‹ Etude sur l'Iliade d'HomèreChapitre 25 sur 35 · XY · texte numérisé non relu

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tout cas se faisant face les uns aux autres, soufflant la discorde, déjà prêts à en venir aux mains. Là s'arrête pour le moment la hardiesse du poète ; d'ailleurs il a encore des combats d'homme à homme à raconter suivant la forme ordinaire ; la présence des dieux, condamnés à l'immobilité, malgré leurs airs menaçants et leurs dispositions belliqueuses le gêne ; que fait-il ? Il les écarte un moment, et, pour les écarter, il a recours à une raison naïvement ingénieuse. Apollon exhorte Enée à provoquer Achille ; Hère à cette vue veut entraîner Poséidon et Athènè à un acte d'hostilité contre Apollon ; Poséidon refuse sous le prétexte fort honorable, mais assez inattendu, que les deux protecteurs des Achéens sont beaucoup plus puissants que les dieux protecteurs des Troyens ; toutefois il se réserve d'intervenir si Ares commence le combat et si Apollon entrave les mouvements d'Achille. Hère et Athènè, qui ont provoqué cette réponse de Poséidon, suivent docilement son conseil ; enfin, chose plus extraordinaire, les dieux protecteurs d'Ilios, qui n'ont rien entendu de cette délibération, imitent les premiers et se rangent sur les hauteurs de Callicolonè autour d'Apollon et d'Ares. Voilà donc le combat entre les dieux encore une fois ajourné.

C'est alors qu'Achille, avec les dieux pour témoins, accomplit de nombreux et illustres exploits. Il engage même la lutte avec le fleuve Scamandre ; la divinité rentre sur la scène ; Poséidon et Thènè viennent au secours d'Achille éperdu ; Hère envoie son fils Hèphsestos contre le Scamandre nous passons ainsi du conflit entre un homme et un dieu au conflit entre deux divinités. Les choses n'ont pas eu lieu tout à fait comme Poséidon le présumait : Ares n'a pas engagé le combat ; Apollon n'a point arrêté Achille, mais un cas analogue s'est présenté ; c'est le Scamandre qui s'est courroucé contre Achille et qui a tenté de le submerger ; à lui seul Hèphaestos a eu raison du Scamandre, mais le spectacle de

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cette lutte n'était point fait pour calmer l'ardeur belliqueuse des dieux. Il est bien vrai qu'Hère elle-même a mis fin à la lutte entre le Scamandre et Hèphaestos ; mais elle a conservé toute sa colère, Homère le dit lui-même ; il est donc naturel que les dieux aient aussi gardé et même aient senti croître, pendant cet épisode, leur animosité les uns contre les autres. Le récit du combat entre les dieux s'impose donc en quelque sorte au poète ; il l'a annoncé ; il l'a préparé ; il y est venu lentement et comme en hésitant ; mais il y est arrivé ; il ne saurait pas plus reculer que son héros Hector, lorsque, après avoir tourné trois fois autour de la ville d'Ilios, il ^'arrête et engage avec Achille un combat désormais inévitable.

Homère a donc suivi son procédé ordinaire. Arrêtons-nous ici un moment et avant de considérer la lutte même entre les dieux, rendons-nous compte des qualités d'imagination et d'observation que le poète a mises dans ces scènes préparatoires.

C'est un grave et solennel moment que celui où les dieux, tous les dieux de l'Olympe interviennent dans la mêlée humaine, prennent position sur le champ de bataille, et s'apprêtent à fondre les uns sur les autres. Représentaient-ils tous encore pour Homère ce qu'ils représentaient sans doute pour les anciens Grecs, à savoir les forces de la nature ? Cela est douteux. En tout cas, ce sont des êtres doués d'une force incomparable et dont le choc est capable de faire frissonner la nature tout entière. Les images ordinaires dont le poète se sert pour peindre l'acharnement des héros ou des armées ne sont plus de saison ; de nouvelles, de plus fortes, de plus amples sont nécessaires. Aussi le tonnerre de Zeus retentit dans les hauteurs ; Poséidon secoue la terre immense, les hautes cimes des montagnes ; tout est ébranlé et les racines mêmes du mont Ida et ses sommets, et la ville troyenne et les navires achéens. Aidoneus, prince des enfers, est effrayé ; d'épouvante, il saute de son siège et il crie ; il a peur que Pc-

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seidon, déchirant la terre, ne découvre aux yeux des mortels et des immortels les demeures affreuses, croupissantes, que les dieux mêmes ont en horreur '.

