IVI
son poème plutôt qu'il ne cherche à les lier étroitement ; ou plutôt, sans briser le lien naturel, en le rappelant même ici et là, il ne prend pas la peine de recueillir tous les fils qui pourraient s'unir à ce lien pour le fortifier. Et d'où vient ce procédé qui peut surprendre ? de la parfaite conscience que le poète a dans l'unité de son œuvre et de son plan ; de la confiance en l'intelligence des auditeurs, et aussi de la tendance très manifeste chez le poète à se laisser absorber par l'intérêt de la scène présente.
Un des épisodes les plus ingénieux de l'Iliade est assurément l'envoi par Achille de Patrocle vers Nestor, avec ordre de s'informer du nom du guerrier blessé que le vieux roi a ramené dans sa tente. En effet Achille, dans un long poème consacré à sa gloire mais conçu de telle sorte que le héros principal n'a le principal rôle qu'au début et à la fin, Achille nous est ainsi montré de nouveau, comme au chant ix, au moment de l'ambassade; d'un autre côté la dédaigneuse et hautaine indifférence qu'il a témoignée plus haut fait place à un sentiment de pitié qui prépare, sinon son retour immédiat, du moins son consentement à laisser Patrocle secourir les Achéens. Cet épisode est donc par lui-même destiné surtout à servir de lien entre la première partie du poème, celle où la détresse des Grecs va croissant, et la seconde celle où Patrocle, puis Achille interviennent. Or il est assez curieux de voir que ce lien lie mal ou lie peu. En effet Patrocle ne rend pas compte de son message et Achille lui adresse des questions qui n'ont aucun rapport avec ce message. Patrocle ne renseigne pas Achille sur Machaon ; il mentionne les blessures de Diomède, d'Ulysse, d'Agamemnon, d'Eurypyle, non les faits autrement graves qui se sont passés depuis le xiii* chant. C'est qu'une parfaite rigueur dans la suite des idées est la moindre préoccupation du poète : son principal objet est de peindre les changements qui s'opèrent graduellement dans l'âme d'Achille, sous la douce influence des paroles de Patrocle, par l'efl'et de
ses propres réflexions et à la vue des malheurs qui frappent les Achéens. Il ne raconte pas l'entrevue des deux amis par le menu ; il n'en garde que les traits les plus saisissants pour l'imagination. Patrocle pleurant à chaudes larmes, Achille l'interrogeant sur la cause d'une douleur qu'il devine et qu'il partage même, voilà le spectacle qui le frappe ; voilà l'idée et le sentiment qu'il s'attache à mettre en pleine lumière ; voilà le vrai mérite de l'épisode, mérite auquel il aurait dû renoncer s'il avait été plus soucieux de l'exactitude et de la vraisemblance ^ .
Cette même liberté de composition apparaît dans les batailles de phase à phase, et même d'épisode à épisode ; de sorte qu'on ne sait pas toujours ou si le poète a oublié ses propres descriptions, ou s'il suppose des événements intermédiaires.
La troisième phase de la troisième bataille nous présente, à cet égard, plusieurs exemples. Le poète a décrit dans le chant XII (deuxième phase de la troisième bataille ou combat autour des murs), la situation respective des différents chefs
1) Cet épisode est un des plus vivement attaqués par la critique contraire à l'unité. Voici ses arguments : l» Patrocle parle, non de la lutte auprès des vaisseaux, mais des blessures reçues par les principaux chefs : or c'est le danger des Achéens qu'il aurait dû surtout représenter à Achille. — Mais si Agamemnon, Ulysse et Diomède étaient encore capables de tenir une lance, le danger serait moins pressant ; Patrocle veut convaincre Achille que les Achéens, réduits à leurs propres forces, ne peuvent plus compter que sur le secours du héros. 2» Achille semble se représenter le combat comme se livrant encore dans la plaine, en avant des murs. — Les mots tvaûXot (71), vîiv 5è OToâTov àptptpiàj^ovTai (73), Trâv -kiSiov (79), ne sauraient rien prouver à cet égard ; les cvaOXot sont ou les fossés, ou peut-être les oùpoldu chant w (v. 153);vyv Se arpaTov àfjttf iptàj^ovrai signifie : ils combattent autour de leur camp, de leur camp naval, de leurs vaisseaux, et par conséquent s'applique fort bien à la situation ; quant à niSiov, ce mot peut désigner aussi bien l'espace entre les murs et la mer qu'entre les murs et Troie. 3o Achille par certains traits montre qu'il a connaissance du chant ix« (v. 60-63) ; par d'autres, il paraît l'ignorer (72) ; nous avons répondu à cette critique dans le texte.
grecs et troyens. Asios s'est porté vers la gauche ; Sarpédon s'est élancé contre le mur, non loin de l'endroit occupé par Hector ; ce dernier enfin a enfoncé la porte principale du camp, celle du milieu. Les deux Ajax étaient opposés à Hector ; mais l'un d'eux, Ajax fils de Télamon, accompagné de son frère Teucros, s'est porté au secours de Ménestheus qui faisait face à Sarpédon. Or, du xii* au xiii* chant cette situation s'est légèrement modifiée sans que le poète nous ait prévenus ; Asios a pénétré dans le camp avec son char ; nous sommes obligés de conjecturer que la porte, défendue par les Lapithes, a cessé de l'être au moment de l'irruption d'Hector. Les deux Ajax sont réunis : nous sommes forcés de présumer qu'Ajax Télamonien, après avoir prêté main forte à Ménestheus, est revenu à son premier poste ; et de fait ce retour est parfaitement conforme au langage qu'il a tenu, au xii^ chant, en se séparant d'Ajax fils d'Oileus. Teucros aussi est revenu, mais il n'est plus avec les deux Ajax ; le poète nous le montre dans un groupe de gterriers qui se sont retirés à l'écart près des vaisseaux rapides « pour rafraîchir leurs âmes, » c'est-àdire pour se reposer ; Mér^estheus lui-même est au nombre de ceux qui tiennent tête à Hector. Que conclure de tous ces faits, si ce n'est que l'irruption d'Hector dans le camp achéen a changé la face de la bataille ? les uns sont restés ; les autres se sont portés contre l'envahisseur. Quoi de plus naturel, et le poète était-il bien tenu de nous avertir expressément de ce changement que tout son récit. suppose?
A la fin du xiu^ chant, Hector après avoir réuni la plupart des chefs troyens s'est précipité contre les troupes achéennes. En ce pressant danger, à qui appartient-il d'aviser? aux chefs de l'armée grecque, à ceux qui composent ordinairement le conseil de guerre, à Agamemnon, à Ulysse, à Nestor ; mais Nestor est dans sa tente auprès de Machaon ; Agamemnon et Ulysse blessés ont dû se retirer du champ de bataille, avec Diomède également blessé. Le poète imagine alors que le bruit
du combat parvient jusqu'aux oreilles de Nestor et des trois autres rois ; Nestor, plus près du champ de bataille, ga^ne un poste d'observation d'où il reconnaît la détresse des Grecs ; il se décide à informer A^amemnon qu'il rencontre en compagnie d'Ulysse et de Diomède. Alors a lieu un entretien entre les quatre chefs ; sur le conseil de Diomède il est décidé que les trois rois se transporteront sur le champ de bataille, et que, se tenant hors de la portée des traits, ils soutiendront par leur présence et leurs exhortations le courage des Grecs. La situation militaire avant cet épisode est-elle bien la même qu'au moment de l'entrevue des chefs? oui, dans l'ensemble, puisque c'est pour résister à l'attaque furieuse d'Hector que les trois rois se concertent et se rapprochent des combattants ; non, à ne consulter que certains traits. En effet à la fin du XIII' chant le poète nous a dit que les Achéens n'oubliaient pas leur courage et faisaient bonne contenance * ; or Nestor, sortant de sa tente, aperçoit un triste spectacle : les Achéens sont refoulés ; les Troyens gagnent du terrain ; le mur des Achéens est renversé ^. Faut-il donc supposer que depuis le choc décrit à la fin du xiii« chant, la lutte est devenue défavorable aux Achéens? Cette supposition n'est pas invraisemblable; elle est même dans l'esprit du passage, puisque l'intervention d'Hector ne peut avoir d'autre résultat que défaire courir aux Achéens le plus sérieux danger. Toutefois on peut croire aussi que la situation imaginée par le poète est de celles qui, à la guerre, tiennent tout à la fois de la résistance et de la défaite ; les Achéens soutiennent le choc, mais ils plient, ils reculent sans fuir encore ; peut-être même la bataille ne présente-t-elle pas le même aspect sur tous les points. Il n'est guère possible de songer à une déroute complète ; en pareil cas l'intervention des trois rois ou serait inutile ou serait autrement caractérisée. Ils feraient par exemple, comme Ulysse au ii^ chant, quand
1) Ilil, 835-6.
2) XIV, 14 et 15.
tous les Achéens se précipitent sur leurs vaisseaux pour s'embarquer ; ils retiendraient les hommes et les ramèneraient à leur poste. Quoi qu'il en soit, on voit combien le poète s'applique peu à bien définir la situation et à rattacher étroitement les scènes les unes aux autres.
La présence des rois et surtout l'intervention de Poséidon ont rétabli l'équilibre. Le récit de la bataille qui se livre alors est coupé en deux parties par l'épisode de Zeuset Hère. Chacune de ces parties est parfaitement claire en elle-même ; si on les rapproche, si on les compare, on ne sait trop au juste, ici non plus, quelle est la situation imaginée par le poète. En effet, les trois rois, survenant sur le lieu du combat, jouent un rôle qu'ils ne sauraient prendre au milieu d'une ardente mêlée ; ils imposent aux Achéens un échange d'armes ; les moins braves, s'ils portent des boucliers épais, les passent aux meilleurs guerriers. De son côté, Hector range ses troupes en bataille. Que faut-il penser ? S'agit-il, de part et d'autre, des troupes de seconde ou de troisième ligne ? On pourrait le supposer, puisque les trois rois doivent se tenir hors de la portée des traits ; mais Poséidon, qui a conseillé l'échange, s'est jeté aux premiers rangs. Y a-t-il eu un moment d'arrêt un recul simultané des deux armées, les combats singuliers continuant sur le front des lignes ? Le poète nous laisse dans l'incertitude et semble y demeurer lui-même. Il semble qu'il ait voulu introduire dans son récit, pour le varier, cet échange d'armes, sans doute usité de son temps, et qu'il ne s'est pas demandé si, pour une pareille opération, le moment était bien propice.
Au XVIII* chant, le poète, avant de montrer Achille debout sur le bord du fossé, reprend la peinture de la déroute achéenne. Or dans cette nouvelle description, d'un côté, il n'est plus question de Mèrionès et de Ménélas qui portaient le cadavre ; de l'autre, les deux Ajax, qui contenaient Hector, ne peuvent plus l'empêcher de saisir le cadavre par les pieds ;
ils ont donc perdu leur situation : c'est un changement qui n'est pas autrement indiqué. On en comprend du reste aisément la raison : plus Patrocle sera en danger, et plus surprenante, plus émouvante sera la victoire sans lutte qu'Achille doit remporter. Mais nul passage ne montre mieux que celuici comment le poète unit deux parties de son récit ; le lien existe , il est toujours un peu flottant *.
Entre deux parties du poème, la contradiction ou le défaut de rigueur dans l'expression sont encore plus marqués. La prédiction faite par Zeus au xv^ chant nous offre à cet égard un exemple curieux. « Hector, dit le dieu, refoulera de nouveau les Achéens saisis d'une terreur panique et ceux-ci en fuyant se précipiteront jusqu'au milieu des vaisseaux d'Achille qui alors suscitera son compagnon Patrocle ^. » Or, d'un côté les Troyens ne pénètrent pas jusqu'aux vaisseaux d'Achille ; de l'autre, Achille bien loin de susciter Patrocle ne fera que céder aux prières de son ami. Sur le second point toutefois, il n'y a pas contradiction : dans la résolution prise par Patrocle, une part d'initiative appartient à Achille ; c'est lui qui envoie son compagnon dans la tente de Nestor ; c'est lui qui l'interroge, avec l'intention aisément reconnaissable de se faire arracher son consentement ; c'est lui qui, à la vue des flammes, frappe ses deux cuisses, et s'écrie non comme un homme qui accède aux projets d'autrui, mais comme s'il les avait formés lui-même : « Lève-toi, divin Patrocle. » Ce sont ces différents mouvements que l'expression «Achille suscitera son ami » semble destinée à annoncer ; elle dit plus qu'elle ne paraît ; elle est grosse de sens, et voilà pourquoi, à un certain point de vue, elle peut paraître inexacte. La première assertion
i) 11 est faux, d'ailleurs, que le cadavre de Patrocle, dans le dernier passage, soit supposé à terre : en effet, les Achéens fuient toujours (xYin, V. 148) et un moment après le cadavre va être déposé dans le camp des Grecs sur un lit funèbre : il faut donc qu'ils l'emportent avec eux.
de Zeus, à savoir que les Achéens seront refoulés jusqu'aux navires d'Achille, est évidemment en contradiction avec les faits ; mais quoi ? l'erreur de Zeus est-elle si grande ? Les Achéens une fois repoussés au delà de la première ligne des navires, les vaisseaux d'Achille ne seront-ils pas, comme tous les autres, en grand danger d'être incendiés ? Est-il étonnant aussi que Zeus, voulant effrayer Hère, exagère le péril futur des Achéens ? Enfin il se peut aussi qu'à ce moment le poète n'eût pas encore tout à fait arrêté en son imagination les circonstances précises dans lesquelles il arracherait Achille à son indifférence. On remarquera que le langage d'Achille au chant IX est d'accord avec la prédiction de Zeus : « Je n'aurai aucun souci de la guerre sanglante, avant que le fils du belliqueux Priam, le divin Hector, pénètre jusqu'aux tentes et aux navires des Myrmidons, en tuant les Argiens, et en brûlant les vaisseaux '. » Or Achille, il faut en convenir, a bien le droit d'avancer le moment où il viendra au secours des Achéens, surtout en la présence de Patrocle ; d'un autre côté Zeus qui veut honorer Achille et partant exécuter à la lettre les menaces du héros parle naturellement dans les mêmes termes que lui des conditions de son retour. Mais dit-on, il est dieu et doit savoir exactement ce qui se passera. Oui, sans doute, si le poète le savait lui-même, avec une entière certitude; mais cela même est douteux. Enfin il y a lieu de se demander si le poète n'a pas été ici inexact à dessein ; en effet, si Achille ne se contient pas, s'il devance le moment qu'il s'est prescrit à lui-même et que Zeus attend comme lui et comme l'auditeur, n'est-ce point là un trait conforme au caractère impétueux du héros ? n'y a-t-il point là matière à une admiration plus grande et à une sympathie plus vive pour son magnifique élan : (( Lève-toi, divin Patrocle ! » Quoi qu'il en soit, insouciance, absence d'un plan arrêté en tous ses
i) IX, 652.
détails, ou profonde habileté, il est certain que les faits ne répondent pas entièrement à la prédiction de Zeus.
