éloge, de quel prix aurait-il payé l'immortalité qu'il doit à son poète ? et qui sait si par de telles paroles Homère n'a point voulu encourager ou réveiller la générosité des familles dont il célébrait la gloire, peut-être même des descendants d'Achille ? Homère aurait au moins le mérite d'être plus discret et délicat que plusieurs des grands poètes grecs, solliciteurs manifestes et hardis. Quoi qu'il en soit, le trait n'est pas déplacé dans la bouche d'Achille. La naïveté est une vertu des temps héroïques comme une qualité des enfants ; ce qui la refoule, ce qui la supprime, c'est moins le doute par rapport à soi-même que
tache de l'aile {^Ktacnv ne doit pas être pris à la lettre) ; l'oiseau vit encore un moment, peut voler dans la direction du mât, et s'y poser. Les obscurités de ce passage et des passages précédents tiennent eu grande partie à la rapidité du récit.
1) Groteenfait la remarque (xiii, p. 170 del'édit. franc.), ù propos d'un passage de VAnabase (y, 8).
2) XXUl, 795-6.
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le doute par rapport à la confiance des autres ; c'est la crainte d'être confondu avec les fanfarons et de s'exposer comme eux à la raillerie ; si bien que pour se louer soi-même aujourd'hui ou se montrer extrêmement sensible à l'éloge, il faut commencer par se placer au-dessus de la jalousie et de la malveillance K Achille n'avait point cet effort à faire. Ce que dit Antiloque, tous les Grecs le pensent ; ce que fait Achille, tous les Grecs l'eussent fait en pareil cas.
De retour près des vaisseaux, seul et dans le silence de la tente, Achille s'abandonne de nouveau à tous les transports de la douleur. Il n'est point saisi par le sommeil qui dompte tout, et qui, en ce moment même, s'est répandu sur toute l'armée. Il s'agite, il se tourne çà et là ; il regrette Patrocle, sa vigueur, sa vaillance ; il se rappelle les travaux accomplis, les maux soufferts en commun, tant dans les batailles que sur la mer, pendant les pénibles traversées ^. A ce souvenir, il verse des larmes ; l'agitation le ressaisit ; il est tantôt couché sur le côté, tantôt sur le dos, tantôt le visage contre terre ; il se lève tout droit, erre çà et là, comme hors de lui, sur le rivage. L'aurore venue, il attelle son char, y attache le cadavre d'Hector et fait ainsi trois fois le tour du tombeau de Patrocle. Pendant neuf jours tous les matins, il rendra cet hommage
1) Ce sentiment est bien marqué dans ces paroles de La Rochefoucauld. « Je ne manquerai ni d'assurance pour dire librement ce que je puis avoir de bonnes qualités, ni de véracité pour avouer franchement ce que j'ai de défauts. » {Portrait de la Rochefoucauld par lui-même.)
2) Les vers (6-9) avaient paru suspects à une partie des critiques anciens. La critique allemande les rejette presque unanimement. Elle fait surtout valoir deux raisons : 1» ces vers supprimés, renchaînemeut grammatical et logique est plus rigoureux ; 2» le vers 8, àv^pwv tc TTroXc/uioyç, etc. se retrouve trois fois dans l'Odyssée et il est mieux à sa place qu'ici. Nous ferons remarquer qu'Homère ici comme souvent revient sur luimême ; des vers 3 à 5, il a peint l'agitation d'Achille ; de 6 à 9, il décrit son état moral; avec le vers 10, il reprend la peinture de ses agitations; cette manière de composer lui est familière; 2» que le vers 8 est un résumé, pour ainsi dire, de la vie héroïque, et que par conséquent il devait aisément revenir à l'esprit du poète qui chante les héros; que
aux mânes de son ami ^ Tous ces traits paraissent dansl'ordre. Des deux sentiments qui animent Achille pendant l'Iliade, le premier ne cède ou ne faiblit que chassé ou recouvert, si l'on peut dire, par le second; le second, aussi tenace, ne consentira à se modérer et à lâcher sa proie que sur l'injonction de la divinité. Mais avant d'examiner cette transformation, nous devons parler des scènes de douleur auxquelles donne lieu à Troie la mort d'Hector. Ces différents tableaux se répondent, se complètent ; pris dans leur ensemble, ils forment la peinture des maux que la guerre entraîne pour les deux partis.
La mort d'Hector est le plus grand malheur qui puisse frapper Troie ; aussi les Troyens pleurent et hurlent par la ville. « On eût dit que la merveilleuse Ilios tout entière s'abîmait dans les flammes ^. » Et en effet si Ilios n'est pas prise, si elle ne brûle pas encore, tous comprennent que ces calamités sont inévitables et prochaines; les alarmes des Troyens répondent admirablement aux espérances conçues par les Achéens. Achille non seulement fait chanter des péans, mais a un moment la pensée de poursuivre sa victoire, d'assiéger et d'emporter Troie. S'il renonce à ce projet, c'est uniquement pour rendre sans retard les derniers devoirs à Patrocle.
