XV, J
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Deux fois dans l'Iliade*, le dieu indécis pèse dans des balances d'or les destinées des hommes, leurs chances de vivre ou de mourir personnifiées ou du moins matérialisées sous le nom de Kères. On s'est demandé si Zeus, au moyen de cette expérience, cherchait à interpréter une volonté plus haute que la sienne, celle du destin. En réalité c'est lui-même et lui seul que Zeus consulte, ou plutôt comme sa résolution dans les deux cas est déjà prise, longtemps avant l'événement, c'est le moment précis où la victoire penche d'un côté que symbolise ce jeu des plateaux de la balance divine. On voit encore ici un exemple de la manière dont les Grecs homériques comprennent, dans la plupart des circonstances, l'intervention des dieux ; les choses humaines suivent leur cours ; quelle que soit la pensée divine, elles ont leurs alternatives ; elles n'arrivent au dénouement que par une marche insensible et même capricieuse ; mais néanmoins les dieux jouent un rôle à chaque phase ; la réalité les mène plus qu'ils ne la façonnent à leur gré, ce qui les condamne nécessairement à la bizarrerie et à l'incohérence. La relation entre les dieux et le destin est d'ailleurs de même nature que leur relation entre eux et les choses ; tantôt ils le dominent ; tantôt ils semblent se conformer à ses arrêts; tantôt, et c'est peut-être le cas le plus fréquent, leur volonté et celle du destin s'identifient; pour mieux dire, dans la conception grecque du monde et de la vie, il y a place pour trois éléments contradictoires que la pensée philosophique n'a pas encore très bien démêlés, ni opposés nettement l'un à l'autre, ni par conséquent cherché à concilier et qui s'arrangent ensemble, pour ainsi dire, au moins mal qu'ils peuvent, et de façon à ne pas s'annuler réciproquement ; ce sont : la croyance aune puissance supérieure, Moira ou Aisa, qui fixe au moins l'origine et la fin de chaque chose; la foi dans le gouvernement divin ; et un sentiment très vif, quoi-
1) vui, 69 et 8v., xxn, JIO et sV.
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que peut-être instinctif, du rôle que la liberté humaine joue dans les vicissitudes du monde.
Le Zeus homérique a donc les yeux fixés sur le champ de bataille ; mais il peut aussi les en détourner pour les reporter complaisamment sur des peuples qui lui sont chers. Ainsi faitil au xiiie chant alors qu'une bataille furieuse se livre aux portes du camp achéen. Zeus alors ne sait plus ce qui se passe au pied de la montagne sur laquelle il est assis ; il est comme une idole dont on aurait tourné la tète dans une direction nouvelle; il ne voit plus rien de ce qu'il voyait, et cela pendant longtemps ; si bien que le champ reste libre aux divinités qui favorisent le parti contraire. C'est là, à coup sûr, une conception étrange et une image singulière ; rien ne prouve mieux, selon nous, combien, aux yeux des Grecs, le rôle de la divinité est l'expression même, si l'on peut dire, des événements humains. La guerre, pour rester ce qu'elle est dans la réalité, doit avoir ses alternatives ; la situation a changé de face : pourquoi ? c'est que la volonté des dieux a changé elle-même ou que son attention est ailleurs. Il restera bien à expliquer ce changement de volonté ou de préoccupation ; mais le Grec est si convaincu du fait qu'il sera peu difficile sur les mobiles. Bien que Zeus ait déjà eu à réprimer une tentative de révolte chez Hère et Athènè, Homère pourra dire qu'il a confiance dans l'obéissance des dieux à ses ordres, et on acceptera cette explication ; on a bien admis, ce qu'il était au moins aussi difficile de croire, qu'il lui suffisait de tourner la tête pour ne plus voir qu'un côté du monde.
En dehors des guerres, Zeus s'occupe aussi des hommes. Un passage de l'Iliade nous le montre entre deux vases énormes, remplis l'un des maux, l'autre des biens de la vie ' ; s'il puise aux deux, l'homme connaît tour à tour le bonheur et le malheur; il en est pour lesquels Zeus ne puise qu'au vase funeste :
1) XXIY, 527.
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ils sont en butte aux outrages ; l'horrible faim les chasse de pays en pays ; ils vont, sans trouver grâce devant les dieux et les hommes. Est-ce là un mythe inventé de toutes pièces par Homère? est-ce une réminiscence, comme le veulent quelques commentateurs, de la légende de Pandore, qui, comme on le sait, ouvrit la boîte d'où s'échappèrent les maux et les biens ? On ne sait et peu importe. Mais d'un côté il faut remarquer l'analogie qui existe entre ce mythe et la scène des balances ; pour le poète, pour les Grecs, tout prend la forme et le caractère d'une action propre à l'homme et tombant sous les sens ; d'un autre côté le dieu n'est point conçu pour lui-même ni dans son essence : le point de départ de la conception grecque, c'est le monde lui-même ; tel il est, telle doit être aussi la volonté du dieu qui le régit. Qu'il y ait entre cette volonté et sa justice, souvent proclamée, une contradiction manifeste, le poète n'en a cure.
