‹ Etude sur l'Iliade d'HomèreChapitre 4 sur 35 · LE THÉÂTRE DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

LE THÉÂTRE DE LA GUERRE

Comment Homère s'est-il représenté et a-t-il représenté le théâtre de la guerre ?

Un premier point est incontestable ; la plaine est traversée par deux fleuves, dont l'un, le Simoïs, se jette dans le plus grand, le Scamandre. A quel endroit se trouve le confluent? Le poète ne nous le dit pas avec précision ; on peut conjecturer seulement qu'il était plus rapproché du camp grec que de Troie. En effet Athènè et Hère, voulant secourir les Achéens, descendent au confluent des deux fleuves ^ ; elles n'ont guère pu choisir un endroit rapproché d'Ilios ; il est vrai qu'elles ont encore du chemin à faire pour rejoindre les Achéens, puisque le poète nous les représente prenant leur essor comme des colombes ; mais c'est que les Achéens combattent dans la plaine, déjà assez loin des vaisseaux.

Un second point qui paraît également hors de doute, c'est que les différents combats de l'Iliade se livrent entre ces deux fleuves. Il faut croire que les Achéens franchissent le Simoïs, mais le poète ne le dit pas. Les deux armées, dans leurs mouvements en arrière et en avant, ont-elles le Scamandre à traverser? Il est bien question d'un gué, à trois reprises différentes ^ : mais nulle part il n'est dit expressément que ce

2) XIX, 433-4; xxi, 1-2 (vers qui reproduisent xix, 433-4) et xxiv, 350, M. Schliemann qui identifie l'ancien Scamandre avec le Kalifatli Aamak place le camp ù gauche et suppose naturellement que le Scamandre

gué sert de passage aux deux armées. Les vraisemblances sont plutôt en sens contraire *.

Dans les combats, les Grecs ont le Scamandre à droite, les Toyens à gauche. C'est du moins ce que semble indiquer le chant V. Athènè a emmené Ares du champ de bataille et l'a fait asseoir sur la rive du Scamandre ^ ; Aphrodite vient le trouver à cette place, à la gauche du combat, dit le poète ^. Comme Aphrodite et Ares sont du parti troyen, le poète doit désigner la gauche du combat par rapport aux armées de Troie.

coulait entre la ville et le camp (voir Ilios, traduct., p. 121 et sv.) M. Schliemann cite l'avis opposé de Christ, qui remarque comme nous que tous les principaux engagements ont lieu entre le Scamandre et le Simois, et qu'il n'est jamais parlé d'un passage de rivière. 11 ajoute : « Homère, on l'oublie, est un poète épique et non un historien ; il écrit avec la licence d'un poète, non avec la minutieuse exactitude d'un géographe, et nous devons lui savoir gré de nous avoir esquissé en traits généraux la topographie de la plaine. » Rien de plus juste, et nous ne conclurons pas autrement ; mais celte observation doit mettre en garde contre les identifications trop précises et trop absolues. D'ailleurs M. Schliemann, qui admet l'inexactitude homérique, quand il en a besoin, ne permet pas aux autres systèmes d'y faire appel ; il soutient par exemple, p. 248, avec Webb, qu'Homère est toujours exact sur les faits. Seraitce qu'Homère est tantôt plus exact, et tantôt moins? Il y a grande apparence que c'est là la vérité.

1) Eu effet, il semble bien étonnant que le poète ait attendu jusqu'au xxi" chant pour peindre le passage d'un fleuve. D'ailleurs il n'est pas nécessaire de voir un passage de fleuve dans le xxi» chant. Les Troyeus sont jetés dans le Scamandre par Achille, et ainsi écartés de la route qui mène à la ville; bien loin de gagner l'autre rive, ils se cachent sous les berges, attendant le moment où ils pourront revenir sur leurs pas. Lycaon plus osé vient au-devant d'Achille ; on ne comprendrait pas ce mouvement si Lycaon pouvait se sauver en gagnant le rivage opposé. Au chant xxi, 242-247, Achille, selon nous du moins, ne traverse pas le fleuve; il est descendu dans le Xanthe, pour tuer les Troyeus; mais la fureur des eaux le force à rebrousser chemin. Au xxiv* chant, Priam s'arrête au gué pour faire boire les chevaux. Enfin le vers 397 du chant xvi, vyiwv xai TrorapoO xat teij^coç ù\|)yi).oTo, qui est suspect, s'explique très bien si le fleuve ne coule pas entre la ville et le camp achéen ; le fleuve limite le champ de bataille comme les vaisseaux et les murs de Troie.

o2 LINVENTION

Toutefois ce n'est là qu'une conjecture à laquelle même le sens un peu vague de l'expression homérique « à la gauche » ne permet pas d'accorder une bien grande valeur ^ .