Au deuil public se joignent pour les personnes de la famille royale toutes les amertumes d'un deuil privé, A la vue d'Hector, traîné par les chevaux d'Achille, Priam, fou de douleur, veut sortir de la ville, se rendre auprès du vainqueur, tenter de le fléchir. On le retient, non sans peine. Cette lutte entre Priam et ses peuples semble ici bien conforme à la nature ;
s'il s'applique mieux à Ulysse qu'à Patrocle et Achille, on ne peut pas dire cepeûdant qu'il ne leur soit pas du tout applicable ; qu'il est naturel enfin que la pensée d'Achille remonte jusqu'au début de l'expédition, jusqu'au départ et à la traversée.
1) Ainsi s'expliquent l'emploi de la forme itérative dans les vers 11 et sv., et celte durée de neuf jours donnée par Homère à la querelle des dieux au sujet d'Hector (v. 107).
2) ixu, 411.
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plus la douleur est vive, moins elle se rend compte de ce qui est possible et de ce qui ne l'est pas ; de plus elle est pathétique : Priam est obligé de renoncer, au moins pour un temps, aux espérances qu'il avait conçues ; la loi de la nécessité se montre à lui et aux spectateurs dans toute sa dureté. D'un autre côté cette résolution ainsi contrariée prépare les événements du xxiv^ chant ; car le vieillard est deux fois tenace, par un effet de l'âge et par vivacité d'affection. En outre rien ne grandit autant Hector que ce désespoir de Priam ; il a perdu bien des fils ; aucun, en mourant, ne lui a causé une telle douleur. 11 le dit d'ailleurs avec la naïVeté propre aux âges primitifs. On ne s'étonnera pas d'ailleurs de cette préférence paternelle pour Hector. L'affection du père pour les enfants se mesure naturellement comme toute autre aux qualités qu'il reconnaît ou croit reconnaître chez eux ; l'égalité en pareille matière n'est peut-être jamais qu'une fiction ou encore un résultat poursuivi et imposé au cœur par la volonté. Dans les grandes circonstances la vérité éclate, s'il y a eu feinte ; l'équilibre se rompt, s'il était artificiel. A plus forte raison, n'attendons-nous pas cette égalité et cette impartialité d'affection d'un homme de l'âge héroïque, peu habitué, même en temps ordinaire, à la dissimulation et aux contraintes K
Deux sentiments, l'un commun à toutes les mères qui pleurent un fils tendrement aimé, l'autre conforme à la situation et au mérite extraordinaire d'Hector, éclatent dans les plaintes d'Hécube. Toute mère en effet, dans une pareille circonstance,
1) Voltaire cite une mère qui, assise au lit de sa fille agonisante s'écria : « Mon Dieu, rendez-la-moi et prenez tous les autres. » Cette anecdote est surtout connue à cause de la suite : un de ses beaux-fils s'avance et lui demande gravement : « Madame, vos gendres eu sont-ils? » Cette demande fit rire les spectateurs, la mère et la fille mourante elle-même, qui dès lors alla de mieux en mieux. Mais on voit par là, d'un côté que le sentiment de Priam n'est pas sans exemple chez les modernes, de l'autre que l'expression de ce sentiment parait toujours brutale et choquante chez nous, ce qui n'avait pas lieu sans doute au temps d'Homère.
trouve la vie un lourd fardeau ; suivant le caractère, elle appellera la mort ou s'étonnera d'être encore vivante ou regrettera de n'être pas morte plus tôt. Dans Virgile la mère d'Euryale demandera la mort comme une grâce aux ennemis qui portent la tête de son fils à l'extrémité d'une pique ; la reine Marguerite dans Shakespeare adressera la même prière aux meurtriers de son fils et les insultera d'abord pour se soulager elle-même, ensuite pour recevoir comme un châtiment ce qu'elle considère comme un bienfait. Menacée de perdre son fils, l'Andromaque de Racine songe déjà à mourir :
El peut-être après tout, eu l'état où je suis, La mort avancera la fin de mes ennuis; Je prolongeais pour lui ma vie et ma misère. Mais enfin sur ses pas j'irai revoir son père '.
Le cri d'Hécube : « Malheureuse que je suis ! ô mon fils, comment puis-je vivre encore, après avoir tant souffert, après l'avoir perdu ^ !» n^est que l'expression la plus simple et la plus naturelle de ce même sentiment. Elle ajoute : « Toi qui la nuit et le jour étais l'orgueil de ta mère, et le salut de tous, toi que les Troyens et les Troyennes recevaient comme un dieu, avec raison ; car tu fus pour eux une grande gloire, tant que tu as vécu ; mais aujourd'hui la mort et la destinée t'ont frappé. » On le voit Hécube est fière de son fils ; l'admiration se mêle à l'affection maternelle pour l'accroître et pour l'ennoblir encore, s'il est possible. Hécube rappelant ses souvenirs ne revoit pas seulement dans Hector le fils sorti de ses entrailles, mais l'idole du peuple, le rempart de toute une ville. C'est bien ainsi qu'Hector méritait d'être pleuré, même par sa mère. Virgile, tout en imitant Homère, a bien tenu compte de la différence d'abord entre Hécube et la mère obscure d'Euryale — elle n'est même pas désignée par son nom, — puis entre Hector et Euryale héros épisodique sans influence
1) Acte I, se. IV.
2) xxu, 431.
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sur les destinées de l'armée. A quoi pense en effet la mère d'Euryale dans l'excès de sa douleur? à l'abandon auquel sa vieillesse est condamnée, à un vêtement qu'elle tissait encore pour son fils. Les deux poètes sont vrais tous les deux : Homère n-a d'autre avantage sur Virgile que celui qu'il tient de la gravité de la situation et de la noblesse des personnages. Cet avantage ne laisse pas, il est vrai, d'être considérable.
