‹ Etude sur l'Iliade d'HomèreChapitre 18 sur 35 · III · texte numérisé non relu

III

enfants ; touchante sollicitude de la mère; touchante remarque du poète. Voici la Méonienne ou la Carienne qui teint en pourpre des plaques d'ivoire destinées à orner les joues des chevaux *. L'ouvrage est là, dit le poète, dans la chambre de l'ouvrière, sous les yeux des visiteurs, des cavaliers qui viennent pour une commande, et qui emporteraient volontiers les ornements tout faits, s'ils n'avaient pas été exécutés pour le prince ; détail pris sur le vif et qui nous fait assister à la scène. Enfin, voici le potier qui de la main imprime à sa roue un mouvement rapide, La tradition nous a conservé sous le nom d'Homère une petite pièce dans laquelle le poète souhaite toute sorte de prospérités aux potiers, s'ils savent récompenser ses chants, et les charge de malédictions, s'ils sont avares : le poète qui a chanté Achille chantait-il donc pour les potiers et devant les potiers? Cette supposition n'a rien d'invraisemblable, la sympathie du poète, nous l'avons vue, est générale ; pour lui, il n'y a point de petit métier : l'ouvrier qui assemble bien les poutres d'un toit, de manière à briser l'effort du vent, est un personnage illustre absolument comme Hèphaestos*.

Les fêtes et les divertissements de la ville, nous les connaissons par le bouclier. Joignez-y ce spectacle qui attire en dehors de la ville, sur la route, toute une foule curieuse, celui d'un homme qui monte quatre chevaux et saute alternativement de l'un sur l'autre ^.

Revenons maintenant à la campagne ; le bouclier nous a présenté l'image du labour, de la moisson, de la vendange. Ailleurs le poète décrira le vannage, vannage du blé, vannage des fèves et pois chiches ; le broyage du grain ; l'ouvrage des plantations, le mesurage des terres, la chasse aux saute-

1) IV, li3.

2) xxiii, 712. Cf. xvm, 391 et i, 571.

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relies *. Devant le feu et la fumée, la nuée de sauterelles change de direction et se noie en partie dans le fleuve qu'on les force à traverser. C'est encore une chasse , ce sont encore des procédés en usage en Orient ^.

Que de détails empruntés aussi à la vie pastorale ! C'est d'abord la lutte des pâtres contre les lions, déjà représentée sur le bouclier, et maintes fois reprise par le poète, avec quelque trait nouveau ; ici, le bouvier inexpérimenté court tantôt à la tête, tantôt à la queue de son troupeau ; tantôt il fuit ; tantôt il jette contre le lion les traits et les torches enflammées ; tantôt il assiste, non impassible, mais impuissant, à regorgement -de ses bœufs ou de ses brebis. Parmi les ennemis des pâtres et du bétail, Homère n'a point oublié, à l'occasion, ni les aigles qui s'abattent sur les jeunes agneaux, ni les loups qui choisissent pour se jeter sur les jeunes brebis le moment où, par l'imprudence du berger, elles sont dispersées dans la montagne. C'est là, pour ainsi dire, la vie pastorale sous son aspect héroïque; mais elle se présente aussi dans le poème, sous ses autres aspects. Ici, les bergers, dont les chèvres se sont mêlées en paissant, reconnaissent chacun les siennes et reforment leur troupeau ^. Là, ils rejoignent le taureau qui s'est enfui dans la montagne, l'entourent de cordes, et l'entraînent malgré sa résistance *. Une fois le taureau abattu, ils tireront en tous sens sa peau enduite de graisse, pour la rendre inaltérable et lui conserver sa souplesse^.

A la vue du brouillard qui descend du sommet des mon-

i) v, 499 sv.; XIII, 588; xx, 495 ; ixi, 257, 346; xil, 421; IXi, 12 sv.

2) Volney, Voy. en Syrie et en Egypte, 1, 306. — On choisit aussi la proximité d'un fleuve. Ce trait même n'est pas inventé par le poète.

