‹ Etude sur l'Iliade d'HomèreChapitre 23 sur 35 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

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tache de son sein pour la première fois ? Puis viennent les promesses d'Hère à Hypnos, dont le concours est nécessaire à la déesse ; elle donnera un trône d'or avec un escabeau, deux chefs-d'œuvre d'Hèphsestos ; elle fera épouser à Hypnos la plus jeune des Charités, Pasithéa, qu'il désire sans cesse; encore un mythe charmant, ni trop transparent ni trop obscur, sorti tout entier, il semble, de l'imagination du poète ; le sommeil uni à une des Grâces ne saurait manquer d'être toujours bienfaisant et réparateur. C'est une occasion pour Homère de raconter et peut-être d'inventer la légende d'après laquelle Hypnos, pour avoir déjà endormi Zeus, quand Hère poursuivait Héraclès, fut précipité du haut de l'éther dans la mer, et recueilli par la Nuit ; la nuit qui est inséparable du sommeil, la nuit que Zeus craint d'offenser parce qu'elle est une des puissances de la nature. En outre, quelle belle et grande image que celle d'Hère touchant d'une main la terre, de l'autre la mer, et jurant par les eaux du Styx et par les Titans qu'elle comblera les vœux d'Hypnos ! Les proportions des personnages semblent, il est vrai, subitement changées ; l'inconvénient serait sérieux, s'il n'était racheté par la grandeur et la solennité que cette transformation donne à la scène du serment. Puis c'est Hypnos qui derrière Zeus se blottit entre les épais rameaux d'un pin, comme un oiseau : n'est-ce pas là le premier emploi de ces figures allégoriques qui passeront de la poésie dans la peinture de vase ou la peinture murale pour y représenter soit des divinités locales, soit quelque génie ayant comme Hypnos un rôle dans la nature? Enfin comme il est plein d'éclat et de fraîcheur ce tableau du mont Ida, témoin des embrassements de Zeus et d'Hère : « Et le fils de Cronos prit l'épouse dans ses bras ; pour eux, la terre divine produisit une herbe nouvelle, et le lotos humide de rosée, et le safran, et l'hyacinthe, couche épaisse et moelleuse, qui en s'élevant les séparait du sol ; c'est là qu'ils s'endormirent, s'enveloppant d'une belle nuée d'or, qui laissait tomber de brillantes gouttes

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de rosée. » Celte union de Zeus et d'Hère était-elle déjà pour Homère le symbole de la fécondation de la terre par le ciel ? Le poète s'inspire-t-il du sens donné par les anciens aux cérémonies mystiques du « mariage sacré ?» A la vérité, cela est peu probable et nous avons déjà dit pour quelles raisons; la terre*se pare pour faire honneur aux dieux, de même que la mer se réjouit et s'épanouit comme en souriant sur le passage de Poséidon. Hère et Zeus ne sont pas la personnification de l'air ni de la terre ; ce sont des dieux, qui ont leurs passions et leurs volontés, comme les hommes; au lit nuptial, chefd'œuvre d'Hèphœstos, la nature supplée de son mieux ; les fleurs remplacent les ornements d'or et d'argent qui brillaient dans l'Olympe ; la nuée tient lieu des portes solides.

Mais de tous les mérites de cet épisode, le plus grand est la perfection avec laquelle Hère joue son rôle. Irritée contre Zeus, elle refoule ses sentiments ; elle prend, avec son brillant costume, un visage aimable. Elle dissimule à Aphrodite son véritable projet : pourquoi ? sans doute à cause de la tendresse d'Aphrodite pour Enée et de son attachement aux Troyens. Elle trompe ainsi deux divinités ennemies et l'une, grâce à la générosité imprudente de l'autre : c'est double plaisir pour Hère. Et comme elle ment avec un air de naïveté qui écarte tout soupçon : « Donne-moi l'amour et la tendresse, par quoi tu domptes tous les hommes. Je vais voir aux extrémités de la terre féconde et l'Océan père des dieux et Théthys leur mère ; ce sont eux qui dans leurs demeures m'ont nourrie avec sollicitude, m'ont vue grandir, m'ayant reçue de Rhéa, quand Zeus au vaste regard précipita Cronos sous la terre et sous la mer stérile. Ce sont eux que je vais voir et je mettrai fin à leurs querelles sans cesse renaissantes. Déjà depuis longtemps ils ne partagent plus la même couche ; ils ont renoncé à la tendresse mutuelle, la colère s'étant glissée dans leur cœur. Si je puis par des paroles persuasives les amener à s'unir ensemble d'amour, ils me donneront toujours les noms de fille

