‹ Etude sur l'Iliade d'HomèreChapitre 19 sur 35 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

De fréquents tableaux, presque toujours sous forme de comparaison, sont empruntés par Homère à la nature inanimée qui se reflète ainsi presque tout entière, mais par fragments, si l'on peut dire, dans l'Iliade. Ici c'est la nuit avec ses constellations qui, par un ciel serein et tranquille, brillent, dans l'auréole même de la lune, d'un éclat incomparable ; la nuit , avec ses astres favorables ou funestes, et le plus beau de tous, Hespéros ; avec ses étoiles filantes et ses météores enflammés ; là ce sont les nuages qui, pendant le sommeil des vents, s'amoncellent autour des cimes élevées. Regardez à l'horizon : l'arc-en-ciel s'y déploie, annonçant soit la guerre soit la tempête qui arrête les travaux des hommes et trouble jusqu'aux animaux; des nuages, noirs comme la poix, montent peu à peu ; ils obscurcissent la mer qui s'agite avec un sourd murmure ; poussées par le Zéphyre, le plus terrible des vents, les vagues frissonnant d'abord et ondulant sur la surface de la mer, se chassant les unes les autres, viennent se briser avec fracas sur le rivage ; elles se gonflent bientôt, se soulèvent, arrondissent leur crête, vomissent l'écume, tentent de refouler à son embouchure le cours d'un fleuve impétueux, couvrent d'algues tout le rivage. Sur terre, les orages sont épouvantables : l'Euros et le Notos luttent entre eux sur

les montagnes et dans les vallées ; ils abattent les uns sur les autres avec un grand bruit, les hêtres, les frênes, les cornouillers à la rude écorce ; ils déracinent dans le verger l'olivier tout couvert de fleurs blanches, joie et orgueil de son possesseur. Les torrents, gonflés par les pluies de l'hiver, se précipitent au fond des gorges, où leurs eaux s'entrechoquent et tourbillonnent; ils emportent avec eux des pans de montagne; ils roulent à la mer avec un épais limon les chênes et les pins déracinés. Les tourbillons de grêle fouettent la terre nourricière; la neige couvre au loin les campagnes; ou bien, en une autre saison, une colonne de poussière se dresse sur les routes ; les arbres foudroyés exhalent l'odeur du soufre et la terre ébranlée semble sur le point de s'entrouvrir. La plupart de ces traits conviennent partout à la nature ; quelques-uns semblent plus particuliers à la Grèce, par exemple ceux qui nous représentent un pays entrecoupé de gorges et de montagnes, dévasté par les torrents * ; par exemple encore la sérénité lumineuse des nuits en Orient ^.

Les paysages, c'est-à-dire le tableau d'un pays avec des traits propres et distinctifs, sont extrêmement rares dans l'Iliade.

1) Tel paysage du Péloponèse, décrit par Chateaubriand, est assez bien d'accord avec les peintures homériques. « Au lever de l'aurore nous nous trouvàoaes sur les sommets aplatis des montagnes les plus arides que j'aie jamais vues. Nous y marchâmes pendant deux heures ; les sommets labourés par les torrents avaient l'air de guérets abandonnés; le jonc marin et une espèce de bruyère épineuse et flétrie y croissaient par touffes. De gros caieux de lis de montagne déchaussés par les pluies paraissaient à la surface de la terre. (Chat. éd. Garnier, Itin., p. 122). Toutefois un trait manque dans Homère, c'est la sécheresse du sol.

2) « De temps en temps un bolide traversait le ciel et s'éteignait comme une bombe de feu d'artifice. La voie lactée déroulait sa zone blanchâtre avec un éclat et une netteté inconnus dans nos brumeuses nuits du Nord ; les étoiles brillaient jusque dans l'auréole de la lune. C'était merveilleux de magnificence tranquille et de splendeur sereine. » (Théoph. Gautier, Constantinople, p. 363). Certains traits de cette description semblent traduits d'Homère, mais l'auteur moderne, en raison de ses qualités comme de ses défauts, est à l'abri d'un tel soupçon. La ressemblance des tableaux tient à la fidélité des deux peintres.

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Si l'on excepte la plaine de Troie, dont nous avons déjà parlé, à peine pourrait-on citer en ce genre les prairies Asiennes, près du Gaïstre, « là où de nombreuses tribus d'oiseaux, d'oies, de grues, de cygnes au long cou, volent de tous côtés, s'ébattant de leurs ailes, et se posant tantôt ici, tantôt là, avec des cris * », et les rochers déserts du Sipyle parmi lesquels Niobé, changée en pierre, a sa place, §t où se trouvent les demeures des Nymphes qui dansent autour de l'Acheloos ^. A. défaut de descriptions circonstanciées, Homère ne cite guère les villes, les fleuves, les montagnes de la Grèce ou de l'Asie sans les montrer, avec Taide d'une épithète, à l'imagination ; telle ville, comme Emathie, est dans un site charmant ' ; le sol de la Phthie, nourricière d'hommes, se fend en grosses mottes sous le soc de la charrue ; Pyrase est fleurie ; Ptéléa est au milieu d'un lit de gazon ; Olizon a un sol pierreux; Oloosson est éclatante de blancheur ; Dodone a un climat rigoureux ; le Pélion a une cime tremblante par les feuilles ; Calydon domine le pays ; l'Asope a des rives couvertes d'herbes et de roseaux ; les Béotiens habitent un sol fécond ; Etéonos abaisse son regard sur de nombreuses pentes ; Thisbé et Messe sont des villes peuplées de colombes ; Acné est entouré de vignes ; TAttique est riche en blé ; Athènes est une citadelle bien construite ; Enispé est battue par les vents; Anthéia a de profonds herbages ; Tirynthe est entourée de murs; Lacédémone est creuse et crevassée *. La Crète est vaste, couverte de villes et de cours d'eau. Sidon possèd des mines de cuivre. La Phrygie est fièrede ses vignobles; le Tmolos élève jusqu'au ciel une cime neigeuse. La montagne de l'Ida, mère des bêtes

1) II, 459 sv.