Les résumés ne sont pas toujours plus exacts que les prédictions chez Homère. Au xviii» chant par exemple, Thétis raconte à Hèphoestos l'histoire des derniers jours ; les Troyens ont repoussé les Achéens jusqu'auprès de leurs navires et les ont assiégés dans leur camp ; les vieillards ont vainement essayé de fléchir Achille ; toutefois Achille a revêtu Patrocle de ses propres armes et l'a envoyé au secours des Achéens ; tout le jour, on a combattu près des portes de Scées ; la ville aurait été prise si Apollon n'avait tué lui-même le vaillant fils de Ménœtios *. » Il semble, d'après ce récit, d'abord que les chefs achéens aient attendu à être bloqués dans leur camp pour envoyer une ambassade à Achille ; ensuite que l'expédition de Patrocle ait suivi immédiatement l'ambassade; qu'Achille, refusant encore de paraître en personne, ait du moins accordé aux prières des Achéens le concours de Patrocle. Or, on le sait, les événements ne s'enchaînent pas ainsi dans l'Iliade. Mais avons-nous bien le droit d'être surpris ? Thétis abrège ; en abrégeant, elle confond et supprime ; elle est exacte sur le point essentiel, la situation présente des Achéens, qui ne comptent plus que sur Achille, et celle d'Achille privé de ses armes. Que veut-on de plus ? Il n'est pas vrai non plus que les Achéens aient combattu tout le jour près des portes Scées ; mais ce qui est vrai, c'est qu'ils ont combattu tout le jour et qu'ils se sont avancés jusqu'aux portes de Troie ^. Dans les souvenirs de Thétis, ce n'est' là qu'un seul et même fait. Quoi de plus naturel? En résumé, le poète ici encore ne se contredit pas brutalement; moitié par confiance dans l'intelligence des auditeurs, moitié par une espèce d'insouciance, inséparable de l'improvisation, il ne prend pas la peine d'être entièrement exact.
1) xvin, 446 et sv.
2) XVI, 698-712, XVU, 404.
L'art de motiver, chez Homère, présente des caractères tout à fait analogues. Le poète a toujours une raison pour introduire un nouvel épisode ; mais cette raison n'est pas toujours très forte. Par exemple, il est assez naturel qu'Agamemnon veuille connaître les sentiments de l'armée, avant de la mener contre les Troyens ; mais l'épreuve à laquelle il a recours, très féconde en situations intéressantes, est des plus dangereuses : que fait le poète ? Il glisse sur les motifs qui décident Agamemnon à proposer et le conseil des princes à approuver une telle mesure. On s'est étonné quelquefois de rencontrer tant de facilité chez les Nestor, les Ulysse et les Diomède, et si peu d'éloquence chez Agamemnon qui se borne à dire : « J'éprouverai l'armée ainsi qu'il est coutume ; » mais c'est précisément parce que l'épreuve est difficile à motiver que le poète la motive aussi peu que possible ; le défaut que l'on signale ici eût été beaucoup plus sensible, si le poète avait cherché à le dissimuler.
Au ve chant, pour laisser le champ libre à Diomède, il faut écarter Ares. Athènè s'en charge ; elle va trouver le dieu, l'emmène et l'assoit près des rives du Scamandre, en lui faisant entendre qu'elle aussi abandonne les Troyens à leur propre courage. Voilà sans doute un expédient bien naïf et des moins vraisemblables, même à ne considérer les dieux que comme des hommes, suivant les idées antiques ; mais la crédulité d'Ares en cette occasion répond à la facilité, pour ne pas dire à la crédulité avec laquelle les Ioniens acceptaient de semblables fictions ; c'est un jeu de l'imagination auquel l'auditoire se prêtait ; c'est comme un droit du poète, comme une espèce de permission dont il usait librement, sauf à montrer qu'il ne l'avait pas demandée ou prise en vain dans l'intérêt du poème.
Le vr chant, comme on sait, nous transporte à Troie ; nous y assistons à des scènes religieuses ou domestiques aussi touchantes que les scènes du champ de bataille. Pour avoir
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l'occasion de nous présenter de pareils tableaux, le poète est obligé de ramener Hector à la ville. Mais quoi ? la présence d'Hector n'est-elle pas plus nécessaire à l'armée que dans Troie, alors surtout que les Troyens fléchissent? L'objection serait peut-être fort sérieuse pour un poète moderne toujours en garde contre la critique et l'abus du raisonnement appliqué aux œuvres d'art ; nous doutons qu'aux yeux d'Homère, et même à la réflexion, elle eût paru de nature à lui faire renoncer aux ressources poétiques de sa conception. Il se contente de motiver l'absence d'Hector aussi bien qu'il le peut ; les dieux sont irrités ; la défaite des Troyens est sûrement l'œuvre d'Athènè qui protège les Achéens ; des processions, des cérémonies expiatoires sont nécessaires ; pendant que les guerriers combattent, les mères et les épouses doivent prier Qui le premier a cette pensée? naturellement un devin, un prêtre, Hélénos, le frère d'Hector. C'est lui qui donne à Hector le conseil de se rendre à la ville. Pourquoi ne se charge-t-il pas luimême du message, demanderait et demande la critique moderne ? question des plus sensées, et en même temps des plus indiscrètes au point de vue poétique ; question à laquelle on ne peut répondre que par l'aveu d'un défaut, d'un défaut heureux, puisqu'il est racheté avec éclat, puisqu'il amène des scènes d'une beauté incomparable. Le poète d'ailleurs, qui l'a certainement senti, a voulu l'atténuer et il l'a fait, comme il fait toutes choses, sans trahir le moindre embarras, sans donner par la recherche et la subtilité un air d'excuse à des raisons qui pourraient être discutées : Hector rétablit l'équilibre entre les combattants avant de partir ; les Troyens auront à tenir bon pendant son absence ; mais Hector, en reformant leurs rangs, leur a donné les moyens et le courage de résister. C'est miracle sans doute que les choses se passent ainsi qu'Hector l'a prévu, et qu'il retrouve les Achéens et les Troyens à peu près dans la situation où il les a quittés : mais quoi ! ôtez au poète la liberté qu'il demande, qu'il s'arroge même, et
dont il use d'ailleurs avec modération, et faites le compte de ce que les auditeurs y perdront ; vous verrez bien si le poète n'a point raison ici contre la raison.
Le poète, avec Hector et Paris, revient comme forcément sur le champ de bataille. C'est au. tour des Troyens d'être vainqueurs et ils le seront ; mais d'un autre côté il y a longtemps que cela dure, et le jour ne saurait se prolonger plus longtemps sans invraisemblance ; de là la nécessité pour le poète d'amener un incident qui rende aux Grecs l'avantage ou du moins les honneurs de la journée, tout en mettant fin à la lutte. C'est pour cette raison, et non pour d'autres, semble-t-il bien, que le poète a imaginé le duel entre Ajax et Hector : Hector provoquera les Grecs ; Ajax se mesurera avec Hector ; les hérauts, sous prétexte que la nuit est venue, sépareront aisément les combattants et les deux armées rentreront l'une dans son camp, l'autre dans la ville. Naturellement et suivant les habitudes épiques, ce seront les dieux qui auront l'idée de ce duel. Ne vous étonnez pas maintenant de la disproportion entre les apprêts de Paris et d'Hector, et le peu qu'ils font ; le poète n'a pas le temps de nous raconter longuement leurs exploits. Ne soyez pas surpris de les voir obtenir, à si peu de frais, d'aussi beaux résultats ; il faut que la situation change vite pour qu'elle ait, sans tarder, un revirement favorable aux Achéens. Ne demandez pas pourquoi Athènè, qui voit les Achéens périr, se rend à Ilios, au lieu de descendre sur le champ de bataille, comme elle a déjà fait : le poète a besoin de la faire s'entendre avec Apollon pour suggérer à Hector la résolution, assez étonnante puisque Hector est vainqueur, de ne pas poursuivre ses avantages à la tête des Troyens et de provoquer les plus braves d'entre les Grecs, ce qui lui fera perdre tous les fruits de sa vaillance. Ne dites pas non plus que ce duel suppose un accord préalable entre les Achéens et les Troyens et que cet accord est difficile à concevoir après la violation par les Troyens de la trêve précédente ; Hector sera
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le premier à rappeler cette rupture des traités ; il l'expliquera à sa façon, ou plutôt à la façon habituelle du poète; c'est Zeus qui, voulant du mal aux deux peuples, a frappé de nullité les serments échangés. Ne demandez pas non plus pourquoi Apollon est presque aussi aveugle et imprudent qu'Ares, quand il se laisse écarter du champ de bataille par Athènè ; pourquoi il se range si vite à un avis dont les conséquences seront fatales à ceux qu'il protège. Le poète n'a cure de ces objections ou de ces scrupules; il va droit son chemin; il se dirige à son but qui est la fin du combat ; pourvu que la scène soit belle, grande et nouvelle par quelque endroit, il ne s'inquiète pas de savoir si les moyens qu'il emploie pour la préparer sont bien fondés en raison ; sur ce point ce qui lui importe, c'est une apparence, une ombre de vraisemblance plus que la vraisemblance elle-même.
Si nous considérons la bataille racontée au viii* chant, nous voyons que les alternatives de succès et de revers pour les deux peuples dépendent essentiellement de la volonté de Zeus ; aussi ne faut-il pas s'étonner si les motifs d'ordre purement humain, que le poète toutefois n'exclut pas entièrement, sont assez faibles. A midi après un combat indécis, les Troyens ont l'avantage : pourquoi ? c'est que Zeus a pris ses balances d'or et qu'il a placé dans chaque plateau les kères homicides ; or les kères des Achéens ont été trouvées plus pesantes. Cette pesée des kères n'est autre qu'un symbole de la volonté divine et un symbole qui permet au poète de faire illusion sur le rôle de Zeus ; si Zeus se décidait sans motif, il semblerait agir par caprice ; il n'a aucun motif sérieux, mais il en a un apparent dans le poids des kères achéennes ; cela suffisait à Homère et à ses contemporains. Diomède un moment rétablit le combat. Pourquoi Diomède et non Ajax? parce que Diomède a joué un rôle important dans le chant précédent ; parce que Ajax est réservé pour le combat auprès des vaisseaux. Diomède ne rétablit pas seulement le combat, il est sur le point
de refouler les Troyens dans Ilios comme des agneaux. Qu'at-il fait pour cela ? le poète nous le dit à peine. Il a tué l'écuyer d'Hector, mais Hector en retrouve un autre sur-le-champ ; il devrait donc soutenir le choc ; mais ce n'est pas l'affaire du poète qui cherche l'intérêt dans le brusque passage de la victoire à la défaite. La foudre tombe aux pieds de Diomède qui est alors forcé de fuir. Comment se produira le revirement? Hère s'adresse à Poséidon, mais en vain ; Poséidon en ce moment est plem de respect pour Zeus ; la conversation entre Hère et Poséidon, souvent critiquée, n'a donc d'autre objet que de rendre plus manifeste la prépondérance du maître des dieux. Hère suggère alors à Agamemnon la pensée de prier Zeus ; Zeus se laisse fléchir; un aigle laisse tomber un faon sur l'autel du camp. Ce présage rend la confiance aux Achéens qui à leur tour poursuivent l'ennemi ; le principal rôle passe à Teucros ; Hector terrasse ce dernier d'un coup de pierre ; il n'en faut pas plus pour changer la face des choses ; l'Olympien rend de nouveau le courage aux Troyens, dit le poète, qui ne se soucie même plus de nous dire pourquoi Zeus a changé d'avis. Que se passe-t-il alors, et quels nouveaux progrès vont faire les Troyens ? Habilement, le poète remplace le récit d'une nouvelle déroute par la tentative inutile d'Hère et d'Athènè en faveur des Grecs ; pendant ce temps, la nuit vient et sépare les deux armées. Comme on le voit, les diff'érentes phases de la bataille sont à peine motivées, ou ne le sont que par la volonté de Zeus ; et comme la volonté de Zeus, ainsi que nous l'avons montré ailleurs, n'est à certains égards que l'expression même du cours des choses, ce motif en est à peine un. En réalité, Homère invente, comme Zeus agit, dans sa pleine souveraineté de poète ; il donne des explications, mais les premières venues, pour ainsi dire, celles qui sont le plus à sa portée ; au besoin même, il n'en donne pas ; l'essentiel pour lui est de varier les scènes et les tableaux, et en les
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variant, d'atteindre un de ces points fixes par lesquels l'action doit passer.
