‹ Etude sur l'Iliade d'HomèreChapitre 16 sur 35 · XXIV, A33-C · texte numérisé non relu

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de profiter de la permission que le héros lui a donnée, ou plutôt offerte comme par épreuve ; il fait porter les présents dans sa tente. Achille n'a pas ici les mêmes raisons pour être ou pour paraître insensible aux présents ; renonçant à sa vengeance, il recouvre sa liberté d'âme et d'esprit, et avec elle la faculté de sentir le prix des choses. Toutefois à ce trait de vérité et de nature, l'habile poète en a su joindre un autre qui ennoblit encore Achille ; le héros en effet se montre discret ; sur ce char qu'il allège presque joyeusement de son riche fardeau, il laissera deux manteaux et une tunique bien tissée, pour envelopper le cadavre.

Au moment même de s'éloigner de sa victime et par conséquent de rompre sans espoir de retour avec tout sentiment de vengeance, Achille se rappelle la promesse faite à Patrocle de livrer aux chiens le cadavre d'Hector. Cette promesse, il n'a pu la tenir ; il a dû céder aux ordres formels de Zeus. S'excuser et se justifier vis-à-vis l'ombre de Patrocle, est donc une pensée toute naturelle. Il le fait en des termes qui ont paru singuliers ; il supprime en effet la véritable raison et en donne une qui ne saurait, ce semble, la remplacer. « Ne sois pas courroucé contre moi, Patrocle, si tu apprends dans l'Hadès que j'ai rendu Hector à son père; Priam en effet m'a donné une rançon qui n'est pas méprisable ; d'ailleurs je t'en donnerai la part qu'il convient. » Toutefois il ne faudrait pas se hâter d'accuser ici Achille d'inconséquence ou de naïveté. D'un côté, quels que soient les ordres de la divinité, les héros, tout en les suivant, ne se refusent jamais à croire qu'ils obéissent à des considérations purement humaines ; c'est là, comme nous le verrons plus tard, un trait essentiel des mœurs héroïques. De plus, Achille ne se considère pas comme beaucoup plus lié par son serment envers Patrocle qu'envers lui-même ; renonçant à poursuivre plus loin sa vengeance, il trouve juste que Patrocle se résigne lui-même à n'être pas mieux vengé ; comme entre les vivants et les morts, toute société n'est pas

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rompue, comme la religion offre des moyens à peu près sûrs de satisfaire les morts, moyens identiques à ceux qui seraient employés à l'égard des vivants, Achille ne doute pas que le partage de la rançon d'Hector ne soit accepté par Patrocle ; il exposera sous sa tente ou entassera dans ses coffres la part qui lui revient ; il brûlera sans doute celle de son ami ; et l'un et l'autre, tous les deux au même titre, devront regarder comme payée la dette des Troyens envers Achille et la dette d'Achille envers Patrocle. Quand donc Achille, suppliant Patrocle de ne pas s'irriter, allègue les présents de Priam, c'est moins par oubli de son véritable mobile, ou par un naïf amour des objets précieux que par un excès de délicatesse ; il lui demande, pour ainsi dire, une permission que, dans sa pensée, Patrocle, s'il l'entendait, ne pourrait ni ne voudrait refuser.

Selon toute vraisemblance, Priam est parti le matin de Troie pour le camp des Grecs ; il a trouvé Achille et ses compagnons prenant le repos du milieu du jour. Les discours échangés, l'enlèvement de la rançon, les soins donnés au cadavre d'Hector, ont pris sans doute, dans la pensée du poète, tout le reste de la journée; le soir viendra bientôt, puisque Priam demande à dormir et que les serviteurs d'Achille dressent le lit à la lueur des flambeaux. Priam doit donc assister au repas du soir dans la tente d'Achille. Y prendra-t-il part? Pour nous autres modernes, ce n'est pas sans une certaine souffrance que nous voyons Priam et Achille assis à la même table ; il n'est pas sûr que ce sentiment de malaise ne fût aussi éprouvé par les anciens ; mais il n'est pas sûr non plus que le poète n'ait pas voulu l'imposer à ses auditeurs. C'est une nécessité pour Priam d'accepter l'hospitalité d'Achille, et cette nécessité fait partie de sesmalheurs;si le poète n'indique pas expressément tout ce qu'il en coûte à Priam pour recevoir d'Achille « sa part de chair, » c'est que d'un côté, il parle rarement en son nom, et que de l'autre il ne peut mettre aucune réflexion ni dans la bouche d'Achille ni dans celle de Priam sur