2) XXIV, c. 1*. Nous avons déjà dit (p. 298) pourquoi nous ne tenons pas ces vers pour suspects.

3) içaxtwri. Cf. Gladstone, Homer and the homeric âge, ni, 416 et sv.

4) xflTweaoa (ii, 581) voir Buchholz, Hom. Real.^ I, 1, p. 229.

féroces, est riche en sources jaillissantes ^ Ces épithètes qu'Homère prodigue, qui reviennent souvent, les mêmes à propos de lieux différents, sont loin, on le conçoit, de remplacer une description. Sur ce point, il faut remarquer combien le goût moderne diffère du goût antique; nous aimons à voir, avec la scène, le théâtre lui-même ; avec ou sans la présence de l'homme, la nature a pour nous un vif attrait, soit par elle-même, soit comme cadre au fond du tableau ; si à cet égard quelques écrivains modernes nous donnent plus que nous ne désirons, au risque de nous lasser, les anciens, et particulièrement Homère, restent au-dessous de notre attente ; un trait suffit au poète, un trait même qui, tout en étant exact, ne convient pas à un seul objet. C'est que son attention est ailleurs; c'est qu"é tout en consentant à regarder les spectacles qui s'offrent à lui, il n'a pas le loisir de les contempler en détail ; c'est qu'il est comme Patrocle dans la tente de Nestor, et qu'il a hâte de retrouver Achille ou les héros de son drame, ou les hommes qu'il peut comparer à ces héros ; c'est qu'enfin l'amour de la nature est fait surtout de rêverie et qu'un tel sentiment, en général étranger aux anciens, hommes d'action avant tout, l'est encore plus au poème épique, tout entier consacré à la gloire des actions éclatantes.

L'exactitude des épithètes homériques, fort vantée par les anciens et par les voyageurs modernes, a été quelquefois contestée de nos jours. On sait le jugement de Cicéron : « La tradition veut qu'Homère ait été aveugle. Mais son œuvre est moins une poésie qu'une peinture; quelle est la région, quel est le pays, quel est l'endroit de la Grèce, quelle est la sorte et la forme de combat, quel est Tordre de bataille, quelle est la manœuvre de navire, quel est le mouvement des hommes ou

1) Plusieurs des noms que nous citons ici appartiennent et n'appartiennent qu'au catalogue, dont l'authenticité est contestée, non sans vraisemblance ; mais l'interpolateur, si interpolateur il y a, n'a fait que suivre l'exemple d'Homère, ou, si l'on veut, de l'Iliade.

des bêtes qu'il n'ait décrit, et décrit de telle sorte que, sans voir lui-même, il a mis toutes choses sous nos yeux^ ? » Voilà, dans toute sa force, et avec une exagération oratoire dont Cicéron, même en une œuvre philosophique, ne peut tout à fait se défendre, le témoignage de l'antiquité. Voyons la contre-partie. Homère n'a point quitté la région ni peut-être la ville d'Asie où il est né, il ne connaît la Grèce que par ouïdire: ses épithètes, il les choisit le plus souvent par des raisons de prosodie et de métrique ; elles sont banales et communes; un chassé-croisé entre elles détruirait la mesure des vers, mais laisserait pour le fond toutes choses en l'état, aussi exactes et aussi fausses. Homère eût dit tout le contraire, que les voyageurs modernes admireraient encore avec enthousiasme la fidélité du peintre. Voilà, soùs sa forme la plus hardie, un paradoxe de nos jours ^. La vérité semble être à égale distance de ces deux opinions extrêmes. Comme l'a fait remarquer un écrivain fort compétent en ces matières, « on ne doit pas s'attendre à ce que les traits rapides du poète conviennent uniquement à la ville ou au fleuve qu'ils désignent ; c'est assez qu'ils leur appartiennent et les désignent presque toujours mieux que d'autres ne l'auraient fait ' ». Qu'importe en effet, par exemple, qu'il y ait eu des colombes ailleurs qu'à

Thisbé? Homère a eu le droit d'appeler Thisbé la ville aux colombes, ce qui peut-être ne donne pas tout à fait raison au voyageur qui, sur cet indice, reconnaît la ville de Thisbé dans le bourg de Kakolia *.

Examinons toutefois quelques-unes des épithètes dont l'exactitude a été contestée soit dans l'antiquité, soit dans les temps modernes. L'Iliade vante les belles eaux de l'Axios au large courant ^. Strabon, au contraire, dit qu'il roule des flots bour-

i) TuscuL, V, 39.

2) Grenier, de Descriptionibus apud Homerum, Thèse, 1858.

3) Gandar, Souvenirs d'enseignement, ii, p. 486.

4) Ampère, La Grèce, Rome et Dante, p. 16.

