‹ Etude sur l'Iliade d'HomèreChapitre 2 sur 35 · CHAPITRE 1 DE LA LÉGENDE · texte numérisé non relu

CHAPITRE 1 DE LA LÉGENDE

Les fables relatives aux dieux dans Homère n'ont point un caractère local ; ce ne sont point les légendes d'une contrée de la Grèce, mais bien de la Grèce tout entière ; il y a mieux, le poète les suppose connues des Troyens et de leurs alliés, c'està-dire des barbares aussi bien que des Grecs. Zeus, par exemple, siège sur le mont Ida comme sur le mont Olympe ; il s'appellera ici Idéen, là Olympien. S'il honore Achille, s'il a promis aux déesses protectrices de la Grèce la chute de Troie, il agrée cependant les sacrifices d'Hector et s'apitoie sur le sort des Troyens. Un seul trait est local, Achille, dans une célèbre invocation *, s'adresse à Zeus Pélasgique : c'est évidemment le dieu d'un antique sanctuaire plus vénéré que les autres ; mais le Zeus homérique, dans l'ensemble de son caractère et de son rôle, est encore moins dodonéen qu'il n'est exclusivement grec ou troyen. Hère, pourrait-on croire, est bien dans Homère la déesse argienne ; elle a une prédilection pour ces trois villes, Argos, Mycènes et Sparte; c'est pour venger Ménélas qu'elle a rassemblé la nombreuse armée des Achéens, fléau de Priam et de ses fils ^ ; mais ce caractère

local ne reste pas tel, il se transforme ; on ne saurait méconnaître en l'Hère homérique l'épouse de Zeus, Vantiqiie déesse^ qui, à l'occasion, manie la foudre et déchaîne les vents, comme le maître des dieux lui-même. Elle est même chez Homère fille de Cronos et de Rhéa ; elle a été élevée par l'Océan et Tèthys, trait contraire à la légende argienne qui la faisait naître en Argolide et lui donnait les nymphes pour nourrices^. De même pour Poséidon : Homère parle d'un sanctuaire à iEges, endroit qu'on ne sait trop où placer ; il montre les Danaens apportant leurs offrandes à Hélice, ville du Péloponnèse ; il mentionne un Poséidon Héliconien qui est ou le dieu d'Hélice, ou le dieu honoré près de Mycale par les Ioniens du Panionium. D'après le catalogue, Poséidon était aussi honoré à Oncheste, en Béotie. C'est tout, et c'est peu, si on se rappelle les innombrables sanctuaires que Poséidon avait en Grèce. Une seule légende semble connue du poète ; c'est celle d'après laquelle Poséidon est le père des Molionides, Eurytos et Acatos, et le grand-père d'Amphimaque, héros grec assez obscur. On a bien prétendu que le poète connaissait les rapports de Poséidon avec la famille des Eolides ; et il est certain que dans l'Odyssée il est déjà question des amours de Poséidon et de Tyro, mère de Pélias et de Nèleus ; mais dans l'Iliade cette parenté n'est point mentionnée ; nous voyons seulement que le dieu a de l'affection pour Antiloque, le fils de Nestor et le petit-fils de Nèleus; il lui sauve la vie; avec Zeus, il lui a appris tout ce que doit savoir un habile conducteur de char : preuve que la légende de Poséidon Hippios est déjà formée ou en train de se former, mais non pas que le poète se laisse guider ici par une tradition locale. De même si le dieu touche Ajax de son sceptre et lui communique une force divine, s'il vient au secours d'Achille, dirons-nous que c'est en vertu des liens de parenté avec la famille des iEacides ? Mais le poème

1) TTpéoêa Qtâ. IIj V, 721 et ailleurs.

2) Cf. Preller, Gr. Myth., i, 130.

LA LEGKNÛE DIVINE 6

ne fait pas la moindre allusion à cette parenté, d'ailleurs fort reculée, même d'après les légendes postérieures. D'un autre côté Poséidon est mis en rapport avec des héros comme Agamemnon et Idoméneus, qui ne prétendaient en aucune façon rattacher leur origine à Poséidon. Apollon, d'autre part, qui est dans l'Iliade le protecteur des Troyens, est-il plus particulièrement troyen et asiatique? Est-ce, comme on l'a dit, le dieu lycien-hyperboréen, le dieu de Patare, d'Ortygie, de Délos, le dieu de Claros et de Chryse? Oui, c'est bien ce dieu ; mais c'est aussi un dieu hellénique ; il a assisté aux noces de Thétiset de Pôleus ; il a enlevé Marpessa, une étolienne ; il a servi Admète en Thessalie aussi bien que Laomédon à Troie ; il protège Eumèlos, un Thessalien, dans les courses de chars ; dans le concours au tir de l'arc, il accorde la victoire à Mèrionès et non à Teucros uniquement parce que ce dernier a oublié de lui offrir une hécatombe. Il a donné à Ajax des flèches et un arc ; c'est de lui que le devin grec tient le don de prophétie. Il est invoqué par Nestor, par Agamemnon. Il a un temple à Pytho. Les Grecs lui offrent des sacrifices, chantent en son honneur le Psean, Artémis, la sœur d'Apollon, est également connue des Grecs et des Troyens ; si elle a appris l'art de la chasse à Scamandrios, un nom troyen par excellence, si elle a tué Laodamie, la mère du lycien Sarpèdôn ; si la mère d'Andromaque, si Niobè, la fille du Lydien Tantale (mariée d'ailleurs à un roi de Thèbes) ont succombé sous ses flèches, c'est elle qui en Elolie a envoyé le sanglier de Calydon, pour avoir été oubliée dans des sacrifices, preuve que d'ordinaire les Etoliens ne l'oubliaient pas ; c'est par ses flèches qu'Achille aurait voulu voir mourir Briséis avant sa fatale querelle ; c'est pendant une de ses fêtes qu'Hermès s'éprend d'amour pour Polymèlè, la mère d'un chef Myrmidon, pour Polymèlè qui alors figurait dans un chœur déjeunes filles en l'honneur de la déesse. Aphrodite elle-même, quoique favorable aux Troyens, si l'on peut appeler sa protection une faveur ; Aphrodite, quoi-

que mère d'Enée, ne paraît pas non plus exclusivement troyenne ; elle est fille de Zeus, le maître commun des mortels et des immortels, des Achéens et des Troyens ; elle prêtera à l'argienne Hère, sans hésitation, sans défiance, la ceinture brodée, qui renferme les séductions de l'amour. Zeus la renverra à ses œuvres aimables \ et, comme chargée de ces soins, elle a évidemment sa place aussi bien parmi les Achéens que parmi les Troyens. Dans la bouche des Achéens, la beauté d'Aphrodite sert de terme de comparaison : « Non, je n'épouserai pas la fille d'Agamemnon quand bien même elle lutterait de beauté avec Aphrodite dorée, quand bien même, dans les travaux de femme, elle égalerait Alhènè^, » dit Achille, unissant ainsi, dans un même hommage, la protectrice des Troyens et celle des Grecs. Il est vrai qu'elle était honorée tout particulièrement à Chypre, comme en témoigne son nom de Cypris ; mais il est probable qu'elle l'était aussi à Gythère, comme l'indique l'épithète de divine donnée à cette île, célèbre d'ailleurs dans la suite, comme on sait, par le culte d'Aphrodite ^. Athènè, outre l'appui de sa présence, de sa puissance et de sa sagesse qu'elle accorde aux Achéens, a encore parmi eux ses héros favoris, comme Ulysse et Diomède ; elle est la déesse d'Alalcomène ; en Elide, Nestor lui offre des sacrifices sur les bords de l'Alphée ; si le passage est authentique, elle a déjà, dans Athènes, fondé un temple célèbre par sa richesse'* ; mais sur la citadelle d'Ilios s'élève aussi un temple, peut-être l'unique temple de la ville, consacré à la déesse, orné de sa statue, gardé par une prêtresse fille de roi et femme de prince, aussi vénéré, ce semble, que le fut dans la suite le Parthénon sur l'acropole d'Athènes. Le dieu Ares, qui combat les Ephyriens et les Phlégyens, qui est emprisonné par les

1) V, 429. 't^epôcvTa È'pya ycxfioio.

3) Dans l'Odyssée, Aphrodite est déjà appelée Cythèreia.

Aloïdes dans la région de l'Ossa et du Pélion, voisine de la Thrace, semble avoir eu la Thrace pour patrie ; il est l'allié des Troyens, mais, à vrai dire et la guerre de Troie mise à part, il n'est pas plus troyen que grec. Athènè pourra lui reprocher d'avoir abandonné une nation pour l'autre ; les Grecs sont désignés sous le nom de serviteurs d'Ares, locution destinée sans doute à caractériser simplement leur esprit belliqueux, mais dont le fréquent usage montre au moins combien le dieu même de la guerre était familier aux Grecs. Gomme fils de Zeus et de Hère, il entre de plain-pied dans le panthéon helléuique. Agamemnon lui est comparé ; et comment le poète aurait-il trouvé une ressemblance entre un héros grec et une divinité étrangère, une divinité ennemie par origine et esprit de race? Son fils Ascalaphos, fîls de lalménos, roi des Minyens d'Orchomène, combat avec les Grecs et sera tué par Deïphobe, un fils de Priam. Hermès n'a pas une nationalité plus marquée ni plus forte. C'est lui qui a apporté le sceptre royal à Pélops. Il est le père d'Eudôros, un des cinq chefs Myrmidons. D'un autre côté il aime tout particulièrement un Troyen du nom de Phorbas. Hèphsestos tient pour les Grecs, ce qui ne l'empêche pas de jouir des honneurs divins à Troie. Son prêtre troyen, Darès, lui est cher à ce point qu'il sauvera Idœos, un des fils du vieillard, « afin que le père ne soit pas tout a fait désolé'. »

Mais pourquoi, demandera-t-on, le poète, s'il n'a pas suivi la tradition , a-t-il fait choix de telle divinité pour prêter assistance aux Troyens, de telle autre pour assurer la victoire ou retarder la défaite des Grecs ? Nous ne prétendons pas que le poète, dans la répartition des rôles entre les dieux, n'ait jamais eu la tradition pour guide ; mais la tradition qui l'a inspiré était plus poétique que religieuse ou nationale. Par exemple, il lui était difficile de retirer à Ulysse et à Diomède

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la protection traditionnelle d'Athènè, et par suite de placer les Troyens sous l'égide de la déesse. Mais dans la plupart des cas, ce qui a guidé le choix du poète, ce sont les convenances poétiques, c'est la logique de son sujet, c'est même parfois la fantaisie.

Tout d'abord, puisque Homère était grec, puisque la Grèce devait sortir victorieuse de cette guerre, il était naturel de donner aux Grecs l'appui des divinités les plus puissantes. Le poète lui-même semble avoir trahi son secret, si c'était là un secret, d'abord en réservant comme dernier épisode divin la guerre entre les dieux, la Théomachie, qui doit, par la victoire des dieux grecs sur les dieux troyens, mettre fin aux succès d'Hector ; puis en donnant conscience aux dieux grecs de leur supériorité sur leurs adversaires : « Qu'Achille sache, dit Hère à Poséidon et à Athènè, qu'il est aimé des dieux les plus forts, et que ceux-là sont vains comme le bruit du vent, qui jusqu'ici écartent des Troyens les horreurs de la guerre ^ » Il est clair d'ailleurs que Poséidon, Hère, Athènè tiennent de leur origine, de leur situation dans l'Olympe, des idées qu'ils représentent, une dignité et une force auxquelles ni Ares, ni Aphrodite, ni même Apollon ne sauraient prétendre.