La plaine n'est pas unie ; elle présente une ondulation, une partie plus élevée, que le poète appelle Thrôsmos. Quelques points ont une importance stratégique, le tertre d'^syetès qui sert d'observatoire aux Troyens, la hauteur de Batieia, en avant de la ville, où les Troyens se rangent en bataille, le tombeau d'Ilos, évidemment plus rapproché du camp grec, enfin Callicolônè, ou la belle montagne que longe le Simoïs et qui fait face à un ancien mur en ruine, le mur d'Héraclès. Toutes ces indications sont un peu vagues et de plus les élévations d'iEsyetès et de Batieia ne sont mentionnées qu'une seule fois ; il est question deux fois du tombeau d'Ilos, deux fois de Callicolônè, mais dans le même chant, le vingtième.

La ville de Troie est dans la plaine, à quelque distance de l'Ida et de l'ancienne ville de Dardanie, qui s'élevait au pied des montagnes ^. Etait-elle sur une élévation de terrain ? Le poète la dit haute, battue par les vents ; mais ces expressions peuvent s'entendre de ses maisons, de ses tours, de sa citadelle, qui sans doute dominait la ville. En tout cas, il est curieux de voir que les Myrmidons,quand ils approchent tout près des murs avec Patrocle, n'ont point à escalader des roches escarpées ; ils semblent arriver au pied des murailles troyennes aussi facilement, plus facilement même que les Troyens tout près du camp achéen. On en peut faire aisément le tour, même en courant, comme le prouve l'épisode d'Hector poursuivi par Achille ; par conséquent si la ville était sur une hauteur, cette hauteur devait être isolée ^. La ville a une porte,

1) On sait que plusieurs critiques regardent cette expression comme équivalant à « de l'autre côté. »

3) Il est impossible, quoi qu'on en ait dit, de donner à irEpiStv/iQiiTviv (xxii, 165) le sens de courir en cercle autour de la ville. Le mot répond

appelée les portes Scées ; les portes Dardaniennes, dont il est parlé en plusieurs endroits, sont-elles les mêmes ? C'est une question entre érudits. Non loin de ces portes, mais à une distance et à une place malaisées à déterminer, étaient un hêtre et un figuier sauvage.

L'Ida, dans la pensée d'Homère, ne doit pas être très éloigné, puisque Agénor pressé par Achille se demande s'il ne doit pas gagner la plaine de l'Ida et se jeter dans les fourrés de la montagne pour revenir le soir à Ilios ; puisque c'est dans les forêts de l'Ida que les Achéens vont chercher du bois pour le bûcher de Patrocle, puisque enfin c'est de l'Ida que Zeus contemple la plupart des batailles. Qu'entend le poète par ce mot d'Ida ? est-ce un sommet isolé, est-ce une chaîne de montagne avec ses contreforts ? Le mot a probablement les deux sens, et chacun tour à tour, suivant le cas*.

Le Scamandre et le Simoïs sortent de l'Ida ; c'est du moins ce que nous apprend le xii'' chanta Au contraire, d'après le xxii*^ ', les sources du Scamandre,deMx sources du Scamandre

à l'expression ■jrtçi'i -réffiara, du vers 162. — Voir à ce sujet les réflexions très justes deSchliemann, Ilios, p. 182. — Naturellement Schliemanu tire parti de ce fait à l'appui de son système. >• Le tour d'Hissarlik est très facile à faire en courant, et peut être accompli sans ralentir le pas. » Il ajoute : « Le seul endroit montant est du côté est; mais 1;\ le sentier s'élève ob-liquement en pente douce. » Il semble Lieu qu'Homère ne songe môme pas à une pente, si douce qu'elle soit.