5) n, 849, 850; XV], 288; xxi, 157.

beux ' . On a fait observer avec raison que dans le cours des siècles, entre le poète et le géographe, le sol a dû subir des transformations qui ont pu changer aussi l'aspect du fleuve 2. « Le Titarèse, dit l'Iliade, jette ses belles eaux dans le Pénée aux tourbillons d'argent; mais loin de se confondre avec ce fleuve, il coule à sa surface comme de l'huile ; c'est qu'en effet il est un ruisseau du Styx, terrible serment pour les dieux ■*. » Or, nous savons que le Titarèse, le Xéraki ou Xérias actuel, qui est un torrent, a des eaux limpides ; que le Pénée, au contraire, dont le cours est lent et paisible, est loin d'offrir la même transparence. Mais Homère ne dit pas non plus, comme plus tard Pline, que le fleuve laisse apercevoir au fond de son lit des cailloux tapissés de verdure, ce qui a lieu là où une source souterraine écarte un moment les eaux du fleuve avec lesquelles elle doit ensuite se confondre; il l'appelle seulement le fleuve aux tourbillons d'argent. Or le Pénée a précisément la couleur blanche et mate de l'argent, que présentent aussi un grand nombre de torrents des Alpes, et il conserve cette couleur argentée, toutes les fois qu'il n'est pas troublé par les pluies d'orage*. L'épithète serait donc juste, quoique choisie de façon à dire plus que la réalité ne comporte. C'est ainsi que le Scamandre, dont les eaux n'avaient pas la pureté du cristal, est surnommé le Xanthos ou le Blond. Nous avons là un exemple de la manière dont les choses se coloraient et se transformaient pour l'imagination des Grecs; la nature n'est pas faussée ; elle est peinte en beau. Un senti-

1) Strabon, vn, 21.

2) « L'Axius est traversé à 4 lieues au-dessus de son embouchure par un pout qui existe à peu près au même poiut depuis une haute antiquité. Il avait antérieurement un autre lit plus à l'est et on peut en suivre la trace à partir de ce pont pendant plus de deux lieues. » Desdevizes du Dézert, La Macédoine, p. 45.

4) Voir sur cette question M. Mézières, Archives des Missions, l" partie, tome III, p. 853-262.

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ment semblable sans doute avait fait croire et dire aux anciens que les deux fleuves ne devaient pas se confondre ; la vérité y perdait, mais la beauté et la curiosité du spectacle y gagnaient ; les Grecs étaient satisfaits.

L'Iliade parle d'un bois verdoyant, consacré à Poséidon près d'Onchestos, ville située au sud-est du lac Copaïs ; Strabon, au temps duquel Onchestos existait encore, dit que cette ville était bâtie sur une colline dépouillée et que le sanctuaire de Poséidon n'était pas devenu moins aride que le reste ; il ajoute : « Les poètes embellissent quand ils appellent bois verdoyant toute enceinte consacrée même sans arbres; c'est ainsi que Pindare dit d'Apollon (à propos d'Onchestos) : « Il prit son essor à travers la terre et la mer, se posa sur les hautes cimes des montagnes et ébranla les profondeurs destinées à recevoir ses bois sacrés. » Strabon, dans ce curieux passage, semble admettre que le pays a changé dans l'intervalle de temps qui s'est écoulé entre Homère et Pindare, tant il est persuadé pour s'être trouvé souvent d'accord avec Homère, qu'Homère ne peut pas se tromper. Sans vouloir justifier Pindare, ce qui ne rentre pas dans notre sujet, n'y a-t-il pas lieu d'étendre au poète thébain, qui devait bien connaître le lac Copaïs et ses environs, le bénéfice de la raison qui empêche Strabon de critiquer Homère ? Des causes nombreuses peuvent modifier avec le cours du temps l'aspect comme les productions d'un pays.

L'Iliade parlant du sol de l'Atlique, qui avait donné naissance à Erechthée, l'appelle fertile en blé ' . Ce témoignage ne paraît pas tout d'abord conforme à celui des voyageurs modernes qui décrivent l'Attique comme une terre nue et désolée. « Ces grandes surfaces de marbre, dit M. Henri Belle en parlant des couches calcaires dont le sol est formé, réfléchis-

1) II, 547, t^cî^upoç apowpa; i^tiSoi^oç de î^eiat (?) blé. En tout cas le mot exprime la fertilité.

sent avec force les rayons du soleil et deviennent brûlantes en été ; les quelques plantes qui ont poussé au printemps meurent desséchées ; un vent violent que rien n'arrête sur ces déclivités dénudées ravage et brûle la végétation de la plaine. L'eau de pluie s'écoule rapidement sans qu'aucune végétation la retienne sur les hauteurs pour la distribuer ensuite en sources vivifiantes ; elle ne fait que raviner les collines et cimenter la terre en tuf stérile par les sels calcaires dont elle se charge. Des sécheresses de six à huit mois rendent presque impossible toute culture... ' » Toutefois il faut se rappeler d'abord que toute l'Attique ne ressemble pas à la campagne d'Athènes proprement dite ; que notamment une bande étroite, coupée de canaux et arrosée par leCéphise, offre « une verdure toujours fraîche, un sol toujours humide, des arbres en fleurs et des gazons aux couleurs vives * ; » que dans l'antiquité, jusqu'à la guerre du Péloponnèse, la campagne athénienne, cultivée avec grand soin par de riches citoyens qui habitaient leurs domaines, produisait plus que des terres moins ingrates ; qu'Eleusis, la patrie de Triptolème, était en Attique, et qu'aujourd'hui encore la plaine eleusinienne, malgré l'incurie moderne et l'enlèvement d'une statue de Dèmèter, à laquelle une tradition attachait la prospérité du pays', n'a point cessé d'être fertile ; que très anciennement, avant d'être marins et soldats, les Athéniens avaient été avant tout des laboureurs ; que la légende d'Erechthéé, rappelée ici dans l'Iliade, est précisément née de ces mœurs primitives de l'Attique; que le nom d'Erechthéé lui-même est une allusion à la fécondité de la terre*, et qu'il fait partie de tout un groupe de divinités protectrices des moissons, gardiennes du sol, bienfaitrices des populations rustiques ; enfin qu'Athènes se vantait d'avoir reçu de Dèmè-