chérie et dévouée*. » Ne dirait-on pas le langage d'un enfant? comment croire que cette simplicité sert de voile à la duplicité ; que cistte ingénuité est un raffinement d'adresse ? Ne pouvant tromper Hypnos, la déesse n'y essaie même pas ; mais elle le corrompt par ses promesses. Gomme Hypnos résiste, elle dissipe ses craintes : Zeus a pu s'irriter pour son fils Héraclès ; mais les Troyens ne sauraient lui tenir tant à cœur. L'argument principal vient après tous les autres ; elle connaît ce qu'il désire ; on sait déjà, à la cour de Zeus, faire attendre les faveurs, afin d'en payer, au moment opportun, des services importants et non sans danger pour celui qui les rend ; Hypnos est aussi un courtisan qui n'ignore pas l'art de se faire valoir. Le marché est conclu et juré ; juré, car les dieux, en vrais princes, pourraient bien, dans la répartition de leurs bienfaits, sacrifier le serviteur de la veille, désormais inutile, au serviteur du jour. Hère, devant Zeus, a le manège savant ; ce n'est point la femme orientale, comptant sur le seul éblouissement de sa beauté et de sa parure ; le bandeau, prêté par Aphrodite, ne la dispense pas d'avoir recours à l'art, ou plutôt le bandeau est moitié un talisman, moitié le symbole de la puissance et de l'adresse féminines. Or donc, si elle s'est parée, ce n'est point pour se montrer à Zeus ; c'est pour aller près de l'Océan et de Théthys, et elle raconte la même histoire que tout à l'heure à Aphrodite. Selon son habitude le poète ne se met pas en frais d'imagination sans nécessité. Seulement Aphrodite modifiera la fin de son récit pour expliquer sa présence sur l'Ida et pour l'expliquer de la façon la plus propre à se concilier le cœur de Zeus. « J'ai laissé au pied de l'Ida aux nombreuses sources mes chevaux qui doivent me porter sur la terre et sur la mer. C'est à cause de toi que je suis venue ici du haut de l'Olympe ; j'avais peur de t'irriter contre moi, si je me rendais à ton insu dans la demeure du profond Océan. »

1) XIV, 198 et sv.

Quelle soumission ! Cette subite docilité, si peu conforme au caractère d'Hère, eût sans doute paru suspecte au dieu en toute autre circonstance ; mais, la passion l'aveuglant, il y voit un hommage et non un piège. Aux propositions de Zeus, à ces propositions qu'elle a provoquées et qu'elle attend, la déesse ne répond pas sur-le-champ ; elle conserve en effet tout son sang-froid ; moitié par pudeur, moitié par habileté (et la pudeur fait ici partie de l'habileté) elle représente à Zeus que l'Ida est découvert à tous les regards ; c'est elle qui prononce le mot de chambre nuptiale ; là personne ne verra Zeus et Hère; de là non plus Zeus n'apercevra pas le champ de bataille. Le dieu tout-puisssant, mais dont la puissance est ici employée à son détriment, se dérobe à lui-même, en s'enveloppant avec Hère d'un nuage d'or, le spectacle de la terre. La victoire d'Hère est complète ; non seulement elle a trompé le dieu, mais elle l'a trompé de telle façon qu'en toute justice il ne peut s'en prendre qu'à lui-même, ce qui ne l'empêchera pas d'être vivement irrité contre Hère.

