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même ; comme père, il voudrait soustraire Sarpédon à la mort, comme identifié avec le destin chargé d'exécuter ses volontés, il laisse les événements suivre leur cours ; s'il prenait un autre parti, tous les dieux, en pareil cas, compteraient sur le même privilège ; la loi du monde serait violée et annulée ; il cède à cette considération qu'Hère consultée (en réalité le dieu semble la consulter pour se raffermir dans le sentiment de son devoir) fait valoir avec habileté'. Tantôt c'est un père qui intervient dans la querelle de ses enfants, pour donner raison à Athènè, réprimander doucement Aphrodite coupable d'imprudence et blâmer sévèrement Ares, auquel il pardonne néanmoins. La scène est des plus curieuses, car elle met en jeu, non sans les agrandir par l'objet et le cadre lui-même, les petites passions qui peuvent diviser les membres de toute famille. Lorsque Aphrodite viendra demander à Dionè sa mère la guérison de sa blessure, Hère et Athènè chercheront à irriter Zeus contre elle par leurs railleries. Toujours maître de lui-même, aussi éloigné de la faiblesse que de la dureté, Zeus se contentera de rappeler à Aphrodite son véritable rôle : « Ma fille, lui dit-il en souriant, les œuvres de la guerre ne sont point ton partage ; mais bien les œuvres charmantes de l'hymen ; retourne à tes soins et laisse les autres à l'impétueux Ares*. » Ares blessé à son tour dénonce hautement devant les dieux la hardiesse d'Athènè « que Zeus ne blâme ni ne punit jamais, à laquelle il permet tout-^ » Ares est naturellement jaloux de la faveur dont jouit Athènè ; il la suppose encore plus puissante qu'elle ne l'est ; il y a de plus dans sa plainte une amertume qui se concilie bien avec la violence de son caractère. Zeus dans sa réponse châtie tout à la fois et l'impudence et les maladresses du dieu : « Ne t'asseois pas auprès de moi, dieu versatile, pour me faire entendre tes plaintes : de toutes les
1) XVI, 431 sv.
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divinités de l'Olympe, nulle ne m'est aussi odieuse que toi ; tu ne cesses de te plaire dans la discorde, dans la guerre et les batailles ; tu as l'âme indomptable, intraitable de ta mère Hère, que mes ordres suffisent à peine à contenir. C'est sans doute pour avoir cédé à ses conseils que tu as été blessé ainsi. » Si méritées quelles soient, ces réprimandes ne laissent pas de provoquer quelque étonnement; pourquoi Zeus qui se donne la guerreen spectacle condamne-t-il si vivement le caractère d'Ares qui personnifie la guerre ? Pourquoi Zeus confond-il dans un même blâme Ares et Hère, lorsque c'est Hère elle-même qui a proposé de chasser Ares de la mêlée furieuse ? C'est d'abord qu'Ares représente moins la guerre que la fougue irréfléchie et la violence brutale ; c'est qu'il a l'imprudence d'offenser Zeus, en se plaignant d'être sacrifié à Athènè et en s'attaquant même à Zeus, en montrant les dieux prêts à faire cause commune avec lui : « Tous nous sommes contre toi, car tu as donné naissance à une fille insensée, funeste, toujours occupée d'œuvres iniques^ » La partialité de Zeus entre Athènè et Ares est certaine ; Zeus le sent lui-même et c'est peut-être en partie pour ce motif qu'il est si fort courroucé contre Ares ; un reproche moins mérité l'eût sans doute moins ému. Enfin admirez la logique et la bonne foi de la passion ! Ares blâme ce que Zeus a de plus cher, sa fille ; Zeus à son tour, on dirait par représailles, gourmande non seulement Ares, mais la personne qui doit être la plus chère à Ares, sa mère Hère. Le dieu venge sa fille des outrages de son fils en parlant mal de sa femme qui n'a pas pour lui plus de respect que ce fils. Cependant Zeus, comme il convient à sa majesté, domine son ressentiment : « Je ne supporterai pas néanmoins que tu souffres plus longtemps ; car tu me dois la vie ; c'est de moi que ta mère t'a conçu. Si tu étais né de quelque autre d'entre les dieux, funeste comme tu l'es, depuis longtemps tu
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serais encore plus bas que les Titans* . » Cette clémence même de Zeus est une espèce de châtiment, tout au moins de leçon ; en effet, c'est à la partialité de Zeus pour ses enfants, cette partialité dont il s'est plaint, qu'Ares doit son impunité. Moins que personne Ares a le droit de se plaindre. — Ailleurs enfin Zeus est un frère bienveillant qui s'attache à dissiper moitié en souriant, moitié par des promesses sérieuses, les appréhensions de Poséidon ; le mur bâti par les Achéens ne sera pas plus solide que les murailles élevées autour de Troie par Poséidon et Phœbos, pour le compte deLaomédon ; il s'écroulera un jour sous l'effort de tous les fleuves de la Troade, changés en torrents, et ses débris iront se perdre dans les eaux de la mer ; la gloire d'une œuvre humaine ne sera pas plus durable que celle d'une œuvre divine. Ici comme partout Zeus est le modérateur prudent et habile qui maintient dans leur équilibre et le monde physique et le monde moral, celui-ci, bien entendu, conformément à l'idéal de sagesse et de justice que les hommes concevaient à cette époque.