Cette intervention de Zeus rend quelquefois à l'auteur de de l'Iliade un service assez inattendu. Au xi* chant par exemple, il lui était difficile de mettre en présence Agamemnon et Hector sans donner la supériorité au héros troyen ; d'un autre côté, comment tenir écarté du champ de bataille un héros qui s'était promis la veille de mener les Troyens à l'assaut des murs et qui be réservait le principal rôle dans la bataille ? Ce problème qui pourrait embarrasser un poète moderne, Homère le résout comme en se jouant ou plutôt comme s'il jouait avec son sujet ; c'est la volonté de Zeus ; cette explication lui suffît, et suffisait sans doute aux auditeurs. Il dira donc d'abord : « Or Zeus tenait Hector à l'écart des traits, de la poussière, du massacre, des flots de sang et du tumulte '. » Puis, comme s'il réfléchissait qu'un homme comme Hector aurait dû sortir de cette inaction et se précipiter sur Agamemnon, il nous montre Zeus lui envoyant Iris avec ces paroles : « Ne te môle pas aux combattants; attends le moment où Agamemnon sera blessé 2. » On a eu tort de dire que cet ordre de Zeus rendait inutile la précaution prise antérieurement par le dieu à l'égard d'Hector ; cet ordre prouve seulement que le dieu n'a pas une entière confiance dans le résultat de sa précaution ; par l'influence de sa volonté, il a contenu Hector ; il le contient maintenant par des instructions formelles. Au fond, c'est toujours le même motif, un motif invraisemblable et peu acceptable pour nous, mais sur lequel les Grecs ne chicanaient point ; Zeus agit en maître, et le poète le fait intervenir, suivant les convenances et les nécessités de son récit.
Un peu plus loin, le poète use du même artifice pour empêcher la rencontre entre Hector et Ajax ; c'est la volonté de
Zeus; il y ajoute une explication : Zeus s'indigne à la pensée qu'Hector puisse en venir aux mains avec un héros plus fort que lui ; faible raison à coup sûr, et qui ne gênera ni Zeus ni le poète, en bien d'autres circonstances ; mais c'est une raison; soyons sûrs qu'elle n'était point discutée. C'est Zeus aussi qui, malgré la supériorité d'Ajax sur Hector, jette l'effroi dans le cœur du premier. Est-ce possible? Est-ce vraisemblable? Très peu assurément. Mais on voit par là même, par ces demi-contradictions en un même passage, combien la vraisemblance absolue et la parfaite consistance du récit, au point de vue purement humain, ont peu d'importance aux yeux du poète.
Rien de plus commode que ce motif, la volonté de Zeus. Au xvir chant, pendant la lutte autour de Patrocle, le poète veut rendre l'avantage aux Grecs. « Athènè descendant du ciel, ditil, ranime le combat ; car Zeus au vaste regard l'avait envoyée pour encourager lesDanaens, son esprit étant changé ^ » El remarquez que l'esprit de Zeus n'a point changé au point de souhaiter et d'assurer la victoire définitive des Grecs, car quelques vers plus loin, il va employer la foudre pour les mettre en déroute. Non, c'est un simple caprice ; pour mieux dire, un moyen de donner un moment la supériorité à Ménélas sur Hector, aux Grecs sur les Troyens, en un mot un motif tout poétique, mais en soi fort arbitraire.
Il n'y a point de changement qui ne soit amené par l'intervention des dieux ; c'est une règle presque sans exception dans le poème épique, comme nous l'avons vu. Or le poète qui a besoin au xiii'' chant de ranimer le courage des Achéens pour les opposer aux Troyens ne pourrait appeler un dieu à l'aide des Grecs, s'il restait fidèle à la vraisemblance, s'il était trop attaché à ses propres conceptions ; en effet, Zeus a défendu à tous les dieux de se mêler aux combattants ; il a même
1) V, 541 et sv.
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durement réprimandé Hère et Athènè qui ont tenté de secourir les Achéens. Mais le poète n'est pas embarrassé pour si peu ; il suppose très simplement et très hardiment une distraction de Zeus « qui détournant ses yeux brillants abaisse ses regards au loin sur les Thraces, hardis cavaliers, sur les Mysiens, braves guerriers, sur les fiers Hippémologues buveurs de lait et sur les Achéens les plus justes des hommes » et compte non sans quelque légèreté et naïveté, il faut l'avouer, sur la neutralité des dieux qu'il a effrayés. C'est à la faveur de cette distraction que Poséidon se rendra au milieu des Achéens. Cette intervention de Poséidon durera autant que le combat près des vaisseaux et comme la distraction assez étonnante de Zeus peut paraître encore plus invraisemblable en se prolongeant, Hère se chargera de la transformer en un long oubli, en un profond sommeil, par des moyens cette fois très naturels et très vraisemblables. On le voit, Homère ne fait pas acception de motifs ; il prend les uns parce qu'ils lui sont commodes et lui servent de transition ; il traite amplement les autres, parce qu'ils lui fournissent de belles scènes : la vraisemblance peut être respectée, mais elle ne guide pas son choix.
Poséidon arrête les Achéens dans leur fuite, assure pendant quelque temps l'équilibre des forces en présence ; mais comme les Troyens, conformément à la loi de l'alternative, doivent l'emporter pour être ensuite refoulés, Poséidon disparait complètement, quand les Troyens ontla supériorité, pour reparaître quand elle leur échappera. Sans doute, c'est là un fait assez étrange. Zeus est toujours distrait : pourquoi Poséidon, au moment le plus critique, semble- t-il abandonner son peuple favori ? Zeus s'endormira dans les bras d'Hère : pourquoi Poséidon a-t-il besoin d'être averti par le Sommeil pour reprendre son premier rôle ? L'absence de tout motif dans le premier cas, le choix du motif dans le second, auraient lieu de nous surprendre, si nous ne savions déjà combien est
grande la liberté que le poète s'arroge en pareille matière. Les motifs pour lesquels le poète nous transporte avec un personnage d'un point à l'autre de la bataille méritent aussi d'être étudiés. Pendant les combats du xiii^ chant (troisième phase de la troisième bataille), Amphimachos, le petit-fils de Poséidon, a été tué aucentrede la mêlée. Irrité de cette mort, le dieu court aux tentes des Aohéens, « afin, dit le poète, d'exciter les Danaens et de préparer aux Troyens des calamités. ))I1 rencontre, probablement sur le seuil de sa tente, Idoméneus qui avait reconduit dans le camp un de ses compagnons blessés; Idoméneus d'ailleurs n'a qu'un désir, celui de retourner sur le champ de bataille. Poséidon sous la figure de Thoas lui adresse des paroles de reproche et l'exhorte à secourir les Achéens. Le héros rentre dans sa tente, saisit deux lances et se dirige verslo lieu du combat ; il rencontre alors Mèrionès qui vient chercher une lance. Après une conversation, qui paraît un peu longue en pareil moment, les deux chefs réfléchissant que les Ajax soutiennent au centre les efi*orts des Troyens, se portent vers la gauche. Cette subite résolution est assez étrange : en effet c'est au centre qu'a été tué Amphimachos, et par conséquent Poséidon, en cherchant un vengeur, entendait sans doute l'amener au centre, en face d'Hector. En second lieu c'est au centre que Mèrionès et sans nul doute Idoméneus se trouvaient tout d'abord ; ils savent par eux-mêmes que la lutte y est vive ; Mèrionès y a brisé sa lance sur le bouclier de Deïphobos ; un compagnon d'Idoméneus y a été blessé. Leur présence était là au«si nécessaire au moins qu'à gauche, malgré le prétexte qu'ils se donnent pour passer de ce côté. En réalité, c'est la variété que poursuit Homère ; son récit doit avoir trois parties, comme au chant précédent : combat au centre, combat à droite, combat à gauche ; le poète, plutôt que de renoncer à cette division, oublie les raisons qu'il avait de ramener ses personnages au centre et les conduit à gauche à l'aide d'un motif inattendu.
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Un des caractères les plus frappants de l'imagination d'Homère dans son allure, c'est qu'elle suit pour ainsi dire la pente la plus facile, comme la source guidée par le fontainier dont il parle dans une de ses comparaisons. Les scènes sortent les unes des autres et s'appellent naturellement ; le poème entier et surtout les grandes divisions du poème prises en elle-même, c'est-à-dire l'exposition, le récit des quatre batailles avec leurs incidents et leurs épisodes, le dénouement, fournissent pour ainsi, une preuve continuelle et manifeste à cet égard. Il suffît de jeter les yeux sur les sommaires de chacun des chants pour s'en convaincre. Cette loi est également sensible dans le choix des détails et des personnages. Ainsi si Ménélas et Paris sont les héros engagés dans un combat singulier, c'est que leur querelle est la cause même de la guerre ; de la scène qui les met aux prises sortent, comme une belle et ample floraison, les scènes entre Priam et Hélène, entre Hélène et Paris. Si Diomède, du côté des Achéens, est le premier héros qui se signale par ses exploits, c'est qu'il vient d'être apostrophé par Agamemnon, c'est que par son silence comme par ses paroles il a laissé deviner en lui l'homme d'action, impatient de combattre. Le premier adversaire de Diomède, c'est Pandaros, parce que Pandaros vient déjouer sur le champ de bataille un rôle important ; parce que, de même que la guerre de Troie est l'œuvre de , Paris, le renouvellement des hostilités après une tentative de conciliation est dû à la perfidie de Pandaros. Enée est le second adversaire de Diomède, parce que Diomède est protégé par Athènè, que l'ennemie naturelle d'Athènè c'est Aphrodite et qu'Enée est fils d'Aphrodite. Pandaros tué, les Lyciensquihabitent les bords du fleuve .^sèpos et dont Pandaros était le chef disparaissent avec lui ; ils sont remplacés presque aussitôt par les Lyciens des bords du Xanthe, les principaux alliés de Troie, d'origine non troyenne ceux-là, comme si une Lycie avait éveillé dans l'esprit du poète le souvenir de l'autre, de la vraie, delà prin-
cipale. L'épisode de Tlépolème et de Sarpédon, au v^ chant, est amené par l'inlervenlion de Sarpédon qui a reproché plus haut à Hector son inaction. C'est Hector qui vengera Sarpédon blessé et les Lyciens, répondant ainsi par des actes aux griefs de Sarpédon. Puis les deux héros se retrouveront à la fin de l'épisode, comme au commencement : Sarpédon implorera le secours d'Hector, qu'il a outragé ; Hector, qui s'est jeté dans la mêlée pour se justifier, ne lui répondra pas plus cette fois que la première, non par dédain sans doute, mais par emportement et pour ne point perdre en vaines menaces des instants précieux. Comme on le voit, tout est lié ; tout se tient ; tout vient comme de soi ; l'invention a lieu comme de proche en proche, sans bonds ni déviation.