Les sentiments exprimés par Zeus ont paru, à quelques critiques, d'une hardiesse et d'une inconvenance extraordinaires. Il dit en effet à Hère : « Jamais le désir d'une déesse ou d'une femme se répandant dans mon cœur ne l'a dompté avec plus de force ; ni quand je me suis épris d'amour pour l'épouse d'Ixion qui enfanta Pirithoos, cet homme semblable aux dieux par la sagesse, ni pour Danaé la fille d'Acrisios... » et il nomme encore la mère de Minos, Sémèlè, Alcmènè, Dèmèter, Lèto, Hère elle-même. Cette longue liste des amours de Zeus est deux fois étrange à nos yeux; d'abord parce qu'elle est placée dans la bouche du dieu lui-même et qu'elle trahit de sa part une entière insouciance de la loi morale; puis parce qu'elle nous semble plus offensante que flatteuse pour Hère. Mais il est aisé, ce semble, de répondre à cette double critique ; d'un côté, en effet, si tant d'aventures ont pu être attribuées par les hommes au maître des dieux, on ne voit pas

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pourquoi le maître des dieux ne se complairait pas dans le souvenir de ces aventures ; ce n'est pas sans doute pour le rabaisser et pour l'amoindrir que l'antiquité a fait de Zeus l'amant de tant de déesses et de tant de femmes illustres, le père de tant de célèbres héros, tous fils illégitimes ; Zeus en rappelant tout cela ne fait donc que se glorifier et se sourire à lui-même ; il n'est ni plus ni moins immoral que la légende ; il se reconnaît simplement dans l'image que les hommes, pour lui être agréable, ont faite de lui. D'un autre côté, ce qui nous semble blessant pour Hère dans les paroles de Zeus, pouvait bien passer pour un hommage, aux yeux d'une femme de l'âge héroïque. Dans nos mœurs, telles que les ont faites la vie chevaleresque et les habitudes mondaines, une femme est toujours censée défier toute comparaison ou effacer les souvenirs que d'autres femmes ont pu laisser avant elle ; mais cette délicatesse raffinée était inconnue aux anciens dont les amours, comme toute chose, se prêtaient ouvertement à la comparaison. L'essentiel était d'avoir la préférence, non de ne pouvoir être comparée, et il faut avouer qu'à cet égard Hère n'a point à se plaindre de Zeus.

De cette scène de séduction entre Hère et Zeus devaient naître nécessairement des incidents divers ; le réveil de Zeus, sa colère contre Hère ; l'envoi d'Iris d'un côté à l^oseidon pour le rappeler à l'obéissance, de l'autre à Apollon pour ranimer Hector. A ces incidents le poète, sans doute pour varier son sujet, pour lui donner plus d'ampleur, a rattaché une scène fort intéressante en elle-même ; le retour d'Hère dans l'Olympe. C'est pour Homère l'occasion de peindre et le dépit conservé par Hère après le demi-succès de sa tentative et les sentiments des dieux à l'égard de Zeus.

Gomme on devait s'y attendre, Zeus à son réveil laisse éclater sa fureur contre Hère. « Infatigable Hère, tes ruses perverses ont éloigné le divin Hector du combat et mis son armée en fuite. >/ Le dieu menace : « Je ne sais si tu ne recueilleras pas