Rapports des Les divinités, suivant qu'elles favorisent un parti ou un divinités entre ^utre, sont amies ou ennemies entre elles ; de là deux sortes de scènes : celles où elles se rencontrent pour s'entendre ; celles où elles sont aux prises les unes avec les autres.
Nous connaissons déjà une partie des premières, celles où Zeus joue un rôle, par exemple l'entrevue d'Hère etd'Athènè, l'entrevue de Zeus et de Thétis. Les autres, celles où Zeus n'intervient point, sont peu nombreuses et peu importantes ; l'une d'elles cependant, quoique se rattachant à un épisode plus vaste, déjà étudié, mérite une attention particulière, c'est la visite de Thétis à Hèphaestos.
Thétis et Hè- Thétis est une suppliante; elle joue par conséquent à peu phœstos. près le même rôle qu'au i^' chant, lorsqu'elle vient trouver
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Zeus. C'est un premier point de ressemblance; mais il en est d'autres. Par exemple, si Thélis a osé demander à Zeus de reculer en sa faveur le dernier jour de Troie, c'est parce qu'elle avait empêché les dieux révoltés d'enchaîner le fils de Cronos, en amenant dans l'Olympe Briarée le géant aux cent mains. Si Thétis est bien reçue par Hèphoestos, c'est que le dieu, précipité du haut de l'Olympe par Hère, honteux d'avoir un tel fils, est tombé dans la mer, où il a été recueilli par Thétis et par Eurynorae, la fille de l'Océan. Dans les deux cas, Thétis a bien mérité de celui qu'elle supplie. Il faut même remarquer que pour obtenir cette analogie le poète, comme nous l'avons vu ', a dû modifier la légende et se mettre en contradiction avec lui-même. Dans les deux scènes, le rôle de Thétis est traité avec la même délicatesse. Ce n'est point Thétis qui rappelle à Zeus ses services ou qui du moins les raconte avec tous les détails, essentiels à connaître pour l'auditeur; ce récit est mis dans la bouche d'Achille, alors qu'il veut encourager sa mère à tenter une démarche auprès de Zeus. De même nous n'apprenons pas par Thétis, mais par Hèphaîstos ce que le dieu doit à Thétis. N'est-ce pas là encore une preuve que les deux épisodes, celui du !"• chant et celui du xviii" sont sortis d'une même imagination?
Un troisième personnage, Charis, épouse d'Hèphaestos, se trouve à point nommé pour entendre le récit du dieu. Charis ou la Grâce a d'ailleurs son rôle propre : elle personnifie le charme inhérent aux belles œuvres d'art et mieux que cela même, la bonne humeur et l'affabilité du maître de la maison. On se demande, il est vrai, pourquoi Thétis, aussitôt arrivée dans la demeure d'Hèphaestos, ne s'adresse pas au dieu qu'elle trouve, suivant les expressions du poète, « se hâtant, allant çà et là autour de ses soufflets. » La réponse paraît facile. Thétis, comme tout étranger dans les temps héroïques, attend qu'on
1) Voir page 10.