Cette influence de la pensée d'Homère sur elle-même est particulièrement curieuse à étudier dans l'épisode de Diomède et de Glaucos. On sait qu'il se place après le départ d'Hector pour Troie : en soi, rien de plus naturel ; le poète remplit ainsi, ou paraît remplir, ce qui est tout un en poésie, les différents moments de la durée que comporte son sujet ; pendant qu'Hector s'entretient avec Hécube, avec Paris, avec Andromaque, il faut bien que la bataille continue et ait ses incidents. Or avant de quitter l'armée, Hector vient de faire un pressant appel aux alliés : « Troyens magnanimes et vous alliés venus de loin, soyez des hommes... ^ » C'est donc le moment d'introduire un des chefs de ces lointains alliés ; Sarpédon est blessé ; c'est Glaucos, l'ami de Sarpédon, que le poète mettra en scène. Au premier abord, il peut sembler que le Diomède du VI* chant n'est pas tout à fait semblable au Diomède que nous connaissons ; et que par conséquent, le poète, bien loin de s'inspirer de lui-même, tombe dans la contradiction ; en effet au Y chant, Diomède a blessé Aphrodite ; il s'est élancé contre Apollon, il a frappé Ares de sa lance ; ici, sans faire
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allusion à ces faits, sans se justifier, sans chercher à mettre ses nouveaux sentiments d'accord avec sa conduite antérieure, il dit à Glaucos : « Si tu es un des immortels descendu du ciel, je ne saurais combattre contre toi *. » Est-ce par piété? c'est surtout par mesure de prudence, ce qui, il est vrai, est encore de la piété aux yeux des Grecs; il craint en effet la vengeance des dieux ; il rappelle à cette occasion le châtiment du roi Lycurgue qui avait maltraité Dionysos. C'est une contradiction sans nul doute ; mais elle nous paraît être du nombre de celles qu'admettaient la théologie et la poésie antiques et qui étaient même comme la conséquence de leur étroite union. Diomède respecte la divinité ; c'est le trait essentiel de son caractère, du moins dans l'Iliade ; c'est sur l'ordre d'Athènè elle-même et à l'égard de deux divinités seulement, Aphrodite et Ares, qu'il s'est départi de sa première et naturelle circonspection ; s'il s'est jeté sur Apollon, c'est aveuglé par la furie ; averti, il a reculé. Livré à lui-même par le départ d'Aphrodite, il se conforme aux règles et aux usages de la piété antique. Ne dirait-on même pas, au soin qu'il prend de protester de ses sentiments, qu'ilveut se justifier? ne dirait-on pas que le poète, ayant conscience de sa hardiesse, cherche à en atténuer l'effet, ou que craignant d'être mal compris, il veut nous suggérer précisément l'explication que nous présentons? Car enfin pourquoi supposer que Glaucos est un dieu? On comprend que Pandaros, à la vue des exploits de Diomède, doute s'il doit le considérer comme une divinité ; mais Glaucos ne s'est encore signalé ni dans la mêlée ni dans un seul combat singulier ; et même, ce qu'il y a de plus remarquable, Diomède ne semble voir en lui un dieu que parce qu'il ne l'a pas encore aperçu sur le champ de bataille : n'est-ce pas là un motif un peu subtil, attestant par cela même la préoccupation chez le poète d'amener des réflexions qui feront honneur
à la piété du héros? Ce n'est pas tout ; cet exemple que Diomède allègue à l'appui de sa résolution n'a-t-il pas été cherché dans une intention analogue ? Diomède semble dire : on pourrait me confondre avec Lycurgue, mais ce serait une grande injustice ; je suis un homme pieux, incapable de m'attaquer à la divinité. S'il ne le dit pas plus expressément, c'est parce que, en le disant avec plus de netteté, il semblerait admettre la possibilité d'un reproche qu'il veut ou que le poète veut, ce qui revient au même, écarter de sa personne. Remarquez d'ailleurs comme dans cette supposition, tout se lie bien ; Dionè consolant Aphrodite a blâmé les mortels assez téméraires pour s'attaquer aux dieux ; elle les a montrés comme voués au châtiment, et ce châtiment, c'est la mort avant l'âge ; en cela elle était dans son rôle. Zeus, par ses doux reproches à l'égard d'Aphrodite, a justifié en partie Diomède ; il le justifie mieux encore par les reproches plus violents et plus amers qu'il adresse à Ares ; enfin le héros lui-même prend soin de distinguer sa cause de celle des impies. Qui peut douter après cela de la pensée d'Homère? le poète, par amour du merveilleux, a eu besoin de dépouiller Diomède de sa modestie et de sa piété ; il les lui rend et l'absout. Athènè est la seule coupable. Mais si notre analyse est vraie, elle nous laisse aussi reconnaître très manifestement le caractère dont nous parlons : à savoir que le poète n'invente jamais tout à fait à nouveau, mais greffe ses nouvelles inventions sur les premières ; ici il se reprend et se corrige sans le dire ; mais c'est encore une manière d'être fidèle à soi-même, ou si l'on veut, de suivre et de développer son idée. Le Diomède du vi» chant peut différer de celui du v* ; mais soyons sûrs que celui du vi'' n'aurait pas existé, tel qu'il est, s'il ne s'était pas montré, tel qu'il est, dans le précédent * .
I) Nous savons, par une indication d'Âristonicos, que des critiques anciens plaçaient ailleurs dans l'Iliade cet épisode de Diomède et de Glaucos ; par lui-même il forme en effet un tout, et peut être aisément
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On a quelquefois critiqué la place de l'entretien suprême entre Hector et Andromaque. Ce n'est pas la dernière fois, dit-on, qu'Hector revient à Troie; après son combat avec Ajax, au VII'' chant, les Troyens, qui ont un moment désespéré de son salut, le ramènent avec joie sain et sauf jusque dans les murs de la ville. Le poète n'aurait-il pas pu conserver pour ce moment les adieux d'Hector à Andromaque? On peut faire plus d'une réponse à cette objection. D'abord la scène aurait été moins émouvante : en effet, après le combat du vii^ chant, les Troyens ont comme l'espoir de faire accepter leurs propositions de paix par les Achéens ; n'eût-il pas été naturel de nous montrer Andromaque partageant l'illusion générale, et par suite à demi rassurée pour la vie d'Hector? Dès lors ces tristes pressentiments, ces images de mort et de servitude qui rendent si pathétique le langage des deux époux, auraient dû être écartés ou singulièrement affaiblis. Il est vrai que l'entretien aurait pu se placer après le rejet par les Grecs des propositions troyennes ; mais il aurait donc fallu ramener Hector à Troie comme au chant précédent, ou bien dans ce chant le faire partir de Troie sans qu'il eût vu Andromaque ; ce qui aurait été dans le premier cas une répétition, dans le second une invraisemblance. Ensuite cette scène entre Andromaque et Hector, comme elle est placée dans le poème, a le mérite de précéder le moment où commence le rôle brillant d'Hector. Les échecs subis par les Troyens exigent de lui un nouvel effort qui peut tourner à sa perte ; qu'il soit vainqueur, et il poursuivra sa victoire avec une impétuosité également inquiétante. Sans doute Andromaque a dû vivre dans l'an-
transporté d'uue bataille dans une autre ; les rhapsodes, pour complaire à leur auditoire qui attendait et demandait ce morceau, ont dû plus d'une fois s'accorder cette licence ; mais outre que l'épisode ne saurait être retranché du vi' chant sans y laisser un vide manifeste et qu'on ne voit pas trop bien où l'on pourrait lui trouver une meilleure place, ses rapports avec les épisodes précédents ne permettent pas de l'en séparer.
goisse depuis la reprise des hostilités ; mais c'est bien à partir de cette phase du premier combat que ses alarmes vont redoubler. La scène entre Andromaque et Hector sert ici précisément à marquer cette progression. Il est à remarquer d'ailleurs qu'un sentiment, au moment où il est censé naître, ou se transformer ou s'affermir, est plus pathétique que si l'imagination peut le concevoir comme tout formé et complet depuis longtemps. Toutes ces raisons ont leur poids ; mais la plus forte, celle qui certainement aura guidé le poète ou plutôt à laquelle il aura cédé, sans peut-être apercevoir toutes les heureuses conséquences de son choix, c'est qu'Hector ayant vu sa mère et son frère, il était naturel de lui ménager une entrevue avec Andromaque ; c'est que les différentes scènes s'appelaient les unes les autres ; le poète a pris soin lui-même de bien marquer le lien naturel qui les unit ; car Hector annonce à Hécube qu'il se rendra auprès de Paris, et à Hélène qu'il retourne en son palais pour revoir sa femme et son fils. C'est pour cette raison même qu'il ne s'arrête pas plus longtemps auprès d'Hélène ; tant il est vrai que ces différentes scènes ne sont pas seulement juxtaposées, mais comme conjointes et presque engagées l'une dans l'autre.
Le plus fort argument contre la Dolonie est assurément l'exception qu'elle présente à cet égard ; rien dans le chant qui la précède ne la laisse prévoir ; rien ne l'appelle ; rien ne la suggérait à l'imagination du poète. 11 ne faudrait pas toutefois trop se fier à cet argument, surtout en vue de prouver que la Dolonie n'est pas seulement une pièce rapportée, mais encore un chant postérieur à l'Iliade et d'une autre main ; le poète en effet a très bien compris que la Dolonie n'ayant pas un lien étroit et naturel avec le chant précédent, il y avait lieu •d'en imaginer un ; son embarras se trahit à la façon un peu lente, embrouillée, dont il amène la résolution d'Ulysse et de Diomède ; mais il se fait visiblement un jeu de cet embarras ; il semble prendre légèrement son parti des demi-incohérences
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OU des demi-obscurités qu'il est obligé de laisser dans son récit ; il compte évidemment sur l'indulgence en faveur de l'épisode principal et de quelques heureux tableaux que son imagination rencontre, chemin faisant. Or ce caractère n'est pas tout à fait en contradiction avec celui que nous étudions. 11 procède, semble-t-il, de la même nature de génie, du même tempérament de poète, du même esprit dans la composition ; c'est toujours le même soin de rattacher entre eux les épisodes, mais aussi la même absence d'effort et d'anxiété ; la même sécurité; la préoccupation non de la vraisemblance entière, défiant tout examen, mais d'une vraisemblance acceptable et capable de durer juste le temps que le poète met à réciter son épisode de transition.
Cette manière d'inventer de proche en proche et suivant les nécessités présentes du récit est certainement favorable à la grâce et à l'aisance de l'allure ; mais elle a deux conséquences qui, aux yeux d'une critique sévère, pourraient passer pour des défauts; elle amène certains motifs que le poète abandonne ensuite, détourné par d'autres objets, et elle diffère certains détails que le lecteur est étonné d'apprendre tardivement et comme par occasion.
Ainsi au xvi* chant, le poète, racontant les préparatifs de Patrocle et des Myrmidons, nous montre ces derniers distribués en cinq corps, et fait l'énumération des chefs qui les commandent ; or aucun de ces chefs ne joue un rôle dans la bataille. Pourquoi donc ce dénombrement? c'est qu'il est dans les habitudes de l'épopée, c'est qu'il prête à la fantaisie du poète ; aussi bien le poète nous parle dans cette énumération d'une sœur d'Achille, Polydorè, qui n'est nulle part nommée de nouveau, ni dans l'Iliade ni ailleurs. Au xxi^ chant, le Scamandre appelle le Simoïs à son secours ; le Simoïs ne répond pas, ne prend pas part à la lutte, et semble tout à coup oublié par le poète ; plus loin Hère parle d'envoyer le Notes et le Zéphyre pour aider Hèphaestos dans sa lutte contre le Xanthe ;
or elle n'en fait rien. C'est que le poète, chemin faisant, donne à Hèphaestos une puissance irrésistible ; qu'a-t-il besoin d'être secondé? Le spectacle même de son triomphe fait oublier au poète les deux auxiliaires qu'il lui destinait. Dans les jeux, Phœnix est placé près du but, « afln, dit le poète, qu'il se souvînt de la course et déclarât la vérité. » C'était Tusage sans aucun doute; ce rôle, Athènè le prend pour elle-même dans l'Odyssée, lorsque Ulysse dispute le prix aux Phéaciens dans le concours du disque. On comprend donc très bien qu'Homère ait pensé à Phœnix, l'ancien gouverneur, l'ami d'Achille, on celte circonstance ; mais dans la suite une contestation a beau s'élever entre les concurrents, personne n'en appelle au témoignage de Phœnix ; Phœnix ne reparaîtplus. C'est que le récit a pris un cours que le poète peut-être ne prévoyait pas au début ; c'estquelaquerelledeMénélasetd'Antiloque, et lamanièredont elle se termine sont autrement intéressantes que ne l'eût été l'intervention de Phœnix ; c'est que Phœnix est un personnage secondaire, et que le poète a su donner un rôle important à ses personnages principaux. — « Entre dans la tente du fils de Pelée, dit Hermès à Priam au chant xxiv, prends ses genoux, supplie-le au nom de son père, de sa mère à la belle chevelure, de son fils, afin d'émouvoir son cœur*. » Telle était sans doute l'intention du poète, à ce moment du récit ; mais Priam ne fait point usage de tous ces conseils. Il se contente de peindre aux yeux d'Achille la détresse possible de Pelée, accablé de vieillesse. Les anciens voyaient dans cette omission un effet de l'art ; par désir de revoir son fils, Priam abrégeait son discours et son rôle de suppliant ^. La véritable raison, c'est que Priam n'a pas le temps d'en venir à cette partie de sa prière, ou plutôt que la suite de ses idées ne l'amène pas à
2) Denys d'Halic, ix, 15, tJjv itoXX'Àv yàp ytt^nyWv iraptXiTrcv fin
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parler de la mère et du fils d'Achille. Rien ne montre mieux peut-être comment le poète, tout en voyant d'avance les ressources de son sujets prend conseil du moment même, soit pour les employer, soit pour les écarter.
Deux passages sont encore bien caractéristiques à cet égard. Au XIII*' chant Hector a approuvé Polydamas qui lui a conseillé de ramener les chefs de la gauche au centre et de délibérer avec eux pour savoir s'il faut reculer ou tenter un nouvel eiïort ; il ramène en effet Paris ; il ramène également, ou envoie à Polydamas, Enée sans doute et d'autres encore ; mais loin de délibérer et d'appeler les chefs à délibérer, il marche droit aux Achéens, C'est que le moment est mal choisi pour une délibération ; Homère l'a senti, à mesure qu'il avançait dans son récit. — Au xvii' chant Hector, après avoir dépouillé Patrocle et remis les armes d'Achille aux mains de serviteurs qui les portent à Troie, est rentré parmi les rangs troyens. Glaucos lui reproche sa lâcheté ; Hector alors s'indigne et s'écrie : «Viens et tu verras en ce jour si je suis un lâche comme tu le dis... » Il va donc se jeter dans la mêlée immédiatement, suivi de Glaucos ; nullement ; il court après les Troyens chargés des armes d'Achille, les leur reprend, les revêt, et revient vers les Troyens qu'il harangue de nouveau. De Glaucos il n'est plus question. On voit très bien que l'apostrophe de Glaucos n'a eu d'autre objet, en l'esprit du poète, que d'amener Hector à se revêtir des armes d'Achille ; acte d'audace et presque d'impiété qui devait comme justifier l'abandon du héros troyen par Zeus et les dieux * .