Des raisons particulières, mais du même genre, ont dû avoir de l'influence sur l'esprit du poète. Par exemple, la puissance maritime appartenant aux Achéens et no» aux peuples de l'Orient, Poséidon était naturellement désigné pour protéger les Achéens ; la légende d'ailleurs justifiait à souhait le choix du poète qui n'a eu garde de ne pas le rappeler : ne racontaitelle pas en efl'etque Laomédon, un monarque de Troie, avait frustré Poséidon du fruit de son travail ? Mais cette légende a si peu lié le poète qu'il oppose à Poséidon le dieu même qui avait été au même titre et dans la même circonstance la vic-

time de l'avarice et de la perfidie troyennes. Apollon, c'est le dieu qui, sans être uniquement oriental, vient de l'Orient ; c'est le dieu né dans la lumière (Lukègenès), le dieu éclatant (Phoibos), le dieu à l'épée d'or, étincelant comme les rayons du jour, au bouclier resplendissant, aux longs cheveux dorés ; le dieu aux flèches meurtrières qui tuent promptement, presque sans douleur, comme les ardeurs du soleil ; qui répandent la peste comme les chaleurs de l'été. A quelle divinité la protection d'Ilios,la ville orientale, aurait-elle été mieux confiée? Enfin peut-être faut-il tenir compte, pour expliquer ce rôle, du premier aspect sous lequel le dieu s'est montré, dans le poème, à l'imagination du poète. Apollon, au début de l'Iliade, envoie la peste dans l'armée grecque pour venger son prêtre. Ce fait le constitue dès lors un adversaire des Grecs. Vainement ceux-ci rendront Chryséis à son père, offriront des sacrifices au dieu outragé ; la peste cessera ; le dieu paraîtra apaisé ; il le sera même, au dire du poète : mais le poète a trouvé son dieu troyen qui lui est nécessaire; il ne l'abandonnera pas; il le ramènera en scène pour continuer, mais par d'autres moyens, l'œuvre de destruction qu'il a commencée. Il le supposera animé d'une haine primordiale qui survit à sa rancune particulière. Ce n'est guère raisonnable ; mais voyez comme le poète se soucie, peu de la logique. Il aurait pu détruire par la peste tous les ennemis de son peuple; pourquoi n'en a-t-il pas saisi l'occasion ? Pourquoi, dans d'autres circonstances critiques, n'a-t-il plus recours à un moyen aussi infaillible? Toutes questions indiscrètes auxquelles la poésie se fait un jeu de ne pas répondre. Des raisons semblables ont décidé l'attitude d'Artémis ; elle est sœur d'Apollon ; elle apparaît la première fois dans l'Iliade pour donner des soins à Hector sauvé par son frère. Troyenne à son entrée en scène, elle restera troyenne durant tout le poème. Il ne pouvait y avoir de doute sur le parti d'Aphrodite : la guerre de Troie en effet n'avait d'autre cause que l'amour de Paris pour Hélène et cet

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amour était naturellement l'œuvre de la déesse. Des deux divinités belliqueuses, Athènè et Ares, le poète choisit presque forcément, non seulement la plus puissante, mais aussi la plus réfléchie, pour le parti des Grecs ; il laisse aux Troyens la divinité la plus fougueuse, la plus inconstante, la plus barbare, celle, pour parler comme le poète, qui était la plus haïe des dieux et des hommes et qui par conséquent devait expier par la défaite l'odieux de son rôle. Et ce contraste, le poète le marquera avec force, comme pour justifier son choix. Ares est un Dieu sans consistance, une divinité capricieuse ; Athènè au contraire est ferme dans ses desseins. Ares, qui est la fureur aveugle, servira d'instrument et presque de jouet aux autres dieux, à Athènè qui l'écarté du champ de bataille, à Apollon qui l'y ramène. Il ne se décide jamais par lui-même ; Athènè au contraire n'obéit qu'à sa propre inspiration. Quand Ares veut se jeter sans réflexion dans la mêlée, c'est Athènè qui lui 6te le casque de la tête, le bouclier des épaules, qui lui arrache la lance des mains et le force à s'asseoir tout frémissant. Il est plus difficile de dire pourquoi Hermès prend part à la bataille des dieux et pourquoi il est l'allié des Grecs ? Serait-ce par pure fantaisie et pour avoir à opposer un dieu grec à un dieu troyen ? C'est plus que probable. En efl'et Hère est opposée à Artémis, Poséidon à Apollon, Athènè à Ares, Hèphsestos à Xanthos ; à Lèto, qui figure sans doute dans ce combat et du côté des Troyens comme mère d'Apollon, le poète n'a trouvé d'autre adversaire qu'Hermès. Hermès, il est vrai, est peu belliqueux par nature ; c'est surtout un messager, un guide, un dieu secourable à l'infortune, dispensateur de la richesse ; le poète semble avoir senti qu'il avait faussé son rôle naturel, lorsqu'il l'a montré refusant au dernier moment le combat avec Lèto, sous prétexte qu'il y aurait présomption de sa part à lutter contre une épouse de Zeus. Pour combattre le Xanthe dont les eaux enflées et débordées menacent d'engloutir Achille, Hère fait naturellement appel au dieu du feu

qui est aussi son fils ; et cette circonstance seule fait d'Hèpha3stos un dieu dévoué aux Grecs.

La part inventive du poète dans les légendes divines est, comme on le pense, fort malaisée à déterminer. La manière dont le poète présente ces récits permet cependant, à cet égard, quelques conjectures. Ainsi on est tenté de lui attribuer le mythe des Prières, lorsqu'on voit comment un mot amène Tautre, comment une idée éveille Tidée voisine ; il semble (est-ce une illusion créée par le talent?) qu'on assiste à la formation de l'image, à la naissance et au développement insensible du mythe dans l'esprit du poète. « Les dieux eux-mêmes, dit-il, se laissent fléchir... les hommes les apaisent en les priant. . . C'est que les Prières sont les filles de Zeus ; boiteuses, ridées, au regard louche, elles suivent Atè. Quant à Atè, elle est robuste, elle a des pieds rapides \ » L'histoire de Zeus et d'Atè au xix« chant n'est qu'une application hardie à la divinité même d'un mytherelatif d'abord à l'humanité *. Le mythe des deux vases, dans lesquels Zeus puise pour distribuer aux mortels soit les biens, soit les maux, soit un mélange des uns et des autres, est nécessaire au xxrv^ chant pour la suite des idées. « Les dieux, dit Achille, ont voulu que les mortels vécussent dans le chagrin. » Tous les mortels ? C'est là une proposition qui ne se peut soutenir; aussi bien, l'exemple qu'Achille a l'intention de citer^ celui de son père Pèleus, lui donnerait-il un démenti manifeste ; mais Pèleus, avant d'être frappé par le malheur, aura été heureux ; il faut expliquer ce mélange de bien et de mal dont est faite la vie humaine ; de là le mythe qui corrige heureusement la première pensée d'Achille et lui sert de transition. On peut donc dire tout au moins que si ce mythe est d'invention populaire, le poète a su s'en servir de telle sorte qu'il paraît lui appartenir. Ailleurs, ce

1) IX, 497 et suiv.

2) Voir d'ailleurs sur tout ce mythe le chapitre iv.

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qui trahit l'invention du poète, c'est la manière à la fois adroite et hardie dont il accommode une légende déjà racontée par lui, aux besoins de son récit en cours. Ainsi on racontait, Homère lui-même raconte qu'Hèphœstos, ayant voulu venir au secours d'Hère, sa mère, dans une querelle avec Zeus, avait été saisi par le maître des dieux et précipité du ciel dans l'île de Lemnos. Cette légende a bien un caractère de haute antiquité ; elle rendait compte d'ailleurs de l'infirmité d'Hèphaistos et de la nature volcanique de l'île de Lemnos oîi le forgeron céleste avait eu son atelier. Homère n'a donc point, selon toute probabilité, inventé celte fable ; mais ailleurs son récit est tout différent. Hèphaestos est né boiteux ; sa mère, honteuse, l'a précipité du haut de l'Olympe pour le soustraire aux regards de toutes les divinités ; il est tombé dans la mer où il a été reçu par Thétis et deux nymphes. On peut supposer, avec certains commentateurs, que le passage n'est point d'Homère ; on peut croire aussi que la légende connaissait deux chutes d'Hèphœstos sur la terre. Mais il est beaucoup plus probable que le poète modifie la légende dans l'intérêt de son épisode. Que veut-il prouver? que le dieu a des obligations à Thétis. Gomme Thétis est une déesse marine, elle n'a pu lui rendre un service que dans son séjour habituel. D'un autre côté Hèpha^stos n'a pu devenir boiteux, en tombant dans la mer ; il faut donc qu'il soit né boiteux. Aussi bien, s'il eût été dans la maturité de l'âge, il n'eût eu besoin de personne ; sa chute a donc dû suivre de très près sa naissance. Rien ne montre mieux, ce semble, avec quelle liberté le poète en usait avec la légende et avec son propre récit ; non seulement ses auditeurs ne songeaient pas à lui en faire un reproche ; mais, de moitié complices avec le poète, ils l'admiraient sans doute pour celte habileté à mentir contre la légende, c'est-à-dire contre le mensonge traditionnel. La légende de Poséidon, telle qu'elle est racontée par Homère, présente une contradiction semblable, qui s'explique à peu près de la même manière. D'après le

chant XXI*, Poséidon et Apollon, tous les deux au service du roi Laomédon, avaient été chargés le premier de construire les remparts de Troie, le second de faire paître les troupeaux sur les pentes de l'Ida. Voilà peut-être la légende antique ; du moins ce récit donne-t-il à Apollon le même rôle que chez Admète, le roi de Thessalie. D'après le vii^ chant, le mur est l'œuvre d'Apollon aussi bien que de Poséidon. La raison en est simple : c'est que Poséidon se plaint au chant vu" de sa dignité offensée et qu'il est bien aise de montrer qu'un autre dieu pouvait se plaindre comme lui et pour les mêmes raisons. Ailleurs enfin, malgré les rapports de certaines légendes avec Je récit du poète, on peut douter qu'Homère s'en soit inspiré. Par exemple les amoui^s de Zeus et d'Hère sur le mont Ida ont paru d'un côté un souvenir d'anciennes légendes d'après lesquelles la contrée lointaine, où s'était accomplie l'union de Zeus et de. Hère, produisait les pommes des Hespérides, des fleurs parfumées comme l'ambroisie et ajoutait à la félicité des dieux par sa fécondité ^ ; d'un autre côté une allusion à la fête du mariage sacré ^ que célébrait Athènes et à d'autres fêtes semblables en d'autres villes grecques. A toute rigueur, cela peut être ; mais on reconnaîtra du moins combien la légende, si légende il y a, est traitée librement par le poète ; ce n'est point un mariage, c'est une scène d'amour entre deux époux : le poêle ne rappelle point à cette occasion le mariage solennel et mystique des deux divinités, mais bien leur première entrevue à l'insu de leurs parents, c'est-à-dire une idylle amoureuse ; les fleurs qui naissent sur le mont Ida n'ont rien de symbolique ; c'est une parure dont la terre se revêt en signe de fête et par hommage pour les deux maîtres du monde. Ce trait n'a pas besoin de sortir de l'imagination populaire. Le même épisode renferme un trait dont l'origine traditionnelle

■1) 441 el suiv.

2) Eurip. Hipp., 750.

3) upbç yôcpoÇ.

peut être également contestée : Hère, voulant emprunter à Aphrodite « l'amour et la séduction, » lui dit qu'elle veut aller aux confins de la terre pour réconcilier l'Océan et Tèthys qui se tiennent éloignés l'un de l'autre. Est-ce là, comme le veut Preller, un souvenir d'anciennes légendes destinées à expliquer pourquoi l'Océan et Tèthys n'avaient pas eu d'autres enfants ? N'est-ce pas plutôt une fable inventée par Hère, pour écarter les soupçons d'Aphrodite ? En tout cas, c'est bien Homère, ce semble, qui invente qu'Hère, dans son enfance, lors de la lutte de Cronos et de Zeus, a été envoyée par Rhéa, sa mère, vers l'Océan et Tèthys qui l'ont nourrie et élevée. Toute cette histoire est trop bien d'accord avec les desseins mêmes de la déesse, pour n'avoir pas été conçue en même temps que ces desseins mêmes afin d'en expliquer le succès.