Les autres dieux ne paraissent avoir de puissance qu'autan t qu'ils sont présents. A cette différence, qui est un élément de variété, ajoutez toutes celles auxquelles se prête l'intervention personnelle. En effet, quelquefois les dieux se révèlent sous leur forme propre, comme par exemple Athènè qui, dans la grande scène du i^' chant entre Achille et Agamemnon, se tient derrière le fils de Pelée et le force à se retourner, en le tirant par sa blonde chevelure ; la plupart du temps au contraire ils prennent la figure d'un mortel pour se montrer aux mortels ; Aphrodite parlant à Hélène ressemble à une vieille femme qui a suivi Hélène depuis Lacédémone, Poséidon à Calchas ou à Thoas, Hère à Stentor, Apollon à Périphas ; Iris elle-même, malgré ses fonctions de messagère attitrée, se présente aux yeux d'Hélène sous les traits de Laodicé, sa belle-sœur, pour l'entraîner sur les remparts ; il est vrai que dans la circonstance et sans doute par habitude et goût des messages, Iris ne tient sa commission que d'elle-même. Quelquefois, invisibles bien que présents, les dieux agissent sur les hommes par voie
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d'inspiration. C'est ainsi, par exemple, qu'au début du vu* chant, Apollon et Athènè ayant décidé de suspendre le combat, Hélénos, qui d'ailleurs est devin, comprend la pensée des deux divinités et en fait part à son frère Hector. Comme conseillers des hommes, les dieux ont une tâche importante ; Athènè empêchera Achille d'en venir aux extrémités et le décidera à différer sa vengeance pour la mieux goûter ; Apollon, du haut de Pergame, exhortera les Troyens à ne point fuir, attendu que leurs ennemis n'étant ni de pierre, ni de fer, sont aussi vulnérablesqu'eux-mêmes à l'airain aigu. Répondant à la pensée de Diomède, Athènè l'invite à reprendre courage et lui recommande en outre d'épargner les immortels à l'exception d'Aphrodite ; s'il est blessé, s'il s'oublie auprès de ses chevaux et de son char, elle raillera son inaction, elle lui rappellera la vaillance de son père Tydée ; si le héros répond qu'il ne craint personne, excepté Ares, elle l'encouragera, contre sa première défense, à attaquer Ares lui-même; Apollon traitera de lâches Enée et ses compagnons pour avoir reculé sous l'effort des Achéens qui protègent le corps de Patrocle. Poséidon rassurera Achille poursuivi par le Scamandre, gémissant et levant ses regards vers le ciel ; il lui promettra son assistance et celle d'Athènè *. Athènè montrera à l'imagination de Ménelas Patrocle déchiré par les chiens, sous les murailles de Troie, pour l'exhorter à détourner des Grecs et d'Achille une pareille honte et une pareille douleur. C'est sur le conseil d'Iris, accourue de la part d'Hère, qu'Achille, debout sur le bord du fossé achéen, poussera ce cri strident semblable au son de la trompette, qui met en fuite les Troyens. Pour oser se mesurer avec le fils de Pelée, Enée aura besoin d'être encouragé par Apollon qui lui rappellera sa naissance supérieure à celle d'Achille. Les consolations tiennent de près aux conseils ; trois fois ce rôle de consolatrice est rempli par Thétis auprès de son fils, après l'enlèvement de Briséis, après la mort de Patrocle, avant la démarche de Priam. Les dieux ren-
dent aux héros des services plus effectifs ; en leur conseillant le courage ils le leur inspirent ; ils rendent leurs pieds plus agiles, leurs mains plus adroites, tout leur corps plus souple et plus robuste. En mal comme en bien, leur intervention a des effets aussi variés que puissants. Du haut des airs, avec ses flèches, Apollon envoie dans l'armée grecque une redoutable maladie qui frappe les animaux, puis les hommes. Athènè dirige les armes de ses héros favoris et détourne d'eux celles qui les menacent ; Hermès fera l'office d'un guide et d'un introducteur. Sur le champ de bataille, les dieux enlèvent dans une nuée et portent en lieu sûr les héros dont la destinée n'est pas de périr, et qui ne sauraient non|]^plus triompher de leurs adversaires. Ils guérissent instantanément, et par l'effet de leur volonté, des blessures cruelles ; ils lavent et oignent d'ambroisie le corps d'un mortel, fils de Zeus, et le confient à Hypnos et à Thanatos, pour être rendu à sa famille; Thétis écarte du cadavre de Patrocle les essaims impurs des mouches ; Apollon, couvrant de son égide le cadavre d'Hector, le préserve de toute souillure et de toute déchirure. Athènè verse dans la poitrine d'Achille, résolu à jeûner jusqu'à la fin du jour, le nectar et l'ambroisie qui soutiennent ses forces. Ils ont recours aux stratagèmes aussi bien et plus souvent que les hommes. Apollon ne se contente pas de soustraire Agénor aux coups d'Achille, en le couvrant d'un épais brouillard ; il prend luimême la figure d'Agénor, et court poursuivi par Achille le long du Scamandre ; puis il se découvre comme pour jouir malicieusement de l'étonnement et de la colère du héros. Empruntant les traits de Deiphobe, Athènè paraîtra tout à coup aux côtés d'Hector comme pour l'aider dans sa lutte contre Achille et en réalité pour le livrer à son ennemi. En des circonstances moins graves, par exemple dans les jeux, Apollon fera tomber le fouet des mains de Diomède, et Athènè, pour lui ôter le fruit de cette perfidie, brisera le joug et le timon du char d'Eumèlos. C'est elle aussi qui dans la course à pied