la cruauté delà situation. Des indices légers permettent cependant de penser qu'il plaint Priam et qu'il veut le faire plaindre; en effet Achille craint un refus de Priam, et c'est pour ce motif qu'avant même de savoir si le roi troyen accepte sa proposition de se mettre à table, il lui raconte l'histoire de Niobé. D'un autre côté Priam cède à l'invitation, sans répondre; on dirait qu'il la subit plutôt qu'il ne l'accepte. Après le repas, Achille considère Priam avec admiration et Priam coïitemple Achille ; tous les deux réfléchissent évidemment sur leur situation réciproque. Cette admiration sans doute n'est pas tout à fait muette, puisque, d'après le poète, Achille écoute avec vénération les paroles de Priam ; mais si Homère n'a pas voulu parler surtout de l'impression faite sur'l'esprit d'Achille par l'entretien précédent, il y a tout lieu de croire que la conversation qu'il mentionne ainsi, sans la rapporter, a été courte et réservée des deux parts.

D'ailleurs, comme pour justifier Priam, Homère prête à Achille les paroles les plus engageantes ; au père malheureux, le héros cite en exemple la plus malheureuse des mères, Niobé. « Niobé. elle-même se souvint de manger, même après avoir vu mourir ses douze enfants. » Puis Achille raconte toute l'histoire de Niobé, comment elle s'était égalée à Lèto, comment les deux enfants de Lèto tuèrent les six fils et les six fdles de Niobé, comment pendant neuf jours les cadavres restèrent couchés dans le sang, personne n'osant les ensevelir ; comment les dieux eux-mêmes prirent ce soin le dixième jour ; comment enfin, changée en pierre, Niobé se dresse sur le Sipylos, où les Nymphes ont leur retraite et dansent autour du fleuve Acheloos, et comment, versant des larmes, elle nourrit encore son affliction, par la volonté des dieux. Tous ces traits sans doute, dont les uns sont tristes, les autres gracieux, ne concourent pas directement à la fin que se propose Achille ; mais ne sont-ils pas tous de nature à enlever Priam, pour un moment, au sentiment de ses maux personnels?

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N'ont-ils pas ce charme consolant que possède tout ce qui amuse et met en mouvement l'imagination? Pour ne point aller droit au but, cette éloquence, qui ne le néglige cependant pas, est des plus insinuantes ; elle vaut encore mieux peut-être par ses digressions que par ses arguments*.

Le lit de Priam a été dressé hors de la tente. Achille luimême en donne la raison : il ne faut pas qu'un chef achéen, venant consulter Achille pendant la nuit, aperçoive Priam ; il avertirait le pasteur des peuples, Agamemnon, et peut-être le rachat du cadavre en serait-il retardé. Ce motif peut paraître singulier : en effet Achille est le vrai maître dans l'armée grecque ; lui-même va proposer à Priam de suspendre les hostilités pendant tout le temps que les Troyens pleureront Hector. D'un autre côté, c'était l'usage de dresser les lits des hôtes dans les cours, sous les portiques. Aussi la raison alléguée par Achille n'est-elle qu'à demi sérieuse ; peut-être craint-il d'être interrogé, mais non d'être en dissentiment avec Agamemnon. Toutefois en homme sûr de voir ses volontés respectées, il prend plaisir à se faire moins puissant qu'il ne l'est ; par une feinte humilité, il se considère comme un chef ordinaire relevant du chef suprême de l'armée. C'est en cela que consiste la raillerie ou l'ironie qui, d'après le poète, est renfermée dans ces paroles d'Achille'^. Si Achille plaisante, c'est que toute idée de vengeance est loin de son esprit; sa bonne humeur est à certains égards de bon augure ; toutefois, sa plaisanterie peut être mal comprise et paraître inquiétante ; il en a conscience, et voilà pourquoi il s'empresse de donner au vieillard un nouveau témoignage de bienveil-

1) Aussi est-ce bien à tort, selon nous, que des critiques anciens et modernes ont voulu retrancher, comme se liant peu avec le sujet du discours, les vers 6U-617. A vrai dire, en ce qui concerne Niobé.les vers 602-604 seraient seuls utiles ; mais celte rigueur n'est ni dans les habitudes d'Homère ni dans Tesprit du passage.