La légende de Niobè, racontée par Achille au xxiv^ chant, prête à des remarques analogues. Niobè a été changée en pierre ; mais avant cette métamorphose, elle a consenti à prendre quelque nourriture. N'est-ce pas là un trait ajouté à la tradition, pour la circonstance, et peu compatible avec la tradition elle-même ? La métamorphose est le symbole d'une douloureuse stupeur ; elle a sa place immédiatement après la mort des enfants de Niobè. La retarder, c'est la rendre invraisemblable, mais Homère ne se fait point cette objection.

Les légendes que l'Iliade raconte ou auxquelles elle fait allusion sont en petit nombre, si on les compare à la richesse de la mythologie postérieure. Que faut-il en conclure? Que la mythologie au temps d'Homère était encore dans une période de formation ou que le poète fait des légendes un usage discret ? La seconde supposition est, à nos yeux, de beaucoup plus vraisemblable. Homère suit déjà, sans la connaître, la kçon que donnera plus tard Corinne à Pindare : (( Il faut semer les mythes à pleines mains et non à plein sac. » Encore ne sème-t-il pas à pleines mains, d'abord parce qu'il n'est pas poète lyrique, et ensuite parce qu'il est riche de son propre

fonds. En général, le poète rappelle une légende, comme il introduit ses propres inventions, là seulement où il a besoin d'expliquer les actions de ses personnages par l'histoire du passé, ou de fournir à un orateur une preuve fondée sur l'expérience de la vie, c'est-à-dire sur les mythes qui sont l'histoire de ce temps-là. C'est ainsi par exemple que Thétis racontera à son fils le service qu'elle a rendu autrefois à Zeus, lorsqu'elle se dispose à lui demander, en retour, une résolution qui venge son fils. C'est ainsi que Phœnix racontera au ix* chant l'histoire de Méléagre, destinée à montrer à Achille les fatales conséquences d'une colère obstinée contre tout un peuple. Remarquons, à ce propos l'étroit rapport de cette légende avec celle qui fait le fond de l'Iliade ; le poète sans doute aurait eu plus d'une occasion de la rappeler, ne fût-ce que par amour du rapprochement ; il l'a comme réservée, avec un tact parfait, pour l'endroit de son poème où, transformée en argument et dév-eloppée avec une ampleur oratoire, elle devait avoir son plein effet, sinon sur l'esprit d'Achille, du moins sur l'imagination de l'auditeur. C'est en raison de ce procédé, dont les poètes grecs n'ont pas toujours suivi l'exemple, que certaines légendes ne sont rappelées que par voie d'allusion, en un ou deux passages seulement, quelquefois par une épithète. Ainsi Cronos est appelé le dieu à l'esprit retors *, sans qu'il soit expliqué pourquoi ; Hermès porte le surnom d'Argéïphontès, dont le sens est encore indéterminé, mais qui cache peut-être une allusion à une légende ; Hadès est dit clytopôlos, c'est-à-dire possesseur d'illustres coursiers, peut-être en souvenir de l'enlèvement de Corè sur lequel d'ailleurs le poète garde le plus profond silence ; il sait cependant que Perséphonè est l'épouse d'Hadès, mais il ne nous dit nulle part comment elle l'est devenue. Sans un trait du v« chant, nous ne saurions pas si Homère connaît la descente

1) àyxuXoffnTYiç.

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d'Héraclès aux enfers ; le poète d'ailleurs fait allusion dans ce passage à une lutte entre Hadès et Héraclès que les poètes postérieurs semblent ignorer et qui pourrait bien avoir été imaginée par Homère, dans un intérêt de circonstance. Démêler est déjà le symbole de la terre féconde, ce qui semble prouver que sa légende était déjà formée ; mais de cette légende on ne trouve dans l'Iliade que des traces bien légères. Supprimez un vers du xx* chant', deux autres du vw^^, on pourrait se demander si Homère connaît les nymphes et surtout leurs différentes catégories. De cette considération sur l'emploi discret des mythes dans l'Iliade, il résulte qu'on ne saurait user de trop de circonspection, lorsqu'on prétend fixer les bornes de la science mythologique d'Homère. Par exemple, l'Iliade raconte que Lycurgue, le roi de Thrace, poursuivit, l'aiguillon à la main, les nourrices de Dionysos, rendu fou par l'ivresse ; que celles-ci jetèrent leurs thyrses ; que le dieu se précipita dans la mer et que Lycurgue, en punition de son impiété, devint aveugle. Ailleurs, le poète compare à une Ménade Andromaque folle de désespoir. Est-il juste de contester l'authenticité de ces passages, sous prétexte que le poète aurait parlé plus souvent du culte orgiastique de Dionysos, s'il l'avait connu ' ? Au xxiv chant, le poète fait mention du jugement de Paris, et attribue à cette cause la rancune de Hère contre les Troyens. Cette allusion isolée et tardive à un fait aussi im-

1) Le vers 8.

2) 1 et 416.

3) Virgile, qui vivait h une époque où le culte de Bacchus était très répandu, qui en outre s'inspirait des poètes grecs postérieurs à Homère, et en particulier des tragiques, ne mentionne le dieu que dans quatre endroits de l'Enéide. Sur ces quatre endroits, l'un, m, 125, est une imitation de l'Odyssée ; l'autre, xi, 535, fait allusion au culte de Bacchus chez les Etrusques, dont Homère ne pouvait parler; reste une comparaison assez inattendue au chant vi (805) de César avec Bacchus et une comparaison au chant iv (301) de Didon avec une Thyade qui est peut-être une réminiscence du vers de l'Iliade sur Andromaque. Comme on le voit, en ne tenant pas compte des occasions de l'Enéide qui manquent à Homère, le poète de l'Iliade a parlé autant de Bacchus que Virgile.

portant dans la légende ultérieure a paru surprenante. Mais quoi? la haine de Hère contre les Troyens n'est motivée nulle part dans l'Iliade : n'est-ce pas là une omission bien autrement étrange? On dit : Hère est la déesse protectrice d'Argos, et, par cela même, elle poursuit la ruine de Troie. Mais nous l'avons vu, Hère chez Homère n'est point exclusivement argienne ; et c'est bien mal comprendre l'esprit des anciennes légendes que de croire incompatible chez une divinité une cause personnelle de vengeance avec le sentiment de sa nationalité. Poséidon par exemple protège les Grecs à la fois par sympathie pour eux, et par rancune contre Laomédon. Si Homère jusque-là n'a point fait mention du jugement de Paris, c'est bien plutôt qu'il a supposé le fait connu de l'auditeur ; c'est que jusque-là il fait agir et parler ses personnages plus qu'il n'a parlé en son propre nom ; c'est enfin parce qu'il obéit beaucoup à la fantaisie, à l'inspiration du moment, et que la légende est pour lui, non une histoire consacrée qu'il consulte avec soin, mais une mine poétique, qu'il exploite toujours discrètement et à sa guise. On remarquera d'ailleurs que l'anecdote n'est point en contradiction avec le caractère des déesses, et surtout d'Aphrodite qui, d'après Homère, s'unit à Anchise sur les pentes du mont Ida, pendant que le prince royal y faisait les fonctions de bouvier ^ .

Par suite du même procédé, la légende, chez Homère, non seulement est quelquefois incomplète, là où elle se montre pour la première fois, mais encore ne se complète pas, reste inachevée ou inexpliquée en partie. Par exemple Thétis est la mère d'Achille ; elle a rendu service à Zeus ; c'est tout ce que nous savons sur elle par le i^"" chant. Dans le cours du poème, successivement et comme par hasard, nous apprenons qu'elle a révélé à son fils sa destinée, qu'elle lui a donné, au moment du départ pour Troie, un coffre rempli d'étoffes précieuses,

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qu'elle a bien mérité d'Hèphaîstos comme de Zeus, enfin dans le dernier chant seulement qu'elle a été élevée et donnée comme épouse à Pèleus par Hère. Il resterait à savoir comment Thétis a quitté le palais de Pèleus pour la grotte des Néréides, et si elle était encore auprès de Pèleus au moment du départ de son fils, comme le ferait supposer le présent qu'Achille reçoit d'elle. Le poète nous laisse sur ce point la liberté des conjectures ; il s'est servi de la légende, l'a modifiée peut-être et peut-être complétée, au fur et à mesure, selon les nécessités poétiques ; il aurait même comblé les lacunes et concilié les contradictions si l'occasion s'en était offerte ; l'occasion manquant, il ne l'a pas cherchée ni amenée.

La légende divine, dans son développement, offre quelques contradictions entre lesquelles il y a lieu de distinguer. Les unes sont comme inhérentes à la nature même de la mythologie grecque ; les autres semblent être le résultat de l'union de deux conceptions différentes, dont l'une peut être attribuée au siècle d'Homère, l'autre ayant pour cause un intérêt poétique et même un oubli du poète ; d'autres enfin sont plus apparentes que réelles.

Un exemple de la première sorte de contradictions nous est donné par le rôle de Zeus. La Moira est une personnification de la loi qui préside au monde, et, comme telle, elle est invariable, immuable ; d'un autre côté, Zeus est le premier des dieux, et comme tel, ni les Grecs ni leurs poètes ne veulent limiter sa puissance ou la subordonner à une autre. Ces deux conceptions opposées, l'imagination populaire tantôt les admettait toutes les deux sans les concilier, tantôt cherchait à les concilier en les réunissant en une seule personne. Homère fait de même. Son Zeus, en tant que dieu individuel, se distingue de l'Aisa, de la Moira, qui sont aussi des divinités ; comme divinité suprême, il règle tout, il se confond avec la destinée. Le destin pourra donc s'appeler le destin de Zeus, comme s'il était en la possession et sous la dépendance de Zeus ; et d'un

autre côté Zeus pèsera dans une balance les destinées des héros et des armées comme s'il ne les connaissait pas et comme s'il cherchait à les connaître pour s'y soumettre aveuglément. D'autre part Zeus est accessible à la pitié ; c'est pour cette raison même que les Prières sont dites filles de Zeus ; néanmoins c'est lui qui envoie à quelques mortels une part de maux sans mélange d'aucun bien ; celui qui est ainsi livré par lui en proie au malheur est chassé de pays en pays par la triste faim ; il n'est honoré ni par les dieux ni par les hommes. Cette cruauté impitoyable de Zeus n'est qu'une conséquence de la doctrine homérique ou plutôt hellénique d'après laquelle tout vient de la divinité suprême. Il y a plutôt à certains égards unité que contradiction ; ou pour mieux dire, la poésie grecque envisage successivement la vie sous des aspects différents, et dans les deux cas, remonte pieusement à Zeus, maître souverain des dieux, des hommes et même des événements, au risque de lui attribuer deux rôles inconciliables. De même, les dieux savent tout ; ils peuvent tout, et d'un autre côté ils délibèrent comme s'ils ne savaient rien ; ils ont peur d'échouer dans leurs desseins, comme s'ils n'étaient pas tout-puissants. Les dieux d'Homère sont déjà jaloux des hommes'tomme le prouve le discours de Poséidon à Zeus, au sujet du mur élevé par les Grecs ; et cependant ils protègent ceux qui seraient les plus capables de rivaliser avec eux soit en force soit en intelligence. Les dieux sont justes ; ils sont les gardiens des serments ; mais si les serments sont contraires à leurs desseins, ils peuvent devenir les complices des hommes parjures. Les dieux sont par essence exempts de soucis : le poète lui-même leur attribue une félicité sans mélange, une profonde quiétude ; et cependant comme ils connaissent dans l'Iliade toutes les passions, le désir, l'amour, la crainte, le dépit, la fureur même ! Toutes contradictions beaucoup plus imputables à l'anthropomorphisme qu'aux conditions mêmes de la poésie épique. La pensée grecque, en fondant sa société divine à

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l'image de la société humaine, en expliquant ensuite les agitations de celle-ci par les volontés de celle-là, se condamnait elle-même à réunir des éléments disparates. Le poème épique reflète en cela la doctrine grecque, peut-être à la manière d'un miroir grossissant ; mais il ne l'invente pas ; il profite de la contradiction qui s'y trouve ; il ne l'y introduit pas.