1) Henri Belle, Voyage en Grèce, p. 26.

2) Ibid. p. 50.

3) Chateaubriand, Uinéra're, édit. Garnier, p. 176.

4) Cf. Preller, Gr. Myth., ii, 164.

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ter l'agriculture et de l'avoir transmise aux autres peuples, avec tous ses avantages, toutes ses ressources et ses usages divers ^ Comment s'étonner dès lors que le poète d'un temps reculé, renseigné surtout par la tradition qui embellit toutes choses, s'en rapportant aux légendes et de préférence à celles qu'il mentionne dans le même passage, ait parlé de la fertilité de la divine Athènes ? Eût-il su que l'Attique avait ses plaines poudreuses, ses rochers stériles et stérilisant, il eût été, il faut l'avouer, singulièrement mal inspiré de s'en souvenir en cet endroit.

Au IV» chant de l'Iliade, Agamemnon craignant la mort de son frère qui vient d'être blessé dit que ce serait une honte pour lui de revenir sans Ménélas dans Argos altéré. Aucune épithète peut-être n'a plus embarrassé les commentateurs, et donné naissance à plus d'hypothèses ; la plaine d'Argos en effet, loin d'être sèche et poudreuse, est, d'après les voyageurs modernes, couverte de petits étangs et sillonnée par une multitude de petits ruisseaux. Mais quoi? Agamemnon, dans ce passage, ne désigne évidemment pas la ville d'Argos, où régnait Diomède ; il parle de l'Argolide en général, et surtoutde Mycènes. Or l'Argolide présentedes aspects assezvariés ; s'il y a des marécages aux environs d'Argos, si l'on y voit, pendant la nuit, de petites flammes violettes courir à travers les roseaux, d'un autre côté « les terres sont incultes et désertes, les montagnes sombres et nues ^. » Chateaubriand qui parle ainsi nous prévient, il est vrai, que, s'il a vu les choses sous cet aspect, son imagination a pu être attristée par le souvenir des malheurs et des fureurs des Pélopides. Mais le grand écrivain nous fait ici trop les honneurs de son imagination aux dépens de son exactitude d'observat eur : il a bien vu. Sur d'autres points de l'Argolide, le contraste est encore

1) Isocrate, Panégyr., vi.

2} Itinéraire, édit. Garnier, p. 161.

plus grand. « Après le kani de Dervénaki où l'on se croirait transporté dans un des sites les plus gracieux de la Provence, dit un voyageur moderne *, nous suivîmes entre deux chaînes de montagnes assez hautes une étroite vallée toute hérissée de rochers et arrosée par un torrent que nous traversâmes plus de vingt fois, tantôt à droite, tantôt à gauche pour chercher le chemin le plus praticable. » Quant aux environs de Mycènes, les voyageurs ne les vantent pas pour leur fécondité ni leur riant aspect : pour visiter le tombeau d'Agamemnon, Chateaubriand traverse une bruyère; pour se rendre de ce monumentaux ruines de Mycènes, il suit une vallée stérile. Les grands quartiers de rochers qui forment une des portes de la ville sont posés sur les rochers mêmes de la montagne avec lesquels ils ont l'air de ne faire qu'un tout ; une pareille montagne ne doit pas être très fertile. Chateaubriand ajoute : « Au bas de la porte dont j'ai parlé est une fontaine, si l'on veut, celle que Persée trouva sous un champignon, et qui donna son nom à Mycènes : car mycès veut dire. en grec un champignon ou le pommeau d'une épée : ce conte est de Pausanias ^. » Laissons l'étymologie de Mycènes ; mais si la légende faisait jaillir miraculeusement une source pour désaltérer Persée, n'est-ce pas une preuve que les fontaines n'abondaient pas aux environs de Mycènes ? C'est donc moins Argos, moins l'Argolide qu'une partie de l'Argolide et Mycènes qui sont caractérisées par l'épithète homérique ; c'est ainsi que Shakespeare parle de l'humide Bourgogne, épithète aussi juste pour une

1) H. Belle, p. 264. Ce kani ne serait-il pas le même que l'endroit décrit par M. Grenier à la page 29 de sa thèse. M. Grenier qui allait d'Argos à Coriuthe, et non de Corinthe à Argos, comme M. Belle, dit qu'il parvint à cet endroit, après avoir traversé des défilés à peine praticables, une campagne déserte et rocailleuse. Si ce n'est pas le même endroit, c'est une preuve de plus que l'Argolide ne se ressemblait pas partout à elle-même.