1) L'Ida proprement dit ou Kaz-Dagh est tout à fait distinct des collines moyennes dont les contreforts s'étendent jusqu'au Scamandre. Voir dans Ilios la description de la plaine du Scamandre par M. Rudolf Virchow ; on y lit p, 898 : « Aux pieds de l'Ida et de ses contreforts s'étend la plaine d'Inéet de Beiramich, large et féconde valiée que le Scamandre arrose de l'est àl'ouetst dans toute sa longueur; il y a d'autant moins de raison pour comprendre l'Ida dans le massif de ces collines moyennes qu'à l'ouest de la plaine d'Iné s'élève le Cliigri-Dagh, massif volcanique considérable, complètement isolé de celui de l'Ida et beaucoup plus étroitement relié aux collines voisines. »

2) XII, 20, tout le passage est un peu suspect. Voir sur ce point Virchow dans VUios de Schliemann, traduct., p. 61.

54 l'invention

tout au moins, auraient jailli près de la ville et formé deux bassins, deux lavoirs publics. Y a-t-il contradiction? pas nécessairement ; mais il faut alors supposer que le poète, peutêtre à l'invitation du langage populaire, s'est exprimé avec peu de précision, en désignant comme sources du Scamandre deux ruisseaux qui se jetaient dans le Scamandre * ; ce qui n'a rien d'impossible ; ce qui est surtout vraisemblable si l'on admet qu'Homère place l'Ida et par conséquent la source du fleuve assez près de la ville.

On voit combien, à s'en tenir aux simples renseignements homériques, sans les forcer ni vouloir les compléter arbitrairement, il est difficile de se faire une idée bien nette du champ de bataille. D'un autre côté ces renseignements divers sont loin d'être groupés dans le poème ; ils viennent à leur place, et quelquefois assez tardivement ; on dirait que, pour quelques-uns tout au moins, le poète les imagine chemin faisant. Nous éprouvons ici à peu près la même impression qu'au sujet de la légende; la conception du poète semble se compléter au fur et à mesure, au risque de se modifier. Nulle part cependant, il n'y a contradiction formelle, manifeste; tous les désaccords peuvent s'expliquer ; il n'y a pas non plus, ce semble, une incontestable unité de vues.

On comprend combien, avec de telles indications, l'identification cherchée par les modernes entre les descriptions homériques et l'état actuel des lieux devient difficile, pour ne pas dire impossible..

Nous ne saurions discuter ici cette question qui est avant

1) On voit d'ailleurs combien la poésie grecque se préoccupe peu de la précision. Au xii' chant, le Simoïs est compris, le dernier, dans une énuméralion des fleuves qui se jellent h la mer; évidemment le poète lient à nommer tous les fleuves de la contrée, et pour cette raison, il ne saurait passer le Simoïs sous silence ; il oublie cependant qu'il a commencé son énumération de telle sorte qu'il n'y peut faire rentrer le Simoïs. C'est une espèce de syllepse de pensée. L'esprit du passage est le même; il y a désaccord entre un trait et un autre.

tout d'ordre archéologique ; toutefois il convient peut-être de voir si de l'examen des principaux systèmes, nous n'avons pas à tirer quelques conclusions tout au moins vraisemblables sur le procédé du poêle. L'opinion de Lechevalier a joui et jouit encore, surtout en France, d'une grande faveur. On sait qu'elle place Troie près de Bunarbaschi sur le Ballik- Dagh. Il faut admettre, dans ce système, que le ruisseau de Bunarbaschi est le Scamandre, que ce ruisseau se réunissait au Mendérès actuel, non comme aujourd'hui près de la mer, mais à peu de distance de la ville ; qu'il donnait son nom de Scamandre au Mendérès à partir de son confluent, laissant au Mendérès, pour son cours supérieur, son véritable nom, celui de Simoïs ; que plus tard, lorsque le ruisseau de Bunarbaschi reporta plus bas son confluent, « les navigateurs et les colons éoliens, ne voyant plus dans le pays qu'un seul fleuve important, s'accoutumèrent à prolonger insensiblement sur la totalité de son cours le nom de Scamandre, auparavant réservé à la partie inférieure ; le nom usurpé remonta ainsi jusqu'à la source du Simoïs au mont Cotyle ^ . »

Ce système est sans doute fort ingénieux ; il justifie le passage où Homère place les sources du Scamandre près de la ville ; il prend pour le Scamandre, à partir d'un certain point, un fleuve assez large et profond, et qui, pour ce motif, répond d'une manière très suffisante à la description que fait le poète. Mais n'est-il pas trop ingénieux ? Comment supposer chez le poète, chez les anciens, cette confusion entre un affluent qui est un petit ruisseau et le fleuve lui-même qui n'était pas sans importance? Pourquoi le nom de Scamandre et non celui de Simoïs aurait-il prévalu, si le Mendérès dans son cours supérieur était le Simoïs d'Homère ?