D'un autre côté, il semble bien qu'à certains égards la pensée homérique ou la pensée du siècle homérique soit en progrès sur les âges antérieurs. Ainsi, dans l'Iliade, Zeus est beaucoup plus fort que les autres dieux ; il les met même au défi de lutter tous ensemble contre lui. Cependant d'après une légende antérieure, que le poète rapporte, Zeus, au moment de la révolte des dieux, aurait eu besoin d'être secouru par le géant Briareus. Zeus, en général débonnaire dans le poème, laisse éclater de violentes colères contre Hère, contre Hypnos, contre Atè ; mais il est à remarquer que, dans l'action même du poème, il se contente de menacer ; les exécutions violentes, auxquelles le poète fait allusion, appartiennent à la légende, Athènè, qui est une déesse guerrière, l'est peut-être déjà moins qu'autrefois. En effet, elle est appelée « celle qui entraîne les armées, » « celle qui détruit les villes, » « celle qui fait du butin ; » elle a sur la tête un casque qui pourrait couvrir les têtes de mille guerriers ; trait excessif et peu d'accord avec le ton général des poésies homériques; elle est armée de l'égide de Zeus, égide ornée du Gorgoneion ; elle peut abattre avec sa lance des files de héros. Or ces attributs, elle ne les justifie qu'en partie ; ces moyens d'inspirer la terreur et de vaincre ne lui servent personnellement de rien dans l'Iliade ; elle ne combat point elle-même, si ce n'est contre Ares et Aphrodite, et encore avec les mains, avec des pierres ; elle se borne à inspirer aux héros qu'elle aime de sages pensées et un courage extraordinaire ; au besoin elle dirige leur lance, ou de son souffle écarte les traits de l'ennemi. Il n'y a pas là, à proprement parler, contradiction, mais bien transformation

du type primitif, avec maintien de traits antérieurs. C'est bien l'Athènè traditionnelle, mais déjà moins farouche, plus distincte d'Ares ; plus femme et plus ionienne, à la veille de devenir athénienne.

Les convenances du récit poétique jettent aussi le poète dans quelques contradictions, les unes à peine sensibles, les autres assez marquées. Par exemple, n'est-il pas étonnant de voir Hère emprunter à Aphrodite sa ceinture brodée ? Sans doute elle dissimule son dessein d'endormir Zeus et de favoriser l'armée grecque^ pendant ce sommeil ; mais comment les deux déesses ennemies, qui vont se retrouver sur le champ de bataille, peuvent-elles avoir ensemble une entrevue aussi amicale? Comment Aphrodite n'éprouve-t-elle pas quelque défiance? Ce sont là toutes questions fort indiscrètes. La difficulté, le poète la surmonte en faisant comme s'il ne la voyait pas. Virgile n'aura pas la même habileté. Sa Vénus est plus fine que l'Aphrodite homérique ; sollicitée par Junon de concourir à ses desseins, elle pressent la ruse ; elle entrevoit les maux qui naîtront pour Enée de son consentement. Alors, pourquoi entre-t-elle dans les projets de Junon ? Sans doute parce que les jeux de l'amour lui plaisent pour eux-mêmes, alors même qu'ils seront funestes à ceux qu'elle aime le plus ; mais c'est là une conception beaucoup moins naïve et beaucoup moins noble de la déesse. Mieux vaut, ce semble, encourir, comme Homère, le reproche d'avoir perdu de vue la situation respective des deux déesses, et d'avoir fait d'Aphrodite la dupe d'Hère ; reproche que les auditeurs, séduits sans doute par la grâce de la scène et l'ampleur de tout ce récit, ne songeaient point à lui adresser.* De même si, contrairement à son rôle, Poséidon sauve Enée, un Troyen, c'est que d'un côté la légende faisait survivre Enée à la guerre de Troie (le poète le dit lui-même) et que d'un autre côté le poète s'était déjà servi d'Aphrodite pour dérober Enée à un danger de mort ; Poséidon et Hère étaient les principaux spectateurs du combat inégal

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entre Enée et Achille ; apitoyer Hère en faveur du prince troven n'était pas possible : sa haine furieuse contre Ilios n'admettait ni relâche ni exception. Le poète aura donc recours à Poséidon, mais non sans expliquer le subit intérêt que le dieu prend à un ennemi des Grecs. « Il n'est pas juste, dit Poséidon, qu'Enée périsse pour les fautes et à cause des douleurs d' autrui *. » Ce scrupule ne laisse pas d'étonner : car dans l'Iliade les innocents sont enveloppés sans cesse dans la ruine des coupables et le poète, bien loin de faire compatir ses dieux sur un pareil spectacle, les montre châtiant les fils pour les crimes des pères, les soldats pour les fautes des chefs, et toute une contrée pour les arrêts injustes de quelques hommes puissants. Mais il ne faut pas croire Poséidon sur parole ; c'est un prétexte dont le poète a besoin pour le mettre en mouvement. Il est surprenant d'autre part qu'Hère laisse si aisément Po.seidon accomplir un pareil projet et n'accable pas le dieu des plus vifs reproches ; mais il ne fallait pas plus jeter la division entre dieux grecs, à cause des Troyens, que refroidir la sollicitude imprévue de Poséidon pour Enée. Ainsi le poète atteint son but particulier, la conservation du prince troyen, sans maintenir tout à fait la vraisemblance, sans la sacrifier non plus. C'est une espèce de compromis poétique entre les exigences de la légende et la logique des situations. Quelques contradictions ou variations sont plus apparentes que réelles. Elles mériteraient à peine d'être mentionnées si la critique ne s'en était fait un argument contre l'unité de l'Iliade. Par exemple, Iris est la messagère des dieux ; au xxiV chant ce rôle est donné à Hermès. Mais on ne voit pas pourquoi, dès le temps d'Homère, il n'y aurait pas eu, dans l'Olympe, deux divinités investies des mêmes fonctions, surtout deux divinités de sexe difl'érent et qui ne pouvaient apparemment se porter ombrage. D'ailleurs l'auteur de l'Iliade,

1) âvaÎTtoç... ftâ\|i ivtx' àXXoTp'twv àj^éwv (XX, 297-8).

LA LÉGENDE DIVINE 2i

sans confier des messages à Hermès, l'appelle plusieurs fois le messager ' ; c'est lui qui délivre, sans doute sur l'ordre des dieux ou pour s'acquitter d'un devoir de sa charge, Ares enchaîné par les Aloïdes ; vieux mythe et par conséquent preuve irrécusable que de toute antiquité Hermès était connu par son habileté à exécuter les œuvres difficiles. Enfin, Homère n'est pas plus en conflit avec lui-même qu'avec la légende ; car Iris dans l'Iliade n'est qu'une messagère ; Hermès dans le xxiv« chant est un guide et un protecteur. Il s'agit de rassurer un vieillard, de tromper la surveillance de gardes, de pousser d'énormes verrous qu'Achille seul parmi les Grecs pouvait manier, enfin de veiller sur Priam et de lui prêter main-forte au besoin : Hermès se désignait au poète autant par son adresse que par sa force juvénile.

En résumé les dieux d'Homère sont bien les dieux de toute la Grèce, non d'un canton ou d'une ville ; ce qui n'est pas favorable à la supposition d'après laquelle l'Iliade ne serait qu'un recueil de chants composés en des lieux divers, conçus sous l'inspiration et pour la glorification des traditions locales. Ils ne sont pas non plus, par essence du moins, les représentants, ceux-ci des Troyens, ceux-là des Achéens ; ils n'ont pas une nationalité marquée, exclusive ; ils ne sont point, par exemple, ce que Jéhovah et Baal pouvaient être pour les Juifs et les Philistins, ou pour les Chrétiens et les Arabes du Moyen Age Jésus et Mahomet ; ce sont les véritables dieux, les dieux du monde, les dieux, en un mot ; la guerre de Troie les a jetés en deux camps, lésa mis aux prises ; mais ce n'est qu'un accident dans leur vie immortelle. Ils n'en appartiennent pas moins à la même famille, ils font partie du même Olympe, qui est l'Olympe hellénique. La division est sur la terre ; elle règne aussi dans le ciel par cela même ; voilà, dans l'esprit du poète et de ses contemporains, la véritable cause de

1) dlÔXTOf OÇ.

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la collision entre les dieux, La haine de race n'y est pour rien ; la rivalité de culte y est absolument étrangère. Quant à la répartition des rôles entre les dieux, elle est due en partie à des convenances poétiques ; en partie sans aucun doute à la tradition, mais à une tradition qui paraît avoir été surtout guidée, comme l'auteur même de l'Iliade, par des considérations d'ordre poétique et moral, non national ni religieux, en partie aussi à la fantaisie dont il est difficile d'indiquer les bornes, dans un poème comme l'Iliade. D'une façon générale, les Achéens ont pris pour eux, si l'on peutdire, les dieux réputés les plus forts ; ils ont placé les Troyens sous le patronage des dieux les plus faibles ; en dehors de tout patriotisme, ils n'avaient pas même tout à fait la liberté du choix, puisqu'ils avaient été vainqueurs. Si l'on considère maintenant l'usage que le poète a fait des mythes, on peut à bon droit louer sa discrétion ; il les raconte rarement de point en point et pour eux-mêmes; ils servent à ses personnages d'exemples ou d'arguments ; ils ne sont parfois rappelés que par une simple allusion. La mythologie grecque variera sans doute et s'enrichira, après Homère ; c'est d'ailleurs ce qu'elle n'a cessé défaire durant le cours des âges, sous l'influence de chaque poète et après chacun des poètes, les plus illustres ; mais elle était déjà formée au temps d'Homère ; elle avait reçu, soit des poètes, soit de l'imagination populaire, des deux sans doute, ses principaux développements ; du silence du poète on ne peut pas inférer que telle légende ou tel trait d'une légende est d'une date postérieure à l'Iliade. Encore moins la mention unique est-elle signe d'interpolation. D'un autre côté on ne saurait dire avec quelque exactitude ce que la légende doit au poète ; il semble pourtant bien qu'on surprend parfois dans l'Iliade le travail de l'invention, qu'on peut nommer l'instant précis où le mythe s'est présenté, a éclos et grandi dans l'esprit du poète. Toutefois l'illusion est - facile, en ce genre, vu que le poète, à force de naturel dans l'exécution, paraît souvent improviser. Tout n'est pas enfin

d'une parfaite consistance dans la légende divine, telle que Tadmet Homère, ou telle qu'elle se constitue, chemin faisant dans l'Iliade ; mais outre qu'il ne faut point exagérer cette mobilité de la légende, la plupart des disparates s'expliquent par le caractère d'une poésie qui ne se laisse liée ni par la tradition ni par ses propres inventions, qui est inventive au plus haut point et qui s'inspire surtout de la circonstance. Le vulgaire proverbe qui montre le menteur s'embrouillant dans ses mensonges est applicable pour une petite part à l'Iliade ; avec cette différence que le poète se joue, en toute sécurité de conscience et avec le sentiment d'une liberté reconnue par tous, au milieu de ses fictions qui n'ont jamais composé aux yeux des Grecs ni une théologie invariable, ni une histoire consacrée.