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la première le fruit de la funesteperfidie, si je ne me vengerai pas à coups de fouet. » Rien de plus brutal que ces paroles : on sent toutefois, à la forme dubitative employée par Zeus, que le dieu veut seulement effrayer Hère. Dans la même intention, il lui rappelle le châtiment qu'il lui avait infligé pour la punir de ses violences contre Héraclès : « Ne le souviens-tu pas d'avoir été suspendue au milieu des airs ; à tes pieds j'attachais deux enclumes ; je comprimais tes mains avec une solide chaîne d'or ? et tu pendais ainsi dans l'éther et les nuées. Les dieux murmuraient dans le vaste Olympe ; mais ils ne pouvaient te secourir ni s'approcher de toi ; celui que je saisissais, je le précipitais de mes propres mains du ciel sur la terre où il tombait respirant à peine, » On a cru voir dans ce récit le souvenir d'une ancienne légende cosmologique d'après laquelle Zeus représenterait la puissance même de la nature et Hère les nuages que cette puissance suspend dans les airs et attache au sommet de hautes montagnes. Si cette supposition est juste, il faut reconnaître du moins que le sens du mythe paraît avoir été déjà perdu pour Homère : pas un mot ne trahit l'allégorie. Ce que le poète veut peindre ici comme ailleurs et toujours par des traits tout matériels, c'est la force de Zeus. Le châtiment imaginé par le dieu est analogue aux peines qui sont en usage chez les mortels ; les proportions seules sont changées, parce que la scène se passe entre immortels et dans le ciel. Cette image est du même ordre que toutes celles qui caractérisent, dans Homère, l'action des dieux, par exemple, les balances, le cordeau de la guerre, les tonneaux du bien et du mal, le fouet même, ce fouet dont à l'instant Zeus vient de menacer Hère. Si ces dernières sont sorties de l'imagination même du poète, le supplice des enclumes peut aussi être une invention homérique. Que pouvaient demander les contemporains à leur poète ? sans doute ou de rappeler, en les appropriant à son sujet, les anciennes légendes, allégoriques ou non, ou d'en inventer de nouvelles dans le sens même de ces lé-

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gendes. Si Zeus, dans la légende telle que la rapporte Homère, agit plus qu'il ne menace, et si dans l'Iliade, au contraire, il menace plus qu'il n'agit, c'est que la situation n'est pas la même. Par exemple, comme Hère parlant à Hypnos, et par conséquent le poète lui-même l'a fait remarquer au chant précédent, Zeus ne saurait s'irriter autant au sujet des Troyens qu'au sujet de ses fils. D'un autre côté, il est clair que si la colère de Zeus passait de la menace à l'effet, le poète abandonnerait son véritable sujet qui est la peinture de la guerre pour passer à un autre, la peinture du monde divin. Les scènes entre dieux ne sont de mise dans l'Iliade qu'autant qu'elles ont un rapport étroit avec les scènes de la terre et qu'elles ont un prompt dénouement : s'imagine-t-on, par exemple. Hère suspendue dans les airs et les dieux prenant parti les uns pour Hère, les autres pour Zeus ? Ce serait tout un nouveau poème,

La réponse d'Hère est curieuse à plus d'un titre, La déesse est effrayée du danger qui la menace. Nous savons déjà qu'elle est peu brave ; en effet si la première elle a excité Athènè contre Zeus, elle a été aussi la première à lui conseiller de se soumettre. Ici elle est aussi prompte à abandonner Poséidon qu'elle l'a été à le pousser à la révolte une première fois, et une seconde à lui faciliter les moyens de continuer son œuvre. Elle jure même, la déesse, par tout ce qu'il y a de plus saint pour les dieux et les hommes, par la Terre, par le Ciel et par le Styx, en outre par la tête sacrée de Zeus et par son lit nuptial, que Poséidon n'a point, en secourant les Troyens, cédé à ses conseils ; et cela est vrai puisque Poséidon a refusé de l'écouter et que plus tard Hypnos a pris sur lui d'encourager Poséidon en lui faisant connaître la ruse d'Hère, Mais elle se garde bien de dire ni qu'elle avait tenté une première démarche auprès de Poséidon pour l'amener à faire précisément ce qu'il a fait plus tard de lui-même, ni que son intention, en séduisant Zeus, était précisément la même que celle de Posei-