Dans d'autres systèmes, il faut identifier Troie, soit avec Aktsche-Kjoï (l'emplacement présumé de la Cômè Iliéôn), soit

1) Ce sont les termes mêmes de M. de Choiseul-Gouffier.

56 l'invention

avec Hissarlik (l'emplacement de la nouvelle Ilion, dans l'antiquité ) Cette dernière opinion a été surtout soutenue par M. Schliemann qui regarde le Mendérès comme l'ancien Scamandre et le Dumbrek-Su comme le Simoïs. Elle aurait une grande importance, si elle était confirmée par les découvertes de M. Schliemann ; mais on sait que les objets trouvés par le savant explorateur dans les fouilles d'Hissarlik appartiennent à une civilisation bien antérieure à la civilisation homérique ^ M. Schliemann est donc presque réduit, comme les autres voyageurs et commentateurs, à des conjectures tirées de la comparaison entrel'état des lieux et les descriptions de l'Iliade ^. M. Brentano] a cherché l'ancienne Troie plus au nord et à l'est, dans la plaine située entre Dumbrek-Su qu'il identifie avec le Scamandre, et l'Eren-kjoi qui aurait été le Simoïs^.

1) Voir Il'os, traduct. On y lit, p. 658 : « Je voudrais pouvoir démontrer qu'Homère a été témoin delà guerre de Troie; hélas, je ne le puis ! De son temps les épées étaient d'un usage général et le fer était connu, tandis que celles-là comme celui-ci étaient parfaitement ignorés à Troie. En outre la civilisation qu'il décrit est plus avancée de quelques siècles que celle dont mes fouilles ont mis au jour les vestiges. »

2) Voici, outre les caractères généraux de la contrée, les arguments principaux de M. Schliemann pour identifier Hessarlik avec l'ancienne Troie. 1» La seconde ville par ordre d'ancienneté, découverte par lui, a été brûlée ; brûlée dans une catastrophe qui n'a pas permis aux habitants de sauver leurs biens ni même leurs personnes, brûlée méthodiquement (Troja, 1884, p. 66) ; 2» avant Démétrios de Skepàis, la tradition a toujours vu, dans lesite de la nouvelle Il!on,le siège de l'ancienne; 3» la distance entre la campagne et la ville de Troie était supposée très courte par le poète, c'est-à-dire de 4 kilomètres. Bunarbaschi est à 12 kilomètres 800 mètres des rivages de l'Hellespont ; si donc Troie eût été sur les hauteurs de Bunarbaschi, c'est 80 kilomètres qui eussent été parcourus de 10 heures du matin à 7 heures du soir, en dépit de tout le temps dépensé par les incidents divers énumérés ci-dessus (//io5, p.248, à propos de la première bataille). Ce dernier argument est peu concluant, vu que le poète lient un compte aussi peu rigoureux des distances que du temps. Les deux autres, il faut le reconnaître, créent une forte présomption en faveur d'Hissarlik.

' S) Brentano ait. Ilion im Dumbrekthal, 1877. — Zur Lœsung der Troianischen Fixage, 1881. M. Brentano croit revenir ainsi à l'opinion de Démétrios de Skepsis qui regardait la cômè liiéôn comme s'élevant

Quelque situation que l'on choisisse pour Troie, nous trouvons entre la réalité et les descriptions homériques à la fois des différences notables et des ressemblances.

Commençons par les ressemblances. La principale est l'existence d'une plaine assez vaste pour les mouvements de deux grandes armées ettraversée par deux fleuves. Il est évident d'ailleurs que si l'on était tenté de reprocher à un système ou à un autre que l'espace laissé entre les deux fleuves ou entre un des flQuves et les collines était trop resserré, on peut toujours supposer qu'Homère exagère le nombre de. ses combattants ou agrandit l'espace.