Les souvenirs d'un temps antérieur à la guerre de Troie ou à l'action de l'Iliade sont, comme on sait, assez nombreux dans le poème. Il suffira ici de rappeler brièvement les principaux ; par exemple, ' pour Agaraemnon, la généalogie du héros et l'histoire de la transmission du sceptre, quelques indications sur l'étendue de son domaine et de sa puissance, sur sa famille; pour Ménélas et pour Ulysse, outre l'enlèvement d'Hélène, l'ambassade des deux héros à Troie, afin de réclamer Hélène ; pour Nestor, sa généalogie, les guerres entre Pylienset Eléens, entre Pyliens et Arcadiens auxquelles il a pris part dans sa jeunesse, les jeux dans lesquels il a été vainqueur, puis vaincu ; pour Diomède, sa généalogie, le mariage de Tydée, son père, avec la fille d'Adraste ; les exploits de Tydée pendant la guerre de Thèbes ; de même la généalogie d'Idoménée, roi

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de Crète, qui descend de Zeus, par Minos etDeucalion Le poète nous dira aussi comment Achille est voué à une mort précoce ; comment Nestor et Ulysse l'ont emmené de Phthie ; il fera allusion à son séjour à Scyros où il a eu un fils, Néophtolème ; il parlera des villes prises par le héros ; parmi ces villes se trouve Lyrnesse, la patrie de Briséis. Dans la plaine de Troie le héros a fait plusieurs captifs, entres autres Lycaon, fils de Priam; il a poursuivi Enée qui n'a échappé que grâce à la vitesse de ses pieds et à la protection de Zeus. Patrocle enfant a dû quitter Opunte pour avoir tué un enfant, le fils d'Amphidamas ; conduit à Phthie par son père, Ménœtios, accueilli par Pèleus, il est devenu l'ami d'Achille. Phœnix est aussi un hôte de Pèleus; maudit par son père, il a été contraint de s'exiler. L'Iliade nous donne aussi la généalogie de Priam ; elle nous fait connaître sa nombreuse famille, son antique puissance, son ancienne opulence ; le secours qu'il prêta à ses voisins, les Phrygiens, dans une guerre contre les Amazones. Ajoutons à ces souvenirs de la légende tioyenne une histoire en quelques mots de la ville de Troie ; la généalogie d'Enée qui explique sa situation délicate et son attitude prudente d'héritier éventuel, réservé par le destin. Du lycien Pandaros nous ne savons guère que le nom de son père et celui de Zéleia, sa capitale ; mais le poète nous fait remonter jusqu'à l'origine argienne des lyciens Glaukos, et Sarpédon, raconte, non sans détails, toute l'histoire d'un des plus célèbres ancêtres des deux princes, Bellérophon ; Hécube est fille de Dymas, prince phrygien des bords du Sangarios et frère d'un héros Asios qui combat dans les rangs troyens ; Andromaque est fille d'Eélion, roi de Thèbes cilicienne ; Hélène a laissé une fille à Sparte ; elle a deux frères, Castor et Pollux, dont elle ne connaît pas la mort.

Tous ces traits et quelques autres moins importants ne composent pas, à vrai dire, pour chaque héros, une histoire antérieure à l'Iliade. Le rôle même de quelques héros, par exemple des deux Ajax^ d'Ulysse, d'Idoménée (on voit que ce

ne sont pas les moindres), est tout entier contenu dans les limites mêmes entre lesquelles s'enferme l'action de l'Iliade. D'un autre côté, à part deux ou trois faits, les événements auxquels le poète mêle ses héros dans le passé ne sont guère mémorables ; les guerres racontées par Nestor, non sans une vive admiration pour lui-même et les hommes de son temps, n'ont rien de comparable à la guerre de Troie ; ce sont des querelles entre peuples voisins, des rencontres entre peuples pasteurs. La guerre de Thèbes est mentionnée, mais pour opposer un des héros de cette guerre, Tydée, qui n'est plus, à son fils Diomède qui, comme tous les autres héros de la guerre de Troie, semble en être à ses premières armes. Achille seul, le plus grand de tous les héros de l'Iliade, a rendu à l'armée d'éminents services ; il a pris onze villes avec l'armée de terre, douze avec la flotte. C'est beaucoup, surtout si on compare ces exploits au peu qu'ont fait les autres, et on ne peut se défendre de la pensée que le poète a exagéré comme à plaisir le nombre et l'importance des hauts faits d'Achille avant la guerre. Qu'en conclure, sinon que pour le poète la gloire de ses héros date surtout de l'expédition contre Ilios, qu'à part quelques renseignements généalogiques la légende ne lui a rien ou presque rien appris ni sur leurs exploits avant la guerre ni même sur ceux qui ont signalé les premières années du siège? En tout cas, s'il sait quelque chose, il le tait ; il néglige la tradition pour se renfermer étroitement dans son sujet, d'ailleurs si vaste ou qu'il a su rendre vaste par son génie. Ce caractère est selon nous très important ; il prouve que l'auteur de l'Iliade n'est pas le poète d'une maison princière ou d'une cité ; qu'il est dominé par des préoccupations esthétiques, non historiques ; que si, comme Grec, il est fier de ses héros, il n'est nulle part l'interprète d'un patriotisme local '. Cela est si vrai que

1) Benjamin Constant dans son livre de la Religion (nx, p. 287), fait, d'après Heeren, une remarque analogue : « Il n'y a aucune distinction à faire entre les Béotiens, les Athéniens, les Doriens,les Achéens que nous

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Nestor, en racontant, dans une assemblée achéenne, les luttes des Pyliens avec les Eléens ou les Arcadiens, ne se propose point d'opposer un peuple à un autre, une race à une autre ; il puise des exemples de courage pour ainsi dire dans un patrimoine commun de belles actions, qui appartient tout autant aux peuples d'Agamemnon, d'Ulysse et d'Achille, qu'à ceux de l'Elide. Il représente seulement le passé, le passé des Achéens, non d'une fraction de la nation achéenne. Il vante les anciens héros pour exciter l'émulation des contemporains, non pour rendre un hommage particulier à la ville de Pytos ou du Péloponnèse. Dès lors, il est bien difficile, ce semble, de considérer l'Iliade comme un recueil de chants isolés qui auraient été consacrés à chacun des héros de la guerre de Troie et qui p^r conséquent seraient nés dans la patrie de chacun de ces héros, sous l'influence des glorieux souvenirs laissés par eux soit à leur peuple, soit à leur famille. Nous ne prétendons pas que ces chanis n'ont pas existé ; mais si l'auteur de l'Iliade s'en est inspiré, il les a dépouillés de toute marque d'origine ; il les a remaniés suivant une conception plus large, et réduits en même temps à des proportions en harmonie avec son cadre ; en un mot, il les a rendus méconnaissables. C'est dans ce sens qu'on peut dire d'Homère avec M. de Saint-Marc Girardin : « La Thessalie lui donnait Achille ; l'Asie-Mineure lui donnait Hector, Priam et Paris ; Argos lui donnait Agamemnon ; l'Etolie, Diomède ; l'Elide, Nestor. Les héros se formaient dans le sein du peuple ; ils grandissaient et quand ils avaient la taille épique, alors ils entraient dans le poème. Le poète n'avait pas d'effort à faire pour les faire accepter par le peuple, puisqu'il les avait reçus de sa main '. »

rencontrons dans ces poèmes. Les héros de ces diverses peuplades n'ont rien de local... Il en est de même des dieux.. Bien que Junon soit la divinité spéciale de l'Argolide, Jupiter de l'Arcadie, de la Messénie et de l'Elide, Neptune de la Béotie et de l'Egialée, Minerve de l'Altique, toutes ces spécialités disparaissent dans le m^the homérique. » 1) Saint-Marc Girardin, La Fontaine, ii, p. 254.

L'usage que le poète fait de la légende héroïque antérieure à la guerre de Troie ressemble à celui qu'il fait de la légende divine. Les traits sont épars ; il faut les recueillir pour reconstituer la légende. En outre ils ne sont jamais ou presque jamais donnés par le poète, comme s'ils avaient un intérêt par eux-mêmes ; ils viennent à l'appui, d'une exhortation, d'une proposition, d'une résolution. Par exemple, Agamemnon est souvent nommé le plus puissant des rois ; mais le tableau de sa puissance, qui manquerait vraiment à l'Iliade, ne vient qu'au ix^ chant, alors que le héros propose d'abandonner à Achille une partie de son domaine royal. Naturellement le tableau, n'étant point fait pour lui-même, reste incomplet. La légende de Méléagre, dans le même chant, présente au plus haut point un caractère analogue : Phœnix y a recours comme à un exemple et à un argument auprès d'Achille. Naturellement aussi la circonstance principale, l'opiniâtreté de Méléagre, est mise en plein relief ; les autres circonstances sont ramassées en un récit qui n'est pas clair de tous points. Il semble même que la colère de Méléagre est un épilogue ajouté au mythe par le poète, afin d'avoir un pendant à la colère d'Achille ; d'après la narration primitive, Méléagre tuait son oncle, probablement dans une querelle entre chasseurs, à propos des dépouilles d'un sanglier ; il était maudit par sa mère, et cette malédiction avait son effet nécessaire, la mort de Méléagre. L'histoire ainsi est consistante ; Homère imagine une guerre entre les Curetés et les Etoliens ; le sujet de cette guerre c'est toujours le sanglier, mais le poète ne dit pas comment les deux peuples ont pu se disputer la hure et la peau de la bête ; il parle du meurtre de l'oncle, mais sans en dire la cause, et il passe sous silence les conséquences de la malédiction maternelle contre Méléagre ; ou plutôt dans son récit, cette malédiction est surtout, est uniquement funeste à Méléagre, et, par contre-coup, aux Etoliens que Méléagre irrité cesse de

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défendre ^ Cette liberté que le poète prend avec la légende est la suite naturelle, mais très remarquable, de son procédé général ; il se sert de la légende, il ne la traite pas pour ellemême ; dès lors il la modifie à son gré, suivant les nécessités du récit. Les généalogies non plus ne semblent pas amenées par le simple dessein de rehausser l'éclat d'une famille ; elles sont plus ou moins subordonnées aux convenances poétiques. Si Glaucos énumère tous ses ancêtres, c'est pour montrer les liens d'hospitalité qui l'unissent à la famille de Diomède et préparer ainsi l'échange des présents. Aussi celte histoire estelle un peu succincte, parfois obscure ; le poète court « sur les sommets des choses, » comme fera plus tard Virgile à son exemple. Si Enée raconte comment, tout en appartenant à la famille royale, il n'est pas le descendant direct de Laomédon, c'est surtout pour préparer et justifier l'intervention nécessaire de Poséidon en sa faveur. Aussi ce récit vient-il tardivement dans l'Iliade, alors que nous sommes déjà familiers avec tous les héros Iroyens, y compris Enée.

De ce caractère dérivent aussi l'isolement de certains traits, l'omission d'explications nécessaires ou désirables, la présence de contradictions au moins apparentes. C'est ainsi, par exemple, que nous apprenons, par un seul endroit de l'Iliade, qu'Achille a un fils élevé à Scyros. Cette mention a paru souvent à la critique la preuve d'une interpolation s'étendant à tout le passage et même au chant. C'est au contraire un renseignement comme tant d'autres, que le poète donne à l'occasion et sans vouloir nous instruire de toute l'histoire d'Achille. Achille a promis, dit-il, de ramener Patrocle auprès de Ménœtios, son père, à Opunte; la critique s'est demandé à quel moment Ménœtios, qui avait conduit son fils auprès de Pèleus, était retourné à Opunte, puisque Ménœtios, comme on le voit par

1) Geppert, Ueber den Urspr. d. Hom Ges . 1,247, a bien remarqué cette incohérence de la légende ; seulement il en tire la singulière conclusion que cette partie du poème n'est pas d'Homère.

un autre passage, était encore auprès de Pèleus au moment du départ d'Achille, c'est-à-dire sans doute longtemps après son arrivée à Phthie. Mais le poète, en supposant ici qu'il suive la légende et n'invente pas, n'était point tenu d'entrer dans ces détails. D'autre part nous voyons par exemple que le royaume d'Agamemnon est désigné sous le nom d'Argos et pourtant que Diomède règne à Argos : y a-t-il contradiction? Non, sans doute ; mais Homère n'a point pris la peine de nous expliquer avec précision toute l'étendue de ce mot Argos, ni la nature des relations qui existaient entre un prince régnant en Argolide et le souverain de tout le Péloponnèse.