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poussera et fera tomber Ajax pour assurer la victoire à Ulysse. Gomme le montre cette énumération, parmi les scènes où les dieux sont mêlés aux hommes, il y en a beaucoup de semblables pour le fond même ; ainsi il y a un grand nombre d'exhortations au courage, plusieurs enlèvements de héros, plusieurs stratagèmes. Des traits particuliers, en rapport avec la situation, introduisent une certaine variété dans ces sortes de lieux communs épiques. Nous n'avons pas d'ailleurs à signaler ici ce caractère qui est si frappant ailleurs, à savoir l'ampleur toujours croissante que le poète en avançant donne à un même motif. Cependant, là encore, à certains égards, le poètea suiviune marche analogue. Si l'on considère lesseptpremiers chants de l'Iliade, ceux qui précèdent le conseil où Zeus impose aux dieux une neutralité absolue, les dieux, en général, ne prêtent aux héros qu'un secours intermittent ; à peine ontils paru qu'ils remontent dans l'Olympe. Ni le rôle d'Aphrodite auprès d'Enée, ni celui d'Athènè auprès de Diomède, quoique plus importants, n'ont une grande étendue. Après le conseil du viii" chant et une vaine tentative d'Athènè et de Hère pour arrêter l'élan victorieux des Troyens, Poséidon profitant d'une distraction de Zeus, comme nous l'avons vu, entre en scène ; or ce rôle de Poséidon est fort développé ; le dieu est introduit par le poète avec un appareil inusité; il est traîné sur les flotspar des chevaux aux pieds d'airain et aux crinières d'or ; revêtu d'or lui-même, il tient un fouet d'or ; des monstres marins bondissent autour de son char ; la mer s'entr'ouvre d'allégresse. Une fois arrivé sur la terre troyenne, il exhorte les Ajax, puis les guerriers Argiens qui restaient frappés de stupeur près des navires ; irrité de la mort d'Amphimachos son petit-fils, il ne met que plus d'acharnement à exciter les Troyens ; sous la figure de Thoas, il presse Idoméneus de revêtir ses armes et de retourner au combat. Il rentre alors dans la mêlée des hommes, non dans la mer d'où il est sorti. Sous la forme d'un guerrier, il continue à par-
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courir l'armée en l'encourageant. Son influence est comparée à celle de Zeus. C'est lui et Zeus qui enlacent les deux armées dans le câble indissoluble de la guerre désastreuse ^ Il va audevant d'Agamemnon remontant avec Ulysse et Diomède du rivage au champ de bataille ; il ranime sa confiance, puis se précipite de nouveau dans la plaine, en criant comme neuf ou dix mille hommes. Nous le voyons reparaître aux premiers rangs, sur la nouvelle, apportée par Hypnos luimême, que le maître des dieux a cédé au sommeil. Il ne prend plus la peine de se déguiser sous les traits d'autrui ou de se confondre dans la foule ; il commande en personne et l'on obéit. Lui-même marche en avant, « tenant en sa large main une longue épée, semblable à l'éclair qu'on ne saurait croiser dans la bataille, une épée qui tient les hommes à distance par la terreur^. Poséidon combat ainsi avec les Argîens jusqu'au moment où Zeus s'éveille; sur l'ordre formel de Zeus, apporté par Iris, il rentre dans la mer, mais non, comme nous l'avons vu, sans hésitation ni protestation. C'est alors qu'Apollon, envoyé par Zeus, descend sur terre et joue dans l'armée troyenne le même rôle que tout à l'heure Poséidon dans l'armée grecque. Non seulement il ranime et pousse de nouveau Hector sur le champ de bataille, mais il combat en personne, «les épaules couvertes d'une nuée, tenant en main l'égide impétueuse, terrible, bordée d'épaisses franges, magnifique... d « Aussi longtemps qu'il la tint immobile, les traits lancés de part et d'autre portèrent, tuant Achéens et Troyens ; mais lorsque regardant en face les cavaliers Danaens, il la secoua et que lui-même eut poussé un grand cri, le cœur manqua aux Achéens, et leur impétueux élan s'arrêta. » Le poète cherche évidemment à renchérir lui-même sur les effets qu'il a prêtés à l'intervention de Poséidon. « Comme un troupeau de bœufs ou un grand troupeau de brebis que deux bêtes fauves, survenues à l'im-
1) xm, 368-360, voir p. 84.
*) iri, 384-7.
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proviste, au milieu de la nuit, en l'absence du gardien, dispersent et poursuivent ; ainsi s'enfuirent les Achéens, frappés de terreur. » L'élan du dieu est plus irrésistible que celui de Poséidon ; il accomplit des prodiges ; du pied il jette les bords du fossé dans le milieu, et le comble sur une étendue égale à la portée d'une flèche décochée par un bras vigoureux ; il renverse les murailles achéennes aussi aisément qu'un enfant disperse et aplanit le sable amoncelé sur la grève par ses mains. « Ainsi puissant Apollon, tu mis à néant la peine et les durs labeurs des Achéens, et tu semas parmi eux, la déroute *. » Remarquez le mouvement lyrique, rare chez Homère et bien propre à exprimer l'admiration du poète pour la force et l'impétuosité insurmontables du dieu. A partir de ce moment Apollon a en apparence un rôle moins actif ; il semble abandonner les héros'troyens après les avoir conduits jusqu'auprès des navires ; il s'est même retiré, comme le montre la suite, sur les cimes de l'Ida ; mais il suit les incidents de la bataille comme Zeus ; il en observe les progrès ; il exauce la prière de Glaucos en le guérissant; sur l'ordre de Zeus il lave et parfume d'ambroisie le corps de Sarpédon ; il paraît sur les murs d'Ilios pour arrêter Patrocle, prêt à les escalader ; il ramène Hector contre Patrocle ; c'est Apollon qui frappe Patrocle de la main sur le dos, qui lui arrache le casque de la tète et le livre presque sans défense aux coups d'Euphorbe, puis d'Hector. Après avoir ramené Hector qui s'égare à la poursuite d'Achille et lui avoir désigné comme adversaire Ménélas qui enlève le corps d'Euphorbe, Apollon rentre dans la foule des hommes ; pendant quelque temps, le poète ne le met plus en scène qu'à d'assez longs intervalles pour exhorter Enée ou Hector. Mais comme on le voit, ce rôle du dieu dans les dernières batailles de l'Iliade est plus étendu, non seulement que celui des autres dieux dans le premier combat,
1) XV, 301 à 366.
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mais que celui de Poséidon lui-même, malgré l'importance de ce dernier.