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vienne au-devant d'elle ; Hèphœstos ne la voit pas, parce qu'il est tout entier à son ouvrage et qu'il n'a pas un moment à perdre ; Charis elle-même n'aperçoit la déesse que lorsque celleci est tout près de son mari ; c'est alors qu'elle la prend par la main, qu'elle la conduit hors de l'atelier, qu'elle la fait asseoir; elle a déjà interrogé Thétis ; connaissant l'objet de sa visite ou le devinant à peu près, car Homère ne donne point la réponse de Thétis, la jeune femme appelle son mari ; le nom de Thétis rappelle à Hèphaestos de tels bienfaits que malgré sa hâte et son ardeur au métier, il laisse aussitôt son ouvrage ; toutefois, en ouvrier soigneux, il range tout ; en dieu de bonne compagnie, il fait sa toilette. Condamnés sans doute par l'infirmité à un métier sédentaire, certains ouvriers, connus du poète, s'appuyaient sur des béquilles qu'ils avaient faites ou décorées; le divin forger.on trouve aussi dans son art un précieux secours; il est soutenu en marchant par des jeunes filles en or, toutes semblables à des jeunes filles vivantes ; elles ont l'intelligence, la voix, la force et connaissent les ouvrages qu'enseignent les dieux immortels.
Thétis se voyant si bien accueillie, confiante dans la bienveillance que Charis et le dieu lui témoignent, commence par s'affliger sur elle-même et déplorer sa destinée. Il n'est point une déesse dans tout l'Olympe, à laquelle Zeus ait envoyé tant de maux ; seule des déesses marines, elle a partagé malgré elle, elle a subi la couche d'un mortel. C'est la première fois que nous rencontrons l'expression de ce sentiment dans la bouche de Thétis ; la raison en est simple ; nous ne l'avons vue que s'entretenant avec Zeus ou avec Achille ; dans le premier cas la prudence, dans le second la délicatesse lui faisait un devoir de ne pas se plaindre de son sort. Mais ici Thétis est chez des dieux, des dieux qui n'ont aucune responsabilité dans son mariage ; elle peut dire, sans offenser personne, ce qu'elle pense de son union avec Pelée ; on dirait même qu'elle est bien aise de s'en justifier, comme d'une mésalliance. Thétis néanmoins
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n'est pas une épouse hautaine et sans tendresse ; parmi les maux qu'elle endure, elle compte la vieillesse môme de ce mortel qui l'a reçue dans son palais. Sans doute elle ne vit point auprès de lui ; mais Thétis est une déesse marine qui comme telle a son rôle distinct de ses devoirs d'épouse. De tous les chagrins le plus cruel est la mort prochaine de son fils, de ce fils qui (( a grandi comme une jeune plante » et qu'elle ne doit pas recevoir un jour dans le .palais de son père. Il vit encore, mais il est durement éprouvé, et sa mère, toute déesse qu'elle est, a la douleur de ne lui être d'aucun secours. Thétis exagère sans doute ; elle a été utile à son fils; elle le sera encore ; mais elle a son dessein en parlant ainsi et personne ne s'y peut méprendre. L'enchaînement des pensées est d'ailleurs jusqu'ici aussi rigoureux qu'adroit. Vient alors le résumé de toute l'Iliade, c'est-à-dire des faits qui ont amené la colère d'Achille et en dernier lieu la mort de Patrocle. Ce résumé Thétis ne pouvait l'éviter. Il est vrai qu'elle l'eût pu faire plus exact ; la déesse n'est pas tout à fait d'accord avec le poète des deux chants précédents ; à tout prendre cependant elle ne s'éloigne pas beaucoup de la vérité ; pour le but qu'elle se propose les souvenirs n'ont pas besoin d'être d'une rigoureuse précision et d'une fidélité irréprochable*. La demande à HèphsBstos suit ce résumé comme la conclusion naturelle de tout le discours.
Les scènes qui nous montrent les divinités aux prises les Luttes entr unes avec les autres méritent par leur importance et leur dé- •''^i^^*^^' veloppemenl une attention particulière.
Et d'abord le conflit entre les dieux ne saurait nous étonner. Il est la conséquence naturelle et jusqu'à un certain point nécessaire, tant de la conception grecque des dieux que du plan même de l'Iliade. Les dieux ont des intérêts opposés ; de la guerre qu'ils se livrent entre eux, à propos et par le moyen
1} Voir plus loin aa chapitre de la composition.