2) Itinér., p., 164.

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partie de cette province qu'elle serait inexacte pour l'autre*. La critique aimerait à savoir si Homère a visité tous les lieux dont il parle ; mais outre que la question, au point de vue littéraire, est d'un médiocre intérêt, elle ne peut être résolue ni en un sens ni en l'autre par l'examen des épithètes homériques ; pour être exactes en effet, ces épithètes ne constituent pas la déposition évidente d'un témoin oculaire; une description, même circonstanciée, d'une localité ne prouverait pas qu'un poète l'a visitée ; à plus forte raison, un trait fugitif. Selon toute vraisemblance, ces villes de la Grèce et de l'Asie avaient déjà été chantées par les poètes avant Homère ; elles avaient déjà reçu la désignation qui s'accordait le mieux avec la vérité et les exigences de la prosodie, joug plus tyrannique que la vérité ; comme les Achéens qui ont toujours une longue chevelure, comme Zeus qui est souvent l'assembleur de nuages, elles étaient, par une sorte d'institution poétique, escarpées, fleuries, vastes, bien bâties, charmantes, divines ; ces mots n'ont pa» beaucoup plus de valeur dans la bouche du poète comme preuve d'imagination ou d'observation personnelle que dans la nôtre les noms de Mantes la Jolie ou deFontenay aux Roses.

La nature animée a ainsi une large place dans les tableaux homériques. Nous n'avons pas à présenter au lecteur une faune et une flore d'Homère ; nous nous bornerons à quelques observations sur l'exactitude du poète.

1) D'après une explication toute récente (Ussing, Fra Relias... 1882, p.81),iroXu5i'»|'toî signifierait « qui boit beaucoup » et par conséquent humide, marécageuse. Si cela est vrai, aucune expression ne serait plu3 obscure. Dire qu'une campagne est altérée pour faire entendre qu'elle est couverte d'eaux stagnantes et courantes, c'est vouloir ne pas être entendu.

On remarquera d'abord qu'Homère, le poète populaire, n'a sur aucun animal une de ces légendes bizarres, si répandues dans le peuple autrefois, et si aisément accueillies par les écrivains antiques. Les cigales font entendre un son clair et doux à l'oreille ; elles ont une voix de lis ; mais elles ne sont point des hommes métamorphosés; elles ne renaissent point, le matin de la rosée de l'aurore, au printemps, de la salive du coucou ^ . Les abeilles voltigent en grappes autour des fleurs ; elles combattent vaillamment pour défendre leur miel et leur famille ; mais elles ne naissent pas dans les flancs corrompus d'un taureau, ou sur les fleurs et les herbes odoriférantes. Le dauphin poursuit les poissons jusque dans les anses des ports et les engloutit avec voracité ; mais il n'est pas représenté comme un ami de l'homme ; il ne recueille pas sur son dos les naufragés ; il n'est pas sensible au charme de la musique ; il ne joue pas dans les flots avec les enfants^. Le lion est un fauve terrible, contre lequel on se défend, non sans peine ni sans danger, ni toujours sans dommage pour le troupeau ; mais il n'est pas reconnaissant et n'a pas peur du chant du coq. Deux ou trois fois seulement, Homère, en parlant des animaux mêle la fable à la réalité ; les grues fuyant la mauvaise saison et les pluies sans fin vont porter aux Pygmées le meurtre et la destruction ; Borée s'éprend des cavales d'Anchise, et sous la figure d'un étalon, engendre douze poulains ; Balios et Xanthos sont nés des amours de Zéphyre et de Podargé, une harpye, c'est-à-dire une déesse de la tempête ; Xanthos prend la parole et annonce la destinée d'Achille ; mais

1) Angelo de Gubernatis, Myth. ZooL, ii, p. 235.

2) Pour beaucoup de naturalistes modernes le dauphin {5c^(p'iv) dont parle Aristote est le requin ; certains traits donnés par les anciens permettent de l'assimiler plutôt au phoque. La peinture qu'en fait Homère n'est pas assez circonstanciée pour que nous sachions s'il a voulu désigner le phoque ou le dauphin des naturalistes modernes; dans tous les cas, le trait qu'il mentionne est naturel et convient à la fois au phoque et au dauphin.

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ce sont là deux fictions poétiques, les unes, comme celle des grues, sans doute d'invention populaire ; les autres peut-être de l'invention du poète ; en tout cas, ce ne sont pas des observations inexactes ou erronées. On observera même que toute dérogation aux lois de la nature semble répugner au génie du poète. En effet, à peine Xanthos, le cheval d'Achille, a t-il achevé sa prédiction que les Erinnyes, gardiennes vigilantes de la stabilité des choses, lui ôtent la faculté de parler.

En second lieu, si le poète compose souvent ses peintures avec des traits généraux et par conséquent aisés à observer, il est pourtant un grand nombre de cas où il se montre un observateur attentif et pénétrant. Il sait par exemple que l'endroit le plus vulnérable de la tête, pour le cheval, se trouve « aux premiers poils' ; » c'est là en effet que cesse la crinière et commence la boîte osseuse du crâne^. Que de fois il parle de la voracité des poissons, de leur goût pour le sang et la chair corrompue ! Sans doute, il avait vu, dans ses voyages d'Asie en Grèce, ou de Grèce en Asie, ces bandes de poissons qu'attirent dans le sillage des navires les détritus de toutes sortes qui sont jetés par dessus bord. Il avait vu, dans les fleuves, les anguilles, qu'il semble surtout accuser de voracité, s'attacher gloutonnement à des débris d'animaux'. Il sait qu'une espèce de héron, le héron nycticorax, vit dans les roseaux et les marécages, qu'il se laisse rarement voir, mais qu'il trahit sa présence par ses cris *. Il connaît le bouquetin qui saute de rocher en rocher; il a mesuré ses cornes, longues de seize palmes, en forme de croissant, presque façonnés à point par la

1) vni, 92.