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don, en descendant sur le champ de bataille. Il y a là deux choses à admirer, d'abord la justesse de l'observation, et ensuite la manière habile dont tous les faits précédents ont été disposés pour que, sans se parjurer, Hère pût proférer un serment si contraire au fond à l'exacte vérité. Hère va un peu loin dans sa justification, et c'est précisément le cas des personnes prises en faute ; elle a du zèle ; elle propose d'aller elle-même trouver Poséidon et de lui porter les ordres de Zeus ; tâche difficile et délicate mais dont Hère compte bien d'ailleurs rejeter tout l'odieux sur Zeus lui-même. Zeus est-il convaincu? Cède-t-il à l'amour de la paix? nous savons en effet que, tout capable qu'il est de parler en maître, il redoute fort les discussions conjugales. Il est difficile de se prononcer ; Homère fait agir et parler ses personnages : il n'analyse point leurs sentiments ; il laisse indécis ce qu'il ne pourrait nous faire savoir avec précision qu'en parlant lui-même en son nom. On dirait cependant, au sourire et aux discours du dieu, que, sans faire un grand fonds sur les protestations et les offres d'Hère, il cherche à tirer parti de son zèle vrai ou faux. Il lui dit en effet : (( Vénérable Hère aux grands yeux, si siégeant au milieu des immortels tu étais dans la suite d'accord avec moi, Poséidon, fût-il autrement disposé, conformerait ses sentiments aux tiens et aux miens, x Dans la suite ? n'est-ce pas lui dire que dans le passé elle a, tout au moins par sa continuelle opposition, une part de responsabilité dans la rébellion contre Zeus? Plus loin il emploie des formules comme celle-ci : « Si tu dis la vérité et si tu es sincère... » Parle-t-on ainsi aux gens que l'on croit sur parole? Cette demi-crédulité de Zeus est de l'habileté, une habileté d'autant plus remarquable et louable qu'elle est unie à la toute-puissance ; Zeus, en vrai souverain homérique, en vrai roi ^gvec, veut fonder son autorité sur l'approbation ; il peut se passer de cette approbation, il est vrai, mais il ne s'en passera que contre son gré et pour obéir à la loi de la nécessité.

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Zeus donc après avoir chargé Hère de ses messages pour Apollon et pour Iris, découvre ses résolutions ù la déesse, comme pour la bien convaincre que toute intervention soit d'elle-même soit des autres dieux serait inutile. Rien de plus naturel, au moins jusqu'ici ; rien de plus conforme aux habitudes de Zeus qui déjà au iv*' chant a laissé pressentir la destruction de Troie, qui au viii" avait annoncé à Hère les événements du jour suivant, c'est-à-dire la victoire d'Hector et le combat autour du cadavre de Patrocle. Ici la prédiction de Zeus est plus précise et plus complète; il semble que Zeus plus près du dénouement voie les événements futurs avec plus de netteté ; il prédit non seulement la mort de Patrocle, qui doit tomber sous les coups d'Hector, mais la mort de son propre fils Sarpédon qui sera tué par Patrocle ; il dit qu'Achille furieux tuera Hector. « A partir de ce moment (entendez, à partir du retour d'Achille sur le champ de bataille; les idées se suivent dans le poète avec plus de rigueur que les mots), je ne cesserai, dit le dieu, de repousser les Troyens loin des navires, jusqu'au jour où les Achéens s'empareront de la haute Ilion', par les conseils d'Athènè. » Pourquoi tous ces détails que la suite du poème doit nous apprendre ? C'est que, non seulement Zeus veut détourner Hère de toute autre ruse ou révolte, mais qu'il cherche encore par la certitude de prochaines compensations, par la mention des douleurs qu'il éprouvera lui-même comme père d'abord et ensuite comme protecteur d'une ville pieuse entre toutes, à calmer l'humeur d'Hère et même, comme il l'a dit plus haut, à gagner son concours dans les délibérations des dieux ; Zeus ne menace plus comme au commencement de cette scène ; la réponse soumise d'Hère, et les conseils de la prudence qui succèdent en son esprit aux suggestions de la colère, lui ont fait prendre un

i) XV, 71, iXtov aiTTÔ, seul passage de l'Iliade où iXtov tienne lieu d'iXioç.

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ton adouci, quoique ferme et conciliant, bien que toujours conforme à sa dignité ; c'est une réconciliation qu'il tente; il donne des gages, pour ainsi dire, en échange de la fidélité qu'il demande et qu'il impose même, au nom de la nécessité ; il applique le principe proclamé au iV chant par Hère et qu'il n'a point contesté. « Cédons-nous tour à tour et les dieux immortels nous obéiront. » En réalité il ne cède rien, mais il paraît céder, puisque la destinée amènera des événements qui réjouiront Hère et les dieux protecteurs des Achéens.