5) xvii, 389. L'opération décrite par Homère tenait lieu du tannage moderne. Les chimistes reconnaissent, paralt-il, que la graisse pourrait remplacer le tan.

lagnes, le pâtre s'épouvante, car c'est là une occasion plus propice aux voleurs que la nuit même. Si l'horizon s'assombrit du côté delà mer, il se hâte, en frissonnant, de pousser ses bêtes dans quelque grotte '.Surpris parla tempête, il écoute de haut et de loin le bruit des torrents débordés qui lui présagent les difficultés du retour^. S'il a de l'expérience, il attendra la fin de la tourmente et l'écoulement des eaux ; si c'est un enfant, il se noiera peut-être en voulant franchir l'eau gonflée des torrents '. Si le ciel est serein, si aucun souffle n'agite l'atmosphère, si toutes les constellations se laissent reconnaître, le pâtre, sensible à la beauté du spectacle, se réjouit en son cœur *.

On le voit, la pensée d'Homère est ramenée sans cesse vers la campagne et les pâturages ; et ce n'est point là un de ces artifices savants dont les poètes se serviront plus tard, par imitation d'Homère et par amour du contraste et de la variété ; c'est sympathie chez le poète ; c'est sans doute étroite communion avec les sentiments d'un âge où la vie était aussi rustique, aussi pastorale que guerrière; où des princes comme Anchise, comme Enée, comme les frères d'Andromaque, faisaient paître les brebis ; où les héros, sans se livrer peut-être eux-mêmes aux soins de la culture, y présidaient du moins, en maîtres attentifs et vigilants, comme le prouve la scène du bouclier, dans laquelle un roi, un vrai roi et non un simple maître, contemple avec satisfaction l'abondance de sa récolte.

La forêt et ses hôtes permanents ou passagers attirent aussi l'attention du poète. De loin, on entend les coups répétés des bûcherons ; après avoir travaillé toute la matinée, ils prépa-

4) Vin, 558.

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rént leur repas dans les gorges de la montagne ' . Voici les chasseurs grecs ou troyens, qui s'enfoncent dans les bois ou gravissent les rocs escarpés; ici ils poursuivent le lièvre, là le faon ou le cerf; le chien a levé la bête qui s'est élancée à travers les vallées; puis elle s'est rembûchée et le chien la guette, jusqu'à ce qu'il la découvre -. Le cerf est atteint d'une flèche; mais il a pu fuir; surviennent les chacals qui se mettent en devoir de le dévorer; si un lion paraît, les chacals lui abandonnent leur proie ^. Ailleurs les chasseurs, des jeunes gens vigoureux, se trouvent en présence d'un sanglier qui s'élance de sa bauge profonde, aiguisant ses dents blanches entre ses mâchoires ; ils l'entourent; ils entendent le bruit des dents ; ils restent fermes à leur place ^. C'est une chasse dangereuse qui avait ses légendes. Toute une armée de chasseurs, toute une bande de chiens furent lancés contre le sanglier de Galydon ; Méléagre eut la gloire de l'abattre ; mais combien de chasseurs le monstre, avant de périr, avait-il fait monter sur le bûcher sinistre ^ ! Le lion, la lionne, la panthère font également courir de graves périls aux chasseurs ; la panthère surtout ne se laisse point effrayer par la présence de l'homme ni par les aboiements des chiens ; elle bondit sur le chasseur ; blessée au milieu de son élan, transpercée par une javeline, elle ne s'arrête pas avant d'avoir joint son ennemi ou d'avoir succombé ®. De retour à la maison, le chasseur tire parti des dépouilles qu'il rapporte ; la peau du lion et de la panthère, du loup, lui servira de vêtement; les cornes de la chèvre sauvage, il les donnera à l'ouvrier qui lui rendra un arc bien poli, garni d'un anneau d'or ''.

7) m, 334j X, 23, 29; 177; 334; IV, 155 sv.

Quittons la forêt et approchons-nous du rivage. Voici le pêcheur qui lance dans l'eau sa ligne, armée de l'hameçon, défendue contre la morsure du poisson par un tube en corne, maintenue sous l'eau par le poids d'un morceau de plomb '. A quelque distance dans la mer, d'autres pêcheurs jettent leurs filets. Cet homme qui, d'une barque, plonge dans les flots agités en rapportera de nombreux coquillages ^.

Le voyageur même a ses mauvaises rencontres et ses émotions qui entrent dans les peintures du poète. Ici, à la vue d'un serpent, il recule en frissonnant, les joues pâles d'épouvante ^ ; heureux si le serpent n'est pas comme en embuscade pour attendre son homme *j s'il ne se déroule pas, plein de colère et de venin, l'œil étincelant, devant son antre, tout prêt à fondre sur sa proie. Là il est enveloppé par un essaim d'abeilles qu'il a dérangé sans le vouloir; mais ces abeilles, souvent irritées par les enfants, ne distinguent pas entre leurs ennemis habituels et le passant inoffensif; elles croient leur progéniture en danger et la défendent ^.