Andromaque, après avoir quitté Hector, s'est retirée dans ses demeures. Elle s'est remise à son ouvrage de femme ; elle tisse une toile double, à ornements variés, sur fond de pourpre ' ; mais elle ne cesse de penser à Hector, et dans l'espérance de le voir bientôt de retour, elle fait préparer un bain. « L'insensée, » dit le poète, elle ignorait que loin de tout bain Athènè, aux yeux clairs, avait tué Hector par les mains d'Achille .» Les cris, les lamentations poussés sur les remparts lui apportent le pressentiment d'un grand malheur. Elle court vers les murs, semblable à une ménade, et le cœur palpitant, à la vue d'Hector, elle tombe évanouie. On remarquera que le poète n'a pas prêté cette défaillance à Hécube ; ce n'est pas que la mère d'Hector n'eût pu s'affaisser sur ellemême, en assistant à la mort de son fils ; mais c'était là un effet pathétique encore plus vraisemblable chez Andromaque qui n'avait point suivi des yeux les événements, qui n'était point passée par toutes les phases de la crainte avant d'arriver au désespoir, qui tout d'un coup apprenait et voyait son malheur.
Andromaque reprend ses esprits. La destinée qui l'attend est des plus sombres ; elle le sait ; elle le dira ; mais tout d'abord, par un sentiment des plus délicats, elle ne se sépare point, dans sa pensée et ses lamentations, de son époux. Ce
1) xxn, 441. Cf. Helbig, das homerische Epos, p. 149. Nous laissons, ainsi que le veut Helbig, le sens de ôpôva indéterminé ; cependant le mot était resté dans la langue et signifiait fleurs. M. Helbig se fie peutêtre trop aux inductions tirées de l'archéologie.
qui l'émeut, ce n'est pas seulement son infortune, c'est la communauté d'infortune entre elle et Hector. « Nous sommes nés pour une même destinée, toi à Ilios, dans la demeure dePriam, moi à Thèbes... » Peu à peu cependant, et par une progression insensible, Andromaque se voit seule et désolée en ses demeures. Mais ici encore, tout en s'apitoyant sur elle-même, elle garde une certaine mesure ; elle n'énumère pas les maux que son imagination pourrait entrevoir, que celle d'Hector a entrevus pour elle, au moment des adieux. Son âme, en effet, s'est ouverte à d'autres préoccupations qui la remplissent. Comme épouse, elle ne pleure pas sur elle-même sans pleurer sur son époux ; comme mère, elle cesse de pleurer sur elle pour ne plus penser qu'à son fils. Sa douleur s'épanche alors un peu plus longuement. La mère se fait un tableau circonstancié du sort réservé à un orphelin. « Dût-il être épargné par cette guerre lamentable, il n'échappera ni aux souffrances ni aux peines ; de plus forts lui prendront ses champs. Le jour qui fait un enfant orphelin lui enlève tous ses jeunes compagnons; il baisse tristement la tête, ses joues sont baignées de larmes. Dénué de tout, il se rend auprès des amis de son père, prend l'un par son manteau, l'autre par sa tunique. L'un d'entre eux, par pitié, lui tendra bien un moment la coupe; il y plongera ses lèvres, mais son palais restera sec. Un autre, riche et florissant, le repoussera loin de la salle du festin, en le frappant de la main, en l'accablant d'injures : « Va-t-en tel que tu es venu ; ton père n'est pas assis au festin avec nous. » La peinture est-elle assombrie? est-il possible que le fils d'Hector, le petit-fils du souverain de Troie, soit réduit un jour à une si lamentable condition? Il y a sans doute dans les craintes d' Andromaque une part d'exagération ; veuve d'Hector, Andromaque se considère comme déchue de son rang; son fils également n'est plus un prince ; c'est un orphelin ; entre les orphelins il n'y a pas de distinction. Mais on peut croire aussi qu'Homère nous fait ici un tableau fidèle de
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son temps ; le droit du plus fort, tempéré par quelques notions de justice et par une crainte intermittente de la divinité, c'est là toute la loi de la société héroïque ; le vieillard sans fils, la femme sans mari sont exposés à la violence, comme le prouvent les inquiétudes d'Achille au sujet de Pelée, la conduite des prétendants dans le palais d'Ulysse. L'enfant qui n'a plus de père ne devait pas être plus à l'abri de l'injure, de l'abus delà force, et par suite, de la misère. Si Télémaque, dans l'Odyssée, peut encore quelquefois parler en maître, c'est que les prétendants le ménagent, à cause de sa mère qu'ils ne veulent pas irriter, à cause de son père qu'ils craignent encore; et parce qu'il possède encore une partie de ses biens; que l'œuvre des prétendants dure quelque temps, et tous les maux qu'Andromaque redoute pour Astyanax, Télémaque aurait pu les connaître. Enfin un trait rend encore les craintes d'Andromaque plus vraisemblables; c'est par les jeunes gens qu' Astyanax est exposé surtout, dans sa pensée, à être maltraité ; en effet, si les pères peuvent être cruels et injustes par oubli, que seront les jeunes gens qui n'ont pas tous, comme Antiloque ou Achille même, le respect des vieillards et qui souvent ignorent ou veulent ignorer le passé? Tout ce tableau est donc vrai ou fort approchant de la vérité ; et les traits les plus forts y sont ménagés de telle sorte qu'il est difficile de ne pas les admettre, si les premiers ont été reconnus pour vraisemblables. Nous n'avons pas besoin de faire remarquer combien ces appréhensions d'Andromaque sont pathétiques. Toutefois elles émeuvent peut-être plus encore parles réflexions qu'elles suggèrent que par les images qu'elles évoquent ; en effet, si les jeunes gens et les hommes mûrs doivent ainsi repousser Astyanax, que devient le prix des services rendus par une famille et par un père illustre? que devient cette gloire que chante le poète et sur laquelle les héros comptent comme sur l'unique récompense de leur valeur? Elle est impuissante, après quelques années, à préserver leur fils de la misère et de l'outrage.