Le conseil tenu par Zeus au xx* chant ouvre une phase nouvelle. Ce sont tous les dieux qui descendent sur la terre. Les trois éléments du récit épique se retrouvent ici nécessairement; à savoir les scènes entre les dieux, les scènes entre les dieux et les hommes ; les scènes entre les hommes. Nous avons déjà vu que le poète a donné aux dernières une ampleur extraordinaire, en attribuant à Achille de merveilleux exploits. Quant aux scènes entre les dieux, elles forment à quelques égards, dans cette partie du poème, le tableau, dont les scènes analogues, dans le reste de l'Iliade, peuve&t être considérées comme l'esquisse. Les scènes entre les dieux et les hommes offrent aussi des incidents imprévus, étranges, comme cette lutte d'Achille assisté d'Athènè et d'Hère contre le Scàmandre, comme le stratagème d'Apollon qui sous les traits d'Agénor court devant Achille ; mais en réalité ni Athènè, Hère et Poséidon du côté des Grecs, ni Apollon du côté des Troyens ne jouent un rôle comparable, comme dieux protecteurs des héros, à celui de Poséidon ou d'Apollon dans les chants précédents. Il y a donc là, à considérer à part cet élément, une exception au procédé ordinaire du poète, à ses habitudes d'imagination ; seulement cette exception est rendue comme nécessaire par l'application de la règle même aux autres éléments. Achille a pour lui l'aide de la divinité ; autrement il ne serait pas un héros homérique ; mais il ne faut pas que le héros paraisse comme conduit par la main d'un dieu, ainsi qu'Hector dans la précédente bataille ; à lui seul il suffit presque pour effrayer les Troyens et les mettre en déroute. D'un autre côté les dieux par cela même qu'ils en viennent aux prises, occupent plus vivement que jamais l'imagination de l'auditeur. Comme dieux protégeant les héros ils sont moins actifs ; comme dieux combattant les uns contre les autres ils déploient, dans des scènes plus nombreuses, un plus grand acharnement ou assistent aux
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événements en spectateurs plus inquiets. L'élément divin est donc ici, à le prendre dans son ensemble, plus développé que dans les autres paities du poème ; la progression même ici est bien croissante, et non décroissante, et l'exception que Ton pourrait signaler est plus apparente que réelle.
Il arrive toutefois un moment, nous l'avons vu, où l'élément divin semble s'évanouir, ou du moins se résoudre en des scènes plus plaisantes que solennelles, plus singulières que franchement épiques ; nous en avons dit la raison ; ajoutons ici qu'après le retour d'Achille qui assure la victoire des Achéens, le conflit entre les dieux, au sujet des hommes, devenait inutile, et qu'il fallait y mettre fin, une fin quelconque. La haine des dieux se dépense et se dissipe en bravades, en vaines escarmouches, et même en saillies : de tous les dénouements que l'on pouvait imaginer, c'était peut-être le plus acceptable, le plus convenable, le moins inquiétant pour l'avenir, par conséquent le plus satisfaisant pour l'imagination.
En général les noms des dieux, même chez Homère, évoquent dans l'imagination du lecteur moderne le souvenir des statues grecques. Est-ce donc ainsi que le poète, à quelques nuances près pour la beauté, concevait ses dieux lorsqu'il les mêlait aux hommes sans leur donner les traits d'un homme déterminé? C'est là sans doute le cas le plus fréquent ; mais en certaines circonstances le poète semble avoir devant les yeux des images d'une tout autre proportion. C'est ainsi, par exemple, que Poséidon descendant des hauteurs de Samothrace, fait trembler sous ses pieds les forêts et les montagnes, et qu'en trois pas il atteint le terme de sa course, Mges, ville ou île dont la situation est mal connue, mais à coup sûr très éloignée de Samothrace ; qu'Athènè met sur sa tête un casque assez vaste pour couvrir les troupes de cent villes ; qu'elle prend en main une lance lourde, longue et forte avec laquelle la déesse, fille d'un père puissant, abat, dans sa colère, des rangées d'hommes; qu'Ares et Poséidon crient comme deux mille
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hommes ; qu'Hère prêtant serment touche à la fois d'une main la terre, de l'autre le ciel ; qu'Ares terrassé par Athènè couvre de son corps une étendue de sept plèthres, sans doute de sept cents pieds grecs. Ces traits et d'autres comparés avec d'autres passages avec lesquels ils ne sauraient s'accorder, montrent bien que pour Homère la substance divine a pour ainsi dire une grande élasticité ; elle peut s'accroître et se dilatera la mesure du monde ou se resserrer et se rapetisser à la taille de l'homme. Entre ces deux états même, il y avait des degrés ; ainsi Athènè monte sur le char de Diomède, ce qu'elle ne pourrait l'aire si sa taille était démesurée ; mais d'un côté son poids fait craquer l'essieu, ce qu'Homère n'a jamais dit d'un héros ou d'un écuyer ; d'un autre, c'est de haut sans doute qu'elle a frappé Pandaros, avec la lance de Diomède, comme la nature de la blessure oblige presque de le conjecturer • .
L'intervention des dieux secondaires, comme celle de Zeus elle-même, semble avoir pour but bien plus de marquer les phases du récit que de montrer dans Tesprit de la divinité elle-même un changement réfléchi ou un parti raisonné. Dans l'antiquité homérique, rien ne se fait ni ne saurait se faire sans la participation des dieux ; mais comme dans les affaires humaines tout n'est point dirigé par la justice et que tout ne marche pas d'après un plan fégulier, fixé une fois pour toutes, il s'ensuit que la volonté des dieux nous paraît souvent inique ou flottante. C'est ainsi, par exemple, que doit s'expliquer le stratagème dont use Athènè à l'égard d'Hector; son jour fatal est venu ; le héros a fui jusqu'alors ; il faut qu'il se présente à l'ennemi qui doit le tuer ; elle feint de venir le défendre sous la figure de Déiphobe, afin de le perdre plus sûrement. Ce m.ême principe rendrait compte d'un très grand nombre de faits* ; que de ibis la situation change de face sans
1) V. 291-C. Voir page 130, noie 1,
2) Par exemple de l'ititervenliori de Poséidon en faveur d'Euée; voir page 30.