2) Cf. Buckholz {Hom. Real., i, ii, p. 175) qui a consulté sur ce point le professeur Reichert.

3) Voir d'Orbigny, Dict. d'hist. natur.^ art. anguilles, La voracité des poissons est d'ailleurs un trait de nature qu'on rencontre dans d'autres poèmes épiques. « La truite lui a dévoré les yeux, dit le Kalevala, le brochet lui a rongé les épaules » (trad. Léouzon le Duc, p. 127).

4) Cf. Buckbolz, i, ii, p. 118.

nature pour servir d'arc ; il sait qu'il est difficile à tuer, que le chasseur doit être habile, se mettre à l'alïût, et pour cette raison c'est à Pandaros, l'archer le plus fameux de l'Asie, qu'il attribue l'honneur d'avoir percé de ses flèches une de ces bêtes. Sait-il que les loups s'attaquent les uns aux autres et s'entre-dévorent malgré le proverbe ? c'est plus que douteux, tout bien considéré*; mais il semble avoir suivi les loups lorsque après s'être repus de quelque proie ils vont boire à une source voisine et « vomissent un sang noirâtre^. » C'est bien l'animal dont Buffon a dit avec énergie : « Il vomit fréquemment et se vide plus souvent qu'il ne se remplit'. » Il ne donne pas au chacal, comme certains écrivains modernes mal renseignés, le nom de pourvoyeur du lion; mais il sait que cet animal abandonne souvent, par terreur, sa proie au plus redoutable des fauves^. Il est plus exact qu'Hérodote et Aulu- Gelle qui veulent que la lionne ne mette bas qu'un seul petit. Il décrit fidèlement cet élan de la panthère qui se jette sur le chasseur avec la rapidité de la foudre, et combat jusqu'à la dernière extrémité sans souci de ses blessures^. Il semble avoir particulièrement bien observé les oiseaux de proie ; il a contemplé ces combats qu'ils se livrent au milieu des airs ou sur les hauteurs quand la jalousie les aiguillonne les uns contre les autres^. Il a suivi le vol du faucon ou de l'autour donnant la chasse à des pigeons ou à d'autres oiseaux ; il sait que l'oiseau de proie se laisse comme tomber d'une grande hauteur'^; que les malheureux oiseaux, à l'approche de leur ennemi, se serrent les uns contre les autres et forment une espèce de nuage ;

1) iv, 471-2 oi $t Xûxoi wç àXXvî)oi{ tïropouoav. Il CBt difficile d'appliquer à)XiôXoi; aux loups, comme aux belligérants.

3) Vol. Il, p. 579.

4) II, 493 et sv.

6) XYi, 428.

7) XIU

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que le pigeon fuit obliquement^ , de manière que le faucon dépasse à chaque instant le but ; que le faucon revient en criant sur sa proie et se livre à des assauts répétés ; qu'enfin souvent le pigeon parvient à s'échapper en se réfugiant dans quelque trou de rocher'-^. Les naturalistes modernes ne décrivent pas autrement cette lutte de vitesse et d'habileté entre l'oiseau de proie et son timide adversaire. « A une grande lieue dans la vallée, dit Brehm', une'bande de pigeons était tranquillement en train de chercher sa nourriture. A peine l'autour les eùt-il aperçus qu'il se laissa tomber obliquement d'en haut de mille brasses au moins. Mais les pigeons l'avaient vu à temps; ils s'enfuirent à tire d'aile vers leur pigeonnier. L'autour dans sa première attaque avait descendu plus bas que les pigeons ; il s'éleva de nouveau, les poursuivit, et en attaqua un; mais celui-ci, par un détour habile, parvint à s'échapper au ravisseur et à gagner heureusement le pigeonnier. »

Quelques traits des peintures homériques ont été contestés, ou semblent en contradiction avec les observations modernes ; en y regardant d'un peu près, on s'aperçoit vite qu'Homère a bien vu ou tout au moins qu'il a vu aussi bien qu'il le pouvait, pour son temps, et même que parfois il a mieux vu que des hommes spéciaux. Par exemple Athènè inspire à Ménélas la hardiesse obstinée d'une mouche qui fait ses délices du sang de l'homme*. On a dit que les mouches ne buvaient pas le sang ; mais on a pu répondre aussi avec beaucoup de vraisemblance que la mouche dont parle le poète n'est pas nécessairement une mouche domestique ; or, parmi les mouches qui piquent jusqu'au sang, nous n'avons que le choix : ce sera le Stomoxys calcitrans, ou VHxmatopota pluvialis, ou le Chrysops punctifer, ou le Chrysops csecutiens, toutes mouches

3) Vol. m, p. 269.

