VIII
2) Les Alexandrins qui retranchaient les vers 420-4 obéissaient à des scrupules d'un âge plus civilisé.
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égoïste de supériorité, faite à la fois de prudence et de dédain, nous paraît convenir admirablement au personnage d'Hère. Cette résignation sans doute ne sera pas de longue durée ; la passion un moment comprimée par la réflexion se détendra de nouveau, comme un ressort laissé à lui-même ; mais ce second mouvement sera aussi naturel que le premier.
Zeus a donc vaincu la rébellion des deux déesses; mais ses menaces ont été bravées ; il tient à les renouveler dans l'assemblée des dieux. C'est pourquoi remontant sur son char, il se rend de l'Ida dans l'Olympe. On s'attendrait à voir Zeus prendre immédiatement la parole, exposer la situation, blâmer le délit, et terrifier son auditoire. Les choses ne se passent pas tout à fait ainsi. La scène, sans cesser d'être solennelle, a quelque chose de familier et de sévèrement patriarcal. Zeus s'y montre plutôt comme un père dans sa famille que comme un prince dans sa cour. Hère et Athènè se sont assises à l'écart; elles ne parlent point ; Zeus les connaît en leur cœur, dit le poète, c'est-à-dire comprend qu'elles boudent, et ils les prend vivement à partie. Il débute par l'ironie, procédé habituel de reproche chez Homère. « Athènè et Hère, pourquoi êtes-vous ainsi de méchante humeur? Certes, ce n'est par pour vous être fatiguées dans la glorieuse mêlée à tuer les Troyens contre lesquels vous avez un si terrible courroux'. » Le discours change alors de ton. Zeus, quittant l'ironie, montre qu'il est le maître. « Non! tous les dieux qui habitent l'Olympe ne pourraient me détourner de mon dessein, tant ma force est grande, tant mes mains sont redoutables. » La soumission d'Hère et d' Athènè est une preuve de sa puissance ; il n'oublie pas cet argument, au risque de froisser davantage les deux déesses ; aussi bien c'est leur châtiment. « Le tremblement s'est emparé de vos membres, à toutes deux, avant d'avoir vu la guerre et les œuvres mémorables de la guerre. C'est bien fait à vous ; car je le dirai et ma parole se serait accomplie : précipitées
1) vni, 447.
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de votre char, frappées de la foudre, vous ne seriez pas revenues dans l'Olympe, séjour des immortels. y> Zeus se répète ; Zeus se complaît dans le sentiment de la victoire. Il a pour excuse la nécessité de faire respecter ses ordres ; mais on voit bien qu'il cède aussi, par un mouvement de faiblesse toute humaine, au désir d'humilier des adversaires, assez téméraires pour concevoir un projet de révolte, assez timides pour se laisser déconcerter par le seul effroi de son nom. Elles murmurent, les deux déesses ainsi interpellées; Athènè, tout en méditant une revanche, reste muette ; Hère ne contient pas sa colère, dit le poète. A ne juger ses sentiments que par les paroles, cette colère n'est pourtant pas sans mesure ni sans frein. « Terrible fils de Gronos, quelle parole as-tu dite ? Et nous aussi, nous savons bien qu'on ne résiste pas à ta force. Mais nous déplorons vraiment le sort des Danaens armés de la lance qui périssent d'une mort misérable. » En réalité, de même que Zeus est moins indigné contre Hère, parce qu'il l'a toujours trouvée d'humeur contrariante, de même Hère s'irrite moins en cette occasion, parce qu'elle a l'habitude d'être vivement réprimandée. Sa colère ne désarme pas, mais elle n'est pas assez concentrée pour lui ôter la parole. Elle n'éclate pas avec fureur, mais elle ne s'interdit pas le plaisir de proférer un reproche. D'ailleurs n'abandonnant point encore la partie, elle veut se réserver une certaine influence sur la conduite de la guerre. » Puisque tu l'ordonnes, nous nous tiendrons à l'écart du combat ; mais nous suggérerons aux Argiens des conseils qui leur seront utiles; il ne faut pas qu'ils périssent tous victimes de ta colère. » Qu'importe que ces paroles aient été déjà dites, en une semblable occasion, par Athènè? Qu'importe que Zeus, désormais rassuré contre une intervention active et armée des déesses, semble par son silence les autoriser à guider et éclairer les chefs Achéens, ce qui est encore une manière de s'opposer aux volontés du dieu? 11 n'y a point là une raison sérieuse, ce semble, de tenir pour suspects
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les derniers mots d'Hère, Qu'importe encore que les intentions des deux déesses restent sans effet? Les menaces d'Hère sont une pure rodomontade ; cédant sur un point essentiel, elle tient à se montrer inébranlable sur un point secondaire ; elle sauve ou croit sauver ainsi sa dignité. C'est puéril et féminin, si l'on veut, mais bien naturel, et même bien conforme aux caractères des héros homériques; Achille, nous l'avons vu, en permettant l'enlèvement de Briséis, avait juré qu'Agamemnon ne toucherait pas impunément à toutes les richesses renfermées dans sa tente.
