‹ Etude sur l'Iliade d'HomèreChapitre 3 sur 35 · VII · texte numérisé non relu

VII

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mer Ionienne et s'avancèrent vers le midi jusqu'au fleuve. Il semble même que, dans ce passage, Hérodote veuille établir un parallèle entre l'invasion des Cimmériens en Asie, dont Darius se vengea en marchant contre les Scythes, et cette expédition teucrienne en Grèce qui fut suivie de la guerre de Troie; l'historien grec qui avait expliqué jusque-là la guerre de Troie, comme tous les poètes, par de petits motifs, indiquerait ici la véritable raison de l'expédition des Atrides et, en la justifiant ainsi, enlèverait son meilleur prétexte au scepticisme historique ^

Le second fait qu'il nous semble difficile de ne pas admettre c'est la réunion de toutes les forces de la Grèce pour une seule et même expédition, ou tout au moins, si l'on veut pousser la défiance plus loin au sujet des événements, la formation d'une Grèce, animée d'un même sentiment, fière de sa cohésion, confiante dans le succès de ses tentatives communes.

Ces deux faits sont-ils contemporains l'un de l'autre? Autrement dit, est-ce l'expédition Je la guerre de Troie qui a donné pour la première fois à la flrèce la conscience de sa force et de son unité? C'est fort possible; en tout cas, s'il fallait assigner une date différente à ces deux faits, nous aimerions mieux chercher la date du second avant qu'après la guerre de Troie, et, par exemple, à l'époque de l'invasion mysienne et teucrienne. Il nous paraît difficile de considérer la Grèce comme tout à fait morcelée et réduite à l'impuissance avant l'établissement de ses colonies, d'attribuer à cet événement une influence prépondérante sur la formation du sentiment natio-

1) D'après Sayce (Préface à l'ouvrage de Schliemann Troja, p. xv) qui se fonde à la fois sur les découvertes de Schliemann, sur les inscriptions cunéiformes de Wan et sur deux passages de Strabon (vu, 295; x, 471), les Troyeus auraient été des Thraces qui avaient passé d'Europe en Asie. Si le fait est exact, il montrerait d'abord que les rapports entre les deux contrées remontent très haut ; ensuite il expliquerait pourquoi les Troyens et les Grecs dans l'Iliade ont même langue, même culte et mêmes usages.

nal, puis, par contre-coup, sur la réunion en un vaste poème vraiment hellénique, de chants isolés et locaux, apportés de Grèce en Asie par les colons. Nous l'avons dit déjà, la légende divine et la légende héroïque dans riliaden'ont aucun caractère local ; en outre l'Iliade ne paraît rien savoir ni de cette émigration des Grecs continentaux ni des dangers qu'ils durent avoir, dans le principe, à conjurer ou à traverser ; des chants même anciens qui auraient été remis en honneur à ce moment et auraient servi, en évoquant des souvenirs de gloire, à soutenir le courage des nouveaux colons, n'auraient pas seulement célébré les ancêtres, mais les vivants au moins par endroits et et par voie d'allusion ; supposer d'un côté que les chants qui ont formé l'Iliade se sont modifiés de manière à entrer dans ce poème et d'un autre côlé qu'ils sont restés purs de toute couleur contemporaine, c'est une contradiction manifeste. Ajoutons enfin que cette opinion sur la formation de l'Iliade est tout à fait inconciliable avec le ton de sérénité qui règne dans le poème ; les Troyens et les Achéens luttent avec acharnement, mais ils ne sont pas animés les uns contre les autres de la haine que se portent deux peuples combattant l'un pour son indépendance et sa nationalité, l'autre pour sa sécurité, pour sa vie. Ils s'estiment les uns les autres ; les Grecs échangent plus d'injures entre eux qu'avec les Troyens ; la vengeance s'y exerce, il est vrai, avec atrocité, mais c'est alors une vengeance de héros à héros, non de peuple à peuple ; chez les Tragiques grecs qui prêtent à leurs personnages les sentiments dont les Athéniens étaient animés contre les Spartiates, la passion éclate avec une toute autre violence,

Quellequesoitdu restelacausepolitique qui aitamené la Grèce à se connaître, à se contempler dans son unité, c'est ce sentiment seul qui a pu rendre possible un poème comme l'Iliade, Avant niiade il a pu y avoir et il y a eu, selon toute vraisemblance, des chants isolés analogues à nos cantilènes françaises ; le poème homérique lui-même, conforme en ceci comme sur

bien d'autres points aux épopées populaires de toutes les nations, a conservé des vestiges plus ou moins apparents de cette poésie rudimentaire. C'est ainsi que l'on peut citer la guerre des Lapithes contre les Centaures % la légende de Sisyphe et de Bellérophon ^, la lutte entre les Pyliens et les Arcadiens^, entre les Pyliens et les Eléens, la prise de Pylos, par Héraclès ^, l'expédition de Thèbes ^. Mais ces poèmes, sans doute d'étendue médiocr-e, semblables en cela à des archives de temple ou de famille, n'intéressaient qu'un peuple, qu'une ville ou même qu'une maison. Ils ont été au poème épique lui-même ce que fut la Grèce primitive, morcelée, parquée dans ses compartiments multiples, à la Grèce postérieure mesurant toutes ses forces d'un coup d'oeil, soigneuse de les ramasser en un seul faisceau. Ils exercèrent le génie des poètes ; ils apprirent la puissance et l'attrait de l'imagination au peuple et à ceux-là mêmes qui possédaient le don poétique ; ils assouplirent la langue ; ils préparèrent les aèdes à se jouer et les auditeurs à se complaire dans des poèmes de longue haleine ; mais ils ne se fondirent ensemble, ou plutôt ne s'étendirent en de vastes compositions, embrassant tout le monde hellénique que lorsque l'homogénéité de la nation eut éclaté au grand jour, à travers les caractères particuliers de chaque race et les dissidences de tribu à tribu. C'est bien là un fait historique et à vrai dire le seul qu'il importe de considérer. Le premier mérite du poète qui a composé l'Iliade, c'est, en s'inspirant du sentiment national, d'avoir représenté dans son œuvre, pour ainsi dire, tout le monde grec ; le second, d'avoir rattaché cette peinture à un événement, peut-être légendaire, peut-être histo-

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