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(les hommes, il est aisé de comprendre qu'ils passeront à une guerre effective où ils paieront de leur propre personne. Quel motif pourrait les contenir? Serait-ce un sentiment de convenance et le souci de leur dignité ? Mais ils ressemblent à des hommes des temps héroïques, et pour eux comme pour ceux-ci, il n'y a rien de beau comme la bataille. Serait-ce la conscience de leur immortalité? Mais si les dieux sont immortels, ils ne sont pas pour cela à l'abri de la douleur et n'ont pas tous la même puissance ; dès lors ils peuvent être vaincus ou victorieux ; ils peuvent donc engager le combat, avec l'espérance de le voir tourner à leur avantage. Serait-ce le sentiment de leur félicité? Certes renoncer aux délices d'une vie sans trouble pour assurer la victoire d'Achille ou d'Hector, des Grecs ou des Troyens, nous paraît une pure démence ; mais par cela même qu'ils ont pris parti, qu'ils craignent ou qu'ils espèrent, les dieux ont déjà porté atteinte à leur bonheur; leur béatitude, dans la pensée du poète, n'était pas inaltérable ; elle pouvait être interrompue pour reprendre ensuite son cours. Sans doute, ce sont là des conceptions singulières ; mais pour soustraire les dieux à l'incohérence, il eût fallu les concevoir ou comme tout à fait semblables à des hommes, ou comme tout à fait distincts de l'humanité : or ce n'était pas le cas de la poésie ni de la religion grecque. D'un autre côté, rappelonsnous l'économie de l'Iliade : sur terre quatre batailles; dans l'Olympe cinq conseils. Dans le premier de ces conseils, Zeus a décidé la défaite des Achéens, mais il n'a point réglé les rapports des dieux entre eux et avec les hommes. Le dernier est destiné à clore, de la façon la plus juste, cette phase de la lutte que raconte le poète. Restent trois conseils ; le premier ou le second des cinq renouvelle les hostilités prêtes à prendre fin ; le second (troisième des cinq) condamne les dieux à l'immobilité. A quoi pouvait servir le troisième (l'avant-dernier de tous) sinon à rendre aux dieux la hberté qui leur a été enjevée^ et de cette liberté quel usage nouveau pouvaient-
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ils faire si ce n'est de lutter contre les autres ? C'est la seule situation qui n'ait pas été encore décrite et qui restait par con. séquent à décrire. Le poète n'a donc fait autre chose, en inventant sa théomachie, que d'épuiser son sujet.
Selon ses habitudes d'invention, le poète avant de mettre aux prises les divinités dans une bataille générale s'est pour ainsi dire essayé dans des scènes analogues, mais restreintes à quelques acteurs, semblables pour l'esprit, mais moins amples et d'un caractère plus épisodique.
La première de ces scènes est celle où Aphrodite est blessée par Diomède. Diomède est un héros; mais c'est une déesse, Athènè, qui l'a poussé contre Aphrodite. La conception de cette scène est certainement hardie, au point de vue moral ; elle l'est moins au point de vue purement poétique, que la conception du combat entre les dieux qui doit jeter le désordre dans la nature entière. Cette hardiesse, le poète l'a sentie et a cherché de lui-même à l'atténuer. C'est pour cette raison qu'il fait parler ainsi Athènè à Diomède : « J'ai dissipé le nuage qui était répandu sur tes yeux, afin que tu reconnaisses les dieux au milieu des hommes ; si l'un des immortels, pour t'éprouver, vient ici, garde-toi bien de te mesurer avec lui ; cependant, si tu rencontres dans la mêlée la fille de Zeus, Aphrodite, blesse-la de l'airain aigu^ » Pourquoi cette exception singulière, au détriment d'Aphrodite ? Nous n'avons point ici à rechercher une raison mythique ; les dieux d'Homère, ressemblant à des hommes, sont conduits par des raisons humaines. Or cette raison ici ne peut être que le mépris d'Athènè pour Aphrodite, de la déesse guerrière pour la déesse des plaisirs et des pensées efi^éminées. Que vient-elle faire sur le champ de bataille? Sauver Enée. C'est là sans doute une excuse suffisante pour une mère ; mais Athènè qui n'est point mère n'admet point cette excuse ; elle ne voit dans l'interven-