Ce procédé homérique laisse souvent la critique fort indécise lorsqu'elle cherche à déterminer la part d'invention qui revient au poète dans la légende héroïque. En effet des traits isolés, sans grande importance par eux-mêmes, mais qui contribuent à rendre le récit plus piquant ou plus pathétique, peuvent avoir été aussi bien imaginés par le poète qu'empruntés à la légende. Là même où le mythe devait être formé, nous avons vu, à propos de la légende de Méléagre, comment le poète le dénaturait pour l'accommoder à ses desseins ; il est évident qu'il ne devait éprouver aucun scrupule, pour les détails et dans les légendes peu répandues, à substituer les fantaisies de son imagination à celles de l'imagination populaire ou même à compléter ia tradition. Par exemple Briséis au chant i^"" est appelée fille de Briseus ou de Brisés : c'est tout ce que nous apprenons sur elle. Le ii^ chant nous fait connaître qu'elle est de Lyrnesse * ; d'après le xix*^ elle avait été mariée ; elle avait vu périr son mari tué par Achille, et trois frères. Ces détails étaient-ils donnés par la légende, et le poète a-t-il

1) V. 691. Ce passage est loin d'être amené aussi habilement que les autres ; mais il se trouve dans le Catalogue, c'est-à-dire dans la partie du poème où les intentions historiques du poète, quel qu'il soit, se trahissent le plus ouvertement. Le poète parle en ce même passage de Mynès et d'Epistrophos, fils d'un certain roi Evénos, qu'Achille aurait tués eu

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attendu le moment le plus opportun pour les introduire dans son récit ? C'est possible ; mais comme ils auraient trouvé place ailleurs, sans trop de peine, on se prend à croire que le poète invente toutes ces nouvelles circonstances pour rendre plus lamentable le sort de Briséis qui s'apitoie sur elle-même, et pour mieux louer la bonté de Patrocle, qui a eu pitié de Briséis '.

Nous n'avons parlé jusqu'ici que des légendes antérieures à l'action de l'Iliade ; il y a lieu de se demandera propos de cette action même, dans quelle mesure le poète invente ou se souvient. Sans doute il est et il sera toujours impossible de répondre avec précision à une telle question ; elle n'est peutêtre pas pourtant tout à fait insoluble. Les événements qui forment le tissu même de l'Iliade peuvent se diviser en deux groupes ; les uns ont une très grande importance ; ils changent le cours des choses ; ils placent les héros dans des situations tout à fait nouvelles ; ils sont les jalons de l'action, si l'on peut dire ; ils sont de nature à frapper l'imagination populaire et à se graver dans le souvenir des auditeurs ; ils sont distincts

prenant Lyrnesse et Thèbes ; les scholiastes regardent Mynès comaie le mari de Briséis et Epislrophos, comme le frère de (.-e dernier; mais cela tout à fait arbitrairement. Le silence du poète à ce sujet est complet, non seulement au ii' chant, mais au xix.«; encore une omiésioa qui s'explique par le procé'lé général du poète.

1) D'après M. Willarnowltz-Mollendorf [Homerîsche Untersuch, p. 491), Briséis aurait signifié primitivement l'esclave de Brisa, c'est-à-dire de Lesbos, Brisa étant une montagne de cette lie. (Cf. Fït'iç, K'tXiooa, OpaTTa) ; le poète du i*' chant a déjà oublié la légende primitive ; il prend Briséis pour un nom patronymique. Puis sont venus les auteurs des chants suivants qui ont inventé l'histoire de Briséis. M. Willamowilz- Mollendorf est, comme ou le sait, partisan du système de Lachmaim, qui considérait l'Iliade comme un recueil de chants isolés. Du fait qu'il cite et qu'il considère comme acquis, il lire la conclusion que ces chants isolés étaient d'origine éolienne ; il se rattache ainsi au système de Fick. C'est un bien petit argument en faveur d'une théorie bien hasardée. On voit du moins que M, Willamowitz-Mellendorf reconnaît, comme nous, l'inûuence du poète, ou si l'on veut, des convenances poétiques, sur les modifications et l'accroissement de la légende.

les uns des autres et de tous les faits qui les précèdent ou les suivent. Ce sont par exemple la querelle, puis la réconciliation d'Agamemuon et d'Achille, la résistance désespérée d'Ajax défendant les vaisseaux des Grecs, la mort de Patrocle, la mort d'Hector, les mauvais traitements infligés au cadavre du héros troyen, la remise contre rançon du cadavre au roi Priam. Les autres, au contraire, sont des combats et des exploits qui, pour témoigner d'une grande valeur, n'en ont pas moins lieu tous les jours , et se ressemblent beaucoup entre eux ; ce sont des manœuvres, des luttes autour d'un cadavre, des reculs et des irruptions dans le camp ennemi, des chars quittés ou regagnés, des blessures de toute sorte ; ou bien encore ce sont des conversations entre héros, des reproches et des réponses aux reproches, des encouragements et des conseils, des entrevues entre mère et fils, mari et femme, belle-mère et beaufrère ; entre frères ; des supplications aux dieux ; des apparitions de dieux, des dialogues entre dieux et hommes. Les faits de la première sorte peuvent avoir été donnés par la tradition ; les autres sont surtout l'étoffe même de la poésie; ils sont trop menus, trop nombreux, trop aisés à varier et à dénaturer comme trop difficiles à retenir avec exactitude pour avoir été suggérés au poète par la légende. Ils sont plutôt un embellissement introduit par le poète dans la tradition que la matière même de la trjidition. La légende a pu raconter que Diomède et Agamemnon avaient vaillamment combattu sous les murs de Troie ; elle n'a guère pu imaginer et consacrer tous les incidents que racontent les chants intitulés la Vaillance d' Agamemnon et la Vaillance de Diomède. Elle a pu dire qu'Ulysse avait pénétré en espion jusque dans le camp des Troyens, et avait surpris" un espion ennemi ; elle a pu l'envoyer en ambassade auprès d'Achille ; il est peu probable qu'elle ait connu toutes les occasions où Ulysse prend la parole, toutes les circonstances où il a fait preuve de sang-froid et de courage. Or les événements de la première catégorie sont en beaucoup

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plus petit nombre que les derniers ; le poète doit donc beaucoup plus à son génie qu'à la tradition ; ce qu'il a reçu de la légende ce sont les grandes phases de son action ; ce qu'il ajoute, c'est tout le reste, c'est-à-dire les vicissitudes de héros engagés dans une lutte acharnée de quatre jours. Encore, comme nous le verrons, ces grandes phases dont nous parlons sont-elles tellement commandées par des convenances poétiques et quelques-unes d'entre elles sortent-elles si naturellement du motif primitif, la querelle d'Achille et d'Agamemnon, qu'on peut se demander si, à part ce motif et quelques autres en très petit nombre, la réconciliation, la mort de Patrocle et celle d'Achille, le poète est beaucoup redevable à la tradition.

Convient-il d'aller plus loin et de croire qu'Homère ne relève en rien de la tradition? Les critiques qui proclament l'originalité absolue du poète invoquent, à l'appui de leur opinion, deux raisons principales ' . La première se tire de la comparaison d'Homère avec les cycliques. On sait que ce nom désigne surtout les poètes du cycle troyen, c'est-à-dire ceux dont les œuvres composent, avec l'Iliade et l'Odyssée, une vaste histoire de la guerre de Troie, de ses origines, de son cours, de ses conséquences. Or dans les récits de ces poètes, il y a à distinguer d'abord ceux qui ont rapport à des événements placés tout à fait en dehors du cadre de l'Iliade et que l'Iliade n'a pu même indiquer ; puis ceux qui sont renfermés dans l'Iliade, soit parce qu'ils font partie intégrante de l'action du poème, soit parce que le poète y fait allusion. Dans les premiers, les poètes cycliques s'inspirent indirectement d'Homère ; leurs fictions, au lieu de différer tout à fait de l'Iliade, comme il était naturel, ont de l'analogie avec les fictions homériques, les rappellent et les reproduisent même sous d'auti^es noms et en des

1) Cf. Niese, Die Eniwickelung der homerischen Poésie. Berlin, 1881. - Edgard Quinet. (Voir plus loin.)

circonstances différentes ; dans les seconds, l'emprunt à l'Iliade est direct et complet ; pas de changement ; pas de tentative pour varier et embellir. L'Iliade fait foi ; soit respect, soit impuissance, les imitateurs s'en tiennent à ce qu'elle leur a appris. On en a conclu qu'avant Homère il n'existait point une poésie légendaire sur la guerre de Troie; en effet, dit-on, les poètes cycliques y auraient puisé, comme Homère lui-même, au lieu de puiser dans Homère seulement ; de leurs écrits, les uns seraient plus circonstanciés, les autres seraient ou nous paraîtraient, à nous qui ne connaissons pas cette légende, plus originaux.

La seconde preuve a été demandée à Homère lui-même. En supposant, a-t-on dit, que les différentes parties de l'Iliade soient comme des rameaux détachés de quelque légende poétique formant un tout, nous devrions, même en l'absence de cette légende, distinguer le point de rupture. Au lieu de raconter certains événements, qui n'ont pas nécessairement leur place dans l'Iliade, le poète aurait pu les supposer connus de l'auditeur et les rappeler simplement par allusion. Or tel n'est pas le cas : Homère, bien différent en cela de ses imitateurs pour lesquels l'Iliade est un point de départ ou un terme à atteindre, qui sachant l'Iliade familière à leurs auditeurs ne songent ni à la refaire même en partie, ni à la modifier même légèrement, Homère, toujours complet sur chaque point, combine ses récils de telle sorte qu'ils s'éclairent les uns les autres. Nulle part l'auditeur n'a à faire appel à ses souvenirs ; nulle part le lecteur ne dit ni ne peut se dire : « l'auteur du poème puise évidemment à une source qu'on entrevoit sans la distinguer mais que les contemporains connaissaient à merveille, » Par exemple Paris se mesure avec Ménélas et la lutte entre les deux héros doit mettre fin à la guerre ; c'est là un épisode qui, s'il y avait eu une légende poétique antérieure à Homère, devait avoir sa place marquée dans les jours qui suivirent le débarquement des Grecs ; si le poète nous le raconte, c'est

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sansdouteque personne ne l'avait raconté avant lui ; autrement une allusion aurait suffi. Hélène montrant les Grecs du haut des remparts, Agamemnon passant en revue son armée, ce sont là des scènes destinées à nous éclairer sur les forces respectives des Achéens et des Troyens ; dans une légende embrassant toute la guerre de Troie, elles seraient venues au début de cette guerre. Si Homère prend la peine d'instruire ses auditeurs, c'est que la légende les laissait dans l'ignorance. 11 n'a donc point orné, propagé la légende, il l'a créée de toutes pièces.

Si spécieux qu'ils soient, ces arguments ne nous paraissent pas irréprochables. Et d'abord, comment croire que des héros comme Achille, Agamemnon, Ulysse, Ajax, Diomède, Nestor, du côté des Grecs, Hector, Glaucos et Sarpédon, du côté des Troyens, n'aient pas vécu dans l'imagination populaire avant de figurer dans des poèmes et ne soient pas arrivés, même avant l'Iliade, à la vie poétique? Si on supprimait leur existence avant Homère, c'est l'existence même d'un âge héroïque qu'il faudrait supprimer ; les Grecs, contrairement à tous les peuples, n'auraient point eu une légende épique, puisque ces personnages en sont presque les seuls acteurs ; leur imagination si puissante et si féconde aurait enfanté des mythes religieux de toute sorte, ceux qui sont communs à toute la race et ceux qui ont un caractère tout local ; mais elle aurait été à peu près stérile dans le domaine purement humain. Ils auraient joué avec la nature, mais se seraient gardés de jouer avec l'histoire ; ils auraient eu partout des dieux, mais ils auraient attendu l'Iliade pour croire aux demi-dieux et aux héros. Une telle conséquence n'est guère vraisemblable.