Les sentiments qui agitent les dieux ont quelque chose d'incertain et de flottant. Très irrités les uns contre les autres, ils sont prêts à s'attaquer ; or l'exhortation d'Hère, bien loin de déterminer la crise qui semble imminente ne fait que la retarder. Poséidon qui a donné des preuves de prudence et de modération dans le cours du poème, mais aussi, on s'en souvient, des preuves d'une assez grande témérité, se retire de la lutte, moitié en menaçant, moitié avec des dispositions conciliantes. Les autres dieux l'imitent ; ils méditent à l'écart ; « ils redoutent les uns et les autres, dit le poète, d'engager la guerre lamentable bien que Zeus, du haut de l'Olympe, les y poussât -. » Zeus dans les discours qu'il a tenus n'a rien dit de tel ; il a seulement donné aux dieux la permission d'assister, qui les Achéens et qui les Troyens ; toutefois on ne peut guère douter que dans l'esprit du poète Zeus ne souhaite le choc entre les divinités : nous le verrons rire plus tard, quand le combat s'engage. Cette indécision chez les dieux, cette espèce d'hésitation du poète à produire la résolution entière et dernière de Zeus, ont la même origine et s'expliquent par deux raisons ; d'un côté il y a lieu de retarder le combat pour donner place aux exploits du héros principal ; de l'autre, le poète recule visiblement, tout en y tendant, devant le plus hardi des desseins qu'il ait conçus. Pour les mêmes motifs, la première lutte entre ses divinités, celle d'Hèphsestos et de Scamandre, ne sera pas poussée au delà d'une certaine mesure ; Hère, quoique irritée, arrêtera son fils : « Il n'est pas convenable, dit-elle, qu'un dieu immortel soit traité avec ri-

1) XX, 56 et sv.

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gueur à cause des hommes ^ » Ce scrupule, il est vrai, lui vient un peu tard ; il n'en marque que mieux les secrets scrupules du poète.

Une fois engagé le combat des dieux se compose, comme un combat entre hommes, d'incidents variés. C'est là une loi même du genre, loi d'autant plus impérieuse ici qu'il n'y a pas pour les dieux comme pour les hommes deux armées en présence, que les acteurs sont en petit nombre et ont un rôle principal. On se rappelle les moyens dont le poète se sert pour animer ses récits de batailles ; ce. sont les discours, les descriptions de costume et d'armure, des coups merveilleux, des blessures de toute sorte. Les mêmes procédés, avec quelques changements curieux à observer, sont ici mis en usage. Le combat entre Ares et Athènè ressemble tout à fait à un combat entre deux héros ; Ares injurie Athènè et frappe l'égide ; la déesse saisit une pierre, et terrasse Ares d'un coup à la gorge ; puis elle l'insulte à son tour : « Insensé, tu n'as pas réfléchi combien je vaux mieux que toi, pour ainsi me tenir tète ! C'est que tu devais satisfaction aux érinnyes de ta mère qui te veut du mal dans son couroux, parce que tu as abandonné les Achéens et que tu secours les Troyens orgueilleux ^. » On se souvient que Zeus a gourmande ailleurs Ares pour avoir l'esprit orgueilleux et indomptable de sa mère. Les deux personnages, Athènè et Zeus, ont raison chacun à leur point de vue. Ares, détesté de tous, a tous les torts ; il est blâmé pour ressembler à telle personne, et aussi pour en différer. Aphrodite venant au secours d'Ares, Athènè la frappe à la poitrine, lui fait fléchir les genoux et s'éloigne en l'insultant ; non seulement Athènè reste dans son rôle, mais elle fait ce qu'aurait fait un héros d'Homère contre un héros plus faible, venant au secours du blessé. Poséidon provoque Apollon :