4) XVll, 571.

fort répandues en Egypte, en Syrie et en Asie Mineure S et dont les noms seuls semblent avoir été choisis pour justifier le poète ^. Ailleurs, Homère nous montre sur les branches d'un platane et sans doute dans leur nid, huit petits moineaux qu'un serpent engloutit les uns après les autres ^ Or, a-t-on dit, les moineaux font leur nid dans les trous des murailles, sous le chaume ou les briques des toits, non sur les arbres. Des critiques répondent qu'Homère ne parle point de nids, que les petits en question ont déjà des plumes, et que s'ils ne fuient pas devant le danger, c'est qu'ils sont fascinés par le serpent '*. Mais quoi ! la justification d'Homère ne doit pas être cherchée si loin. Les moineaux placent quelquefois leurs nids entre les branches d'un arbre touffu, en pleine campagne ; on a même remarqué que dans ce cas le nid esl ouvert de côté et non par le haut. Homère appelle le dauphin un animal énorme : or, le dauphin commun n'a que six ou sept pieds. Est-ce une erreur? Homère aurait-il voulu désigner le dauphin ornithorynx qui atteint jusqu'à trente pieds de longueur? Cette explication est aussi peu nécessaire qu'invraisemblable : un dauphin de six à sept pieds poursuivant de petits poissons est un véritable monstre à côté de ceux-ci. Homère ne compare pas les dauphins entre eux, mais les poissons aux dauphins. Un reproche plus grave, s'il était fondé, car l'animal est mieux connu, serait de s'être trompé sur les mœurs des brebis. Homère nous les montre suivant le bélier, buvant au retour du

1) Cf. Buchholz, I, u, p. 96.

î) Nous ne parlons pas ici de la fausse distinction qu'Homère aurait faite (xvn, 203) entre les anguilles et les poissons. Le poète veut dire en effet « les anguilles et les autres poissons. » Il nomme les anguilles spécialement, à cause de leur voracité. S'il y avait d'ailleurs une méprise du poète, elle serait excusable, car les anguilles, par les jours d'orage, se répandent quelquefois très loin à travers les herbes (voir Valenciennes, dans le Did. d'hist. natur. de d'Orbigny) et par conséquent peuvent être aisément confondues avec les reptiles.

4) C'est l'explication de Buchholz, Die Homer. Realien, I, ii, p. 128.

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pâturage, pendant que le paire se réjouit en son cœur : « Les brebis n'ont pas besoin de boire, dit un commentateur... * On nourrit des troupeaux de moutons sur des plateaux où il n'y a pas une goutte d'eau pendant des mois entiers et où le bétail prospère.» Il reconnaît, il est vrai, que les brebis boivent quelquefois; alors voilà Homère justifié ; non, car les bergers, ajoute-t-il, ne se donnent jamais la peine de les mener boire. Même les bergers grecs au temps d'Homère? qu'en sait-il? Et d'ailleurs Homère ne dit pas que le berger conduit ses brebis à l'abreuvoir ; il dit seulement que la vue de ses brebis arrêtées pour boire le remplit d'aise *. — La biche met bas un seul faon, quelquefois deux ; cette exception donne le droit à Homère de nous montrer « les jeunes enfants » de la biche dévorés par un lion '. A peine osons-nous invoquer une semblable excuse pour le passage où Homère compte huit petits dans une famille de moineaux, au lieu de cinq ou six; il est bien vrai que la nature dépasse quelquefois ce dernier nombre ; mais il faut reconnaître que pour mettre toutes choses en harmonie, le nombre des petits et celui des années du siège de Troie, Homère ou celui, quel qu'il soit, qui a imaginé le prodige d'Aulis, n'aura point hésité à commettre une inexactitude, en supposant même qu'il en ait eu conscience. — L'aigle impérial et l'aigle royal s'attaquent rarement aux reptiles ; mais combien d'autres oiseaux de proie, qu'aujourd'hui même nos naturalistes font rentrer dans le genre aigle, semblent nés pour faire la guerre aux serpents ! Les combats héroïques du circaète, de la buse et du serpentaire reptilivore ont été souvent racontés. Qu'Homère ait confondu tous ces oiseaux sous le même nom, cela est infiniment probable ; mais qu'il ait vu des ser-

1) XIII, 492, édit. Pierron.

2) On lit dans le livre de la Ferme : « quant aux boissons, il n'y a

rien de spécial à l'iiygiène des moutons ils se trouvent toujours

bien d'en avoir à discrétion dans une bergerie bien dirigée, il y a

toujours des auges munies d'eau propre et suffisamment renouvelée.... »

pents enlevés puis lâchés par des oiseaux de proie, le fait n'a rien d'extraordinaire. — Si l'on consulte Bufron,on est tenté de croire qu'Homère a mal observé le lièvre. Selon Buffon, en effet, le lièvre ne fait entendre son cri que s'il est pris ou maltraité; Homère, au contraire, nous montre le lièvre fuyant devant les chiens en poussant un cri plaintif. Mais d'autres observateurs, tout en remarquant que le lièvre est silencieux, attestent que l'effroi suffit pour le faire crier. Tous d'ailleurs s'accordent avec Homère sur la nature de ce cri ou plutôt le seul mot dont se sert Homère pour le désigner * semble assez bien convenir pour le grognement sourd ou l'aigre gémissement que les naturalistes et les chasseurs lui attribuent 2.