En second lieu, l'aspect général du pays est bien tel aujourd'hui encore qu'on peut le concevoir d'après les vers d'Homère'. Selon M. Perrot, la plaine de Mendérès est un vaste pâturage légèrement marécageux, avec de hautes herbes, maintenant desséchées par la canicule. On comprend que possesseurs d'un sol de cette nature, les Troyens aient été de grands éleveurs et dompteurs de chevaux. Maintenant encore, épars dans la plaine, on aperçoit d'assez nombreux troupeaux de bêtes à cornes et de chevaux. M. Perrot y a reconnu les plantes que les Troyens donnaient à leurs chevaux, l'hache et le lotos (trifolium melilotus ou Lotus corniculatus), celles que dévore l'in-

sur les ruines de l'aucienne Troie : mais cette place de la cômè Iliéôn, n'est pas aisée à déterminer. Strabon dit que les hauteurs de la Troade présentent la figure d'un ypsilon, soit ^ ; que la nouvelle llion est à l'extrême gauche de la chaîne qui forme la barre de l'ypsiloa ; que la cômè Iliéôn est un peu plus haut, vers l'est à trente stades de la nouvelle ville (xin, Ij 34 et 35), mais à l'endroit où commencent les deux chaînes, courant l'une vers Rhétée, l'autre vers Sigée. Par conséquent, d'après Strabon et Démétrios de Skepsis, la cômè Iliéôn était placée sur la même ligne que la nouvelle llion, sur la rive gauche, non sur la rive droite du Dumbrek. D'ailleurs Strabon et Démétrios de Skepsis regardent le Dumbrek comme le Simois et le Mendérès comme le Scamandre. Il faudrait admettre qu'ils se sont trompés sur l'identification des fleuves, non sur l'identification des villes : c'est peu probable.

1) Voir, dans Schliemann, Ilios, trad., p. 145, une citation de Webb, qui était un naturaliile distingué.

58 l'invention

cendie allumé par Hèphestos, les ormeaux (ulmus campestris), le saule (salix alba), le tamaris (tamaris gallica), l'osier et le jonc, « Les roseaux dont il est question ailleurs sont aussi très abondants et très beaux. Enfin sur toutes les collines environnantes on trouve un très grand nombre de figuiers sauvages... )) Ces figuiers d'ailleurs, Strabon aussi les avait vus et les mentionne. Les épithètes données au Scamandre conviennent parfaitement au Mendérès ; c'est un grand fleuve comparé aux fleuves de la Grèce ; il a de hauts rivages, il a des eaux claires' ; il roulesur un sable fin et blanc qui lui a peut-être valu,ditM.Perrot, son ancien nom de Xanthe ; c'est un torent ^ ; son lit, en été, n'est rempli que pour un quart, mais en hiver et en temps d'inondation, il est profond et déborde •*. « Au moment des grandes pluies, dit Forkhammer ^, le vent du sud-ouest refoule les flots de la mer Egée dans l'Hellespont et par suite les flots de l'Hellespont dans la mer troyenne. Lorsque la plus grande partie de la vallée de Baïramitsch se trouve transformée en lac et que le Mendérès entre Ené et Bunarbaschi s'élève de trente à quarante pieds au-dessus de son lit, alors la lutte entre l'inondation que l'Hellespont précipite sur la plaine et les cours d'eau contenus encore dans leurs rives est bientôt terminée ; souvent en peu d'heures, l'inondation s'étend de l'Hellespont jusqu'aux sources de Bunarbaschi. » Gomme on le pense bien, la critique n'a pas manqué de rapprocher cette inondation du débordement du Scamandre, dans Homère ^. Les alluvions du

1) àpyvoo^îvv);.

2) SuTZi-riç.

3) |3cx0uà"ivï)ç.

4) Cilé par d'Eichtal, Annuaire des et. gr., 1874, p. 38.

5) D'après Nicolas de Damas, Julie, fille d'Auguste, faillit se noyer en passant le Scamandre débordé (Schliemann Ilios, p. 222). Schliemann cite aussi l'aventure du docteur Moss (p. 390, en note). Le Scamandre ayant grossi, il dut renvoyer son cheval, passer à la nage le fleuve changé en torrent, et gagner à pied la baie de Besika. Aux yeux de Schliemann, c'est un véritable exploit.

fleuve paraissent aussi indiquées dans l'Iliade, puisque le Scamandre menace d'ensevelir Achille sous la vase, le sable et les pierres ^ Le Scamandre conjure le Simoïs de rouler ses troncs d'arbres et ses pierres pour arrêter Achille ^ ; et Schliemann a vu au fond du lit de ce fleuve de grosses pierres arrondies qui proviennent de l'Ulu-Dagh^.