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c'est là un de ces défis fréquents dans l'Iliade. Et comment le provoque-t-il ? en alléguant une raison d'ordre tout humain : selon Poséidon il serait honteux à des dieux, quand les autres divinités sont aux prises, de ne pas faire comme elles. Voilà hien le sentiment d'un héros homérique qui aime le combat pour le combat. Ce qui se comprend moins, c'est la raison pour laquelle Poséidon invite Apollon à porter les premiers coups : « Commence, car tu es le plus jeune ; non ce ne serait pas chose belle à moi qui suis né le premier et qui connais plus de choses. » Ce n'est pas là, bien entendu, l'expression d'un sentiment chevaleresque. Comme l'indique le sens général du passage, Poséidon éprouve un scrupule. Or, ce scrupule ne témoigne-t-il pas d'un embarras analogue à celui que nous avons déjà remarqué chez le poète ? Un dieu luttant contre un dieu est déjà un fait étrange ; mais qu'un dieu sage, un dieu d'expérience, si l'on peut dire, en vienne de lui-même aux mains avec un dieu jeune, le prodige est encore plus extraordinaire. Ses connaissances, son autorité accrue avec l'âge, auraient dû lui faire une loi de penser comme Hère, après avoir été apaisée par la prière du Scamandre ; la témérité d'un dieu comme Apollon est plus excusable. Mais pourquoi Poséidon a-t-il provoqué son adversaire ? pour la même raison : Apollon, plus jeune, n'aurait pu décemment provoquer un des trois grands dieux, contemporains du partage du monde. Il est vrai qu'il eût été plus sage de s'abstenir de toute provocation ; mais le poète a besoin de ce défi pour introduire son épisode. Poséidon continue en reprochant à Apollon de secourir un peuple et une ville dont il n'a reçu comme luimême que des outrages, témoin le parjure de Laomédon, A vrai dire, c'est là un langage plus propre à détacher Apollon des Troyens qu'à lui inspirer, avec la colère, le désir de se mesurer avec Poséidon. Là encore il y a dans la pensée du poète quelque incertitude ; la provocation du dieu est faite en partie sur le modèle des provocations éparses dans le poème ;

mais elle ne se soutient pas, elle se transforme presque en un discours de caractère conciliant ; Homère, dirait-on, ne la prend pas tout à fait au sérieux. La réponse d'Apollon semble conduire à la même conclusion. D'un côté le dieu ne réplique rien aux reproches de Poséidon ; de l'autre, il donne, pour se dérober au défi de son adversaire, la raison même qui condamne, au moins à un certain point de vue, les combats de divinités entre elles ; raison qui n'est pas ici exprimée pour la première fois et qui, par cela même, nous montre tout à la fois et la naïveté et l'absence de conviction chez le poète. « 0 dieu qui ébranles la terre, tu ne me dirais pas sain d'esprit, si j'en venais aux mains avec toi à cause des misérables mortels qui, semblables aux feuilles, tantôt sont pleins de sève et de force et mangent les fruits de la terre, et tantôt dépérissent et se consument. Cessons donc le combat au plus tôt, et laissons-les se battre entre eux *. » Ces paroles ressemblent bien à une critique du rôle qui est ici assigné aux dieux ; le poète en a-t-il conscience? sans nul doute, selon nous ; seulement l'épisode sourit à son imagination plus qu'il ne choque sa raison et son sentiment des convenances ; il compte qu'il sera bien accueilli par les contemporains qui ont les mêmes idées sur les dieux, idées peu sévères et peu cohérentes ; ce motif lui suffit pour ne pas écarter sa conception et pour l'amener à s'y complaire. Il ne laisse pas toutefois de jouer avec son sujet pour lui ôter, comme par une ironie légère, ce qu'il pourrait avoir en lui-même de trop osé et de déplaisant.

Ce ne sont pas seulement des dieux, mais des déesses qui se trouvent en présence. Un combat entre déesses était donc comme indiqué. Fidèle à ses habitudes, Homère l'a conçu comme une lutte entre deux femmes grecques nourrissant l'une contre l'autre une haine ancienne et se rencontrant soit à la fontaine publique, soit dans une rue de la ville. Elles ne

1) xw, 462 et sv.

brandiront point la lance ; elles ne tireront point l'épée ; elles ne lanceront pas le javelot ; elles ne s'abriteront pas sous le bouclier ou sous l'égide. De la main gauche, Hère saisira par les poignets les deux bras d'Artémis ; de la main droite elle la dépouillera de son carquois et l'en soufflettera sur les oreilles, en riant, pendant qu'Artémis, pour éviter les coups, tournera la tête de côté et d'autre ; c'est là une scène étrange, à coup sûr, si l'on se rappelle qu'elle a des dieux pour acteurs ; mais elle est conforme et aux procédés du poète qui met à profit avec franchise et audace tous les éléments de variété contenus dans son sujet, et à la conception épique des Grecs qui considère toujours les dieux comme des hommes, et à ce ton de naïve ironie qui règne dans les scènes précédentes. Ajoutons, pour qu'on ne se méprenne point ni sur notre pensée ni sur le mérite du poète, que cette scène, triviale en ellemême, est traitée avec une rare délicatesse et qu'elle est relevée par la grâce des détails. Les injures proférées par Hère n'ont rien qui la dégradent ; les mouvements de l'une et de l'autre déesse n'ont rien de forcé ni de grotesque. Arlémis souffletée, dépouillée de ses flèches, n'est pas en proie à une rage violente ; elle se dérobe en pleurant comme une colombe qui fuit l'épervier et parvient, son jour fatal n'étant pas arrivé, à s'abriter dans le creux d'un rocher. Remarquons aussi une convenance finement observée par Homère. Artémis n'est point coupable d'une grave off'ense envers Hère ; elle a uniquement reproché à Phœbos sa lâcheté ; Hère lui sait mauvais gré de cette intervention inopportune ; là se borne sa colère ; le châtiment qu'elle lui inflige est en rapport avec la faute.