Les occupations de la vie maritime occupent peu de place dans l'Iliade, ainsi qu'il convenait ; elles n'y sont pas cependant tout à fait oubliées''. Le poète a vu sur les montagnes l'ou-

1) XXIV, 80. - Cf XVI, 405-6.

2) 745 sv. — x-nQta. (?)

4) xxii, 93 âvSfrx fjiéyrioiv.

5) XYi, 263 et sv.

6) M. Murray d'étonue de ne point rencontrer sur le bouclier d'Achille la peinture de la vie maritime, et M. Helbig {das Hom. Epos, p. 292 et sv.) lui répond que les Ioniens d'autrefois avaient peu le goût des aventures lointaines et des voyages sur mer. L'étonnement de M. Murray et la réponse de M. Helbig ont également de quoi surprendre. Si générale que dût être, dans la pensée de l'artiste ou du poète, la peinture de la vie sur le bouclier d'Achille, elle n'était pas tenue d'être universelle; ce ne sont là des lacunes que pour l'archéologie; pour la poésie et l'art, ce sont des sujets écartés et réservés. D'ailleurs certains traits, même sur le bouclier, rappellent la vie des marins, nous l'avons vu.

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vrier abattre avec la hache ou le chêne ou le peuplier ou le pin élevé qui doit servir aux constructions navales ; les mulets descendre par un sentier escarpé en traînant avec effort les poutres ou les longues planches destinées au même usage* , Il a pénétré dans le chantier où l'artisan, avec une habileté qu'il lient d'Athènè elle-même, emploie tour à tour la hache et le cordeau ; la hache pour fendre et équarrir ; le cordeau' pour arriver à cet équilibre dans les parties correspondantes qui fait les navires bons voiliers, les navires égaux^. Ces feux qui brillent sur les montagnes, en un lieu solitaire, ce sont des signaux à l'usage des marins ; signaux souvent inutiles ; malgré eux, dit le poète, les tempêtes emportent les matelots sur la mer poissonneuse loin de leurs amis*. S'il les plaint alors, il se réjouit avec eux, quand une divinité, exauçant leurs souhaits et mettant fin à de longues fatigues, leur envoie un souffle favorable'. Voici d'ailleurs la peinture d'une courte traversée, en tous ses moments. Agamemnon renvoie Chryséis à son père ; il fait lancer à la mer un navire rapide, lui donne vingt rameurs, y place l'hécatombe destinée aux dieux. Le prudent Ulysse est le chef de l'expédition. On part ; on fait voile sur les humides chemins. Une fois entrés dans le port de Chrysé, les Achéens plient les voiles, les déposent au fond du noir navire, relâchent les haubans, abaissent le mât et le

1) XYI, 482 et XVII, 742.

2) III, 62 et xy, 410.

3) iix, 375. Cf. Chateaubriand, Itinéraire (édit. Garnier, p. 209) : « Le soir au coucher du soleil on alluma un feu de myrtes et de bruyères au sommet d'une montagne. Un chevrier posté sur la côte devant venir nous annoncer les bateaux de Zéa, aussitôt qu'il les découvrirait. Cet usage des signaux par le feu remonte à une haute antiquité et a fourni à Homère une des plus belles comparaisons de l'Iliade. Ùç $ ore xaïTvôî'twv t$ âcvtoç a'Oep' 7xYiTai (xviii, 207). » L'illustre écrivain s'est souvenu d'un des plus beaux passages de l'Iliade; il aurait pu, comme on voit, trouver un exemple encore plus significatif de l'emploi antique de ces signaux, dans la vie maritime.

4) vil, 4.

font descendre dans l'espace destiné à le recevoir, tout cela promptement ; puis à l'aide des rames, ils approchent de la terre. Ils jettent les deux pierres, les ancres primitives, qui du côté de la mer assujettissent la marée, attachent à terre les cordages de la poupe; puis ils débarquent. La nuit venue, tout l'équipage s'endort près de la poupe. Au lever de l'aurore, ils guindent le mât, déploient les voiles blanches ; un vent favorable, envoyé par Apollon, souffle en plein dans la mâture ; le flot sombre retentit tout autour de la quille du navire en marche. Arrivés au camp des Grecs ils tirent le navire à terre, en haut, sur le sable, et le maintiennent en équilibre à l'aide de longs étais. Puis ils se dispersent à travers les tentes et les navires. Le poète s'est évidemment complu dans ce récit ; on dirait que, ne prévoyant pas le retour d'une semblable occasion dans le reste du poème, il s'est empressé de décrire les manœuvres du départ et du débarquement.