Le lion d'Homère mérite de fixer notre attention. On sait que Buffon distingue entre deux sortes de lions, ceux des grands déserts et ceux qui habitent les environs des villes et des bourgades. Des premiers il dit : « les blessures les irritent, mais sans les effrayer ; ils ne sont pas même déconcertés à l'aspect du grand nombre ; un seul de ces lions du désert attaque souvent une caravane entière, et lorsque, après un combat opiniâtre et violent, il se sent affaibli; au lieu de fuir, il continue à battre en retraite, en faisant toujours face et sans jamais tourner le dos. » Les autres lions, « ayant connu l'homme et la force de ses armes, ont perdu leur courage au point d'obéir à sa voix menaçante, de n'oser l'attaquer, de ne se jeter que sur le menu bétail, et enfin de s'enfuir en se laissant poursuivre par des femmes ou par des enfants qui leur font, à coups de bâtons, quitter prise et lâcher indignement leur proie ». Le lion d'Homère tient pour ainsi dire le milieu entre les premiers et les seconds ; il se rapproche du premier par le courage dont il semble avoir conscience ^ ; par la tena-

1) (A£|jiïixwç, X, 36^. Le même mot, dans le même passage, s'applique aussi au faon (xe/aôcç). Il désigne simplement un ton plaintif.

2) Voir Brehm, La vie des animaux, mammifères, p. 220.

3) XI, 552 et sv.; XX, 164 et sv.

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cité avec laquelle il s'attache à sa proie et la défend même contre les hommes, par son mépris des blessures qui accroissent sa force ^ ; il ressemble aux seconds par quelques autres traits : ainsi c'est la faim qui le force à se rapprocher des habitations de l'homme ; il se laisse effrayer par des torches ; si dans telles circonstances il ne recule pas devant le chien, on sent bien néanmoins que le berger l'a vu déjà lâcher prise, et que pour ce motif il ne perd pas tout espoir de le mettre en fuite. Ce caractère du lion homérique répond bien à l'idée que nous pouvons nous faire de la Grèce, à cette époque reculée ; vivant dans les forêts, assez loin, mais non très loin des villes et des bourgs, il avait subi déjà, mais dans une certaine mesure seulement, l'influence du voisinage des hommes. Plus tard, au temps d'Hérodote, par un effet de la même cause toujours agissante, le lion n'attaquera plus ni bêtes ni gens ^. A part cette différence, qui s'explique, le lion d'Homère est bien celui que nous décrivent les chasseurs et les naturalistes ; il est « tout nerf et tout muscle, » suivant l'expression de Buffon; il fait des bonds prodigieux en se pelotonnant sur luimême ^ ; il saute par-dessus la clôture des parcs * ; il se bat les flancs et les reins de sa queue ^ ; il abaisse sur ses yeux, au point de paraître les couvrir, la peau de son front et ses sourcils ^ ; c'est la nuit qu'il part en campagne '^. Si Homère n'a pas dit qu'il dévorait les os avec la chair, il nous peint bien

2) Hérodote, vu, 125. Hérodote dit, il est vrai, que les lions, laissant toute autre proie, se jetaient sur les chameaux de Xerxès ; il s'en étonne, attendu dit-il, qu'ils n'avaient jamais vu de chameaux et ne s'étaient jamais mesuré avec ces sortes de bêtes. Il est infiniment probable que les lions de ce temps se jetaient aussi sur les troupeaux, mais rarement, à cause des précautions prises; leur attaque contre les chameaux, peut-être mal gardés, n'en fut que plus remarquée.

6) xvn, 136.

son avidité, quand il le montre déchirant la peau d'un taureau énorme, engloutissant le sang et les entrailles *.

Deux passages toutefois ont paru donner prise à la critique. Dans le premier Homère nous montre deux lions qui enlèvent une chèvre malgré les chiens et s'enfuient vers les taillis épais, tenant toujours, et tous les deux, leur proie entre les dents *. On se représente mal, dit-on, cette espèce d'entente entre deux lions. En réponse à l'objection, nous ne saurions citer une observation conforme au témoignage d'Homère ; mais le trait nous paraît aisé à concevoir de la part d'un animal remarquable par son sang- froid. Dérangés dans leur chasse, les deux lions se retirent avec lenteur, emportant leur proie, telle qu'elle est, et ne l'abandonnant pas plus l'un à l'autre qu'à ceux qui les poursuivent. Ce n'est pas une association, destinée à rendre moins lourd un fardeau en le partageant ; c'est l'instinct qui agit de la même manière chez les deux animaux. Dans d'autres passages ^, Homère nous parle d'un lion qui vient, entouré de ses petits, au-devant des chasseurs ; or, dit-on, c'est la lionne et non le lion qui mène ses petits. Mais Homère n'a point un mot spécial pour désigner la lionne ; et ce nom même de lion, il l'applique à une femme. « Zeus a fait de toi un lion parmi les femmes, » dit Hère à Artémis ''. Que devient dès lors l'objection ? Remarquez d'ailleurs que les chasseurs, dans le passage d'Homère, rencontrent l'animal menant ses petits, et que ce n'est pas l'animal qui vient au-devant d'eux ; ce trait est bien d'accord avec le témoignage des naturalistes. « La lionne, dit Buffon, met bas dans des lieux écartés et de difficile accès, et lorsqu'elle craint d'être découverte, elle cache ses traces en retournant plusieurs fois sur

1) iviii, 581 -2. Tous ces traits se trouvent dans Buffon, Hist. nat. des animaux, tome III de l'édil. Flourens.

2) xni, 198 sv.

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