Hermès, on se le rappelle, s'était placé en face de Lèto. Mais comment mettre aux prises ces deux divinités? Le poète qui nous a montré Apollon déclinant le défi de Poséidon, et qui a échappé ainsi à l'embarras de décrire leur combat, est plus embarrassé que jamais ; avec sa présence d'esprit et sa souplesse habituelles, il tire parti de l'épisode qu'il vient de

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traiter pour ne pas traiter celui que la marche de son récit semble lui imposer ; Hermès, qui enseigne l'expérience aux autres et qui par suite sait profiter de l'expérience pour luimême, le sage et subtil Hermès, en voyant Artémis ainsi châtiée par Hère, réfléchit qu'il est dangereux de se mesurer avec les épouses de Zeus ; c'est pourquoi, aussi avisé que peu sensible à l'honneur, il permet et recommande même à Lèto de se vanter de sa victoire sur lui auprès des dieux. Le trait est charmant en lui-même ; mais il a surtout le mérite de fournir au poète le moyen de se dérober, comme le fait Hermès lui-même.

Artémis cependant porte ses plaintes à Zeus. C'est la scène du v chant entre Zeus et Aphrodite. Homère n'a fait qu'indiquer le motif, sans doute pour avoir désespéré de se surpasser ou même d'être égal à lui-même.

Nous avons vu comment le poète a été amené insensiblement à mettre les dieux aux prises, et aussi à donner à cet épisode des couleurs agréables, mais peu fortes, quelquefois même étranges, heurtées ou indécises. Nous ne devons pas être étonnés maintenant si le tableau ne répond pas tout à fait à l'attente excitée par le poète. Il paraît bien certain qu'Homère, au moment où il a imaginé ce combat entre les dieux, se l'est représenté comme une lutte gigantesque qui devait mettre le désordre dans la nature entière. Sa conception était alors vague, indéterminée ; elle eût dû rester telle^ à vrai dire, pour continuer à exercer sur l'esprit la même impression. Peu à peu, obéissant à la tendance de son génie et du génie grec qui procède par épisodes, ne pouvant se soustraire à sa promesse, ni non plus la remplir sans atténuer l'efl'et déjà produit, le poète a pris résolument son parti des inconséquences ou des bizarreries auxquelles le condamnait le développement de son sujet; il a cherché seulement à les sauver par la légèreté de la touche, par l'esprit des détails, par la rapidité du récit, enfin par le ton moitié sérieux et moitié plaisant qui

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pour des esprits non chagrins, pour des Grecs, prévenait

l'objection. Il est permis d'appliquer à toute cette partie du

poème les vers d'Horace :

Amphora cœpit Institui ; currente rota cur urceus exit > î

mais le travail a duré si longtemps, grâce aux épisodes qui coupent le récit de la lutte et qui sont comme autant d'ouvrages distincts sortis de la même main, qu'on oublie l'amphore, et l'urne a tant de charme et si peu de prétention qu'on se console aisément d'avoir été ainsi déçu.

Scènes ftntre Les scènes de l'Iliade entre dieux et hommes sont fort nomdieux et hommes, breuses. Beaucoup ont de l'analogie entre elles ; d'une façon

générale cependant, ce qui frappe surtout ici, beaucoup plus encore que dans les scènes entre les dieux, c'est la variété des incidents. Tantôt le dieu intervient pour exhorter le héros ou lui faire connaître sa volonté ; tantôt pour lui prêter l'appui fort efficace de sa présence et de son concours. Dans beaucoup de circonstances, comme il est naturel, ils jouent à la fois les deux rôles,

Zeus, dans ses relations avec les hommes, se distingue, comme dans le ciel même, des autres dieux. Il convient d'abord de l'observer dans sa majestueuse solitude, dans sa muette contemplation des choses humaines. C'est un spectacle qu'Homère offre plusieurs fois à notre imagination. Au viii'' chant, après ce conseil dans lequel il a rappelé aux dieux sa force et leur faiblesse, Zeus attelle ses chevaux comme un prince des temps héroïques, monte sur son char et faisant route entre la terre et le ciel étoile, parvient sur le mont Ida ; il y possède en effet une enceinte sacrée et un autel toujours fumant ; il dételle ses chevaux et les enveloppe d'une grande nuée, sans doute d'une de ces nuées qui reposent sur les hautes montagnes et semblent s'y fixer, comme si elles recelaient dans leur

1) An poet., 21-a.