2) 649, trraepTopÉwv.

lance en lui promettant une longue trêve et en lui serrant la main « afin qu'il ne craignit plus en son cœur. »

En somme, le langage d'Achille a cette vertu que l'on attribuait à sa lance, il guérit les blessures qu'il a faites ; il inquiète et rassure tour à tour. Jeune et d'une nature spontanée, le héros sourit aux premières idées qui se présentent, sauf à corriger ensuite la fâcheuse impression qu'il a pu faire sur l'esprit des autres. On remarquera d'ailleurs l'importance de cette plaisanterie dans l'économie même du récit homérique ; en effet ce germe d'inquiétude, déposé pour ainsi dire dans l'âme de Priam par Achille lui-même, va se développer pendant la nuit ; le vieillard se réveillera et partira, averti, il est vrai et conduit par Hermès, mais en réalité cédant à ses propres inspirations, prenant conseil de sa propre anxiété; car ce que les dieux disent à l'oreille des hommes, les hommes l'ont pensé déjà ou le pensent au moment même.

Les scènes suivantes nous transportent de nouveau à Troie scènes de deui où le cadavre d'Hector est reçu par le peuple, pleuré et ense- '^^^'

veli suivant les rites.

C'est un moment tristement solennel que celui où Priam rentre dans la ville, ramenant son fils. Le poète, avec son art habituel, l'a mis en pleine lumière. Cassandre, une sœur d'Hector, du haut de la citadelle, aperçoit la première Priam debout sur le char, le héraut et le cadavre couché sur le lit funèbre. C'est l'ordre même dans lequel elle distingue chaque objet. Aussitôt elle se lamente, elle appelle par ses cris les Troyens et les Troyennes. Ici se présente de lui-même un effet de contraste bien fait pour renouveler la douleur des Troyens : « Voyez, s'écrie Cassandre, celui qui était autrefois l'orgueil de la ville et de tout le peuple, alors qu'il revenait du combat, plein de vie, et que vous fêtiez son retour * . » C'est le cri d'Enée dans l'Enéide : « Combien peu il ressemblait à

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cet Hector, qui rentrait chargé des dépouilles d'Achille ou venait de lancer les torches phrygiennes sur les vaisseaux des Grecs ! » On remarquera toutefois la différence. Enée voit Hector en songe ; c'est son esprit troublé qui évoque cette image sanglante ; dans Homère, la réalité même s'ofi"re, comme un spectacle douloureux, aux yeux des Troyens ; le contraste dans Homère s'établit moins entre le cadavre et le héros vivant qu'entre la situation passée et la situation présente; il se complique en outre d'un autre contraste entre la joie et le deuil des peuples. Si la peinture faite par Enée est plus frappante pour l'imagination, le cri de Cassandre remue l'âme plus avant ; il est plus gros, si l'on peut dire, de larmes et de tristesse. Ajoutez que ce trait à lui seul résume toute l'Iliade ; ce deuil, qui éclate autour d'Hector, est le présage certain de la ruine d'Ilios. La gloire en revient à un seul homme, à Achille, le héros du poème.

Des chanteurs de profession, appelés près du cadavre, font entendre des gémissements funèbres, auxquels répondent les plaintes des femmes. Quelques critiques ont pensé qu'Homère, en mentionnant ici la présence des aèdes, avait voulu peindre les mœurs des barbares ; mais c'était là, selon toute vraisemblance, un usage grec. S'il manque aux funérailles de Patrocle, c'est que les chanteurs funèbres ne suivaient pas l'armée. Hector, ramené dans le palais de son père, est enseveli selon les règles '. Il faut savoir gré à Homère, ce semble, d'avoir supprimé les chants gagés de ces aèdes et

1) Ces chanteurs, qui se bornent peut-être à chanter sur un rythme lugubre des formules cousacréss, sont les ancêtres de ces poètes qui plus tard dans les jours funèbres lutteront pour le prix du chant (Hés., Op. et D., 654 et sv.), et de ces habiles faiseurs de thrènes qui, suivant Lucien {Le Deuil, § 20), rassemblaient dans leurs compositions tous les malheurs de l'antiquité et servaient de chorèges aux hommes réunis autour d'un lit de mort. Cet usage remontait évidemment très haut, comme leprouve la présence des Muses aux funérailles d'Achille, dans le xxp livre de l'Odyssée. Les neuf sœurs tiennent la place des chanteurs funèbres ; les Argiens composent le chœur.

d'avoir au contraire mis en scène Andromaque, Hécube et Hélène.