Par un effet tout contraire mais au fond relevant de la même cause, plusieurs traits et même d'assez longs passages, amenés par l'occasion, n'ont pas l'air d'être à leur véritable
1) Ces traits et ces scènes qui ne mènent à rien se rencontrent dans toutes les épopées, même classiques. M. Boissier cite un exemple dans Virgile, l'assemblée des dieux du x* chant. {Revue des Deux-Mondes, 15 déc. 1884, p. 763).
place, dans l'ensemble du poème. Par exemple, avant la troisième bataille de l'Iliade, Atride ordonne aux Achéens de ceindre leurs armes, et lui-même endosse l'airain étin celant ^; le poète alors nous décrit longuement et avec complaisance l'armure d'Agamemnon. Ne dirait-on pas que c'est la première fois que le héros fait ses préparatifs pour combattre ? Pourquoi le poète, si abondant ici, est-il si sobre dans une peinture analogue au ii* chant? Pourquoi même donne-l-il ici des armes plus riches et plus belles à Agamemnon ? C'est que l'occasion est plus favorable pour une longue description ; au ii" chant Agamemnon s'apprête à réunir le conseil ; il prendra part à la deuxième et à la troisième batailles, mais à peu près comme tout héros ; la troisième bataille doit l'élever au-dessus de lui-même ; le poète le pare à plaisir, l'isole et le grandit. Nous avons déjà eu l'occasion de citer et d'analyser le conseil du xiv^ chant ^ ; Diomède, qui prend la parole et combat la résolution d'Agamemnon, croit devoir raconter sa généalogie et prouver sa noblesse, comme si ses interlocuteurs ne connaissaient pas l'illustration de son père et de sa famille, comme si lui-même au ix^ chant, dans une circonstance analogue, avait douté de son autorité et de son influence dans le conseil. En réalité c'est un scrupule qui vient pour la première fois à l'esprit du poète, et il y répond, comme si ne l'ayant pas eu plus tôt, il avait encore droit de l'avoir. Que de détails isolés prêtent aux mêmes réflexions ! Au XVI* chant, Achille, dans sa prière avant l'expédition de Patrocle, dit que Zeus a exaucé le vœu par lequel il avait appelé le châtiment sur les Achéens ; ce vœu n'est mentionné nulle part ailleurs ; ou il se confond avec la démarche de Thétis auprès de Zeus, ou il est resté enfermé dans la poitrine d'Achille. Mais une supposition bien plus probable^ c' est
2) Voir page 201.
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que le poète a été amené, par la forme habituelle des prières chez les Achéens, à supposer le souhait heureux qu'Achille rappelle, autant pour remercier Zeus que pour faire valoir un titre à de nouvelles faveurs. C'est encore là une invention née de la circonstance. Au viii^ chant, Nestor et Diomède ont des armes riches et précieuses, détail qui apparaît pour la première fois et pour la dernière. C'est que les deux héros fuient devant Hector ; c'est que, pour fournir à l'élan du héros troyen un motif de plus, il convient que Diomède et Nestor soient une proie magnifique; Nestor aura donc un bouclier d'or ; et le bouclier de Diomède sera l'œuvre d'Hèphsestos. La mort d'Achilleest plusieurs fois annoncée dans l'Iliade ; au xxi« chant s(îulement, nous apprenons de la bouche d'Achille, luttant contre le Scamandre, qu'il doit périr par les flèches d'Apollon, que cette mort lui a été prédite par sa mère. Pourquoi au ix* chant Achille qui rapporte la prédiction de sa mère nous a-t-il laissé ignorer ce détail ? pourquoi Thétis qui, s'entretenant avec Hèphœstos, désespère de revoir jamais son fils dans la demeure de Pelée, ne maudit-elle pas par avance les flèches d'Apollon ? C'est que ce trait, légendaire où d'invention homérique, se présente naturellement à l'esprit du poète là où Achille est exposé à une mort humiliante ; le héros craint le sort d'un jeune porcher emporté par les eaux d'un torrent; c'est le moment de se souvenir que, si Thétis a dit vrai, n'eûtelle pas ainsi parlé dans tout le poème, il doit tomber sous les coups d'un dieu, le plus illustre protecteur des Troyens. Au moment des funérailles de Patrocle, au xxiii* chant', il y a déjà plusieurs jours qu'Achille est en possession du cadavre d'Hector ; le poète ne nous a pas dit comment le cadavre avait pu se conserver intact ; il nous le dit en ce moment. Pourquoi ? cette explication est amenée par le mouvement de la pensée et presque par les mots eux-mêmes : « Je ne livrerai pas le
1) xxiii, 183 et sv.
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Priamide aux flammes, mais aux chiens, » vient de dire Hector. Il ajoute qu'Aphrodite écartait les chiens; de là à montrer Aphrodite et Apollon, l'une parfumant le corps d'une huile divine, de manière à le préserver de toute déchirure pendant qu'il était traîné, l'autre étendant un nuage pour le défendre contre l'ardeur corruptrice du soleil, il n'y avait pas loin. L'explication d'un fait présent amène donc ici l'explication d'un fait antérieur ; une occasion s'ofl'rant, le poète revient sans scrupule en arrière.
Comme on le voit par ces remarques, l'art d'Homère, tout réfléchi qu'il est, tient beaucoup de l'improvisation ; il combine, il coordonne, mais il s'inspire aussi de la circonstance. Naturellement dans un poème ainsi composé, les contradictions, les incohérences, les inexactitudes, les omissions, les invraisemblances sont fréquentes. Nous avons déjà cité quelques exemples ; nous nous proposons d'en citer quelques autres, afin de déterminer autant que possible la nature de ces sortes de fautes, et, par conséquent, de prévenir les conclusions exagérées, qu'une critique prévenue ou trop préoccupée du détail serait portée à en tirer.
Considérez par exemple le reproche fait par quelques commentateurs à l'épisode d'Hélène et de Priam du m'' chant. La conversation entre les deux personnages a lieu entre le départ et l'arrivée à Troie des messagers qu'Hector envoie à Priam pour lui annoncer la conclusion d'une trêve. Les Troyens et Priam lui-même ignorent donc et le duel projeté entre Ménélas et Paris, et les conditions de ce duel. Or les vieillards, en apercevant Hélène, parlent comme s'ils connaissaient la situation. « Ce n'est pas une chose qui crie vengeance, disent-ils, si les Troyens et les Achéens aux belles cnémides soufî'rent des maux depuis si longtemps pour une telle femme ; elle a toutà fait l'air et le visage des déesses immortelles. Mais même ainsi, telle qu'elle est, qu'elle retourne sur les vaisseaux et qu'elle ne laisse point derrière elle le malheur pour nous et
nos enfants ^ » Or, à bien considérer ces paroles, elles ne supposent pas absolument que les vieillards connaissent les projets d'Hector : que de fois pendant la guerre, il a dû être question de rendre Hélène aux Achéens ! N'y avait il point à Troie un parti de la paix représenté par Anténor? Ce parti n'avait-il pas souvent maudit tout haut la beauté d'Hélène et demandé son renvoi ? Les vieillards rassemblés autour de Priam n'ont-ils pas l'air, à entendre leurs vœux et à voir leur indulgence pour Hélène, de prendre une position intermédiaire entre le parti de la guerre et celui de la paix? Ils ne veulent rien dire qui puisse déplaire à Priam et pourtant ils sont les interprètes du sentiment le plus répandu, du sentiment que Priam doit lui-même partager au fond du cœur. Maintenant à la rigueur, les vieillards ne pouvaient-ils pas être déjà informés de ce qui s'est passé dans la plaine ? Hélène est venue sur les murs, appelée par Iris, qui lui a exposé en termes formels et précis loute la situation 2. Mais qu'est-ce qu'Iris, sinon la personnification de ces bruits vagues, avant-coureurs des nouvelles certaines? A la vue de ces deux armées immobiles sur le champ de bataille, le pressentiment d'une entente n'est-il donc venu à l'esprit de personne, dans la ville de Troie ? Quelque éclaireur zélé n'a-t-il pas devancé les messagers qu'Hector, après avoir terminé sa négociation mais seulement alors, envoie à son père ? Qu'on n'objecte pas l'espèce de frisson de terreur qui saisit Priam, quand ces messagers auront parlé ; il ne suppose pas absolument que Priam, avant de les avoir écoutés, ne savait rien de ce qu'ils lui ont dit : le moment est solennel ; Troie peut être sauvée, mais Priam peut aussi perdre un de ses fils ; lui-même est appelé à jouer un rôle important dans cette circonstance ; il sera témoin et gardien des serments échangés ; quoi d'étonnant si la responsa-
bililé qu'il ^a encourir jointe aux obscures prévisions qui l'assaillent lui causent une pareille impression ? Enfin, supposons même — ce que nous nions d'ailleurs — qu'il y ait ici une contradiction ; elle ne serait pas grandement choquante, parce que l'auditeur, déjà instruit lui-même, ne réfléchit pas que les personnages ne doivent pas être aussi bien informés ; que de fois les poètes ont commis cette espèce de faute et que de fois les auditeurs ne s'en sont pas aperçus avant d'avoir été avertis par la critique attentive et minutieuse des commentateurs? En somme pas de contradiction, ou une contradiction des plus vénielles.
Hector, d'après le chant xii, a pénétré le premier dans le camp achéen * ; or au chant xvi, cet honneur est attribué, dans les mêmes termes, à Sarpédon. Mais les mêmes termes n'ont pas toujours le même sens : au chant xii, Homère veut parler d'une irruption dans le camp même ; au chant xvi d'un simple assaut. Le terme, selon nous, se prête à cette explication ^. Donc ici encore la contradiction est plus apparente que réelle.
Au chant xvi, le poète nous montre Apollon dépouillant Patrocle de ses armes : son casque tombe à terre ; son bouclier échappe à sa main ; sa cuirasse se détache. Or plusieurs traits du chant suivant ne sont peint compatibles avec ce récit. Euphorbe engage Ménélas son adversaire à s'éloigner, à lui laisser les dépouilles sanglantes de Patrocle, comme si Patrocle avait été tué tout revêtu de ses armes * et comme s'il s'agissait encore de l'en dépouiller. Ménélas appelant Ajax à son aide lui dit qu'Hector est en possession des armes d'Achille, et dans le récit qui précède, on dislingue bien en efifet le moment
2) Le mot t(jiî),aTo peut en effet recevoir les deux acceptions. Cf. //., xn, 466, XIII, 679 : Pindare : 01., 8, 38 ; Xén.,Cyr., 7, 4, 4.) Sansdoute un poète de l'âge classique aurait employé deux mots différents pour éviter même l'apparence d'une contradiction ; mais ce souci ne pouvait être connu, au temps des formules poétiques, si favorables aux inexactitudes.
OÙ Hector a dû s'emparer de ses armes ^ ; le poète dit luimême qu'Hector, après avoir pris les armes d'Achille, traîne le cadavre par les pieds -. Enfin plus loin Zeus gémissant sur la mort prochaine d'Hector semble la trouver juste, parce que le héros a enlevé « de la tête et des épaules de Patrocle les armes d'Achille ^. »
Il y a plusieurs moyens d'expliquer ou de supprimer cette contradiction. Les uns, fidèles à leur théorie, pensent que les deux chants émanent de deux poètes qui ont conçu chacun d'une manière différente la mort de Patrocle ; le poète du xvr' chant faisait intervenir Apollon ; le poète du xvii® ne connaissait que le coup porté à Patrocle par Euphorbe, et la blessure mortelle qu'il recevait ensuite de la main d'Hector ; le combat s'engageait alors autour du cadavre, et Hector dépouillait Patrocle, au moment où Ménélas était contraint de reculer et de se retirer au milieu des rangs achéens. D'autres retranchent comme interpolés tous les vers du xvi" chant qui ont rapport à la manière dont Apollon a fait tomber les armes de Patrocle *. Toutes ces suppositions, outre qu'elles ne sont peut-être pas nécessaires, ont à nos yeux un grand tort ; si on les admet, la mort de Patrocle ressemble à celle de tous les autres héros ; de plus les armes d'Achille ont été bien peu protectrices, et c'est un sujet d'étonnement ; enfin, pourquoi le poète n'a-t-il pas montré Hector dépouillant le cadavre? Une autre explication consiste dans une interprétation différente du texte ; il faudrait comprendre qu'Apollon détache, délie, mais sans la faire tomber, la cuirasse de Patrocle ; de sorte que Patrocle pût encore être dépouillé, après sa mort, d'une partie de ses armes. Les partisans de cette dernière opinion admettent aussi que les paroles de Zeus soient comprises
2) XYI, 125.
de la manière suivante : « Tu t'es emparé des armes qui couvraient la tète et les épaules de Patrocle, » et non : « Tu as enlevé les armes de la tête et des épaules. » Toutes ces explications, pour plusieurs raisons qu'il serait long d'énumérer, ne laissent pas d'être un peu aventureuses ; mais ce qui surprend le plus, c'est qu'une contradiction aussi manifeste, à si peu de distance, ait été maintenue dans le poème par ceux qui l'ont rassemblé et mis en ordre, qu'elle ait échappé à la critique des Grecs, même à la critique alexandrine, et qu'elle n'ait été aperçue que de nos jours. Ne serait-elle pas plus apparente que réelle ?