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tion d'Aphrodite qu'une témérité déplacée, une fâcheuse confusion de rôles, un abus de la puissance divine, un désordre punissable. Aphrodite commet précisément à ses yeux une faute analogue, quoique contraire en apparence à celle que Hère et Athènè reprocheront à Ares ; Ares a sa place au milieu des combats, mais sa fureur sort des bornes permises ; Aphrodite n'est pas à sa place sur le champ de bataille ; c'est en cela qu'elle est aussi coupable qu'Ares. Si la pensée de la déesse et par conséquent d'Homère semblait douteuse, elle serait mise en pleine lumière par cette réflexion du poète sur la conduite de Diomède : « Le héros dirigeait contre Cypris l'airain impitoyable, sachant qu'elle était une déesse lâche et point de celles qui marchent à la tète des hommes dans la guerre, comme Athènè, comme Enyo, fléau des villes* ; » réflexion d'autant plus remarquable que le poète de l'Iliade s'abstient de juger ses personnages; il sort ici de sa réserve, comme s'il craignait d'être mal compris, comme s'il voulait écarter de lui et de son héros le reproche d'impiété. De plus, à ce sentiment de malveillance dédaigneuse pour Aphrodite, il se mêle, pour l'exciter dans le cœur d'Athènè, le dépit d'avoir pu être comparée injurieusement par Zeus à sa rivale : en effet au début du IV» chant, dans le conseil des dieux, Zeus avait dit : « Deux déesses protègent Ménélas, l'Argienne Hère et Athènè d'Alalcomène ; mais assises à l'écart, loin de la lutte, elles jouissent du spectacle ; au contraire, Aphrodite, la déesse des sourires, est toujours près d'Alexandros, et le préserve de la mort*. » Cette comparaison elle-même n'est faite par Zeus que parce qu'il connaît les dispositions d'Athènè pour Aphrodite, dispositions fondées sur la dissemblance du caractère et des rôles. Rien de plus naturel donc que les sentiments et le langage d'Athènè; ce qui doit nous sembler plus étrange c'est
2) IV, 6 et av.
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l'empressement, c'est la naïve sécurité de conscience que Diomède apporte dans l'exécution des ordres d'Athènè ; il épouse sans remords les querelles d'une déesse contre une déesse, d'une femme contre une femme; la mollesse même d'Aphrodite qui devrait la défendre contre les violences d'un guerrier est à ses yeux une faute aussi grave qu'à ceux d'Athènè. On reconnaît ici la différence de l'esprit antique et de l'esprit moderne ; non seulement les sentiments chevaleresques ne règlent pas la conduite, à l'exclusion de tous autres motifs, mais ils ne sont pas connus, ils ne sont pas nés. Loin d'avoir des droits à l'indulgence, la faiblesse qui s'ignore ou qui s'oublie, fût-ce même par dévouement, est digne d'être châtiée et châtiée rudement par la main d'un soldat. Aussi Diomède est-il dans son rôle quand il s'écrie : « Fille de Zeus, fuis la guerre et le combat : ne te suffît-il pas de tromper de faibles femmes? si jamais tu songes à revenir dans la mêlée, je pense que tu frémiras d'eifroi à la seule vue et au seul nom de la guerre^. » Toutefois et c'est ici qu'en dépit des moeurs on reconnaît la délicatesse de l'artiste ; Homère a inventé pour la déesse un châtiment assez léger ; les grâces de l'imagination viennent encore ôter au tableau ou dissimuler ce qu'il pourrait avoir, ce qu'il a de déplaisant en lui-même. « Tendant sa lance en avant et bondissant, le fils du magnanime Tydeus atteignit la déesse de l'airain aigu, à l'extrémité de sa main délicate; à travers le voile divin, œuvre des Grâces elles-mêmes, la lance lui fit une blessure au poignet ; le sang précieux de la déesse coula, du moins cette humeur particulière qui tient lieu de sang aux bienheureux immortels ; car ils ne mangent point de pain, ne boivent pas le vin couleur de feu ; c'est pour cela qu'ils n'ont point de sang et qu'on les dit immortels-. » Remarquez en outre ces détails sur la nature des dieux, et soyez
1) v, 348 sv.