Hère, suivant l'ordre de Zeus, retourne dans l'assemblée des dieux. Pour comprendre son attitude, il faut se rappeler qu'elle est animée de deux sentiments; le premier, c'est le mécontentement à l'égard de Zeus dont elle a trompé la vigilance, il est vrai, mais pour un temps trop court, à son gré; dont la résolution reste inébranlable et qui l'a chargée d'un message tout à fait opposé au rôle qu'elle a joué jusqu'ici parmi les dieux ; le second, c'est la crainte qui la condamne à la soumission et lui fait une loi de paraître d'accord avec Zeus. Le trouble, les contradictions dans le langage, le silence sur certains points peu honorables pour la déesse, des paroles brusques et contraintes, l'ironie amère qui met le sourire aux lèvres et assombrit le front, des conseils de paix et de résignation mêlés à des révélations inattendues et biutales qui sont de nature à exciter la colère, voilà les conséquences naturelles de cette situation d'esprit. Elles sont toutes indiquées par le poète. Thémis reçoit la déesse : « Hère, pourquoi viens-tu ? Tu parais toute émue. Sans doute le fils de Cronos ton époux est cause de ce trouble. » — « Ne m'interroge pas, déesse Thémis, répond Hère ; tu sais toi-même combien son cœur est orgueilleux et intraitable. Retourne à tes fonctions; règle dans la demeure des dieux le festin égal pour tous. Quant aux maux que Zeus annonce, tu les sauras avec tous les immortels ; personne ne s'en réjouira, j'imagine, ni parmi les mortels ni parmi les dieux qui sont assis l'esprit

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joyeux à la table du festin. » Les dieux ont entendu cette réponse qui s'adresse aussi bien à eux qu'à Thémis ; aussi sont-ils déjà mécontents. Hère s'assied et prend la parole : Que va-t-elle dire? Racontera-t-elle ce qui s'est passé entre elle et Zeus ? Fera-t-elle connaître à l'assemblée la prédiction qu'elle rapporte de Tlda? Elle le pourrait sans être infidèle à son rôle et à son caractère et on peut présumer même que plus tard elle révélera aux dieux les volontés de Zeus ; en ce moment elle n'a qu'une préoccupation ; conseiller ironiquement la soumission, ce qui est sa manière à elle d'être soumise, et annoncer un malheur, la mort d'Ascalaphos, fils d'Ares, qui tout en servant de preuve à la puissance de Zeus rend cette puissance odieuse. « Quelle misère et quelle folie de nous irriter contre Zeus ! oui, nous nous flattons encore, allant près de lui, de le faire changer d'avis de gré ou de force; quant à lui, assis à l'écart, il ne tient aucun compte de nos efforts, il n'en a cure ; car il se vante d'être parmi les dieux immortels de beaucoup le premier par la puissance et la force. Ainsi donc que chacun de vous se résigne au mal que Zeus lui doit envoyer. Et déjà j'imagine il a trouvé le moyen de nuire à Ares ; en effet Ascalophos qu'Ares dit être son fils, et qu'il aime le plus de tous les hommes est mort dans le combat. » Voilà bien le langage de la perfidie ; qu'est devenue la séduisante, la caressante Hère, ou même la déesse qui sous une impression de terreur affectait non seulement la résignation aux ordres de Zeus, mais l'esprit de docilité et de concorde? Elle est presque une furie ; elle souffle la discorde en conseillant la paix.

Ares, comme on doit s'y attendre, laisse éclater sa douleur; il garde cependant une certaine mesure dans son emportement ; car il prie les dieux de ne pas s'irriter contre lui, s'il descend sur la terre pour venger son fils. Ares, tout impétueux qu'il est, n'est point dans Homère la divinité furieuse, sourde à toute raison et à toute considération, que les poètes

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postérieurs se sont plu à représenter. Il sent qu'il ne sera pas approuvé par tous les dieux et il cherche à se justifier par avance. C'est un père à demi aveuglé par la douleur; sa révolte est presque excusable; on doit savoir gré, ce semble, à Homère, de l'avoir présenté sous de telles couleurs ; Ares est sympathique et l'autorité de Zeus n'est pas amoindrie.