Quelques traits, en petit nombre, mais toujours frappants, nous font pénétrer dans l'intérieur de la famille héroïque, et nous découvrent un nouvel ordre de sentiments et d'idées. Ici l'enfant dort dans les bras de sa nourrice, là, la mère chasse de son visage les mouches qui troubleraient son doux sommeil ^ . Plus tard, assis sur les genoux de son père, il mangera la moelle fortifiante et la graisse nourrissante des brebis *. Ailleurs le poète, comme s'il inventait un motif pour un de ces artistes qui ont exécuté les groupes de Tanagra, nous montrera la jeune fille courant après sa mère, s'attachant à sa robe, l'arrêtant, levant vers elle ses yeux mouillés de larmes pour être prise dans les bras *. S'il y a dans la maison un gouverneur, l'enfant s'attache à lui ; il ne suivra personne autre ; il ne voudra ni s'asseoir à table ni manger avec les convives de son

1) xxir, 50; iv, 130.

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père ; c'est le gouverneur qui le prendra sur ses genoux, qui lui coupera en morceaux sa nourriture et approchera le vin de ses lèvres ; et le gouverneur, malgré les inconvénients inséparables d'un pareil métier, peut-être à cause de ces inconvénients mêmes, sentira croître son dévouement et sa tendresse pour son nourrisson *. Le mariage n'est pas toujours heureux, la femme ne dit pas toujours à son mari comme Andromaque : « Tu es pour moi un père, une mère vénérable, un frère, un époux florissant. > L'homme ne peut pas toujours parler avec admiration et tendresse de son épouse en titre *. Une scène terrible, sans doute racontée par la légende et non inventée par le poète, s'était passée dans la demeure d'Amyntor. L'épouse outragée par la présence d'une concubine met son fils dans ses intérêts ; aveuglée par le ressentiment, elle n'hésite pas à donner au fils le conseil de devenir le rival de son père ; Phœnix cède à ses supplications. Les conséquences sont efl'rayantes : Amyntor maudit son fils, invoque contre lui les Erinnyes et le condamne (tel est l'effet de l'imprécation paternelle) à ne jamais asseoir sur ses genoux un fils chéri. Phœnix veut tuer son père ; il est arrêté dans son dessein non par un retour de piété filiale, non par l'horreur du crime en lui-même, mais par la crainte de l'opinion, pour ne pas être appelé un parricide ; remarquons ici toutefois que toutes ces idées, mal démêlées encore, se confondent plus ou moins : dans la société héroïque, comme souvent chez les gens d'un esprit peu cultivé, l'opinion est la seule mesure de ce qui est permis et de ce qui ne l'est pas. Phœnix renonce donc à sa vengeance, mais abandonne, malgré ses amis, la maison paternelle '. Ail-

1) IX, 486 et av.

2) xoupi^ÎY) aXoj^oç.

3) On sait que les vers relatifs aux desseins parricides de Phénix étaient retranchés par Aristarque. Plutarque {de Aud., p. vu) reproche justement selon nous ce scrupule exagéré au savant critique. Une espèce de rage s'est emparée de la femme d'Amyntor, de Phœnix et d'Amyntor lui-même,