A bien considérer les choses, la seule difficulté sérieuse porte sur les paroles de Zeus : « Tu t'es emparé des armes d'Achille ; tu les as arrachées à la tète et aux épaules de Patrocle. » Aucun autre passage n'est en contradiction avec le récit du xvi" chant. Patrocle a été dépouillé de toutes ses armes, même de sa cuirasse ; toutes ses armes sont tombées à terre, non loin du lieu où, en reculant la face tournée contre l'ennemi, il reçoit le coup mortel ; le combat s'engage alors tant autour du cadavre lui-même que des armes, dont Hector, pour l'instant, ne songe pas à s'emparer ; il les saisit au contraire au moment où Ménélas se retire devant lui et appelle Ajax à son secours. Les paroles d'Euphorbe à Ménélas : « Abandonne le cadavre et laisse-moi les dépouilles sanglantes >, deviennent alors parfaitement intelligibles, et semblent même, par la distinction qu'elles font entre le cadavre et les armes, indiquer que celles-ci gisent à part. Le poète se sert bien, en parlant de la chute de Patrocle, d'un terme qui, selon Aristarque, s'applique seulement au bruit des armes tombant à terre*, mais le mot semble beaucoup mieux s'entendre de toute chute lourde et retentissante '.
1) Lehrs, Aristark, p. 103. Cf. Ameis-Heûtze, Anhang.
2) L 'Odyssée emploie le mol ^oOttoç du mugissement de la mer (5, 401 ),
Reste donc à expliquer les paroles de Zeus. L'interprétation d'après laquelle il faut entendre les armes couvrant en temps ordinaire la tête et les épaules, et non les armes ravies à la tête et aux épaules, lèverait toute difficulté ; mais elle est certainement contraire aux habitudes de la langue homérique. Selon nous, le langage de Zeus manque seulement de précision ; il emploie, en parlant d'Hector, qui a simplement ramassé les armes de Patrocle, une formule qui d'ordinaire s'applique aux héros dépouillant leurs adversaires. Peut-être même cette inexactitude est-elle intentionnelle; Hector est ainsi rendu responsable d'un acte dont Apollon est l'auteur : Apollon et Hector ne font qu'un aux yeux de Zeus. Cette confusion volontaire se retrouve ailleurs. « C'est le destin funeste, c'est le fils de Lèto qui m'a tué, dit Patrocle mourant à Hector, puis Euphorbe parmi les hommes, et toi le troisième, tu m'arraches la vie ' . » De même au chant xviii ' et au chant xix ', • la mort de Patrocle est attribuée à Apollon, au seul Apollon, bien qu'Hector et Euphorbe y aient eu une grande part. Une remarque semblable s'applique aux paroles de Xanthos, l'un des chevaux d'Achille : « Il ne faut pas nous accuser de lenteur et d'insouciance, si les Troyens ont enlevé les armes des épaules de Patrocle *. » Pris à la lettre, ces vers seraient en contradiction tout à la fois avec le chant xvi et avec le chant xvit, puisque diaprés le chant xvi c'est Apollon qui dépouille Patrocle et que d'après le chant xvii ce rôle semble avoir appartenu au seul Hector parmi les Troyens; mais le poète veut dire simplement que les armes d'Achille ont passé aux mains de l'ennemi.
Les contradictions de ce genre, c'est-à-dire purement appa-
du bruit des pieds, même quand les jambes ne sont pas couvertes de la cnémide (16, 10).
2) 454 et sv.
rentes et qu'une interprétation un peu large suffit pour faire disparaître sont assez nombreuses ; il serait long et inutile de les énumérer. D'autres contradictions relevées également par la critique sont plus réelles ; mais quelques-unes d'entre elles sont comme fondées en nature ; elles s'expliquent par l'état d'esprit des personnages * .
Telle est par exemple la contradiction que renferme le discours d'Agamemnon au deuxième chant. Nous avons déjà montré que, loin d'être un défaut, elle peint à merveille l'embarras de l'orateur ; Agamemnon se contredit ou paraît se contredire, parce qu'il serait heureux de rencontrer des contradicteurs. Sa parole est double comme son rôle.
Autre exemple : Au iv* chant, Agamemnon plaint son frère blessé par la flèche de Pandaros, exprime la crainte de le voir mourir, et se lamente sur les conséquences d'un pareil malheur. C'était une scène tout indiquée. Or les commentateurs signalent une contradiction entre les deux parties du discours d'Agamemnon ; dans la première, en effet, Agamemnon rempli d'une pieuse confiance dans la divinité affirme que le ciel châtiera la perfidie troyenne et qu'Ilios est destiné à périr ; dans la seconde, il prévoit le cas où, Ménélas mourant, il sera forcé par les Achéens de se rembarquer et où les Troyens affranchis de toute crainte bondiront sur la tombe de son frère en s'écriant : « Puisse Agamemnon accomplir ainsi tous ses projets de vengeance ! » Observons tout d'abord que la contradiction a lieu entre deux passages extrêmement rap-
\) Nous ne parlons pas ici des contradictions nécessaires, inévitables, qui tiennent à l'emploi même du merveilleux et que Littré a signalées : par exemple les dieux, Athènè, en particulier, savent dès le début, à quel prix Achille reparaîtra ; cependant ils font tous leurs efforts, Athènè la première, pour empêcher les Troyens d'être vainqueurs. La critique ne reproche point ;\ Homère cette contradiction, sans laquelle il n'y aurait plus de poème ; mais la plupart des autres contradictions, sans être aussi nécessaires, servent quelque dessein du poète ; pourquoi aurait-il été plus scrupuleux dans un cas que dans l'autre ?
proches ; que par conséquent si elle a échappé aux rhapsodes soupçonnés de l'avoir introduite par interpolation, elle a pu tout aussi bien échapper au poète primitif. Mais cette contradiction s'explique par le mouvement même de la pensée chez Agamemnon. Tout d'abord redoutant la mort de son frère, Agamemnon le console et cherche à se consoler luimême par l'espoir d'une vengeance éclatante ; sa mort ne restera pas impunie ; c'est là le premier sentiment qu'il éprouve et qu'il veut faire partager à Ménélas. Puis avec cette mobilité naturelle aux héros primitifs et peut-être propre à la douleur, il se prend à penser que si Ménélas meurt le succès de lexpédition est compromis ; il semble même vouloir tirer parti de celte réflexion pour ranimer son frère défaillant, pour lui inspirer la volonté de vivre, pour le ressaisir et le retenir comme malgré lui. Ménélas, qui ne se sent point blessé à mort et qui comprend l'effort de son frère, lui répond en le rassurant et en le suppliant de ne pas effrayer l'armée achéenne par ses lamentations. Il n'y a donc pas à vrai dire, dans les paroles d'Agamemnon, une contradiction formelle ; mais bien un mélange de sentiments contraires qui se succèdent brusquement, non sans art d'ailleurs ni vérité.
Dans plusieurs cas^ le poète pèche manifestement par oubli; seulement cet oubli peut quelquefois paraître à demi conscient, tant il favorise le dessein présent du poète. Par exemple, au chant iv, Agamemnon, voulant empêcher son frère de se mesurer avec Hector, lui dit qu'Achille craint de se mesurer avec le héros troyen ; au contraire, Achille au chant IX affirme que tant qu'il a combattu parmi les Grecs, Hector n'a pas osé s'avancer au-delà des portes de Scées et du figuier. La contradiction n'est peut-être pas aussi manifeste qu'on veut bien le dire, les deux héros pouvant se redouter l'un l'autre ; mais admettons-la. Agamemnon est dans son rôle en exagérant l'effroi inspiré par Hector ; Achille est dans le sien, même s'il se vante. Ailleurs Zeus délibère s'il fera
périr Patrocle sur le cadavre de son fils ou s'il permettra à Patrocle de poursuivre les Troyens vers la ville ; le poète, en effet, s'est demandé comment Zeus, qui ne saurait assister impassible à la bataille, n'a pas immédiatement châtié le meurtre de son fils ; seulement il ne s'aperçoit pas qu'il ne pourra plus dire que si Patrocle avait suivi le conseil d'Achille il aurait échappé à la mort, puisque dans ce cas Zeus l'aurait immolé en victime aux mânes de son fils Sarpédon. Est-ce inadvertance? est-ce insouciance? est-ce préoccupation unique, exclusive de l'intérêt du récit en cours ? On ne sait trop ; mais il suffit qu'un de ces motifs puisse être supposé : il explique, s'il ne justifie, la contradiction. Au xvii" chant après la mort de Patrocle, le poète dira, parlant d'Achille : « Souvent sa mère, dans ses entretiens secrets, lui avait annoncé les intentions de Zeus ; mais alors certes elle ne lui avait point dit quel grand malheur avait eu lieu, à savoir que son cher compagnon était mort '. » Il faut qu'Achille ne s'attende pas à la mort de Patrocle ; sa douleur à la nouvelle apportée par Antiloque et devant le cadavre, en sera plus grande, plus pathétique. Au xviii* chant, le poète fait dire à Achille : « Je crains que les dieux n'accomplissent mes tristes pressentiments ; aussi bien ma mère m'a dit un jour que le meilleur des Myrmidons, moi vivant encore, serait privé, par les Troyens de la lumière du soleil. » La contradiction n'est pas absolue ; il est pourtant étrange que Thétis, dans ses entretiens secrets, n'ait pas été plus explicite, qu'Achille ne l'ait pas interrogée, que sachant quelque chose il n'ait pas deviné le reste. Mais à quoi bon soulever ces objections ? Le poète ne voit et ne veut voir qu'une chose, c'est qu'Achille trouve un nouveau sujet de douleur dans son aveuglement et son ignorance. De même au chant XIX Achille pleurant Patrocle dit qu'il avait espéré périr seul sous les murs d'Ilios ; il ne se souvenait donc plus de la
1) XYll, 408.
LES CONTRADICTIONS 5l3
prédiction de sa mère? Peut-être, mais si Homère le fait ainsi parler, c'est surtout pour montrer" qu'il aimait Patrocle plus que lui-même et que par conséquent rien n'égale sa douleur. Si nous en croyons Briséis, Patrocle aurait prévu un temps où Achille retournerait en Grèce et prendrait Briséis pour femme légitime ; Achille au contraire, d'après ses propres paroles, s'attendait à mourir à Troie. Encore une contradiction au moins apparente : mais la bonté de Patrocle pour Briséis rend les lamentations de la jeune femme plus vraisemblables et plus touchantes : c'est assez pour que le poète ne se mette pas en peine d'être tout à fait d'accord avec lui-même.
L'inadvertance pure et simple peut être aussi une cause de contradiction, même entre passages rapprochés. On ne s'étonnera pas par exemple de retrouver au chant xiii, suivant le corps de son fils qu'on emporte du champ de bataille, un personnage du nom de Pylœménès déjà tué au chant v, c'est-à-dire pendant le premier combat de l'Iliade. Dès le chant !•■■, plus fortement composé peut-être qu'aucun autre, Homère embarrasse déjà la critique qui tient à tout expliquer. Par exemple, nous apprenons par Thétis que les dieux sont absents pour douze jours depuis la veille du jour où ont eu lieu l'entretien de Thétis avec Achille et l'assemblée des Achéens et la querelle entre les deux chefs ; or, d'un côté la peste n'a cessé que le matin même et la peste est l'œuvre d'Apollon qui, assis près des vaisseaux, frappait l'armée de ses flèches ; d'un autre, les dieux ont joué un rôle pendant l'assemblée même ; Hère a envoyé Athènè, Athènè est descendue du ciel ; elle a tiré Achille par sa blonde chevelure ; elle est retournée dans l'Olympe vers les autres dieux. Sans doute tout peut s'expliquer en supposant qu'entre le jour de la querelle d'une part, de l'autre, l'enlèvement de Briséis et l'entretien d'Achille avec sa mère, il s'est écoulé une nuit ; les dieux seraient alors partis pour l'Ethiopie le soir même du jour qui a mis aux prises les deux héros. Mais aucun mot dans le texte homérique ne se prête à
cette interprétation ; puis le poète s'est-il livré à un compte minutieux des jours et des heures? Il est permis d'en douter. Homère a besoin de l'intervention divine dans les choses de la terre : il fait descendre ses dieux de l'Olympe ; il croit avoir besoin de les éloigner : il les envoie en Ethiopie, sans trop se demander s'il ne leur accorde pas le don d'être présents en deux endroits à la fois * .
Enfin il y a dans l'Iliade trois contradictions qui ont paru plus graves, parce qu'elles portent sur des détails tout matériels. La première est relative au mur d'enceinte du corps achéen. Le vir' chant nous montre les Achéens à l'œuvre pour l'élever ; le xiv'^ nous apprend que ce mur fut élevé après le débarquement même des Grecs. Est-ce le même mur? non, disent les anciens ; le mur du xiv*, celui dont parle Thucydide, est un premier ouvrage, une espèce de terre- plein, servant de limite, plutôt qu'un rempart ; le second mur est un véritable ouvrage de fortification, devenu nécessaire par la retraite d'Achille et les progrès des Troyens. Mais d'où vient qu'Homère ne distingue pas ? d'où vient surtout qu'il ne tire pas parti de ces deux murs qui devront opposer à l'armée troyenne des obstacles successifs? Comme nous l'avons déjà dit *, nous croyons qu'il s'agit dans l'un et l'autre passage du même mur ; si Homère semble dire qu'il a été élevé dès le début de l'expédition, c'est une pure apparence ; amené à parler des vaisseaux les plus éloignés du rivage, il veut simplement faire remarquer que c'était près des poupes de ces vaisseaux que les Achéens avaient élevé le mur mentionné au
4) Il y a des inadvertances, moins nombreuses, mais plus fortes dans Virgile. M. Boissier fait remarquer {Revue des Deux-Mondes, !«'' décembre 1884, p. 589) qu'Enée aUribue à Anchise une prédiction faite dans le poème par les Harpyes. Il ajoute : « Il est vraisemblable', que la prédiction des Harpyes a été ajoutée plus tard par le poète. » Cela n'est pas bien sûr ; en tout cas, on voit combien on à tort de s'appuyer sur des fautes de ce genre pour contester l'unilé d'auteur.