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sein quelque mystère interdit aux yeux des mortels ; puis tout brillant d'un pur éclat, il s'assied sur le faîte et contemple le champ de bataille. Peu de traits, comme on voit, entrent dans cette peinture ; mais ils sont d'une netteté parfaite ; si le dieu voit les hommes, le poète l'a rendu visible à nos regards sur sa hauteur isolée et dans son lointain.

Quels sont les soins du maître des dieux soit dans l'Olympe, soit sur le mont Ida? Il est V intendant de la guerre ; il dirige les événements. Pour arriver à ses fins, de haut et de loin, sans se mêler aux hommes, il envoie sur la terre Iris la messagère céleste qui est aussi au service des autres dieux, qui ajoute peu du sien et rarement à ses instructions, ou Hermès, dieu plus avisé qui prend conseil des circonstances et se tire adroitement des missions les plus délicates, ou les autres dieux eux-mêmes, comme Athènè ou Apollon ou Hère, quand la passion qui les anime ou les intentions qu'ils manifestent sont d'accord avec sa propre volonté. Veut-il tromper un mortel? C'est un songe qui portera ses promesses menteuses. L'inconsistance du messager est une convenance poétique ; Zeus ne chargerait pas Iris d'une fourberie ; un songe, c'est autre chose ; il est en quelque sorte sous les ordres de Zeus pour une telle besogne. Hermès lui-même, en pareil cas, ne serait pas déplacé ; comme on le voit au xxiv® chant, ce n'est pas par respect pour ce dieu, qui paraît se respecter peu luimême, mais par déférence pour Thétis que Zeus ne confie point au messager céleste le soin de dérober le cadavre d'Hector, ainsi que le demandent les dieux amis des Troyens. En d'autres circonstances, pour manifester sa volonté qui assure la victoire aux hommes ou la leur enlève, il disposera de la foudre, des nuages, des oiseaux, de la nature entière. Il tonne à droite ; c'est un signe heureux pour les Argiens prêts à s'embarquer à Aulis. Du haut de l'Ida il lancera l'éclair sur les Achéens pâles de terreur. Si un héros plus intrépide que les autres, comme Diomède, refuse de comprendre cet avertisse-

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ment et lutte encore avec avantage, la foudre tombe devant les chevaux qui s'abattent. Veut-il rendre inutiles les efforts des Achéens qui défendent leur camp? il envoie un tourbillon de vent qui couvre les navires de poussière. 11 étend le brouillard sur le champ de bataille, mais il le dissipe aussi à la prière d'un héros dont il a pitié. En signe du sang qui doit couler, il fait pleuvoir une rosée de sang. Pour rendre le courage aux Achéens il envoie un aigle qui de ses serres, sur l'autel même de Zeus, au moment du sacrifice, laisse tomber un jeune faon. Prêts à franchir le fossé du camp achéen, les Troyens aperçoivent à leur gauche un aigle avec un dragon dans ses serres ; mordu à la poitrine et au cou, l'oiseau laisse choir sa proie qui tombe palpitante au milieu de la foule. C'est un signe de Zeus, un signe annonçant que la victoire des Troyens sera incomplète et funeste aux vainqueurs, comme celle de l'aigle. Un aigle noir, apparaissant à la droite de Priam, confirme pour le roi, pour Hécube et tout le peuple les ordres de Zeus déjà apportés par la messagère Iris. Zeus même, pour manifester sa puissance ou ses intentions, n'a pas besoin de recourir toujours à ces moyens sensibles ; par la seule influence de sa volonté, il rend le courage aux Troyens, un moment repoussés loin des navires * ; il inspire la force à Hector, il l'entraîne et jette l'épouvante parmi les Argiens. Son esprit seul ranime Hector, lui rend la respiration, lui sèche la sueur sur le corps*. Sans violence apparente il rompt la corde d'un arc, au moment décisif, si bien que la flèche s'égare et que l'arc tombe des mains de Tarcher ^. Dans ces circonstances le Zeus hellénique se rapproche d'un dieu spiritualiste ; il agit en effet à distance et sur le champ, sans intermédiaire, ni agent, ni instrument d'aucune sorte. Vouloir et pouvoir, c'est pour lui une seule et même chose.

i) vm, 835.

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