leurs c'est la femme qui nourrit des pensées adultères ; la divine Anteia, la femme de Prœtos le plus puissant des Argiens, s'éprend de Bellérophon qui par sagesse et pudeur, dit le poète, ne se laisse pas persuader ; comme Phèdre, elle l'accuse auprès du roi du crime médité par elle seule. Dans toute l'Iliade, à part l'aventure d'Hélène, ce sont les deux seules histoires d'un amour coupable et funeste ; mais elles sont bien choisies, si choix il y a eu, pour montrer jusqu'à quel excès de témérité pouvaient se porter la jalousie et l'esprit de vengeance, et pour nous servir de l'expression homérique, dans quelle série de malheurs Atè pouvait précipiter une famille ! L'opinion, comme nous venons de le voir, réprouvait donc le parricide; mais il n'est pas sûr du tout qu'elle vît toujours dans la présence de la concubine un outrage pour l'épouse. Le sentiment de tous ne venait pas s'ajouter au sentiment individuel pour l'exalter ou pour l'apaiser ; chacun sentait à sa guise, suivant son tempérament. Aussi bien loin de ressembler à la femme d'Amyntor, la divine Théano, pour faire plaisir à son époux Anténor, avait partagé également sa tendresse entre son propre fils, et un fils de la concubine d'Anténor^ Le bâtard ou le nothos (ici c'est une règle acceptée par l'usage), jouit évidemment d'une situation moins belle que le fils légitime ; mais si le père l'admet dans sa maison, le choie à l'égal de ses autres fils, il n'en devra que plus de reconnaissance à son pète. D'un autre côté, moitié par respect pour le père, moitié par habitudes d'enfance, fils bâtards et fils légitimes se porteront une tendresse et une aide mutuelles ^.

Une des coutumes les plus en honneur dans la société héroïque, c'est l'hospitalité. Elle était fondée à la fois sur l'intérêt

c'est la passion qui aveugle, c'est Atè. Rien d'étrange aux yeux du Grec. On voit d'ailleurs que ce délire sera momentané, môme chez l'offensé ; autrement les amis de Phœnix n'auraient pas songé à le retenir.

2) Tlll, 281.

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el sur la religion ; sur l'intérêt, car tout homme d'obscure ou d'illustre famille pouvant voyager, il se sentait obligé moralement à bien recevoir ses hôtes pour être bien reçu à son tour ; sur la religion qui, comme toujours, avait sanctionné, en la mettant sous la protection de Zeus, une institution des pluS' utiles à la société. La peinture de l'hospitalité ne manque pas dans l'Iliade, non sans doute que le poète l'ait recherchée, mais parce que par la nature du sujet et par la tendance de son génie à tout embrasser, il l'a rencontrée en plus d'une occasion. Axylos, un dès alliés des Troyens, aimait les hommes, dit le poète, et les recevait tous dans sa riche maison située, tout exprès, ce semble, pour inviter le passant, sur le bord de la route '. Glaucos et Diomède, sur le point d'en venir aux mains, se rappellent que leurs familles sont unies par les liens de l'hospitalité : un combat entre eux serait une espèce de sacrilège; pour mieux sceller leur amitié, ils échangent leurs armes et tel est l'empressement de Glaucos qu'il échange contre des armes du prix de neuf bœufs des armes d'or qui en valent cent. L'eùt-il fait, s'il avait réfléchi ? le poète en doute, mais c'est l'honneur de Glaucos de n'avoir point réfléchi *. Le discours de Glaucos qui précède cet échange nous montre comment un hôte comprenait ses devoirs. Bellérophon, envoyé par Prœtos auprès du roi de Lycie, est reçu magnifiquement ; pendant neuf jours, ce ne sont que sacrifices et festins. Au dixième, le roi de Lycie interroge son hôte ; renseigné à ce sujet, il demande à voir les tablettes que lui envoie son gendre Prœtos*.

2) VI, 119 et sv.

3) La critique contemporaine ne veut pas reconnaître la mention de l'écriture dans les vers 1 68-1 69.

•jcôptv i' 0 yt (Tn^Aara Xyypa, ypà\j/a5' èv Trtvaxt irTUXTw 9ufxo«p9ôpa TroXXâ.

Les tablettes, dit-elle, portaient des images symboliques. Il nous est bien difficile de comprendre comment un message de cette nature a pu être assez explicite pour le roi de Lycie. Il aurait fallu, comme le dit M. Perrot

C'était un ordre de faire périr Bellérophon. Le roi de Lycie semble n'avoir pas osé commettre un pareil attentat contre le plus saint des droits ; pour tout concilier, ses devoirs envers un hôte et son désir de complaire à un gendre, il expose Bellérophon aux plus redoutables dangers. Bellérophon sort vainqueur de toutes les épreuves : le roi lycien est en règle avec le droit des gens et les affections de famille ; il cède à son admiration et loin de sacrifier son hôte à son gendre, il fait de son hôte un nouveau gendre. Qu'est-ce que toute cette histoire merveilleuse si ce n'est une combinaison des tragiques aventures dont l'amour est la cause, et des devoirs que l'hospitalité créait entre les hommes?