Ares a déjà ordonné à la Crainte et à la Fuite d'atteler ses chevaux ; déjà la colère s'accroît dans le cœur des immortels, quand Athènè, sautant de son siège, désarme Ares et le fait asseoir. En même temps elle lui représente vivement qu'il s'expose aux plus grands périls et qu'il attirera sur tous les dieux innocents ou coupables la colère de Zeus. Ce rôle et ce discours d'Alhènè sont remarquables à plus d'un titra : d'abord la déesse est fidèle à son renom de sagesse ; elle agit avec une vivacité qui en certains cas fait partie de la prudence ; elle comprime la révolte à sa naissance ; elle sait tirer le bien du mal en ce sens qu'elle rappelle les paroles perfides d'ÏIèrè pour montrer que toute tentative de rébellion serait téméraire : « N'entends-tu pas ce que dit Hère aux bras blancs qui, à l'instant même, quitte Zeus Olympien? » De plus, sentant les dieux favorables à Ares, elle étouffe ce dangereux mouvement de sympathie en leur inspirant des craintes pour euxmêmes : « Zeus, dit-elle à Ares, laissera aussitôt les Troyens magnanimes et les Achéens ; il viendra dans l'Olympe nous pourchasser avec grand fracas ; et il nous saisira tous les uns après les autres, coupables ou non. » Athènè sans doute ne paraît pas avoir ici une haute idée de la justice de son père; en revanche comme elle connaît bien la justice des rois, car Zeus n'est ici qu'un souverain comme un autre dans les temps de trouble et de sédition ! Après la victoire les innocents risquent de payer avec et pour les vrais coupables. La leçon est d'autant plus éloquente qu'Athènè s'adresse toujours à Ares et non aux dieux, comme si Ares seul restait à convaincre. De plus elle suggère à Ares le grave motif, le seul motif de

résignation en pareil cas : « De plus braves et de plus vigoureux qu'Ascalaphos sont déjà morts et mourront. » C'est la loi de la guerre : comment Ares ne la reconnaîtrait-il pas quand les hommes et les dieux s'y soumettent? Il esta remarquer que ces paroles ont autant d'influence sur Hère que sur Ares; Hère en effet, loin de continuer à tenir des discours perfides et provoquants, songe à s'acquitter de son message auprès d'Iris et d'Apollon.

Ce n'est pas la première fois qu'Athènè, dans l'Iliade, exerce son autorité sur Ares pour l'éloigner du champ de bataille. « Ares, Ares, fléau des mortels, destructeur des murailles, lui dit-elle au v* chant, ne laisserons-nous pas combattre entre eux les Troyens et les Achéens, sans nous préoccuper de savoir auxquels Zeus donnera la victoire. Mais retirons-nous, évitons la colère de Zeus ' . » Ares ne répond rien et la déesse l'emmène comme un enfant docile ; elle le fait asseoir sur les bords du Scamandre où il reste patiemment jusqu'au moment où Aphrodite lui emprunte son char, pendant qu'Athènè elle-même est rentrée dans la mêlée. Ares n'est donc pas seulement soumis, dans cette scène ; il y joue un rôle de dupe. Le poète, dans l'assemblée des dieux du xv chant, a repris le même motif; mais comme il a su se surpasser lui-même par le nombre et la délicatesse des traits! comme il est ici à la fois plus ingénieux et plus vraisemblable ! L'ébauche est devenue une peinture achevée.

Iris, mandée par Zeus, se rend ensuite auprès de Poséidon. Le dieu qui tout à l'heure opposait aux sollicitations d'Hère la puissance de Zeus conteste ici cette puissance ; cette contradiction, loin d'être invraisemblable, paraîtra naturelle, si l'on songe que le dieu parlait à Hère de sang -froid et qu'en ce moment au contraire il est dans toute l'ardeur de la lutte. Il rappelle donc qu'il est l'égal de Zeus par la naissance ; comme

1) V, 31 sv.