D'ailleurs est-il bien vrai que Zeus, comme le veulent quelques commentateurs, ne réponde pas à la demande ou à la résolution menaçante d'Hère ? Il n'accorde ni ne refuse la permission qu'elle sollicite ou plutôt qu'elle s'arroge; mais n'est-ce pas lui répondre que de lui montrer l'inutilité d'une intervention, de quelque nature qu'elle puisse être. « Certes, dit le dieu, au retour de l'Aurore, vénérable Hère aux grands yeux, tu verras, si tu le veux, le puissant fils de Cronos faire encore plus de mal à la nombreuse armée des Argiens armés de la lance. » Voilà les déesses bien averties : prendre part à la mêlée, c'est s'exposer aux plus rudes châtiments ; conseiller les Achéens voués à la mort, c'est une vaine pensée. Zeus ne se contente pas d'une simple assertion, il la confirme en dévoilant l'avenir. « Le puissant Hector, dit-il, ne renoncera pas à la guerre, avant que le fils de Pelée aux pieds légers ne se montre debout près des navires ; et cela aura lieu le jour où les Achéens combattront furieusement en un espace étroit près des poupes, auprès du cadavre de Patrocle. » Pourquoi cette précision dans les détails ? sans doute Zeus, en fixant luimême le terme de sa colère contre les Grecs, veut montrer qu'il ne relève que de lui seul et enlever aux déesses tout espoir d'abréger pour les Achéens le temps d'épreuve' . Zeus
1) Les commentateurs relèvent des inexactitudes dans les paroles de Zeus. L'expression : « le jour où les Achéens combattront » indique
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continue en défiant Hère, comme il avait défié les dieux dans le conseil précédent ; car le défi est dans les mœurs homériques. « Je ne me soucie pas de ton courroux, quand même tu irais aux dernières limites de la terre et de la mer, là où habitent lapet et Gronos que ne réjouissent ni les rayons du soleil fils d'Hypérion, ni la fraîcheur des vents, là où s'étend de tous côtés le profond Tartare. Non, quand bien même, tu irais là-bas après avoir erré à l'aventure, je ne me soucierais point de tes murmures, car je ne connais rien de plus impudent que toi. » Paroles fortes et vraiment comparables aux plus éloquentes d'Homère, bien que peu citées, bien que suspectes mêmes à certains commentateurs et bien qu'affaiblies, du moins pour nous autres modernes, par les lointains souvenirs mythologiques qu'elles évoquent. Hère s'est tenue à l'écart : Zeus l'envoie, pour ainsi dire, bouder à l'extrémité de la terre ; Hère s'est révoltée : il l'engage à faire cause commune avec ses anciens ennemis les Titans ; elle n'est pas plus redoutable qu'eux ; elle ne saurait plus qu'eux troubler le repos du maître de l'Olympe. Hère ne trouve rien à répondre, elle est complètement attérée par ces menaces et ce dédain. Ainsi finit cette scène ; conduite avec habileté, toujours vraie, elle laisse dans l'esprit, grâce surtout à cet éclat qui la termine, une impression très forte de noblesse et de grandeur.
Après cet échec, Hère, forcée de se soumettre à une volonté supérieure, emploiera la ruse. Cette scène de séduction, une des plus belles de l'Iliade, est liée étroitement à une autre tentative de révolte. Cette fois c'est Poséidon qui essaiera de secourir les Achéens ; comment l'ose-t-il, après avoir refusé de se liguer avec Hère, après avoir reconnu la supériorité de
disent-ils, une époque éloignée; elle combat aura lieu le lendemain. Mais quoi ! n'est-ce pas là une manière d'inquiéter Hère sur le sort de ses chers Â.rgiens. On dit encore : Patrocle n'est pas tombé près des poupes; sans nul doute, mais son cadavre est ramené vers le camp par tes Grecs, et la mêlée suit le cadavre.
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Zeus? C'est que Zeus est distrait. Hère, craignant sans doute qu'il ne le soit pas assez longtemps, songe à endormir plus sûrement la vigilance de Zeus. Hère seconde donc Poséidon, sans qu'il le demande, après lui avoir demandé inutilement qu'il la secondât. Cette conduite semble naturelle. Remarquons d'un autre côté, comme nous l'avons fait tant de fois, l'analogie entre les diverses inventions d'Homère. Hère est toujours associée à une autre divinité ; plus haut, c'est avec Athènè qu'elle s'était jointe ; elle avait voulu faire de Poséidon son complice; ici elle vient d'elle-même en aide à ses efforts.
Rien n'atteste la fécondité et la souplesse de l'imagination homérique comme tout cet épisode. Les préparatifs de la scène, la scène elle-même, tout abonde en détails ingénieux et charmants, qui paraissent se placer d'eux-mêmes et sans effort dans le récit du poète. Nous assistons à la toilette d'Hère qui apparaît à nos yeux dans tout le luxe et toute la grâce de son costume de femme hellénique, ou, si l'on veut, de femme orientale. Déjà séduisante par ses propres attraits et par l'art qui les relève, elle emprunte à Aphrodite ce bandeau bien cousu et brodé, « où réside tout ce qui charme, et l'amour, et le désir, et les tendres entretiens, et la séduction, qui dérobe le sens même aux plus sages K » Le bandeau, transformé plus tard en ceinture et devenu si célèbre, est-ce Homère qui le premier l'a donné à Aphrodite, ou plutôt qui en a fait un véritable talisman d'amour ? On serait tenté de le croire ; en effet Hère a demandé à Aphrodite l'amour et le désir ^, non le bandeau qu'elle semble ignorer, et c'est Aphrodite qui s'empresse de lui donner le bandeau, dont elle lui enseigne les précieuses vertus ; ne dirait- on pas qu'elle le retire ou le dé-
1) XIV, 215-7. — Voir Helbig {d. Hom. Ep., p. 156) qui a raison sur ce point avec une entière évidence. Le kestos imas devait être analogue au mamillare, et même moins visible.