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sûrs, à la manière dont ils sont complaisamment exposés, que le poète les invente de toutes pièces, à propos de son récit ; ainsi s'est formée la théologie hellénique ; l'imagination des poètes y a eu toujours plus de part que la réflexion des philosophes ou des prêtres.
A la suite d'Aphrodite blessée qu'Iris dégage de la mêlée et qui emprunte le char d'Ares, nous pénétrons dans le ciel. La scène à laquelle le poète nous fait assister complète la précédente non seulement parce que tout ce qui s'y passe est la conséquence naturelle de la mésaventure d'Aphrodite, mais parce qu'elle achève de nous montrer dans toute sa vivacité la rivalité entre Aphrodite d'une part. Hère et Athènè de l'autre.
Aphrodite tombe aux genoux de Dionè, sa mère qui l'entoure de ses bras et la caresse de la main. « Quel est celui des dieux qui t'a traitée si indignement comme si tu avais commis effrontément quelque mal * ? Comme on le voit, la pensée de faire combattre entre elles les divinités est déjà en germe dans l'esprit du poète. Il se dit à ce moment, semble- t-il, qu'à Diomède il aurait pu substituer un dieu ou une déesse ; en habile artiste, il réfléchit aux effets qu'il pourra tirer d'une scène analogue, mais où les dieux seront seuls acteurs. La réponse de Dionè à sa fille peut paraître surprenante à certains égards. Bien loin de s'indigner avec elle, elle lui conseille la résignation en lui racontant tous les maux que les dieux ont eu à endurer par l'audace des hommes. Ares a été enchaîné, emprisonné dans un vase d'airain par Otos et Ephialtès ; Hère a été blessée par Héraclès d'une flèche à trois pointes à la mamelle droite ; Hadès à l'épaule gauche ; ce dernier est monté jusque dans l'Olympe pour se plaindre à Zeus et pour recevoir les soins de Péon, le dieu médecin qui l'a guéri. D'où viennent ces légendes ? Elles ont, surtout celle d'Ares, un caractère mythique et populaire que l'on ne saurait nier ; par
conséquent Homère ne les a point inventées selon toute vraisemblance ; il les as reçues de la tradition. C'est cette tradition également qui a pu et qui a dû lui inspirer l'idée d'engager les hommes dans une lutte contre les dieux, puis, par réflexion, les divinités dans une lutte entre elles. Dans le discours qu'il fait tenir par Dionè à Aphrodite, le poète justifie sa hardiesse par des exemples connus et acceptés ; voilà pourquoi sans doute Dionç ne parle pas tout d'abord avec cet accent de vérité et de tendresse qu'on attendait d'une mère. L'imagination du poète, son érudition mythologique un scrupule d'artiste lui ôtent une part, une bien faible part d'ailleurs de sa liberté et de sa justesse habituelle ; mais laissez prendre fin cette énumération poétique qui n'est d'ailleurs pas sans objet, puisque le souvenir des malheurs d'autrui nous console en partie des nôtres, mais qui serait mieux placée dans toute autre bouche que dans celle de Dionè ; et voyez comme le poète rentre habilement dans la vérité de la situation. Dionè non seulement s'afflige et s'indigne avec Aphrodite, mais elle lui promet la seule consolation qui puisse la toucher, la vengeance. (( impie, abusant de sa force, commettant le mal avec insouciance, tel était cet Héraclès, qui de ses flèches inquiétait les habitants de l'Olympe. » Voilà l'indignation qui se fait jour après une sérénité d'esprit et de langage trop longtemps soutenue ; ainsi est-ce à grand tort, selon nous, que des commentateurs regardent ces vers comme un emprunt déplacé à quelque poème sur Héraclès ; l'emprunt peut être réel ; mais le sentiment exprimé par Dionè à l'endroit d'Héraclès n'est autre que le sentiment qu'elle éprouve à l'endroit de Diomède, et pour cela même convient si bien à son rôle qu'on est tenté de le trouver un peu tardif. « Le fils de Tydée ne réfléchit point que celui-là ne vit pas longtemps, qui combat les immortels ; à son retour de la guerre et de la rude mêlée il n'a paslajoie de s'entendre appeler mon père par des enfants assis sur ses genoux. Pour le moment qu'il prenne garde le
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fils de Tydée, malgré sa vaillance, d'engager le combat avec une divinité plus forte que lui ; certes la fille d'Adrastos, la sage ^gialeia, pourra bien éveiller ses serviteurs par des gémissements, pleurant son jeune époux, le plus vaillant des Achéens. » Ici Dionè menace et promet à sa fille la vengeance; une vengeance éloignée et comme certaine ; une vengeance prochaine, mais éventuelle et subordonnée à une condition, celle où Diomède s'attaquerait à une divinité plus puissante qu'Aphrodite. Tout est bien combiné : le poète qui a besoin de son héros ne le laissera pas commettre une seconde impiété plus téméraire, dont le châtiment ne se ferait pas attendre ; il nous le rend plus sympathique en nous le montrant voué au malheur, pour les temps qui suivront la guerre de Troie. D'un autre côté Dionè n'est ni trop courroucée, ni trop peu ; en mère prudente, elle s'apitoie et s'indigne juste dans la mesure qui console et non avec cet excès qui double les ressentiments de l'offensé.