Andromaque a déjà pleuré Hector. Le premier emportement de la douleur est passé : Andromaque obéit ici moitié à la coutume, moitié au besoin de répandre en dehors sa douleur. De plus elle a recouvré le cadavre d'Hector, et c'est là une consolation. A ces légers changements dans la situation répondent aussi quelques différences dans les plaintes. D'un côté le ton est plus calme ; une certaine mélancolie, résultat d'un commencement de résignation aux maux passés et futurs, se mêle à ses lamentations. D'un autre la ruine de Troie, dont elle avait semblé vouloir écarter l'idée, s'est présentée à son esprit, comme un malheur inévitable et imminent. Elle se voit esclave avec son fds ; elle craint même pour les jours d'Astyanax : « Un des Achéens, mettant la main sur toi, te jettera du haut d'une tour, mort affreuse, et te fera expier, dans sa colère, la mort d'un frère, d'un père ou d'un fils, tué par Hector... » Ainsi, les titres de gloire acquis par Hector sont pour sa veuve de nouveaux sujets de crainte. Enfin, par un trait bien naturel à une douleur inconsolable, cet allégement tant souhaité, le retour du cadavre, la laisse en apparence du moins comme indifférente ; ce qu'elle regrette aujourd'hui, c'est de n'avoir pas vu Hector lui tendre les bras en mourant ; c'est de n'avoir pas recueilli sur sa bouche une de ces sages paroles, dont une veuve se souvient jour et nuit en versant des larmes. Plutarque remarque que l'on se plaint de la mort, de quelque façon qu'elle arrive. Un homme est-il mort loin de son pays, on s'écrie en pleurant : infortuné ! un père, une mère vénérée, ne fermeront point ses yeux ! S'il meurt dans sa propre patrie, en présence de ses parents, nous nous plaignons qu'il nous ait été enlevé comme des mains, et qu'il nous ait pour ainsi dire jeté subitement au milieu des larmes. Est-il mort en silence, n'ayant rien dit à personne, nous nous écrions en pleurant : <( Tu n'as point prononcé une

de ces sages paroles dont je pourrais à jamais me souvenir. » Si au contraire il nous a adressé quelques paroles, nous les avons toujours présentes à la mémoire comme pour réchauffer notre douleur ^ On a reconnu dans la citation de Plutarque le vers d'Homère ; Plutarque aurait pu remarquer en outre qu'Adromaque est précisément, à elle seule, un exemple frappant de notre disposition à nourrir notre douleur de toutes les circonstances, quelles qu'elles soient. En effet, plus haut elle s'affligeait à la pensée de ne pouvoir ensevelir Hector dans ses précieux vêtements ; maintenant que cette consolalion lui est donnée, elle regrette de n'avoir pu recueillir ses dernières paroles. Ces dernières paroles, elle les aurait retenues, sans doute, pour être plus sûre d'être fidèle à sa douleur, mais aussi, et c'est là un trait qui ne permet point de confondre Andromaque avec toute autre femme, pour le méditer comme une leçon de sagesse, et en armer son courage. Déposé sur son lit funèbre, le cadavre d'Hector, quoique percé de coups par les Grecs et traîné par Achille, est semblable à un homme qu'Apollon a frappé de « ses douces flèches. )) Ce prodige était bien digne d'être chanté et admiré par les pleureuses, d'abord à cause du spectacle, puis par reconnaissance pour les dieux. C'est dans la bouche d'Hécube qu'Homère a placé l'expression de ces sentiments. En cela il a été guidé, selon nous, par son tact habituel. Hécube est mère d'Hector ; elleTadmirait pour sa vaillance et sa beauté ; n'est-il pas naturel qu'en ce moment elle exalte encore ce qui reste des mérites de son fils ? La beauté d'Hector a survécu ; de sa vaillance il ne reste plus que le souvenir ; mais comme ce souvenir est cher à Hécube ! elle a du plaisir à songer qu'il a tué Patrocle et désolé Achille. « Il t'a arraché l'âme, dit-elle d'Achille, avec l'airain aigu, et t'a traîné autour du tombeau de son compagnon ; mais même ainsi il ne l'a pas fait revi-