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que le pfoèteen donne une autre raison que celle-ci : « l'esprit de Zeus était changé ! » Tant il est vrai que la volonté des dieux est subordonnée aux choses, et par suite, dans un poème épique, à la nécessité de varier le récit, mais non les faits, ni par suite le récit subordonnés à la volonté divine telle qu'on pourrait et qu'on devrait la concevoir ! Le point de vue d'Homère est tout à fait opposé à celui du philosophe ; de là l'espèce de scandale qu'il donnait dès l'antiquité à certains esprits; de là son expulsion, par un Grec, poète aussi, mais poète et philosophe, d'une cité entièrement idéale, et par conséquent aussi éloignée du monde homérique que la terre cimmérienne des régions habitées par les vivants.
Un autre caractère bien frappant de cette intervention divine c'est que les conseils donnés par un dieu semblent souvent se confondre avec la pensée même du héros qui les reçoit. Ecoutez, par exemple, au ii" chant ', le discours du songe menteur, envoyé par Zeus à Agamemnon. C'est le langage qu'Agamemnon se tiendrait à lui-même pour soutenir sa confiance. Un songe, il est vrai, est toujours inspiré par la préoccupation de la veille Mais le rôle des autres divinités est exactement semblable à celui de cette divinité inférieure. Ulysse par exemple a entendu dans le conseil les paroles d'Agamemnon : « J'éprouverai les Achéens ainsi qu'il est coutume ; je les engagerai à fuir sur leurs vaisseaux ; quant à vous, allant de côté et d'autre, retenez-les par vos paroles '. » Dès lors il a dû se préparer à faire usage de son autorité et de son éloquence ; cependant, au moment même d'intervenir, une douloureuse surprise le rend immobile. Mais Athènè survient et lui parle, ou plutôt il se dit à lui-même : « Quoi ! vous précipitant sur vos navires vous fuiriez ainsi (toi et tous les Grecs) vers vos demeures,vers la patrie, et vous laisseriez à Priam et aux Troyens le prix glorieux de la lutte, l'argienne Hélène,
pour laquelle, loin de leur pays, tant d'Achéens ont succombé devant Troie ; allons, va vers l'armée, n^hésite pas, retiens chaque homme par de douces paroles, ne laisse pas les Achéens tirer à la mer leurs vaisseaux aux flancs arrondis '. » Ne sont- ce pas là les réflexions d'un homme qui délibère avec lui-même et qui s'encourage à jouer le rôle conforme à son caractère et à ses engagements ? Il serait aisé de multiplier les exemples ^ ; bornons-nous aux plus frappants. Au xiv^ chant, Agamemnon rendu par Ulysse à des résolutions viriles et à l'espérance s'apprête à exhorter les Achéens. Ne doit-il pas, pour achever de se raff'ermir, se dire à lui-même: « Atride, c'est maintenant sans doute qu'Achille en son cœur impitoyable se réjouit à la vue des Achéens massacrés et mis en fuite ; car il n'a point d'entrailles, si peu que ce soit. Puisset-il périr, puisse un dieu le mutiler honteusement ! Non, les dieux fortunés ne sont pas encore tout à fait irrités contre toi ; tu verras encore les chefs et princes des Troyens couvrir la plaine de poussière, en fuyant vers la ville loin des navires et des tentes'. » Or, ce sont là les paroles que Poséidon adresse au fils d'Atrée ; elles ne renferment pas un mot que le dieu aurait pu trouver, et non le chef des Grecs. Cet appel au courroux des dieux contre Achille se comprend même mieux de la part d'un homme qu'Achille a off'ensé et humilié que de la part d'un dieu protecteur des Achéens. De même, quand Hère donne la voix à l'un des chevaux d'Achille, ne croit-on pas entendre le héros répondre à ses propres pensées? Xanthos, en efl'et, ne lui apprend rien qu'il ne sache déjà. Lorsque Iris vient exhorter Achille à se montrer subitement sur le bord du fossé, le héros connaît déjà la victoire des Troyens et la mort de Patrocle, même le combat qui se livre
1) II, 174 et 8v.
2) Voir m, 385 sv. (la grande scène entre Hélène et Aphrodite) et V. 850 sv. {discours d'Athènè à Diomède).
3) XIV, 139 et sv.
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autour du cadavre ^ ; il sait même qu'Hector a dépouillé Patrocle de ses armes ; la déesse par conséquent n'a aucune nouvelle à lui annoncer; le langage qu'elle tient, Achille aurait pu se le tenir à lui-même. « Lève-toi, fils de Pelée, le plus terrible des hommes, viens au secours de Patrocle, pour qui on se bat avec acharnement devant les navires... Hector surtout brûle d'entraîner le cadavre ; il veut couper la tête de Patrocle et la fixer au bout d'un pieu. Lève-toi, ne reste pas étendu sur le sol ; que la honte pénètre dans ton âme, à la pensée que Patrocle pourrait être le jouet des chiennes troyennes; quel affront pour toi si son cadavre revenait affreusement déshonoré * !» Ne croit-on pas saisir dans ce langage les différentes phases par lesquelles passe l'âme d'Achille en l'espace de quelques instants ; la rapidité de sa résolution ; sa confiance en lui-même ; son indignation toujours croissante ; son impatience qui croit donner trop à la réflexion ; la crainte subite d'un malheur nouveau ; l'appréhension d'avoir à rougir devant les Achéens, sentiment insupportable pour une âme comme celle d'Achille ; puis viennent et l'objection : « Achille n'a plus ses armes pour combattre Hector » et la réponse : « la présence du héros suffira seule à épouvanter l'ennemi. » Objection et réponse sont faites, la première par Achille, la seconde par Iris ; en réalité c'est toujours Achille qui s'entretient avec lui-même. Un seul trait paraît contraire à ce point de vue : Iris se dit envoyée par Hère à l'insu de Zeus et des autres dieux. Gomment Achille le sait-il ? Il ne le sait pas, mais il le suppose, attendu que Zeus est censé, pendant tous les événements qui précèdent, conduire Hector comme par la main. Achille, pensant en lui-même, croit s'entretenir avec Iris, et comme Iris n'est pas par elle-même une conseillère assez autorisée, il la considère comme la messagère de la divi-
1) XYIII, 20.