2) Voir page 66.
v" chant. Si l'on rejetait cette explication, qui nous paraît pourtant conforme au texte, on aurait encore le choix entre deux conclusions : ou le passage du xvi'= chant aurait été interpolé, ou le poète, chemin faisant, a changé de point de vue ; dans les sept premiers chants, il racontait, comme nous l'avons vu, les premiers combats livrés sur le sol de Troie ; dans le xiv», il est bien le poète de la dixième année. La contradiction tiendrait alors à une cause que nous avons signalée * .
La deuxième contradiction concerne la place du vaisseau d'Ajax qui d'après le xi" chant occuperait l'extrémité d'une première ligne et que le xiv^ met au centre de cette même ligne. Elle est formelle, ou peut paraître telle ; nous croyons en avoir déjà donné la véritable explication, quand nous l'avons attribuée à la naïveté d'un art qui précise et modifie ses conceptions primitives, à mesure qu'il avance dans l'exécution ^. En réalité ces détails ont peu d'importance aux yeux du poète ; ou ils n'ont d'autre importance que celle qu'ils reçoivent de la scène môme où ils sont placés.
La ti^oisième contradiction se rattache à une indication de temps. (( Tant que le soleil, dit le poète du xvu' chant, tint le milieu du ciel, les Irails atteignirent les uns et les autres, et les peuples mouraient ; mais quand le soleil inclina vers l'heure où on délie les bœufs, alors les Achéens furent de beaucoup les plus forts ^. » Or on se rappelle que la troisième bataille, que le poète continue à raconter, a commencé avec le chant xi ; que déjà au commencement de ce chant, par suite presque au début de son récit, le poète a dit : « Tant que durait l'aurore et que le jour sacré grandissait, les traits atteignaient les uns et les autres, et les peuples tombaient ; mais à l'heure où les bûcherons apprêtent leur repas dans les
1) Cf. p. 458.
2) Voir page 6i.
8i6 DÉ LA COMPOSITION
replis de la montagne... ', alors les Danaens par leur courage rompirent les phalanges ennemies. » Ainsi pendant cette troisième bataille, l'heure de midi (car c'est bien celle qui, selon toute apparence, est désignée dans les deux cas*) est venue deux fois. La contradiction est palpable, et la pensée d'une interpolation s'offre naturellement à l'esprit. Nous ne savons toutefois si telle est, même ici, la véritable explication. D'un côté il paraît presque impossible que le poète de l'Iliude ait voulu accumuler dans une même journée tous les événements qu'il raconte depuis le xi* chant jusqu'au xviii*' et un peu au delà ; d'un autre côté ces événements sont tellement liés les uns aux autres, se précipitent avec une telle rapidité, qu'on ne saurait imaginer quelque part un arrêt de l'action. Le poète, suivant le fil de son récit et s'abandonnant à la fécondité de son imagination, n'a donc nulle part interrompu la troisième bataille ; aussi bien eût-il été forcé peut-être, s'il Feût interrompu, de reprendre des motifs déjà traités, de montrer, par exemple, les deux armées en proie à l'inquiétude, les chefs réunis en conseil et délibérant sur les apprêts d'un nouveau combat ; il a senti toutefois, à un moment donné, l'invraisemblance d'une bataille ainsi prolongée, et ayant à conter une nouvelle phase de cette bataille, celle qui renferme les exploits de Patrocle et la lutte autour de son cadavre, il l'a conçue comme appartenant à un autre jour que les phases précédentes. Ailleurs il a précisé et complété cette conception en faisant dire à Thétis : « Tout le jour ils ont combattu près des portes Scées, etc. ^. » Mais les auditeurs du poète, dira-t-on, que pensaient-ils de cette inexactitude ? Les auditeurs ne s'en apercevaient point,
i) XI, V. 83.
2) il y a pourtant doute chez quelques commeutateurs et ce doute remonte au moins jusqu'à Zénodote qui lisait Sô^izov, non StTizvov, et jusqu'à Aristonicos, qui en écartant la leçon de Zénodote, remarquait qu'Homère appelait (Sctirvov ce que les Grecs appelaient de son temps SpKJTov, le premier repas du matin ; voir Ameis-Hentze, ilwA., p. 80.
3) xvui, 453.
LES CONTRADICTIONS Ml
OU s'ils s'en apercevaient, ils faisaient comme le poète ; avec lui ils laissaient, avec lui ils reprenaient le souci de la vraisemblance *.
En résumé les contradictions absolues sont assez rares dans
1) Les anacbrouismes, si l'on en renconlrait d'avérés dans l'Iliade, conslilueraienl des contradictions d'un genre plus particulier et infiniment plus grave. C'est pour ce motif en partie, que le catalogue achéen nous a paru suspect. M. Weil (Revue de philologie, t. IX, 3 liv. p. 161 et sv.) signale un anachronisme, à la fin du chant vu. L'usage des trêves pour ensevelir les morts n'était pas, dit-il, connu des Grecs héroïques. 11 tire ses arguments de l'Iliade même, l" L'Iliade contient, dit-il, de nombreux passages relatifs aux chiens et aux oiseaux de proie qui dévorent les cadavres. — Est-ce bien une preuve ? Dans Hérodote (vu, 10) Artabane menace Mardonios des chiens et des vautours ; cependant les trêves étaient alors en usage, au moins en Grèce ; les Perses devaient le savoir et surtout Hérodote qui fait parler Artabane. — 20 Des deux côtés on fait de grands efforts pour sauver les cadavres, sans nul doute parce que, s'ils restaient aux u)ains de l'ennemi, ils ne seraient pas ensevelis. — Est-ce concluant? Des trêves peuvent être connues, sans être d'un usage régulier et constant. Dans Hérodote, ix, 23 et24, l'armée perse fait les plus grands efforts pour sauver le cadavre de Masislès. — 3' Le dernier livre de l'épopée ne se comprendrait pas s'il avait été d'usage de laisser l'ennemi rendre les derniers honneurs à un mort ; il faut une intervention divine, un ordre exprès de Zeus pour qu'Achille consente à recevoir la rançon d'Hector. — Pourquoi l'usage de la trêve etcelui de la rançon ne pourraient-ils pas subsister concurremment? On aurait par exemple échangé un cadavre obscur contre un autre; on aurait rendu le cadavre d'un chef illustre contrerauçon. — La trêve suppose des mœurs moins rudes, selon M. Weil qui cite le mot de Pausanias refusant de maltraiter le cadavre de Mardonios comme Mardonios avait traité le cadavre de Léonidas : « Outrager un mort, disait-il, convient à des barbares, non à des Hellènes (Hérodote, ix, 79). Mais Hérodote a dit aussi (vu, 238) : « Xerxès ayant appris que Léonidas était roi et général des Lacédémoniens, ordonna qu'on lui tranchât la tête et qu'on la plantât sur un poteau. Cet incident et plusieurs autres rendent évident pour moi que le roi de Perse était courroucé contre Léonidas vivant plus que contre nul des autres hommes. Sans cela il n'aurait point traité un cadavre si contrairement aux usages, puisque, comme je le sais, les Perses honorent particulièrement les hommes qui se sont bravement comportés à la guerre. » L'action de Léonidas et le mot de Pausanias ne prouvent pas plus contre les barbares que la cruauté d'Achille contre les Grecs des temps historiques. Il convient donc de raisonner comme le sage Hérodote : Achille était plus courroucé contre Hector que contre nul autre des hommes. C'est la seule conclusion légitime.
le poème. Homère ne se contredit guère, à proprement parler, mais il ne prend pas la peine de montrer comment toutes ses inventions peuvent se concilier entre elles. Un autre phénomène, voisin de celui-ci, fait bien voir quelle est à cet égard l'insouciance du poète, et le fait voir d'autant mieux qu'il n'est pas besoin, pour reconnaître sa naïveté, de rapprocher deux passages éloignés. Dans certains cas, les personnages agissent ou pailent, comme s'ils savaient ce qui doit arriver, lorsqu'il leur est impossible de le deviner. Comment, par exemple, Athènè peut-elle défendre à Diomède d'attaquer les dieux sur le champ de bataille, sauf Aphrodite? elle sait donc qu'Enée sera engagé dans la lutte et qu'Aphrodite viendra au secours d'Enée? Mais si ce conseil d' Athènè n'est pas donné, que fera Diomède en présence des dieux ? ou il les attaquera indifféremment, ou il reculera devant Aphrodite comme devant les autres ; ce n'est pas l'intention d' Athènè ; il faut donc qu'elle parle, qu'elle prémunisse son favori à la fois contre toute imprudence et toute détaillance ; le poète n'a vu que ce motif ; il n'a pas vu, n'a pas senti la légère invraisemblance. Au XVI* chant, Sarpédon atteint par la lance de Patrocle, sur le point de mourir, adjure Glaucos de protéger son cadavre. Or Glaucos vient d'être blesssé : « aussi, dit le poète, éprouvat-il une terrible douleur, à la voix de Sarpédon ; il se troubla jusqu'au fond du cœur, sentant qu'il ne pouvait le secourir *. » Il adresse alors une ardente prière à Apollon ; aussitôt le sang s'arrêta, Glaucos recouvra ses forces et rallia aussitôt Lyciens et Troyens autour du corps de Sarpédon. Or comment Sarpédon a-t-il pu deviner un pareil miracle? S'il l'a pressenti, comment n'a-t-il pas lui-même conseillé à Glaucos de supplier Apollon? et s'il ne l'a pas pressenti, comment a-t-il pu demander à Glaucos un service que celui-ci était incapable de lui rendre? Questions certainement déplacées. Le poète comme Sarpédon
1) xvi, 509 et sv.
avait besoin de Glaucos ; c'est pourquoi il le fait rentrer en scène. Il pare à une objection, celle qui peut être tirée de sa blessure ; il ne voit pas qu'il va au-devant d'une autre, celle qui tient à la connaissance que Sarpédon a de cette blessure. D'ailleurs il faut le remarquer : l'objection ne vient à l'esprit qu'après réflexion ; or il faut écarter à priori toutes les objections qui supposent l'éveil de l'esprit critique. D'un autre côté n'est-il pas naturel que Sarpédon blessé à mort s'adresse à Glaucos dont la blessure après tout est légère, et qui n'a pas été mis hors de combat, puisqu'il est présent sur le champ de bataille? Ici, comme souvent, Homère s'approche de très près, si l'on peut dire, de la faute ; il n'est pas tout à fait en défaut ; il côtoie l'invraisemblance ; mais il semble reconnaître recueil et le tourner comme en se jouant.
Nous avons déjà parlé des omissions d'Homère. Il est certains motifs qu'il abandonne subitement, lorsqu'il eût pu, ce semble, en tirer un plus grand parti ; il en est qu'il ne fait qu'indiquer et que, le moment venu de les traiter, il paraît oublier. Un autre genre d'omission consiste à supposer le lecteur ou l'auditeur plus instruit qu'il ne l'est et qu'il ne doit l'être ; à sous-entendre, pour ainsi dire, certains faits, certaines idées, certains changements dans la situation des choses ou des personnes. C'est ce qu'on a appelé la réticence homérique. Dans la plupart des cas ce phénomène est trop naturel et concerne des détails trop menus pour mériter d'être longuement étudié : par exemple qu'importe que le poète, après avoir mené Hélène dans le groupe des vieillards, nous la montre soudain entourée de femmes troyennes, sans nous dire à quel moment précis elle a été ainsi entourée? Qu'importe, si après avoir appris d'abord que Poséidon a caché ses chevaux dans une caverne entre Ténédos et Imbros, et que de là il s'est avancé vers l'armée des Achéens, nous entendons le poète nous dire soudain et plus tard que le dieu, pour entrer dans le camp, est sorti de la blanche mer ! Cela suppose que
Poséidon s'est rendu vers le rivage, en nageant entre deux eaux, par surcroît de précaution. Le poète n'en dit rien ; c'est à nous de le deviner. Qu'importe encore que le poète nous laisse ignorer tout d'alwrd le véritable objet de la démarche d'Hère auprès de Zeus, et qu'il attribue celte intervention, non au désir de secourir les Achéens et de venir en aide à Poséidon, mais à sa haine pour Zeus ? Qui ne voit en effet que la haine de Hère contre Zeus se confond chez elle avec ses sentiments de sympathie pour les Achéens? Qui ne devine aisément sa véritable intention? Lorsque le poète nous la fera connaître en termes formels, il ne nous apprendra rien. Qu'importe enfin que nous retrouvions à pied les héros que nous avons laissés sur un char, sur un char ceux qui un peu avant étaient à pied ? Qu'importe que nous ne sachions pas à quel moment précis tel héros, forcé de quitter son poste sur le champ de bataille, a rejoint ses compagnons ? Il n'y a là de quoi troubler qu'un lecteur trop attentif, trop scrupuleux, trop épris d'exactitude. C'est à peine si, à cet égard, les historiens de l'antiquité lui donneraient une entière satisfaction.