SCftNES ÊPISODIQUES 283
F^ntre l'avenir, tel que se le représente Andromaque et le passé dont elle se souvient, quelle différence ! Elle-même alimente sa douleur par ce contraste : « Astyanax, qui autrefois mangeait sur les genoux de son père la moelle et la jçraisse succulente des brebis ; qui, le sommeil venant et avec lui la fin du jeu, dormait rassasié et content entre les bras de sa nourrice, sur une couche délicate ; Astyanax maintenant souffrira mille maux, privé comme il est de son père. » On le voit, la poésie homérique ne craint pas de s'apitoyer et de s'abaisser aux petits détails ; elle a tous les accents, les plus tendres comme les plus fiers ; elle peint avec largeur et aussi avec de menus traits. Il n'est pas jusqu'au nom d'Astyanax dont le poète ne tire parti pour exciter la pitié : en donnant au fils d'Andromaque, au petit Scamandrios le surnom de Maître de la ville, les Troyens lui faisaient un honneur qui revenait à Hector ; plus tard, le respect auquel il aurait droit comme fils d'Hector lui sera refusé. On lui accorde aujourd'hui plus qu'on ne devrait ; plus tard on violera même la justice et l'humanité à son égard.
La dernière pensée d'Andromaque, au milieu de ces lamentations, est pour Hector. Hector n'est pas enseveli ; Hector ne le sera pas, du moins dans la pensée d'Andromaque et selon toute vraisemblance ; voilà le malheur, l'affreux malheur qu'il faut surtout pleurer pour le moment et réparer autant que possible. Aussi dit-elle : « Tu avais en tes demeures des vêtements fins et précieux, tissés par d'habiles ouvrières; la flamme ardente les consumera tous ; puisqu'ils ne doivent pas servir de linceul à ton corps, ils te feront honneur du moins, aux yeux des Troyens et des Troyennes. » Ces paroles marquent un apaisement. D'elle-même Andromaque met une fin à ses larmes et à ses plaintes pour s'occuper de ses devoirs ; ne pouvant remplir tous ceux que la mort d'un mari impose d'ordinaire à la femme, elle donnera du moins le change à ses sentiments par un simulacre de cérémonie funèbre. Que de
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phases diverses depuis l'évanouissement, dans sa douleur, et comme toutes procèdent d'une observation aussi fine que juste !
L'entrevue de Cependant le temps s'est écoulé ; Achille a rendu les der- •hîue* ^' ^'^' ^^^^^ honneurs à Patrocle ; il a outragé le cadavre d'Hector, Dans un conseil des dieux, il a été résolu qu'Hector serait rendu à Priam ; Thétis prépare Achille à l'obéissance ; Iris porte à Priam la nouvelle de la décision divine. De là trois scènes principales, le départ de Priam, l'entrevue de Priam et d'Achille, les lamentations funèbres des Troyens et des Troyennes sur le cadavre d'Hector. Nous passons ainsi de Troie dans le camp des Achéens, du palais de Priam dans la tente d'Achille, et nous trouvons partout le deuil et les larmes ; rien de plus pathétique que cette uniformité, que cette égalité des assiégés et des assiégeants dans le malheur.
La partie descriptive de ces différentes scènes, par exemple le deuil de Priam enveloppé dans son manteau et se roulant à terre, l'énumération des présents qui composent la rançon d'Hector, les apprêts du départ, l'apparition d'un aigle noir, dont l'envergure égale la large porte d'une chambre au plafond élevé, dans la demeure d'un homme opulent, ne nous arrêtera pas ; ce sont là des détails accessoires qui varient la narration et amusent l'esprit, mais qui n'égalent point en intérêt la peinture des sentiments.
Priam consulte Hécube * . On croirait à l'entendre qu'il demande sincèrement un avis. Il n'en est rien cependant. Priam est comme tous les hommes parfaitement résolus ; il consulte pour s'affermir lui-même dans sa résolution en réfutant les objections qui lui viendraient d'autrui. Hécube le dissuade ; il lui dit : « Ne me retiens pas alors que je veux partir, et ne sois pas dans mon palais un oiseau de sinistre augure. » Qu'est devenue la déférence qu'il semblait témoigner tout
d'abord àHécube? ou qu'a dit Hécube pour n'en être plus digne ? elle a simplement trouvé inutile et dangereuse la démarche du vieillard. Il ajoute : « J'ai entendu une déesse, je l'ai vue face à face ; j'irai donc ; sa parole ne sera pas vaine. » Voilà une raison, mais c'est précisément cette raison qui l'a amené dans la chambre d'Hécube ; elle n'est pas nouvelle, elle a seulement un poids nouveau, parce qu'Hécube n'en a pas tenu compte. Priam poursuit : « Si ma destinée est de mourir près des navires achéens, qu'il soit fait ainsi ; Achille me tuera, mais du moins j'aurai pris mon fils entre mes bras et je me serai rassasié de gémissements. » Ici c'est une raison nouvelle et qui lui a été imposée par les réflexions mêmes d'Hécube ; tant il est vrai que tout confirme nos sentiments bien arrêtés, et peut-être surtout ce qui nous est dit pour les combattre < !