Ces traits et d'autres encore conviennent donc à la plaine de Troie, mais à toute la plaine de Troie, et M. Brentano les reconnaît à peu près tous dans la vallée du Dumbrek-Su comme ses prédécesseurs dans la vallée du Mendérès'''. D'un autre côté, ils sont très généraux, et il ne semble pas impossible qu'Homère les ait connus par oui dire ou même les ait imaginés, comme propres à toute plaine arrosée par des cours d'eau torrentiels.

Quant aux difl'érences, elles sont assez nombreuses. D'abord, comme nous l'avons dit, le poète place les sources du Scamandre près de la ville. Naturellement cette difi"érence n'existe pas dans le système Lechevalier, puisque le point départ, le fondement même du système est la présence des sources du Scamandre près de Bunarbaschi^. Si l'on identifie le Mendérès tout entier avec le Scamandre et toujours Bunarbaschi avec Troie, la difl'érence est plus apparente que réelle, puisqu'on peut tou-

1) XXI, 316 et sv.

3) Schliemanu, //îos, p. 102.

4) Zur Lœsung der Troianischen Frage, 1881, p. 72. A l'appui de son opinion, M. Brentano cite Virchow, Beitrœge zur Landeskunde der Troas. Berlin, 1879.

5) Encore faut-il remarquer que les sources voisines de Bunarbaschi sont au nombre de 40, toutes à 17° centig., c'esl-à-dire très froides, et non de deux, dont l'une froide et l'autre chaude. Lechevalier et Choiseul ont évidemment modifié beaucoup les lieux sur leur carte et dans leur description, de façon à rendre les identifications plus spécieuses. (Voir Schliemann, Itios, 230, 238, et passim) ; de sorte que si son système est le vrai, on peut atfirmer presque à coup siir ou qu'Homère n'a pas vu les lieux, ou que, les ayant vus, il n'a pas tenu le moins du monde à en donner une idée exacte.

60 l'invention

jours supposer que par deux sources du Scamandre, le poète entend deux ruisseaux se jetant dans le Scamandre ; on ne peut guère toutefois comprendre cette confusion que si l'Ida et les sources véritables du Scamandre sont assez près ; et c'est là une différence des plus importantes, très sérieuse déjà, si l'on place Troie à Bunarbaschi, plus grave encore si on l'identifie avec Aktsche-Kjoï ou Hissarlik, qui sont plus éloignés de l'Ida ^

L'Ida semble bien avoir deux sens dans Homère, un sens large et un sens étroit. C'est toute la ceinture de montagnes qui enserre la plaine, et c'est aussi un sommet, sur lequel siège Zeus. L'identification de ce sommet avec l'Ida historique paraît certaine. Le rapprochement des mots Ida et Gargare au vii« chant 2, des mots Ida et Lectos au xiV^ ne paraît laisser aucun doute à ce sujet. Comment de là Zeus peut-il apercevoir la plaine de Troie * ? Nous n'avons pas à nous le demander : c'est là un effet de la puissance divine. Il semble bien toutefois par d'autres traits que le poète conçoive ce sommet de l'Ida comme très rapproché de la ville. Zeus y a un autel sur lequel sans doute Hector apportait ses offrandes ; du haut de l'Ida, il envoie la foudre sur le champ de bataille, comme si le mont

1) D'ailleurs Schliemann a également trouvé à Hissarlik, à l'ouest de la ville basse de Troie, une caverne avec trois sources dont l'eau se rend dans l'ancien Scamandre. « L'eau des trois sources, dit-il, avait une température de 15» ceatig.; mais l'absence de la source d'eau tiède ne doit pas nous étonner, car elle n'existait pas au temps de Demetrius de Scepsis (210-160 av. J-G.;; elle peut avoir disparu dès une antiquité reculée, par suite d'un tremblement de terre ou avoir été changée par la même cause en source d'eau froide ? {Ilios, p. 339; Troja, p. 72).