D'un autre côté, si les cycliques ne paraissent connaître que riliade et l'Odyssée, c'est que l'Iliade et l'Odyssée, par l'étonnant relief donné aux personnages et aux scènes, ont fait pâlir toutes les conceptions antérieures ; c'est que dans le monde de l'imagination, la loi qui, suivant quelques philosophes, régit le

monde réel, est encore plus rigoureuse; les forls font disparaître les faibles ; devant les peintures puissantes les pâles ébauches s'évanouissent; Achille, Agamemnon, Diomède, Ajax, Ulysse ont dû avoir plusieurs incarnations poétiques ; mais la vie intense qu'ils ont reçue dans l'Iliade a fait de leurs portraits antérieurs autant d'ombres que les poètes, venus après Homère, n'ont pas même entrevues ; enfin les poètes cycliques, par cela même qu'ils complétaient Homère, n'ont pas songé à faire preuve d'originalité là où Homère les avait précédés. Remarquonsbien qu'entre Homère et les poètes cycliques de longues années ont dû s'écouler : c'est pendant cette période que s'est affaibli, sous la double influence de l'admiration croissante pour Homère et de l'action même du temps, le souvenir des légendes antérieures à Homère. A une époque de critique, c'est le contraire sans doute qui aurait eu lieu ; on aurait conservé les anciennes légendes avec un soin jaloux pour les comparer à l'œuvre du poète. Dans un âge primitif et poétique, l'œuvre du poète absorbe une partie de la légende, qu'elle conserve ainsi, et anéantit l'autre en l'éliminant.

Enfin si Homère ne paraît que rarement s'appuyer sur une légende antérieure, c'est que maître de son art il a refondu tout ce qu'il a touché ; c'est qu'il n'a point voulu faire une suite ni une introduction à quelque œuvre antérieure, comme les poètes cycliques ; c'est que sans rompre avec la tradition il la néglige quand elle ne lui est pas utile et la reprend de nouveau pour l'étendre et la combiner avec ses propres fictions, quand elle peut lui être de quelque secours. En un mot, l'isolement dans lequel Homère paraît à quelques critiques, sa complète indépendance, son originalité absolue pourraient bien être l'effet d'une illusion due au talent du poète qui, en beaucoup de cas, semble inventer alors même qu'il emprunte.

Il ne suffit donc pas, selon nous, pour expliquer la genèse de l'Iliade, de dire avec Edgard Quinet que la vue d'une ville détruite en Troade, la ville découverte par Schlieraann, a

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inspiré à Homère tous ses chants « Je suppose qu'il a rencontré « à fleur de terre, des débris de murs calcinés par les flammes. « Je le suis à travers cette Pompéi de l'âge de cuivre, près des « murailles et des tours, plongées dans les cendres durcies, « et qui portent au front la trace de l'incendie.

«. Quelles pensées un spectacle pareil peut-il inspirer ? Qu'a « dû produire, sur un esprit créateur, la vue ou seulement « l'écho de ces ruines mystérieuses pleines encore des restes des (( civilisations antérieures? Il erre sur les tumulus où dorment « les premières Troies. Tout lui parle ; il relève ces ruines, il c( refait ces palais, il voit en esprit des combats acharnés.

« Plus les murailles sont épaisses, plus il a fallu de temps « pour les briser. Dix ans suffisent à peine pour vaincre les « assiégés. Voilà la première conception du siège de Troie. Mais « les batailles n'ont pas suffi. Le feu a partout laissé ses traces « sur la cité mystérieuse. Il a fondu les métaux, calciné les « pierres. L'incendie de Troie se rallume dans l'esprit du « poète.

« Qui a allumé l'incendie? Qui a détruit les palais ? Quels « peuples? Quels héros? De la vision de ces ruines naissent « l'Iliade et l'Odyssée. L'entassement gigantesque de ces Troies « étagées l'une sur l'autre flamboie dans les poèmes. Entre la « Troie de l'âge de pierre et la Troie de l'âge de bronze s'étaient « amassés des siècles d'oubli. Homère a comblé l'intervalle, « il l'a rempli de son génie '. »

Edgard Quinet semble d'ailleurs ne s'être pas contenté de cette explication ; car il ajoute un peu plus loin, sans crainte de n'être pas tout à fait d'accord avec lui-même: «Les vagues légendes dont résonnent les murailles désertes des Troies primitives, Homère les a recueillies, il les a traduites en poèmes, il s'en est fait l'écho. » Reste à savoir si ces légendes étaient vagues ; nous croirions plutôt qu'elles étaient nettes et pré-

1) Edgard Quinet, l'Esprit nouveau, p. 256 etsuiv.

cises, mais réduites à un petit nombre de faits principaux, et laissant par suite un assez vaste champ encore à l'imagination du poète. C'est ainsi, par exemple, que les critiques versés dans la littérature du Moyen Age ' rendent compte des divergences qu'ils signalent dans les caractères, dans les héros du Pèlerinage de Charlemagne. « Les héros, dit M. Gaston Paris, sont en partie conformes à la plus noble et la plus ancienne tradition ; en partie au moins suivant notre manière de voir absolument opposés. » Est-ce le cas pour l'Iliade? nous ne le pensons pas. Les caractères des héros, comme, nous le verrons plus tard, sont tout d'un jet; iU n'ont point de ces traits qui semblent appartenir à un portrait antérieur du même personnage ; ils se développent, mais dans le même sens ; ils éprouvent des passions contraires, mais non contradictoires, ils changent comme tout homme, mais non au point de réunir en eux les inconstances de deux hommes différents.

Toutefois, il y a sur ce point quelques objections auxquelles il importe peut-être de répondre dès maintenant. La première et la principale concerne Achille ; M. Cox, dans sa Mythologie des peuples Aryens ^, aperçoit dans le caractère du héros des étrangetés qu'il ne peut expliquer que par le pouvoir de la tradition mythique. Aux yeux de M. Cox, la conduite d'Achille est celle d'un vrai barbare. 11 est bien, comme le dit Patrocle, né des âpres rochers et de la mer stérile ^. Il ne veut pas perdre Briséis, mais il n'a nul souci du chagrin d'Agamemnon auquel il veut enlever la fille de Ghrysès. Il cède aux prières de Patrocle, non par pitié pour les Grecs, mais parce que Patrocle est son ami, et que cette amitié fait partie de son amourpropre ; tout en cédant, il exhale sa colère contre Agamemnon, et déclare qu'il ne se serait pas laissé fléchir, si la guerre

1) La Poésie au moyen âge, p. 126. *

2) P. .S95 et suiv.

3) Homère dit de la mer glauque, de la mer étincelanle. M. Cox renforce le trait, pour le besoin de sa cause.

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n'avait approché de ses propres vaisseaux ; après la mort de Patrocle il accepte la soumission des chefs Argiens, non par retour sur lui-même et par commisération, mais par esprit de vengeance ; Hector mourra, dût Achille en mourir lui-même prochainement et le sang de douze victimes humaines sera versé sur le bûcher de Patrocle. Ce n'est point là, dit M. Cox, le portrait d'un être humain ; mais tout devient clair si nous remontons au mythe primitif. Achille est un héros solaire, comme Bellérophon, comme Céphalos, comme Patrocle luimême : l'enlèvement de Briséis, c'est la première beauté du jour, la splendeur du matin faisant place à des teintes plus sombres ; la retraite d'Achille sous sa tente, c'est l'amoncellement des nuages sur la face du soleil ; la lutte entre Grecs et Troyens, la bataille des vents furieux; l'intervention de Patrocle, ce sont les rayons du soleil, essayant, mais en vain, de percer les nuages; la douleur d'Achille, c'est l'obscurité du ciel quand le soleil, après avoir brillé à travers les nuages, retire entièrement sa lumière ; s'il s'arrache les cheveux, s'il déchire ses vêtements, s'il se couvre la tête de poussière, c'est l'image des vapeurs charriées çà et là dans l'espace sous mille formes indistinctes. On comprend ainsi comment une seule pensée, celle de la vengeance, remplit son cœur, et comment cette passion ne l'affaiblit point par la certitude d'une mort prochaine : car le coucher du soleil n'est pas loin du moment où le soleil remporte sa victoire définitive sur les nuages qui l'ont assailli durant toute la journée. Achille, obéissant aux ordres d'Iris, se montre sur le bord du fossé et remplit l'ennemi de terreur ; conception hyperbolique et absurde si elle s'applique à un homme, très claire, très juste, si cette apparition d'Achille, à la fin du jour, répond au dernier jet de lumière que le soleil, avant de quitter l'horizon, envoie au monde à travers les nuages entr'ouverts. Le lendemain Achille reparaît avec de nouvelles armes, dorées, étincelantes ; avec un merveilleux, un invincible bouclier ; il est le soleil qui est rendu à l'Univers après la nuit ; le

soleil qui doit dissiper tous les brouillards, qui restera le maître souverain de l'atmosphère jusqu'au moment où vaincu à son tour par les ténèbres de la nuit, comme Achille, par le Troyen Paris, il subira, trop tôt au gré des hommes, le même sort que ses ennemis.

On voit aisément les conséquences du système de M. Cox. Si le mythe d'Achille est un mythe solaire, il était formé longtemps avant le poète et par conséquent laissait peu de place, même pour les détails, à l'invention. Nous ne saurions avoir la pensée de réfuter la théorie de M. Cox, qui peut être vraie en général des mythologies aryennes sans s'appliquer à toutes les légendes divines ou héroïques ; au sujet d'Achille tout au moins, et surtout de l'Iliade, il nous semble bien que M. Cox veut trop prouver. En tous cas, la considération sur laquelle il s'appuie est d'une justesse très contestable. Achille ne dit et ne fait rien qui ne puisse s'expliquer par des motifs empruntés à la nature humaine K Aimant Briséis, il ne s'inquiète pas de savoir si Chryséis est chère à Agamemnon ; cette sollicitude pour un homme qui lui est odieux serait, il faut l'avouer, bien étrange. Il se venge sur tous les Grecs comme un Agamemnon ; c'est que tous les Grecs, dans sa pensée, sont compUces de leur chef ; en tous cas, est-ce donc une règle que dans les temps même les plus civilisés, la passion abdique, par crainte de nuire à plus de personnes qu'elle ne veut humilier ou perdre entièrement? A ne considérer que les convenances poétiques, que deviendrait l'Iliade réduite à une simple querelle entre deux princes, sans conséquences désastreuses pour toute l'armée grecque ? L'Iliade

1) M. Saint-Marc Girardin disait du mythe de Psyché : « Peut-être était-ce une allégorie, mais l'allégorie a bientôt tourné au conte, grâce à la nature du génie grec qui ne laisse pas longtemps la fiction dans le mystère et dans les emblèmes... » On pourrait en dire autant des mythes grecs ; peut-être out-il été des mythes solaires, lunaires, etc., mais ils ont bientôt tourné au conte, et si bien tourné que les traces de leur origine sont la plupart du temps méconnaissables.