La conduite de Priam à l'égard des Troyens et de ses fils peut sembler surprenante. Il chasse les premiers, avec injures, loin du portique. Il traite encore plus durement les derniers, les appelant des lâches, de viles femmelettes *, des menteurs, des danseurs excellents, des voleurs publics d'agneaux et de brebis. D'où vient ce courroux subit et sans cause apparente? D'où vient cet esprit de malédiction qui s'est emparé du vieillard ? sans nul doute de l'excès de sa douleur. Priam, en perdant Hector, croit avoir tout perdu ; loin de chercher à se rassurer en appréciant ses fils plus qu'ils ne valent, il les déprécie
1) On se rappelle la réflexion de La Rochefoucauld : « Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes assemblés, l'un pour demander conseil et l'autre pour le donner. L'un paraît avec une déférence respectueuse, et dit qu'il vient recevoir des instructions pour sa conduite, et sou dessein le plus souvent est de faire approuver ses sentiments et de rendre celui qu'il vient consulter garant de l'affaire qu'il lui propose... etc. » La Rochefoucauld parle d'un homme froid, cherchant son propre intérêt ; mettez à la place un homme passionné, consultant sur un projet conforme à ses désirs plus qu'à ses intérêts, vous aurez le langage de Priam dans le passage d'Homère.
2) xxni, 253, xaTtif 6vtç.
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plus que de raison. Il pense en outre comme Achille, comme les Grecs, comme les Troyens eux-mêmes, que Troie privée d'Hector est à la veille de sa ruine ; comme souverain, c'est une pensée qu'il devrait refouler ; c'est un sentiment qu'Ulysse se garderait d'exprimer. Mais son désespoir ne lui permet pas d'être prudent ; il semble qu'il prenne plaisir à exalter Hector au détriment même de sa propre sûreté et du salut de ses peuples. « Vous aussi, dit-il aux Troyens comme s'il attribuait leur présence autour de lui plus à leur curiosité qu'à leur sympathie et au sentiment de leur propre détresse, vous aussi vous comprendrez ce que vous avez perdu ; car vous serez pour les Achéens des victimes plus aisées à égorger. » Ce rôle serait presque odieux à force de dureté s'il n'était inspiré par l'émotion de Priam, et si l'intérêt pour ceux qu'il menace ne se trahissait encore dans les dernières paroles du monarque : « Pour moi, puissé-je, avant de voir de mes yeux la ville détruite et saccagée, descendre dans les demeures d'Hadès ! »
L'irritation de Priam tombe d'ailleurs quand il se voit compris et obéi. Hécube lui a présenté la coupe des libations; elle lui conseille d'interroger la divinité, en demandant un présage. Le vieillard, qui est pieux, n'hésite pas à suivre le conseil ; toutefois on peut se demander s'il accepte le conseil de tous points. 11 répond en effet : « 0 femme, je ne me refuserai pas à ce que tu désires ; il est bon de tendre vers Zeus des mains suppliantes, » On dirait qu'il n'entend pas renoncer à sa démarche, quel que soit le résultat de sa prière ; il tient pour certain le premier avis des dieux ; sa résolution reste entière, malgré sa concession.
Hécube, dans toute cette scène, s'effraie, puis se résigne. Elle croit Achille impitoyable pour les siens ; s'il a tué tant de ses fils, ce n'est pas uniquement parce que les hasards de la guerre les ont jetés devant Achille, c'est parce que Achille a juré d'exterminer la maison de Priam. Peu raisonnable en soi, ce sentiment semble naturel ; Hécube, en véritable
femme, juge d'après les seuls résultats, et ne tient pas compte des causes qui les ont amenés. De plus c'est pour elle un spectacle odieux, même en imagination, que celui d'un époux aux pieds d'un homme qui lui a tué tant de fils ! Elle s'évanouirait en prenant la posture de suppliante ; elle ne comprend pas qu'un homme puisse avoir un pareil courage, et ce courage lui paraît de la dureté. « Sans doute ton cœur est de fer. » Quoi donc? il faut donc que Priam et elle renoncent à ravoir le cadavre d'Hector ! C'est un arrêt du destin, suivant Hécube, presque heureuse de pouvoir considérer comme impossible une tentative qu'elle juge funeste et odieuse. Cette résignation du reste n'est qu'apparente ; Hécube cherche à se donner le change à elle et à Priam ; aussi sa colère contre Achille éclatet-elle avec d'autant plus de violence que le mal qu'il lui a fait lui semble plus irréparable. « Que ne puis-je fouiller et manger le foie de cet homme ! » C'est là sans doute un vœu féroce et qu'un reste de barbarie peut seul expliquer tout à fait ; cependant il y a là une part d'exagération, inspirée d'un côté par le désir de dissuader Priam, de l'autre par l'image qu'elle vient d'évoquer, celle de son fils à jamais privé de sépulture. La mère, en parlant de son fils, ne peut oublier ses mérites ; aussi ce qu'elle dirait, si le corps d'Hector lui était rendu, ce qu'elle dira plus tard, elle le dit déjà ; elle l'honore d'un dernier éloge qui était parmi les choses dues aux morts et surtout dues à celui-là : « Alors seraient expiés les traitements infligés à mon fils, traitements indignes, car il n'est point mort en lâche, mais debout en avant des Troyens et des Troyennes, l'âme toujours intrépide et le pied ferme. » Ce discours d'Hécube est un vrai chef-d'œuvre oratoire, non pas tant à cause des raisons alléguées par Hécube que par la nature de l'impression qu'elle veut faire sur le cœur de Priam ; si Achille est en horreur au père d'Hector, la démarche n'aura pas lieu. Du reste pas l'ombre de calcul chez Hécube : ce qu'elle dit elle le pense et le sent profondément. Toutefois, malgré son élo-
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quence, elle ne peut convaincre Priam ; c'est qu'elle exprime encore plus ses propres sentiments que ceux de Priam, c'est que chez le monarque le sentiment d'un devoir à remplir ne saurait céder à des raisons de sentiment ni à des considérations de danger.