Il est pourtant quelques cas plus singuliers ou plus complexes qui méritent d'être examinés afin d'en déterminer le caractère avec précision.
La critique s'est demandé, par exemple, à quel moment Athène, au v^ chant, quittait le champ de bataille pour se rendre dans l'Olympe. La déesse a conduit Ares hors de la mêlée et paraît s'être retirée avec lui^ ; elle s'est de nouveau tenue près de Diomède pour lui donner ses conseils ; puis elle a disparu, sans que nous sachions en quel endroit^. C'est elle qui a dirigé, peut-être de loin, la lance deDiomèdecontrePandaros^. Nous ne la retrouvons plus que dans l'Olympe. Or était-il
bien nécessaire pour les auditeurs du poète de connaître le moment précis où la déesse quittait la terre pour retourner auprès de Zeus ? Les dieux d'Homère se transportent en un instant d'un lieu dans un autre ; le poète les suit quelquefois dans leurs voyages depuis le point de départ jusqu'au point d'arrivée; mais pourquoi le ferait- il en toutes circonstances ? Que l'on place le retour d'Athènè au ciel soit après son entretien avec Diomède, soit après la victoire de Diomède sur Pandaros, soit après la blessure faite à Aphrodite (ce qui paraîtrait assez naturel, puisque dans ce cas Athènè aurait suivi Aphrodite pour jouir de son triomphe, peut-être aussi pour se justifier auprès de Zeus son père), la chose en soi est secondaire ; et celte omission du poète ne saurait être regardée comme un défaut même léger, ni comme un argument contre l'authenticité de la scène entre les deux déesses dans le ciel. On se rappelle qu'au ix* chant Achille répondant à Ajax déclare qu'il ne prendra pas part à la guerre avant qu'Hector ait pénétré jusqu'aux tentes et aux vaisseaux des Myrmidons. C'est là ujie résolution nouvelle en désaccord avec celle qu'il a prise un peu auparavant de partir le lendemain matin. Ce changement en soi n'a rien de surprenant, puisqu'on peut supposer qu'Achille fait une concession aux instantes prières d'Ajax. Mais ce qui est étrange, c'est de voir qu'Ulysse, rendant compte de sa démarche au chef de l'armée, se souvient de la première résolution d'Achille et paraît ignorer tout à fait la dernière, la seule, semble-t-il, qui puisse compter ; la seule aussi qui soit de nature à rendre aux Achéens quelque espoir. On a bien proposé de supprimer toute cette partie de la réponse d'Achille à Ajax ; mais alors pourquoi Achille n'exécute-t-il pas sa menace et ne lance-t-il pas ses vaisseaux à la mer dès le lendemain matin ? En réalité les députés se sont séparés d'Achille sans trop savoir au juste quelles sont ses intentions et peut-être convaincus que le héros attend les événements pour SB décider. Aussi bien est-ce le sens du discours
de Diomède qui rompt le silence au milieu de la consternation générale : c( Ma.\s]a\ssoï\s-\e; qu'il parte ou qu'il reste; il reparaîtra sur le champ de bataille quand son cœur le lui commandera et qu'un dieu Je poussera. » Telle est donc l'impression faite sur Diomède par le rapport d'Ulysse, impression toute contraire à celle que nous pourrions attendre ; qu'en conclure, si ce n'est que le poète ne nous a donné qu'en partie le rapport d'Ulysse, ou qu'il supposait que les autres députés avaientcom mente ce rapport, ou bien même que sachant l'auditeur bien informé, il a fait parler Diomède, comme si Diomède et les autres Grecs connaissaient tout ce qui s'était dit? Aussi bien Ulysse ne dit pas précisément qu'Achille partira le lendemain ; il dit qu'il en a fait la menace et semble ne pas y croire K En résumé, nous avons là un rapport incomplet ; de tous les traits qui pouvaient y entrer et que le poète suppose connus, il n'en retient qu'un, celui qui met le mieux en relief la haine persistante d'Achille et le péril des Achéens.
La plupart des défauts que la critique relève dans le xv« chant tiennent à l'omission de quelque circonstance. Une rapide analyse de la dernière partie suffira pour le montrer.
Apollon a renversé du pied la terre amassée sur le bord du fossé achéen ; la route est aplanie ; les Troyens se précipitent à la suite d'Hector et d'Apollon. Que feront les Grecs? Ils s'arrêteront auprès des vaisseaux et reprendront la lutte. C'est une phase tout indiquée. Nestor prie Zeus ; aucune prière semble-t-il n'est mieux à sa place, puisque les Achéens n'ont pas encore couru un pareil danger. Zeus envoie un présage pour rassurer Nestor et les Achéens ; le poète dit alors, sans plus s'expliquer : « Les Troyens entendant le bruit du tonnerre se précipitent avec plus d'ardeur contre les Achéens. » Comprenez qu'ils interprètent le présage en leur faveur,
1) IX, y. 682.
comme il arrive souvent, comme le fait Hector ailleurs, comme le fera Turnus dans l'Enéide'. Seulement le poète nous laisse le soin de le deviner. — Homère compare les Troyens aux flots de la mer qui submergent un navire ; il ajoute : « Ainsi les Troyens avec de grands cris franchissaient les murs. » Quoi donc ? ne les ont-ils déjà pas franchis ? Sans doute le poète a déjà parlé de leur irruplion dans le camp ; mais ils sont nombreux et l'invasion continue. Ce ne sont pas là deux faits différents ; c'est le même fait qui se prolonge ; le poète aurait pu être plus explicile. — Ici se place le départ de Patrocle qui jusqu'à ce moment est resté auprès d'Eurypyle. Homère revient ensuite à la peinture du combat près des vaisseaux. Cette lutte est à la fois générale el composée de combats particuliers que le poète raconte ; de plus elle a ses alternatives qui ne sont peut-être pas marquées avec précision ; tout d'abord Troyens et Achéens n'avancgat ni ne reculent ; puis la mort de quelques guerriers troyens force les Troyens et Hector à reculer, sans que le poète le dise, mais comme il est facile de le conjecturer par la suite du récit; en effet, il est parlé d'une attaque contre les vaisseaux, d'une seconde attaque séparée de la première par une victoire momentanée des Achéens. On voit très bien ici comment le poète a dévié de son dessein primitif. Ce devait être d'abord une lutte concentrée sur le même point entre Troyens et Achéens, entre Hector et Ajax ; il se complaît dans la description de combats singuliers qui amènent nécessairement des changements dans la position des deux armées en présence ; il revient alors à son point de départ, en imaginant une nouvelle tentative contre les vaisseaux. Il retrouve ainsi la situation qu'il a perdue et peut recommencer sur nouveaux frais le tableau qu'il a ébauché. — Au commencement de cette lutte les Troyens sont sur leurs chars ; les Achéens et
1) IX, 128. Trojanos haec moDstra pelunt.
Ajax combattent du haut de leurs vaisseaux. Rien ne prouve absolument qu'Ajax soit censé dans la suite du récit combattre de plain-pied avec les Troyens, comme le veulent certains commentateurs. Quant aux Troyens et aux Achéens s'ils luttent sur le sol même et près des vaisseaux c'est que les Troyens sont descendus de leurs chars, pour plus de commodité, à l'exemple de Polydamas qui donne les rênes de son char à tenir d'abord à Cleitos, puis à Astynoos ; c'est que les Achéens ou n'avaient pas pris tous position sur les vaisseaux dès le début, ou ont sauté à terre pour les mieux défendre. Il faut bien remarquer que le poète ne décrit pas la bataille en historien ; sa grande préoccupation n'est pas de nous renseigner avec la dernière précision sur les mouvements divers des combattants, mais de nous peindre l'acharnement des deux armées dont l'une est conduite, poussée, ramenée au besoin par Heclor, dont l'autre est soutenue par l'exemple et dominée par la haute stature d'Ajax. En un mot sous l'empire du sentiment poétique, il omet des détails qui seraient peut-être nécessaires aune clarté parfaite, mais que l'intelligence supplée aisément, pour peu que l'on renonce à toute prévention contre l'unité du récit. — La fuite d'Antiloque de- • vant Hector ouvre une nouvelle phase. Les Achéens sont refoulés ; ils abandonnent leur première ligne et se reforment sur la seconde, près de leurs tentes. Cette phase du combat ne pouvait manquer d'être racontée par le poète ; mais le récit qu'il en fait n'est pas toujours d'une entière netteté. Les Troyens, dit le poète, arrivent en face des vaisseaux ; ils n'y étaient donc pas depuis longtemps ! Les Achéens s'arrêtent ; ils s'encouragent les uns les autres ; Nestor les exhorte, Athènè dissipe l'obscurité qui les enveloppe ; ils osent alors affronter Hector. D'où vient cette obscurité, dont Homère fait ici la première mention ? Il manque évidemment deux traits au récit: le premier c'est que les Troyens, ayant dû reculer, n'atteignent de nouveau les vaisseaux qu'après la vie-
toire d'Hector sur Périphétès * ; le second, c'est qu'en fuyant avec précipitation ils ont soulevé un tourbillon de poussière ; le nuage retombe de lui-même, dès qu'ils s'arrêtent. C'est une circonstance favorable qu'ils attribuent à une divinité, comme d'habitude, et dont ils se hâtent de tirer parti. L'intervention d'Ajax contraint lesTroyens à reculer et entraîne lesAchéensen avant, jusqu'auprès des vaisseaux; c'est du moins ce que l'on peut conclure en apprenant qu'un combat acharné se livre près des navires ^ ; mais ce qui n'est dit nulle part en termes formels. — Hector saisit un navire, celui de Protésilas et demande le feu qui doit consumer la flotte achéenne. Ce vaisseau de Protésilas est-il le même que celui que se sont disputé plus haut Ajax et Hector? Si oui, cette mention viendrait assurément un peu tard ; mais puisqu'elle vient, ce n'est pas là un exemple de réticence. Aussi bien rien ne nous oblige à croire qu'il s'agit d'un seul vaisseau et non de deux. — Le combat a lieu de près ; le poète dit expressément que les Achéens n'attendent plus les élans des flèches et des javelots, mais qu'animés d'une même pensée Troyens et Achéens se frappent avec les haches, avec les doubles haches, avec les grandes épées et les javelines à double pointe'. Comment se fait-il alors qu'Ajax recule non devant les épées, mais devant les traits ■* ? C'est que, entouré des Achéens venus à son secours, dominant la plaine et le combat puisqu'il est monté sur son vaisseau, tenant lui-même à distance les assaillants, grâce à sa longue perche, il ne peut être atteint que de loin, et que les Troyens, ceux du moins qui n'ont pu encore pénétrer jus-
1) Ils ont alors les vaisseaux devant les yeux (v 653, i\<3u>ito\). Si on comprend qu'il s'agit des Achéens qui ont fait volte-face et ontalors devant eux les vaisseaux qu'ils avaient derrière, la difficulté est la même ; il faut toujours supposer un mouvement en avant des Troyens.
2) xv, 676.
qu'aux vaisseaux, usent contre lui, contre lui seul peut-être,' de leur talent d'archers, Homère ne le dit pas; mais l'imagination mobile du poète se représente si vite les scènes qu'elle oublie les transitions et des indications utiles, sinon nécessaires. Mais Ajax ne s'est point porté tout d'abord sur un seul navire, objecte-t-on ; il a sauté de navire en navire, les défendant tous suivant la circonstance ; nulle part il n'est dit qu'il prend position sur un seul d'entre eux, sur celui de Protésilas ; nous l'apprenons tout à coup et d'une manière incidente. Qu'importe, quand le mouvement d'Ajax est si naturel et si vraisemblable ? Hector s'acharne contre un seul vaisseau ; c'est ce seul vaisseau qu'Ajax défendra. Mais après avoir parlé d'un seul vaisseau, le poète dit qu'Ajax les protège tous ; c'est qu'Homère voit déjà la flotte en proie aux flammes si un des navires vient à brûler. Que ne demande-t-on aussi pourquoi les Troyens qui sont en nombre se bornent à assaillir un seul vaisseau ? La question ne serait que trop fondée si elle était faite à un historien ; mais le poète maintient notre regard sur un seul point sans se préoccuper de la vraisemblance, pour mieux frapper l'imagination. Comme on le voit, Homère n'est pas toujours assez explicite ; il comptait sur l'intelligence des auditeurs ; il ne pouvait prévoir la critique qui met son intelligence à signaler les lacunes et même à les multiplier arbitrairement, pour le triomphe de quelque système. C'est tout juste le point de vue opposé à celui où se plaçaient naturellement les contemporains du poète.
En résumé, le poète suit un plan, nettement tracé, des plus visibles; ce plan, ce sont les grandes phases de son sujet même, de son sujet au sens restreint, c'est-à-dire la colère d'Achille et ses conséquences ; mais son sujet au sens large est la peinture de la guerre, presque la peinture du monde grec, en temps de guerre et en temps de paix; c'est pourquoi il brise souvent son premier cadre, ou plutôt il en sort pour y rentrer, et non toujours pour reprendre exactement la situa-