En résumé, de même qu'Hèphaîstos ne fait pas seulement des casques et des armes pour les divinités guerrières et les héros, mais encore des bijoux pour les femmes ; de même que les héros n'ont pas toujours vécu sous les armes ni dans les camps, mais ont fait paître les troupeaux ou surveillé l'exploitation de leurs riches domaines ; de même Homère n'est pas seulement le poète de la vie belliqueuse, il est celui de la paix.

(Revue des Deux-Mondes, 15 juillet 1886, Une civilisation retrouvée), « que.Prœtos ait prévu le cas d'un homme qu'il enverrait à son beaupère pour que celui-ci le tuât. Dans celte hypothèse, pas n'eût été besoin ni d'une tablette fermée et scellée ni de beaucoup de traits meurtriers. » M. Perret, ce semble, aurait dû conclure de ces réflexions à l'existence de l'écriture chez les Grecs, mais il n'a pas osé contredire l'opinion reçue. Sa raison pour échapper à une conclusion nécessaire nous semble aussi faible que sa remarque sur le texte d'Homère est ingénieuse et bien fondée ; « si l'écriture avait été connue et pratiquée, dit-il, on trouverait dans les deux poèmes bien d'autres allusions à cette pratique ; la vie contemporaine ne se réfléchit-elle pas tout entière dans l'épopée comme en im clair et fidèle miroir ? » Sans doute, mais soyons sûrs qu'il manque à cette peinture bien des traits; nous voyons d'ailleurs que certains traits sont isolés ; pourquoi l'écriture ne serait-elle pas dans ce cas? Cette hypothèse nous paraît moins savante, mais plus naturelle que celle de M. Perrot : « Pour que le poète et ses auditeurs admissent que l'on pouvait donner une pareille commission, il fallait que sans savoir écrire ils eussent vu de Vécriture. » D'après Sayce et M. Perrot cette écriture aurait été celle des Hittites.

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L'idylle n'est pas encore née, et Homère ne l'a pas inventée, comme il a été dit par des Grecs jaloux pour Homère de toutes les gloires ; mais telle scène de l'Iliade, en se développant, pourrait aisément devenir une scène pastorale, un tableau de la vie familière et quotidienne, c'est-à-dire une idylle. Homère n'est pas le père de la tragédie héroïque ni de la tragédie domestique, si l'on peut dire; mais telle légende se transformerait aisément en une suite de situations dramatiques, c'est-à-dire en une tragédie moins les chœurs. Cette largeur de coup d'œil, cette souplesse d'imagination, cette sympathie du poète pour des objets si divers plaisent d'abord comme toute qualité, et aussi comme principe de variété ; en outre, elles donnent à l'Iliade, qui n'est pas, qui ne saurait être universelle, un air d'universalité ; c'est une illusion, mais une illusion que la réflexion seule dissipe et qui, en se dissipant, laisse encore l'esprit sous le charme des moyens qui l'ont produite. La netteté et la vigueur des traits, dans cette partie du poème, sont aussi remarquables que dans la peinture de la guerre ; comme le poète amène la plupart de ces traits par voie de comparaison et, par conséquent, pour agir avec plus de force sur l'imagination de ses auditeurs, il a dû être là, autant qu'ailleurs, sinon plus, précis et expressif, et il l'a été. Est-il exact? En l'absence de documents sur l'époque, il semble difficile de répondre à cette question. Ce qui trahit le mensonge, en pareil cas, c'est la surcharge, c'est l'intention, assez aisée à surprendre, de rendre les scènes plus terribles ou plus gracieuses ou plus piquantes que dans la réalité ; c'est l'embellissement et l'arrangement : or, ces caractères, qui tiennent surtout à l'exécution, ne se manifestent nulle part; la simplicité de l'image fait croire à la fidélité du miroir. Enfin, là comme ailleurs, nous retrouvons ce don de renouvellement qui distingue le poète : si les traits relatifs à la vie domestique sont rares, presque uniques chacun dans leur genre, et si, par conséquent, on ne peut les comparer entre eux, il n'en est pas de même de ceux

qui sont empruntés à la vie agreste et pastorale; et parmi ceuxlà, il y en a beaucoup d'analogues; mais la ressemblance n'est jamais complète ; la reprise d'un même motif avec détails nouveaux, toujours intéressants, tel est, ce semble, l'élude ou plutôt le jeu où se complaît l'ingénieuse imagination du poète.

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