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n'est-elle pas avant tout la peinture exagérée peut-être, mais très vraisemblable, des maux que la division entre deux chefs, division supposée par le poète ou consacrée par la légende, avait dû causer aux Achéens sous les murs de Troie, en présence d'un ennemi puissant ? Pourquoi la douleur éprouvée par Achille, à la mort de Patrocle, n'éveillerait-elle ou plutôt ne doublerait-elle pas, à l'égard des Achéens, une pitié dont le héros a donné dans le poème quelques légères preuves, même avant cette mort? Pourquoi cette pitié ne s'allierait-elle pas au sentiment de sa sûreté personnelle ? Pourquoi l'ardeur de la vengeance n'étoufferait-elle pas ce qui lui reste de colère contre Agamemnon, puisque cette colère, comme il le reconnaît lui-même, a perdu Patrocle? Achille poursuit la satisfaction de sa vengeance, en dépit de prédictions sinistres et trop certaines ; c'est contraire à la raison, soit ; est-ce contraire à la logique de la passion ? Et ce trait même, qui sans doute était donné par la légende, n'eût-il pas pu être inventé par le poète lui-même pour rendre son héros plus intéressant et aussi pour mieux faire ressortir le prix dont Thomme achète tout succès éclatant ! Achille est implacable, il est vrai ; Achille massacre des prisonniers ; mais en supposant que cette férocité ne fût pas excusée par les mœurs de ce temps, n'a-t-elle pas pour effet de rendre plus inattendue et plus dramatique la pitié d'Achille à l'endroit de Priam ? Quant aux hyperboles alléguées par M. Cox, elles ont pour origine le même sentiment qui amène le poète à exalter la force et le courage de ses héros, erj comparaison de la foule et des âges suivants. C'est un grossissement poétique, si l'on peut dire ; ce ne sont pas les traits conservés d'un tableau primitif qui aurait représenté un combat entre les forces de la nature et peu à peu se serait réduit aux proportions d'un drame humain.

La critique a quelquefois signalé des contradictions dans les caractères des héros homériques; par exemple, Achille, tout bouillant de colère , après une scène d'alterca-

tion, remet son épée au fourreau et ne dispute pas, par la force, Briséis à Agamemnon ; Agamemnon, malgré sa confiance en lui-même, a des indécisions étranges ; Nestor se tait là où il pourrait utilement prendre la parole ; Diomède, réservé et prudent, plein de générosité, se montre implacable et même perfide à l'égard de Dolon ; Hector, le plus brave des Troyens, abandonne parfois le champ de bataille, fuit devant Achille, hésite à l'attendre et ne l'attend que parce qu'il est trompé par un dieu. Ces contradictions et d'autres semblables (il suffît presque de les mentionner pour le prouver), sont plus apparentes que réelles ; en tout cas, là où elles peuvent être tenues pour réelles, elles s'expliquent comme nous le verrons, bien plutôt par les nécessités du récit que par l'influence persistante de la légende. Elles ne nous permettent point donc de démêler quels sont, dans les rôles et les caractères de l'Iliade, les traits dus à la tradition, et ceux qui ont été imaginés par le poète ^ .

Naturellement s'il est difficile de remonter àla légende, il est encore plus malaisé de savoir ce que la légende elle-même doit à l'histoire. Troie a-t-elle jamais existé ? Qu'est-ce que cette guerre si célèbre dans l'antiquité? Est-ce un événement historique? N'est-ce qu'une fiction des poètes?

L'existence de Troie ne peut guère être mise en doute. Un

1) Gomme exemple d'un trait importé pour ainsi dire du dehors dans la conception du poète, et trahissant son origine par sa singularité, on peut citer le souvenir que Chactas, dans Atala, a gardé de Fénelon. Comment en effet un sauvage, un Natchez, a-t-il pu venir à la cour de Louis XIV, et connaître assez la France pour avoir eu l'occasion d'admirer les vertus de Fénelon? Tout s'explique si Ton sait que Malouet rencontra près l'Oyapock, en 1777, un vieux soldat des armées de Louis XIV, Jacques des Saulx, qui en effet avait monté la garde à la porte du palais de Fénelon, à Cambrai, et avait connu le prélat. M. Sainte-Beuve {Nouveaux Lundis, t. II, Mémoires de Malouet) remarque avec raison que, pour juger l'originalité de Chateaubriand dans l'invention de Chactas, ce fait a peu d'importance; mais il montre bien comment les souvenirs contemporains peuvent nuire au poète, en paraissant l'aider.

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poème égyptien * composé au xiv siècle avant notre ère *, fait venir, dit-on, les Dardani d'Iluna (Ilion) au secours d'une ville sur l'Oronte, Kadesch. que les Egyptiens tenaient assiégée. Si l'identification est exacte, un peuple, ainsi mentionné pour sa participation à un fait vraiment historique, ne saurait être légendaire ^.

Sur le second point nous sommes réduits, ce semble, à des conjectures.

D'un côté celte guerre, telle qu'elle est racontée par Homère et les autres poètes, a tous les caractères d'une légende; elle a pour cause non une antipathie de race, non la rivalité entre deux peuples se disputant l'empire de la mer ou de la terre, non l'esprit de conquête, mais bien l'enlèvement d'une femme argienne par un berger du mont Ida ; toute la Grèce, depuis le cap Malée jusqu'au mont Olympe en Thessalie, ressent vivement l'injure faite à une famille royale de la Laconie ; tous les rois de la Grèce se groupent autour d'Agamemnon et de Ménélas plus aisément que les peuples autour d'Athènes quand, aux âges historiques, l'Asie entière fera courir le plus sérieux danger à l'indépendance hellénique ; tous ces rois, même celui dont la colère retardera la victoire, reconnaissent l'autorité d'Agamemnon, chef de l'expédition. La petite ville de Troie, assiégée, mais non investie, par toutes les forces de la Grèce, à peine défendue, du moins d'après le récit homérique, par quelques peuples de la Thrace et de l'Asie, résistera pendant dix années.

D'un autre côté, si l'on consulte l'histoire littéraire de tous

1) Le poème de Pen-Taour, conservé au British Muséum (papyrus de Sallier).

2) Vers 1333-1330. Les Tekkri (Teucriens) sont mentionnés dans les Inscriptions des peintures murales du temple de Medinet-Abou, à la date de 1200 avant Jésus-Christ environ.

3) Les découvertes de M. Schliemann ne peuvent être citées comme preuve, puisque l'identification vraie ou fausse qu'a faite M. Schliemann entre Hissarlik et Ilios est fondée sur la supposition que Troie a exiolé.

les peuples, nulle part on ne trouvera un poème ou un chant épique qui n'ait point été inspiré par quelque événement réel. La Durandal de Roland n'a point ouvert une brèche dans les Pyrénées, mais Roland est bien tombé dans la vallée de Roncevaux sous les coups des Sarrasins. L'histoire ne connaît ni Agoland, le roi d'Afrique qui somma Charlemagne de se convertir ^l'Islamisme, ni Eaumont, le fils d'Agoland qui envahit l'Italie ; mais Charlemagne a bien marché au secours de l'Italie et du pape. Charlemagne n'a point fait de pèlerinage aux lieux saints ; il n'a point délivré Constantinople menacée par les Sarrasins ; mais il est bien vrai que le roi des Francs reçut des ambassades byzantines, envoyées par Irène, et qu'il envoya, à son tour, des négociateurs en Orient. Charlemagne très puissant et très respecté n'a pas eu à lutter contre ses grands vassaux ; il n'a point rapporté dans son palais le cadavre d'un fils assassiné par Reuve d'Aigremont ; les quatre fils Aymon ne l'ont pas tenu en leur puissance ; mais sous les faibles successeurs de Charlemagne, que de fois les comtes et les ducs ont quitté la cour pour prendre les armes contre leur suzerain ! Le roi Arthur n'a pas été un prince toujours victorieux, un grand monarque réunissant à sa cour et à sa table, la fameuse Table Ronde, tous les rois, princes et chevaliers de la Chrétienté ; mais il a défendu le petit royaume de Galles ou du moins ce qu'il en possédait contre les Saxons, ses redoutables et féroces voisins. Les Niebelungen groupent des aventures fabuleuses autour de faits historiques, comme la chute de la maison de Rourgogne, et des héros légendaires autour de personnages qui n'ont que trop vécu, comme Attila. La lutte des Pandavas et des Gouravas du Mahabharata représente, dit-on, l'antagonisme séculaire des dynasties qui, après l'établissement des Aryas sur les rives du Gange, se sont disputé dans l'Inde le pouvoir royal. La conquête de l'Inde méridionale, depuis le Gange jusqu'à Ceylan, tel serait le grand événement que les aventures de Rama dans le Ramayana

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seraient destinées à rappeler et à glorifier. Entre Rodrigue de Bivar, personnage du xi" siècle, et le Gid du Romancero la différence est grande ; le héros castillan, s'il n'a jamais tué le comte de Gormas et s'il ne s'est jamais piqué de fidélité envers les rois d'Espagne, a du moins battu les Mores et préparé la délivrance de la péninsule. Le Wladimir ou plutôt les Wladimir des Chroniques ne ressemblent guère au Wladi^j^ir des Bylines russes ; l'imagination populaire a enveloppé la réalité d'un voile si épais qu'on a peine à l'entrevoir ; encore faut-il reconnaître que tout ne se passe pas dans la région nébuleuse du mythe ; que, par exemple, « le Beau Soleil Wladimir est constamment en guerre contre les Tatars, comme le furent en effet "Wladimir, fils de Sviatoslaf, contre les Petchenègues, et Wladimir Monomaque contre les Polovtsi ^ »

Ici encore, il est vrai, nous rencontrons le système de M. Cox *. « Les histoires des héros teutoniques et hindous, ditil, les histoires de Boots et Ginderella, de Logedas Raya et Surya Bai sont les histoires d'Achille et d'Œdipe, de Persée et de Thésée, d'Hélène et d'Ulysse, de Rustem, Baldour et Sigurd. Partout une longue lutte s'engage pour recouvrer une belle jeune fille La guerre d'Ilion a été combattue sur toute terre aryenne. Par conséquent, ou les faits historiques, sur lesquels se fonde le récit de l'Iliade, ont eu lieu, avant la dispersion des tribus aryennes, ou ces faits appartiennent au magnifique pays des nuages où la brumeuse Ilion élève ses tours dès les premières lueurs de l'aurore. » M. Cox nous semble oublier qu'un troisième cas est possible : celui où la légende déjà formée, d'après desfaits historiques d'un âge primitif, se serait accommodée à l'histoire d'un passé plus récent ; où, profitant de l'inévitable ressemblance que présentent les siècles, elle aurait substitué les personnages nouveaux et plus

1) A. Rambaud, la Russie épique. 1876, p. 99.

2) The Mythologie of the Aryan nations, 1882, p. 101.

connus aux personnages anciens dont le souvenir était déjà effacé ; où en un mot, tout en restant la légende, elle aurait servi de moule, pour ainsi dire à des fastes moins légendaires et destinés eux aussi à se transformer en légende. Dans les poèmes germaniques en particulier, malgré un fond commun que l'antiquité légendaire du récit peut seule expliquer, le rapport de quelques-uns avec l'histoire, avec une histoire récente, par exemple avec les invasions et les établissements des barbares, paraît incontestable. Le système de M. Cox peut donc être vrai (nous n'entendons ni le défendre ni le réfuter) sans qu'on en puisse rien conclure contre le système qui reconnaît un fondement historique et de date assez récente à tout poème épique, et à l'Iliade en particulier.

Que conclure de ces considérations? sans doute que la guerre de Troie, légendaire dans les détails, arrangée peut-être et combinée avec des souvenirs plus lointains par l'imagination populaire ou celle des poètes, n'est pourtant pas une pure fiction. Mais comment séparerons-nous jamais l'élément historique de l'élément légendaire ? Quel espoir avons-nous de débrouiller des fils entremêlés peut-être à plaisir pour faire illusion sur la provenance de chacun? Aucune tâche n'est plus malaisée. Toutefois deux faits importants nous semblent hors de doute : le premier, c'est une lutte, dans un temps difficile à déterminer,, entre des populations de l'Asie Mineure et une armée grecque. Aussi bien l'histoire sur ce point n'est-elle pas tout à fait muette ; non pas que sur la guerre de Troie ellemême elle ait autre chose à nous offrir que des récits d'apparence légendaire, mais parce qu'elle a gardé le souvenir de faits plus anciens qui révèlent l'état des relations entre l'Asie et l'Europe. Suivant Hérodote *, en effet, des Mysiens et des Teucriens, avant l'expédition des Atrides, passèrent en Europe ' par le Bosphore, soumirent les Thraces, descendirent vers la

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