2) xviil, 170-80.
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nité, qui, en ce moment, peut seule lui donner un conseil d'accord avec ses propres désirs.
Que conclure de cette observation ? Y a-t-il là un artifice du poète pour nous faire accepter le merveilleux, en le confondant presque avec la réalité ; en le rendant, pour ainsi dire, aussi peu merveilleux que possible ? Faut-il y voir un moyen ingénieux de ménager pour l'esprit la transition entre la peinture de la réalité et l'emploi du merveilleux véritable, nous voulons dire de celui qui n'a plus rien de commun avec les lois de la nature physique ou morale, et qui est aussi, dans Homère, d'un fréquent usage ? De tels calculs, sans doute, n'auraient pu être qu'instinctifs, si les deux mots vont ensemble, dans l'esprit du poète. Mais la véritable cause pour laquelle en beaucoup de cas, chez Homère, l'intervention divine se confond ainsi avec les suggestions mêmes de la pensée humaine, nous paraît être d'un ordre plus général ; elle doit être cherchée dans une disposition d'esprit commune au peuple grec et surtout à toute la société héroïque *. Homère et ses contemporains sont intimement convaincus que rien ne se passe dans le monde sans l'assentiment et le concours des dieux. Considérez les talents et les avantages personnels ; s'ils sont utiles, ils sont hautement prisés comme tels et aussi parce qu'ils sont censés venir des dieux ; s'ils ne sont que frivoles, comme la beauté, comme l'art de jouer de la cithare et tout ce que le poète nomme les dons d'Aphrodite, ils ont encore leur prix, à cause de leur origine céleste. Considérez les vertus et la vertu par excellence dans les temps héroïques ; le courage lui-même vient des dieux. Considérez les faits eux-mêmes ; non seulement, comme nous l'avons vu, les phases princi-
1) On retrouverait de nos jours une crédulité toute pareille, surtout en Orient. « Coletli, médecia d'Ali-Pacha, un des héros de l'indépendance, était un homme extraordinaire, dit M. Grenier {La Grèce en 1863). Il avait une foi profonde. 11 parlait sans cesse des anges et voyait le doigt de Dieu dans les moindres événements. Comme l'Agamemnon d'Homère, il croyait aux songes. » '
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pales et secondaires de l'action sont marquées par l'intervention de la divinité ; non seulement des actes bons ou mauvais sont imputés à l'influence d'un dieu ou d'une déesse ; mais encore les dieux jouent un rôle dans les circonstances les moins importantes, les plus naturelles et les plus naturellement amenées, les plus aisées à concevoir d'elles-mêmes. C'est ainsi, par exemple, qu'Iris prendra la figure de Politès pour annoncer aux Troyens réunis que les Achéens marchent contre Troie ; pourquoi Iris et non Politès lui-même qui a été envoyé en éclaireur sur la tombe d'^syètès? Uniquement sans doute parce que toutes les nouvelles, les nouvelles rapides et comme pressenties avant d'être connues, sont apportées par Iris * Une corde qui se rompt, un fouet qui tombe, un joug qui se brise, cène sont pas des accidents, ce sont des manifestations de la volonté divine. Il y a mieux ; les Grecs d'Homère sont parfois plus crédules que le poète lui-même ; ils attribuent par exemple aux dieux un fait remarquable, même quand de l'aveu du poète les dieux n'y sont pour rien, du moins quand le poète semble se contenter de l'explication la plus naturelle ; ainsi au vi^ chant, les Argiens repoussés par Hector prétendent, dit le poète, qu'un dieu est descendu du ciel pour secourir leurs ennemis, « vu la manière dont ils ont fait volteface ^. »
Rien ne peut, à cet égard, décourager la crédulité des Grecs. Dans le récit que Phœnix fait de l'histoire de Méléagre, Artémis envoie un sanglier qui dévaste le pays ; il semblerait que sa mort, la mort d'un sanglier instrument des vengeances divines, dût paraître invraisemblable et exciter des doutes sur la cause première du fléau ; il n'en est rien cependant ; le poète voit, dans la dispute que fait naître la mort du sanglier,
1) Le passage était déjà suspect aux anciens, à cause de cette intervention inutile d'Iris ; mais ce scrupule prouve seulement que les Alexandrins ne comprenaient plus les Grecs homériques.
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un nouvel effet de l'intervention divine. Le bouclier d'Achille a deux couches traversées par la lance d'Enée. C'est que les ouvrages, sortis de la main des dieux, résistent aux coups des mortels. Mais pourquoi le bouclier, s'il est divin, peut-il être entamé? et s'il est entamé, pourquoi ne peut-il pas être traversé de part en part? Le miracle est incomplet ; on se demande dès lors s'il y a miracle. De telles objections ne se présentaient pas à l'esprit du poète.
Les sentiments et les pensées sont souvent considérés expressément par le poète, et sans qu'il y ait une intervention en personne des dieux, comme émanant de la divinité. Si Glaucos échange ses armes magnifiques contre des armes très inférieures, ce n'est pas la joie de retrouver un hôte, ce n'est pas sa générosité naturelle qui l'empêche de réfléchir, c'est Zeus qui l'aveugle ' . Si Phœnix renonce à un projet de parricide, ce n'est pas sa conscience qui a parlé, c'est un dieu qui a calmé sa colère. Si Achille convoque l'assemblée des Achéens, ce n'est pas après réflexion et par confiance dans l'appui de l'armée ; c'est parce que Hère « a mis cette résolution en son esprit. )) Si les Achéens pleurent abondamment sur le corps de Patrocle, ce n'est pas parce qu'ils le regrettent, c'est parce que Thétis excite en leur cœur le désir des gémissements'. Et ce n'est pas là tout à fait une simple manière de parler ; ce que l'homme pense et sent par lui-même, ce qu'il pense et sent sous l'influence de la divinité ne sont pas deux choses distinctes. Les Grecs de l'époque héroïque ne se demandent pas comme le héros de Virgile :
aa sua cuique deus fit dira cupido '?