L'entrevue de Priam et d'Achille était une suite naturelle du sujet choisi par le poète et de tous les événements qui précèdent; aussi faut-il moins admirer le poète pour l'avoir inventée que pour l'avoir traitée avec un art supérieur. Toutefois il y a lieu de remarquer ici combien cette entrevue est en elle-même et sans tenir compte des qualités d'exécution, une scène des plus touchantes. Un vieillard tombe aux pieds d'un jeune homme ; un père réclame le cadavre de son fils à l'homme qui l'a tué ; entre ces deux hommes il n'y a pas seulement cette opposition d'intérêts politiques, cette froide hostilité d'ennemi à ennemi qui laissent place à la pitié ; il y a de l'horreur, de la haine et un ardent désir de vengeance.
Voilà le sujet dans sa simplicité et pour ainsi dire dans sa nudité ; il est déjà beau ainsi ; voyons ce qu'il est devenu entre les mains du poète.
D'abord cette entrevue demandait à être préparée. Si le poète avait mis Priam en présence d'Achille encore frémissant de colère, toute l'éloquence du monarque troyen n'aurait pas suffi pour expliquer le subit apaisement, la déférence et la commisération du héros grec ; d'un autre côté si Priam n'eût pas ajourné le projet qu'il avait déjà conçu au moment de la mort de son fils, s'il n'avait eu, en partant, presque la certitude <ie réussir, il nous aurait paru imprudent. Le poète a donc eu recours ici à son moyen ordinaire, l'intervention des dieux ; ce sont les dieux qui ont disposé favorablement Achille ; ce sont les dieux qui ont inspiré à Priam sa résolution et qui l'ont protégé pendant son voyage. Remarquons d'ailleurs que si Homère, dans un intérêt de vraisemblance, a déjà calmé Achille, il a, au contraire, dans l'intérêt de l'émo-
tion, mis en relief, par les reproches d'Hécube à Priam, toute la répugnance, tous les sentiments de malaise et de révolte qu'une pareille démarche doit inspirer au père d'Hector.
Toutes choses étant ainsi préparées, Homère met brusquement en présence Priam et Achille ; Hermès, en effet, a fait pénétrer Priam jusque dans la tente du héros sans éveiller d'attention ni des Grecs, ni des compagnons d'Achille, ni d'Achille lui-même ; Achille a cessé de boire et de manger ; la table est encore devant lui ; Priam s'approchant sans être vu entoure de ses bras les genoux d'Achille et baise ses mains terribles. Cette subite apparition de Priam concourt au but du poète ; le héros ne peut réfléchir ni se raviser ; voir Priam et avoir pitié de lui, c'est une seule et même chose pour une âme noble comme celle d'Achille. En même temps le groupe de Priam et d'Achille, qui se forme, pour ainsi dire, instantanément, se détache mieux des scènes qui précèdent et prend comme un caractère plastique. La surprise d'Achille, bien peinte par le poète, vient encore en aide à cet effet : « Qu'un homme, qui a cédé à un égarement fatal, qui a tué un autre homme en sa patrie, arrive chez un peuple étranger, pénètre dans la maison d'un riche : la stupeur saisit tous ceux qui le voient. De même Achille reste stupéfait à la vue du divin Priam ; également stupéfaits, ses compagnons se regardaient les uns les autres. » Cette comparaison nous avertit toutefois que l'art employé ici par Homère ne lui appartient pas tout à fait en propre ; les suppliants dans l'antiquité héroïque, comme on le voit par les conseils de Nausicaa et l'exemple d'Ulysse, et même dans les temps historiques, comme en témoigne la conduite de Thémistocle chez Admète, cherchaient, par une soudaine apparition, à bénéficier de ce premier mouvement de pitié et d'intérêt qu'ils espéraient exciter. Cet art que nous admirons ici chez le poète était donc un art pour ainsi dire à l'usage même de la vie ; un art que l'instinct et l'expérience
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avaient déjà révélé, et dont le poète, en habile observateur,
tire parti pour un cas particulier.