1) Cons. ad. Apoll., § xxx.

vre ! » L'orgueil maternel se mêle dans ce cri au sentiment de haine et de vengeance contre le vainqueur. D'un autre côté, Hécube est pieuse ; c'est elle que son fils avait chargée de. supplier la déesse ; c'est elle qui donna à Priam le conseil de demander un prodige et qui lui apporta la coupe des libations ; n'est-il pas juste qu'elle songe à remercier les dieux de ce qu'elle considère comme un dernier bienfait ? Sans doute, elle pourrait leur reprocher son infortune imméritée ; mais la pitié ancienne savait déjà absoudre le ciel, non comme la nôtre, par confiance dans ses desseins cachés, mais en rejetant la faute sur le destin. Comme on le voit, les plaintes d'Hécube n'ont pas le même caractère que celles d'Andromaque ; Andromaque se représente tout ce qui peut augmenter son trouble et son affliction ; Hécube, tout ce qui peut l'aider à supporter son malheur. Cette différence est naturelle; Andromaque en effet commence, pour ainsi dire, la série de ses infortunes; elle envisage l'avenir; Hécube ne saurait être plus malheureuse ; elle le croit du moins ; elle se tourne vers le passé, qui lui offre des images à demi consolantes. Hécube n'est point encore le modèle de toutes les infortunes humaines que nous montreront les tragiques ; elle n'est point encore la personnification de la douleur et de la fureur ; elle a l'âme virile et royale ; un seul instant, au moment même du danger d'Hector, elle a paru faiblir, en lui donnant le conseil dé rentrer dans les murs ; encore était-elle inspirée autant par la pensée du salut commun que par le désir de sauver son fils ; mais entre les combats, quand elle revoit Hector, mais ici, pendant les lamentations funèbres, elle se montre par son courage la digne mère du héros qui jusqu'à ce jour a protégé Troie.

Hélène continue le deuil. Hélène est la cause de la guerre et par conséquent la cause de la mort d'Hector ; c'est précisément pour ce motif, ce semble, qu'elle doit le pleurer autant et plus qu'un autre. Que ses lamentations aient pu paraître importunes aux autres personnes de la famille d'Hector, il

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est permis de le penser ; mais si elle s'était abstenue, n'auraitelle pas encouru le reproche contraire? D'ailleurs le poète n'a fait sans doute ici que se conformer à l'usage, d'après lequel toutes les femmes de la maison prenaient part aux plaintes funèbres. Les paroles d'Hélène laissent Hélène à sa place de personnage épisodique ; elles peignent en effet moins Hélène elle-même qu'Hector, comme cela devait être dans la circonstance, et de plus nous montrent dans Hector, non le héros, mais l'homme même ; c'était là un point essentiel, pour ainsi dire, dans une oraison funèbre, et qui, sans l'intervention d'Hélène, n'aurait pu être indiqué. « Voilà, dit Hélène, la vingtième année que je suis venue de loin, abandonnant ma patrie ; je n'ai jamais entendu dire de toi une parole dure et blessante ; si quelqu'un dans le palais, soit un de mes beaux-frères, soit une de mes belles-sœurs, sœur d'Hector ou de ses frères, soit ma belle-mère — car Priam eut toujours pour moi une bonté paternelle — m'injuriait, tu les réprimandais et les apaisais, et tu me consolais par de douces paroles *. » On aime à voir qu'Homère attache un grand prix à la bonté chez le héros comme l'orateur chrétien qui a dit : « Loin de nous les héros sans humanité ! » On peut même trouver que la preuve donnée par Hélène de la bonté d'Hector est plus frappante que tous les exemples de la même vertu chez le prince de Gondé. En effet n'est-il pas touchant de voir Hélène se mettre pour ainsi dire sous la protection de l'ombre d'Hector ? « C'est pour cela que je pleure et sur toi et sur moi, dans mon malheur et mon affliction ; car personne autre dans la vaste Ilios n'est bon pour moi ni ne m'aime : tous frémissent à ma vue. » Et Paris, dira-t-on ? Mais Paris est comme Hélène en butte aux injures et aux reproches ; mais Paris qui reçoit en baissant la tète les reproches de sa femme n'est pas capable de la défendre contre les outrages des autres ; le seul homme