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Zeus il a une part du monde. Que Zeus adresse à ses filles et à ses fils des paroles menaçantes; cela vaudra mieux; ils obéiront à ses ordres, fût-ce à contre-cœur*. Voilà bien l'orgueil du frère puîné qui oublie ce qui le sépare de son aîné pour songer seulement à ce qui l'en rapproche. Rappeler à Poséidon, comme tout à l'heure, qu'il est moins puissant que Zeus, ce serait peut-être froisser son amour-propre et le raffermir dans ses funestes résolutions ; mais la messagère a du tact. Sans vouloir intervenir entre deux grandes divinités, et comme si elle sentait son humilité, elle se contente de donner un conseil en partant, de le fonder sur la raison la plus forte et la moins offensante pour Poséidon, la supériorité légitime de l'aîné, et de mêler un compliment à ce conseil : « Dois-je porter à Zeus une parole dure et hautaine? Ne changeras-tu point d'avis ? les esprits des sages se laissent fléchir. Tu sais que les Erinnyes suivent toujours les aînés ! » Les Erinnyes ! Il y a donc des êtres supérieurs aux dieux eux-mêmes, aux dieux qui comme Zeus, Poséidon et Hadès se sont partagé l'empire du monde ! Cette conception toute grecque, dont Homère tire en ce passage un si habile parti, est tout à fait d'accord avec la conception des dieux eux-mêmes ; passionnés comme des hommes, tombant comme eux dans des fautes graves contre l'ordre et la justice, ils ne satisferaient pas ce besoin d'un idéal et d'une sanction morale qui hante la conscience humaine; de là Tinvention d'une autorité moins vivante, de forme plus vague et d'une compétence plus diffuse, mais qui dominant les dieux comme les hommes maintient le monde sur ses fondements tant matériels que moraux et prévient l'anarchie des éléments comme des idées. Comme le destin, les Erinnyes représentent quelque chose qui manque aux dieux, et dont pourtant la divinité ne saurait pas se passer. Elles sont comme une émanation personnifiée et individualisée de la divinité elle-même.

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Poséidon cède ne pouvant faire autrement mais non pas sans protester ni sans réserver l'avenir. « Si malgré moi et malgré Athènè il épargne la haute Ilios, s'il ne veut pas la ravager et donner la victoire aux Achéens, qu'il le sache bien notre colère à tous sera inexorable. » Ainsi parle l'amourpropre : on couvre sa faiblesse d'un projet de résistance à échéance lointaine ; on se donne à soi-même la chimérique consolation de penser qu'on déploiera une invincible énergie dans des circonstances qui ne viendront jamais ; on s'arme à l'avance de colère pour une offense que personne ne songe à vous faire. Tout dieu qu'il est, Poséidon en cela, comme en toutes choses, est bien un homme ; c'est pour ce motif d'ailleurs qu'il nous intéresse.

De son côté Zeus se réjouit de sa victoire en des termes tout à fait dignes de sa haute sagesse, quoique non exempts d'un certain orgueil. « Déjà, dit-il à Phœbos, celui qui ébranle la terre rentre dans les flots, fuyant notre colère redoutable. Certes ils auraient entendu le bruit de la lutte, tous les dieux souterrains réunis autour de Cronos ; mais il vaut mieux pour lui et pour moi que malgré sa fureur il ait évité mes mains ; car le combat n'eût pas été sans labeuH . » C'est bien toujours là le Zeus que nous a montré Homère ; il est prudent ; il est décidé à faire respecter sa résolution ; il ne recule pas devant la lutte, mais il ne l'appelle pas de ses vœux. Toutefois sa sérénité majestueuse ne se dérobe pas au plaisir tout humain de savourer la victoire et de vanter les merveilleux effets de sa puissance.

Des scènes moins importantes, dans lesquelles Zeus joue un rôle accessoire ou principal, se passent aussi dans l'Olympe entre divinités. Partout le dieu tient un langage conforme à son caractère et à sa situation. Ici il parle en maître, il donne des ordres soit à Iris, soit à Thémis. Là il délibère avec lui-

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