Le discours de Priam est dans toutes les mémoires. Le moyen de toucher Achille s'offrait de lui-même et tout poète sans doute l'eût trouvé comme Homère ; il consistait, pour Priam, à faire un tableau fidèle de ses malheurs. Il avait eu cinquante fils dont dix-neuf nés de la même femme; la plupart avaient péri, tous même, dit le vieillard qui dans son désespoir de la mort d'Hector ne semble plus vouloir compter les survivants. Mais ce qui appartient en propre à Homère, c'est la manière habile dont ce tableau est présenté. Entre un vieillard et un jeune homme la sympathie est lente à s'éveiller; pour être touché, il faut se mettre à la place des personnes qui vous supplient : or quel espoir que le fougueux et l'impitoyable Achille puisse jamais comprendre tout ce qu'éprouve Priam? Il le sentira par analogie ; il sera éclairé par sa propre affection filiale. Achille a un vieux père qui l'attend, qui pleure en l'attendant, qui est malheureux peut-être ; s'il peut se représenter vivement la condition de Pelée, il le plaindra, et par suite il plaindra Priam, plus misérable que Pelée. Voilà pourquoi le discours de Priam commence par ces mots célèbres : « Souviens-toi de ton père, Achille semblable aux dieux *. » D'un autre côté, un des malheurs de Priam, le plus grand peut-être, c'est d'avoir à supplier le meurtrier de ses fils. Ce sera aussi le dernier mot de son discours : « J'ai pu ce qu'aucun homme n'a encore fait sur la terre, étendre ma main vers la bouche de celui qui a tué mes enfants. » Cette image, gardée pour la fin, peint avec une admirable justesse et une parfaite netteté la situation elle-même. L'âme de Priam est mise à nu ; nous voyons ce qu'il souffre et nous souffrons avec lui. Peut-être ne sera-t-il pas inutile de remarquer que Priam, souverain d'un grand royaume, se tait sur la
ruine de son peuple ; c'est le père qui parle ; un seul malheur le touche présentement; cela est aussi habile que vrai, si l'on peut être habile sans presque s'en douter : car Priam, comme monarque, n'exciterait sans doute pas chez Achille, surtout s'il en marquait l'intention, la même pitié que comme père.
Ému profondément par les douloureuses réflexions de Priam, mais frappé surtout par ses dernières paroles, Achille admire le courage du vieux roi. « Ah! malheureux ! certes tu as supporté de nombreuses afflictions ! Gomment as-tu osé venir seul vers les navires des Achéens, et soutenir la vue d'un homme qui a tué tant de tes braves enfants ! tu as un cœur de fer', » Il cherche à le consoler et comme il est affligé luimême, comme il confond sa douleur avec celle de son hôte c'est à lui-même qu'il parle aussi bien qu'à Priam. « Mais prends ce siège, et laissons la douleur reposer au fond de notre âme, si affligée qu'elle soit, car les tristes gémissements ne nous servent de rien. Les dieux ont voulu que les malheureux mortels vécussent dans la douleur ; eux seuls n'ont point de soucis. » Ces considérations générales sur la destinée des hommes sont ici d'autant mieux à leur place que des deux côtés, du côté de la victoire comme de la défaite, il y a le deuil et les larmes. Les uns commencent par le bonheur et finissent par le malheur ; les autres sont en proie au malheur pendant toute leur vie. Cette pensée se présente à Achille sous la forme de l'allégorie : Zeus puise dans deux tonneaux remplis, l'un des biens, l'autre des maux ; pour les uns il ne prend que dans le second, pour les autres dans les deux. Cette fable^
1) Ces paroles ont été déjà prononcées par Hécube s'adressant à Priam. Des critique» prétendent qu'elles sont ici moins à leur place. Cependant, dites par Achille, ne sont-elles pas plus fories? L'étounement d'Hécube n'a rien qui surprenne ; plus singulier, l'étonnement d'Achille marque mieux la hardiesse de Priam. Quant à l'enchaînement, s'il n'existe pas dans les mots, il est dans la pensée : tu as eu de nombreuses afflictions, et une de ces afflictions, la plus grande, c'est sans doute de venir ici.
Achille l'applique au cas présent : Pelée fut heureux, il ne l'est plus maintenant. Achille montre Pelée plus malheureux encore que ne l'a dépeint Priam ; en effet, le malheur, dont il est lui-même menacé, rejaillira sur Pelée. Priam avait dit : Pelée du moins espère revoir son fils ; Achille lui répond : « Pelée n'a eu qu'un fils, et ce fils doit vivre peu ; au lieu d'être auprès de lui, pour soigner sa vieillesse, je suis campé loin de ma patrie, sous les rrîurs de Troie, pour ton malheur et celui de tes enfants. » Ramené ainsi au deuil de Priam, il s'apitoie sur le vieux roi plus que Priam lui-même ne l'a fait ; il ne voit pas seulement le père ; il considère le monarque. « Et toi aussi, vieillard, nous entendons dire qu'autrefois tu fus un roi fortuné ; que dans la contrée limitée par Lesbos, le royaume de Makar, la Phrygie au-dessus de toi et le vaste Hellespont, tu brillais entre tous par l'éclat de la richesse et le nombre de tes fils. » La sympathie entre les deux princes est alors complète; Achille est tellement entré dans la pensée de Priam qu'il la commente ; il est tellement ému qu'il découvre de nouveaux motifs de s'émouvoir au sujet du vieux roi. Remarquons en outre combien cette image de l'ancienne puissance de Priam est bien appropriée à la nature, au dessein d'un poème épique ; Priam n'est pas seulement un père qui pleure ; c'est un monarque déchu ; il ne représente pas seulement sa propre douleur, mais celle de tout un peuple ; la réflexion d'Achille constate le résultat de la guerre de Troie, la fin de tout un royaume florissant. La Grèce est victorieuse ] elle a conscience de sa force et on peut deviner qu'elle en est fière, même lorsque par la bouche d'Achille elle déplore le sort d'Ilios. Pleurer sur ses ennemis, c'est encore s'exalter soi-même.