1) 770-2. Levers 772 est suspect; il est pourtant nécessaire; Hector ne se borne pas à défendre Hélène, il la console.

qui pût rendre du cœur à Paris, c'était Hector. Hélène ne se trompe pas ; la perte d'Hector est pour elle le plus grand des malheurs.

Homère décrit brièvement les funérailles d'Hector, sans doute parce qu'elles ressemblaient beaucoup à celles de Patrocle et aussi parce que la situation de Troie ne comportait pas la pompe et la variété des cérémonies dans lesquelles s'était complu la douleur d'Hector. Quelques traits diffèrent de ceux que nous connaissons déjà ; mais ils ne sont ni assez nombreux ni assez importants pour nous permettre de conclure que pour Homère tout au moins, les deux peuples n'eussent pas les mêmes mœurs et les mêmes usages.

En résumé, ces épisodes sont au nombre de six principaux : la conversation entre Priam et Hélène sur une tour d'Ilios, l'entretien de Paris et d'Hélène, le séjour momentané d'Hector à Troie, le message de Patrocle, la douleur d'Achille, les lamentations sur la mort d'Hector, au moment de cette mort, puis autour du cadavre. Ils se composent chacun de plusieurs tableaux qui se complètent les uns les autres ; ils ont de l'ampleur et de la variété. Ils font diversion aux scènes belliqueuses, et toutefois achèvent la peinture de la guerre, en montrant comment elle frappe ceux qui, retenus par l'âge, ou le sexe, ou la volonté, ne paraissent point sur le champ de bataille. Ils dévoilent, par instants, les conséquences lointaines de la guerre et renferment des traits, habilement amenés, mais sans affectation, qui mettent en pleine lumière la gloire et la puissance des Achéens. Mais ce qui donne un vif intérêt à ces épisodes, ce qui a gravé quelques-uns d'entre eux dans toutes les mémoires, c'est la finesse de tact et l'admirablejustesse apportées par le poète dans l'observation morale. Les caractères ne sont pas complexes commodes caractères de romans ; ils ne sont pas simples non plus; ils offrent à l'analysedesnuances délicates mais sensibles. Cette variété n'est pas précisément savante, en ce sens qu'elle ne paraît pas cherchée, ni composée à loisir,

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par accumulation de traits divers ou analogues ; mais elle est réelle ; elle se manifeste peu à peu, avec ordre, suivant les nécessités du récit ; elle fait toujours l'effet d'être juste ce qu'elle doit être, sans surcharge ni omission. Entre eux, les caractères sont distincts, mais non tranchés comme des types : un fond commun seretrouve partout avec des nuances qui le diversifient. Les sentiments suivent une progression ascendante ou descendante, suivant le cas, ce qui semble un garant de vérité ; quelques exagérations ou incohérences, signalées par une critique étroite ou intéressée par esprit de système à découvrir ces sortes de défauts, nous ont paru aisées à expliquer et à justifier. Si la marche des sentiments est en général régulière, le poète sait aussi que les irrégularités sont dans la nature ; de là des fluctuations, des oscillations, des soubresauts, le calme à la surface avec des agitations au fond de l'âme. Les sentiments restent généraux, c'est-à-dire qu'ils ne participent pas à un état d'esprit local ou national ; cependant ils se distinguent quelquefois par une certaine naïveté, imputable en partie à l'époque héroïque, en partie peut-être à cette clairvoyance et à cette spontanéité du poète, qui, apercevant les vrais mobiles, n'hésite pas à les laisser se produire sans fard ni contrainte. Enfin une harmonie souveraine est répandue sur toutes ces peintures ; là où quelques traits, par suite des convenances épiques, sont agrandis, les autres croissent dans les mêmes proportions ; cela est surtout vrai d'Achille qui dépasse un peu en tout la mesure humaine et qui ne paraît cependant l'excéder qu'à la réflexion, précisément à cause de cette unité de couleur.

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