Cette question même suppose une longue habitude de réfléchir sur les phénomènes de l'ordre moral. Nisus,qui prononce
2) xxiii, 14.
3) En., IX, 185.
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ces mots dans l'Enéide, a fréquenté les écoles de philosophie en Italie ou en Grèce. Les contemporains d'Homère étaient, sans examen préalable, instinctivement, si l'on peut dire, dans les mêmes idées ; et ce n'étaient pas seulement le désir violent, la passion dont ils faisaient un dieu, mais les moindres mouvements de leur esprit K En s'écoutant, ils écoutaient un dieu ; ils se dédoublaient et ne croyaient plus à l'identité des deux personnes qui naissaient de cette opération intellectuelle ; leur conscience n'était pas quelque chose d'abstrait, une portion de leur raison ou de la» raison elle-même ; c'était un être d'ordre supérieur qui les.' conseillait et les dirigeait. Voici maintenant le résultat et l'avantage de cet état d'esprit, au point de vue poétique. D'un côté Homère au lieu de nous présenter des héros délibérant avec eux-mêmes, analysant leurs pensées, ce qui est toujours assez froid ; au lieu de parler en son propre nom, comme nos romanciers, ce qui paraîl toujours surprenant et nuit à la sincérité de la peinture en nous laissant apercevoir l'auteur derrière l'acteur ; Homère nous donne le spectacle d'un petit drame ou d'une courte scène entre un dieu et un héros; il n'y a pas de convention, à proprement parler, puisque ce dédoublement de la personnalité est conforme à la conception grecque ; et il y a plus de vie, à cause du dialogue même ; d'un autre côté les conseils, venant du dedans plus que du dehors, de l'homme qui doit les suivre plus que du dieu qui les donne, sont admirablement conformes aux situations et aux caractères, peignent moins encore les dieux que les hommes, et les peignent avec une vérité saisissante. Enfin, une dernière conséquence, c'est que ce demimerveilleux, si l'on peut dire, forme une nuance de plus, à
1) Plutarque, dans un passage peu connu de la Vie de Coriolan (ch, 32) exprime une théorie semblable, au sujet des dieux d'Homère, et même des dieux tels qu'il les conçoit; seulement il veut que les dieux agissent sur nous seulement dans les occasions extraordinaires et s'efforce de prouverj à tort, qu'Homère est sur ce point du même avis que lui.
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côté du vrai merveilleux et des peintures de la réalité, dans le tissu varié du poème. Ces nuances diverses se fondent d'autant mieux qu'elles constituent comme autant de degrés entre la vérité et le mensonge. De là une harmonie qui n'est peutêtre pas sans rapport avec celle qu'a voulu louer Horace, dans les vers connus :
Atque ila mentitur, sic veris falsa remiscet, Primo ne médium medio ne discrepel imum '.
Une remarque sur le rôle des dieux dans l'Iliade n'échappe guère, croyons-nous, aux lectures modernes. Si les dieux inspirent le courage aux héros, les enlèvent, dirigent leurs coups, les préservent des coups de leurs adversaires, que reste-t-il à louer en eux? Ce sont les dieux qui sont les héros, partout et toujours, et non les mortels ; ils n'en viennent aux prises qu'une seule fois ; mais en réalité ils luttent les uns avec les autres pendant les quatre batailles de l'Iliade et les hommes entre leurs mains ne valent guère ni plus ni moins que l'épée ou la lance dans les mains des hommes euxmêmes. Ainsi d'un côté Homère veut nous faire admirer la force, la vaillance et l'habileté extraordinaires de ses héros ; de l'autre il les réduit à n'être que des instruments. La contradiction est manifeste, au moins pour nous ; elle n'était, pour Homère, ni complète ni choquante. Le poète, se conformant en cela aux idées grecques, confond perpétuellement ce qui vient des dieux et ce qui vient des hommes ; les dieux agissent dans les hommes, pour les hommes et avec les hommes, comme ils sentent et parlent en eux et de la même façon qu'eux, ce qui ne les empêche pas, non plus que les hommes, d'avoir leur personnalité propre et leur rôle individuel. D'un côté l'alliance d'un dieu et d'un mortel atleste que ce mortel est doué de toutes les qualités qui distinguent le dieu luimême ; elle est une preuve de noblesse, et, par conséquent,
1) Hor., Arsp., 151-2.
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soit de prudence, soit de courage. Athènè vante à Diomède, pour le piquer d'émulation, les vertus de son père ; elle lui raconte les exploits de Tydée ; et elle ajoute : « tant la déesse Athènè était pour lui une vaillante auxiliaire ! d Comprenez que la protection de la déesse croissait en efficacité et en puissance avec le courage même de Tydée et que les mêmes avantages seront acquis à Diomède, s'il porte la même ardeur dans le combat. C'est la traduction poétique, la mise en scène de notre proverbe : « Aide-toi, le ciel t'aidera ; » proverbe qui, comme la pensée grecque, comme Homère, fait, dans les actions humaines et surtout dans les résultats de ces actions, une part au mérite de l'homme, et à une influence secrète une part qui ne peut être mesurée exactement, ni constatée par l'expérience ; tant il est vrai que l'instinct populaire se rencontre, chez des peuples différents, dans les mêmes conceptions. L'expression seule diffère suivant les âges comme suivant le génie de chaque peuple, selon même les génies littéraires ; chez les Grecs et dans l'épopée, elle est vivante, dramatique ; elle s'étend même, dans l'Iliade, aux proportions d'un long poème ; chez nous, c'est une courte sentence, tout au plus une fable. Nous ne parlons pas de la fortune faite par une conception toute semblable dans la philosophie religieuse et théologique des temps modernes ; par la cité de dieu et le gouvernement providentiel du monde ; il n'y a plus rien là de spontané et de populaire ; nous sommes en présence d'une doctrine, œuvre complexe de la foi et de la raison, qui s'ingénie à résoudre le plus ardu des problèmes. Encore faut-il remarquer que dès qu'on donne un rôle à la divinité parmi les hommes, poètes, peuples et philosophes rencontrent une contradiction que les philosophes s'efforcent d'expliquer, que les peuples et les poètes, leurs interprètes, laissent naïvement, mais nécessairement subsister.