Achille termine son discours par le seul conseil qui soit à sa place, en pareil cas : « Supporte la douleur ; ne gémis pas sans mesure en ton âme; pleurer ton fils ne servirait de rien; tu ne le feras pas revivre ; à ton premier malheur tu en ajouterais
plus vite un autre '. » Le conseil paraîtrait dur dans la bouche d'un ennemi, s'il n'était pas précédé par des marques évidentes de sympathie ; ainsi amené, ainsi préparé, il ressemble au langage d'un fils à un père malheureux ; il est un témoignage de tendre sollicitude.
Achille s'est attendri sur le sort du vieillard ; il a mieux fait que de lui répondre favorablement ; mais il n'a pas répondu à sa proposition de rançon. C'est que tout résolu qu'il est à rendre le cadavre d'Hector, Achille frémit encore, ou frémirait à la pensée, si elle lui venait en ce moment, de laisser sa vengeance incomplète; la pitié l'emporte sur les derniers mouvements d'une colère mal maîtrisée ; il oublie et s'oublie. Quand Priam, corïime il était naturel, lui rappelle l'objet de sa démarche, demande à voirpromptement le cadavre d'Hector, Achille sent tressaillir en lui les restes de sa fureur ; il a presque honte de sa pitié, et le voilà qui fait honneur de ses résolutions bienveillantes non à lui-même, mais aux dieux ; il a même presque peur de lui-même, ne sachant à quelle extrémité sa douleur peut l'emporter. « Tout suppliant que tu es dans ma tente,, crains, vieillard, que je n'attente à ta personne et que je ne viole les ordres de Zeus ! » Quelle différence de langage ! Comme cette menace paraît sortir d'une âme impitoyable ! Ne nous y trompons pas cependant; elle est moins dure qu'elle ne le paraît ; elle est inspirée à Achille par un esprit de précaution contre soi-même, et non par le désir d'effrayer un suppliant ; elle est donc encore un signe de sympathie et de commisération. En même temps, elle peint admirablement cette agitation de l'âme d'Achille que se disputent deux passions diverses, la vengeance et la pilié ! Achille fait enlever la rançon d'Hector, ordonne aux femmes
1) XXIV, 541. Nous ne voyons pas une menace dans les mots -irf\v xat aXXo 7rà9Y)a6a. C'est une façon de parler pour dire qu'une chose est impossible; littéralement ce que tu souhaites étant impossible, tu verras plutôt s'accomplir le mal que tu ne souhaites pas.
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de laver et de parfumer le cadavre qu'il aide lui-même à placer sur le char. Rentrant alors sous sa tente, il invite le vieillard à prendre de la nourriture. Après le repas, Priam demande un lit qui lui est préparé hors de la tente d'Achille. Pendant la nuit, Priam réveillé et conduit par Hermès quitte, à l'insu d'Achille, le camp des Grecs, et ramène à Troie le corps de son fils. Tels sont les faits ; en eux-mêmes ils n'ont rien qui puisse saisir vivement l'imagination ; mais la peinture des sentiments qu'ils révèlent ou font naître achève de donner tout son prix à cette partie du poème.
Achille accepte franchement et pleinement la rançon qui lui est offerte ; ce sont les mœurs de Tàge héroïque. Il y aurait eu sans doute plus de générosité à rendre gratuitement au père le cadavre d'Hector ; mais Achille et ses comtemporains se regardaient comme généreux quand ils consentaient, en échange de présents, à ne pas user de tous les droits de la guerre. Achille, en véritable Grec, n'est pas exempt d'une certaine avidité ; Hermès, quand il s'est fait passer pour le serviteur d'Achille et que Priam lui a offert une coupe sur la rançon, avait répondu sans craindre de faire tort à Achille ou de n'être pas cru : « 0 vieillard, tu veux, mais en vain, éprouver ma jeunesse en m'offrant des présents à l'insu d'Achille ; je le crains et le respecte trop pour le dépouiller ainsi: ce serait attirer sur moi quelque malheur*. » Il est bien vrai que, dans une autre circonstance, Achille a paru faire peu de cas des présents d'Agamemnon : « Si tu les veux, envoie-lesmoi, comme il est juste, ou garde-les; tu es libre ^. » Toutefois, outre qu'après de telles paroles la liberté d'Agamemnon ne semble pas entière, le désintéressement d'Achille n'est ici que momentané et tout d'occasion; Achille ne respire que la vengeance; il a refoulé ou ajourné tout autre soin. Agamemnon d'ailleurs, qui connaît bien Achille et les Grecs, n'a garde