Athènè raille Aphrodite devant Zeus. Elle n'a pas été blessée sur le champ de bataille ; elle s'est déchirée la main à une agrafe d'or, sans doute en caressant quelque femme Achéenne qu'elle voulait séduire et livrer à un autre Paris. Tous les torts d'Aphrodite sont ici rappelés, et le premier de tous, cause de la guerre, et la faute récente, son intervention dans le combat, Athènè même, tout en lui reprochant de s'être exposée aux blessures, la raille de n'avoir été blessée que légèrement ; sa haine ingénieuse affecte de considérer la blessure d'Aphrodite comme une égratignure indigne de mériter l'attention de Zeus. D'un autre côté ce passage est bien conforme à la manière dont les anciens concevaient le rôle d'Aphrodite dans les scènes de séduction ; c'est la déesse de l'hymen et de l'amour qui conduit par la main la femme à l'homme épris ; nous avons déjà vu Aphrodite s'acquitter d'une tâche toute semblable, quand elle conduit ou plutôt pousse Hélène bon gré mal gré dans les bras de Paris ; sur les peintures de
vases elle caresse sa victime ou lui chuchote à l'oreille ; la déesse Pithô, la persuasion, si la présence de la déesse ne suffisait pas pour nous éclairer sur son rôle, caractériserait clairement cette influence irrésistible.
Les scènes que nous venons d'analyser peuvent être considérées comme des ébauches parfaites toutefois en elles-mêmes du combat des dieux qui forme tout un épisode du xxi® chant de l'Iliade. Néanmoins entre ces scènes et la théomachie véritable il en est d'autres qui, tenant des premières, acheminent progressivement l'esprit vers les audaces des dernières. Ces scènes intermédiaires, cette reprise d'un motif destiné à être amplifié, ces jeux de l'imagination qui s'essaie avant de se donner pleine carrière, entrent pour une grande part dans le XX» chant ,
Zeus, on se le rappelle, a permis aux dieux de se mêler à la guerre, de secourir Troyens ou Achéens, suivant leurs' penchants ou leurs traditions. Les dieux descendent donc sur la terre, ils animent la lutte à laquelle ils assistent, mais n'y prennent pas part encore, ou du moins s'ils y prennent part, ce n'est pas comme combattants, au premier rang ni dans des combats singuliers ; le poète dit bien qu'ils déchaînent au milieu d'eux la funeste discorde ; entendez qu'ils se combattent en poussant les unes contre les autres les masses achéennes et troyennes, comme des joueurs d'échecs luttent entre eux en faisant avancer leurs pièces ; auparavant la bataille était à peu près livrée à elle-même ; les dieux se contentaient ou de soutenir le courage des héros qui faiblissaient ou de leur inspirer une heureuse résolution; quand ils faisaient plus, quand ils marchaient par exemple à la tête d'une des deux armées, l'épée au clair, à la manière de Poséidon \ c'était par exception et au mépris des ordres formels de Zeus ; maintenant ils sont là ouvertement, peut-être à la tête des deux armées, en