En général donc et pour les motifs que nous avons indiqués les vertus personnelles d'un héros sont deux fois précieuses et
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par elles-mêmes et par leur origine divine. Un sentiment contraire trouve pourtant sa place quelquefois dans le cœur des héros grecs: ainsi Agamemnon s'adressant à Achille lui dira : « Si tu possèdes une grande force, c'est là sans doute le don d'un dieu ^ » Emporté par la colère, Agamemnon se place ici, pour avoir le mérite de rabaisser le mérite d'Achille, à un point de vue tout différent de ses contemporains ; il se trouve que ce point de vue est le nôtre. C'est là une véritable exception que la situation comporte et justifie. C'est un trait de vérité de plus dans l'œuvre d'Homère. Aussi bien Agamemnon reviendra vite à la vraie doctrine, à la doctrine acceptée de tous : le premier mérite d'Achille à ses yeux sera d'être cher à la divinité. «Certes, il vaut beaucoup de guerriers l'homme que Zeus chérit en son cœur *. » Agamemnon au 1'''' chant comme au ix* reconnaît que la vaillance d'Achille est supérieure à la sienne ; seulement il le dit au ix« chant en manière d'hommage, et au i"^ en manière d'insulte.
D'ailleurs, ce que cette assistance divine peut faire perdre en mérite ou sembler faire perdre aux héros, ils le regagnent en osant combattre contre la divinité elle-même. Un passage nous parait surtout caractéristique à cet égard. Au xvii^ chant, Ménélas, accablé par le nombre, incapable de résister plus longtemps à l'impétuosité d'Hector, prend le parti de se retirer. « Pourquoi, dit-il, délibérer ainsi avec moi-même? Vouloir combattre contre un homme qu'un dieu honore, c'est attirer sur soi un grand malheur. » Puis il réfléchit que si Ajax vient à son secours il pourrait, avec lui, combattre même contre un dieu '. Nulle part cette pensée n'est exprimée avec plus de clarté ; mais en réalité elle est dans l'Iliade au fond de tous les esprits. Lutter contre un dieu est chose difficile; mais ce n'est point une tâche qui doive déconcerter le courage d'un héros.
Pour triompher de l'obstination d'un héros, le dieu sera obligé parfois ou de manifester sa volonté par des signes réitérés et de plus en plus clairs, comme Zeus qui lance la foudre devant les chevaux de Diomède et tonne trois fois dans le ciel en signe de victoire pour les Troyens, parce que Diomède hésite trois fois à quitter le champ de bataille; comme Apollon qui se découvre aux yeux de Patrocle au moment où le héros, escaladant les murs de Troie, va faire violence au destin même. Le courage, en ces circonstances, touche presque à l'impiété ; il n'en est que plus saisissant pour l'imagination.
En résumé, les scènes des divinités entre elles nous offrent à peu près toutes les situations intéressantes que l'imagination peut concevoir ; assemblées tenues par les dieux; entrevues ; opposition à Zeus, tentatives pour le fléchir, révoltes ouvertes, emploi de la ruse et de la séduction, transactions, réconciliations douteuses, serments ambigus, insinuations perfides ; soumissions non sans arrière-pensée ni sans réserves ni sans protestations ; relations de souverain à puissants, d'époux à femme, de père à fils et à fille, de frère à frère, de mère à fille, de femme à femme, d'où naissent les objurgations, les remontrances, les éloges ironiques, les plaintes amères, les mécontentements réels ou exagérés à plaisir, les consolations, les promesses, les arbitrages ; des messages et des conseils ; enfin des combats, luttes par intermédiaire, luttes corps à corps, avec insultes, avec provocations acceptées ou éludées ; ici comme partout, le poète épuise ou paraît épuiser les ressources de son sujet. Les sentiments sont en toute circonstance les mieux appropriés au caractère et à la situation des personnages ; si quelques-uns ont prêté à la critique, un examen plus attentif des rôles, un effort plus grand pour se placer au point de vue d'un âge primitif semblent justifier entièrement le poète. Plusieurs fois aussi nous surprenons dans cette partie du poème le procédé familier au poète ; la
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reprise d'un même motif avec une modification ici légère, là plus marquée; une marche progressive, un lent acheminement, non sans arrêt, vers les scènes les plus audacieuses ; et en outre ici, au dernier moment, une défaillance partielle qui semble jusqu'à un certain point calculée et qui certainement est rachetée à certains égards. Quant aux scènes entre dieux et hommes, elles sont nombreuses et variées ; elles continuent à peindre avec une vérité frappante la nature humaine, non seulement parce que les dieux, conçus comme des hommes, ont chacun leurs passions propres et leur caractère individuel mais encore parce que la divinité fait souvent l'efTet d'être comme un dédoublement du héros qui délibère avec lui-même. Si elles ne sont pas toujours de nature à nous donner, à nous autres modernes, une idée très avantageuse du courage des héros, c'est qu'il nous est difficile d'entrer tout à fait dans la conception homérique des rapports entre la divinité et l'humanité. Au point de vue où étaient placés les Grecs et quelle que soit la contradiction qui paraît exister entre ces deux idées, l'homme doit la grandeur de son rôle en partie à l'assistance divine, en partie à la lutte qu'il soutient contre les dieux. Protégé , c'est qu'il mérite cette protection par ses vertus personnelles ; en guerre ouverte avec un dieu, il s'élève pour ainsi dire au-dessus de l'humanité. Enfin, moins peut-être qu'ailleurs, mais d'une façon encore très sensible, le poète dans ces scènes fait preuve de ce don de renouvellement, et de cet art de se surpasser lui-même que nous avons tant de fois reconnu.