4) Schliemann, Ilios, p. 78. « Avec un ravissement tout particulier, mon œil (Schliemann était sur le sommet du Sarikis, à une hauteur de 1766 mètres) se fixa sur la plaine de Troie, où je pouvais apercevoir Hissarlik, ainsi que le cours du Scamandre et même les tumuli héroïques; puis je songeais que Zeus devait avoir la vue très perçante pour distinguer d'ici les mouvements des troupes et les combats devant Troie, car Hissarlik ne paraissait pas plus grand qu'un bouton d'habit. »

dominait immédiatement la plaine. Au chant xi ^ c'est au moment où les Achéens s'approchent de la ville que Zeus, descendant du ciel, se porte sur l'Ida un éclair à la main et se rend compte du progrès des armées grecques. Que conclure de là ? ^. Sans doute qu'Homère ne connaît pas par le menu la topographie de la Troade ; il n'entre pas dans les détails et rapproche les distances. On dirait qu'il a vu la plaine de Troie du haut des montagnes de Samothrace, comme son Poséidon.

Une autre différence enfin, c'est que dans tous les systèmes, sauf celui de M. Brentano, les armées ont à franchir le Scamandre ; or comme nous l'avons dit, il semble bien qu'Homère n'a jamais pensé à une opération de ce genre •^.

Enfin, d'après Homère, un chemin, peut-être une route de chars, court autour de la ville. On a peine à concevoir cette particularité si la ville se trouvait sur un contrefort de l'Ida. Il n'était pas possible de faire le tour de la nouvelle Ilion "'. Ce n'était pas le cas de la Comè Iliéôn d'après Strabon ; à en croire quelques modernes, qui ne paraissent pas tout à fait d'accord

2) M. Brentano en induit que l'Ida est l'Ulu-Dagh et non le Kaz- Dagh ; mais les textes des chants vu (47 et 48, et xiv, 282-4) cités plus haut nous paraissent tout à fait contraires à cette identification.

3) M. Schliemann dit (Ilios, 253) à propos du massacre de Troyens accompli par Patrocle « entre la ville, le Scamandre et le camp grec : » Ce passage montre... que le Scamandre était sur le côté droit, c'est-à-dire sur le côté est du camp grec, puisque son embouchure était au cap Rhétée, et par conséquent qu'il coulait entre Troie et le camp grec... Le passage de la Patrocleia (xvi, 394-398) prouve tout simplement que le Scamaudre coule d'un côté ou d'un autre du camp ; seulement M. Schliemann supposant que le Scamandre avait alors son embouchure au cap Rhétée, est forcé par suite de faire couler le Scamandre à l'est, entre le camp et la ville.

4) Toutefois tout système se prête, avec quelque bonne volonté, à une idenlification plausible. Voir Ilios, p. 69, ce que dit Virchow à propos d'Hlssarlik. La colline et la ville sont allées en s'élargissant.... « la question n'est plus, comme autrefois, d'une course autour de la colline d'Hissarlik tout entière, mais seulement autour de la partie centrale qui représente la ville d'alors et qui est beaucoup plus petite que la circonférence totale d'Hissarlik. » Virchow ajoute avec bonne foi : « Je dois ce-

62 l'invention

entre eux, ce ne serait pas non plus celui de la ville qui s'élevait sur le Ballik-Dagh. Mais remarquons que dans Homère, Achille et Hector, tournent trois fois autour de la ville, avec la même facilité que s'ils étaient en plaine; que nulle part le poète ne parle d'une ascension ni des fatigues qu'elle devait causer aux deux héros. De plus, comme nous l'avons dit, Homère semble considérer la ville comme isolée au milieu de la plaine, et comme située au fond de cette plaine. Si donc Homère a vu les lieux, il les transforme à sa fantaisie, ce qui était assurément son droit.

En résumé, Homère est assez exact dans ses descriptions pour qu'on puisse dire qu'il connaît les lieux d'une façon générale ; mais il ne l'est pas assez, pour qu'on puisse affirmer qu'il les a parcourus lui-même et en tous sens. Il y a, en général, dans ces peintures, simplification et concentration. La difficulté d'identifier les points de la plaine de Troie actuelle avec les lieux désignés par Homère n'est pas une des moindres preuves à l'appui de notre opinion. Nous serions bien étonné si l'on trouvait jamais un emplacement qui répondit de toutes façons et sans objection possible aux indications d'Homère. Par suite aussi les objections tirées d'Homère contre tel ou tel emplacement sont bien faibles. Si on retrouve jamais la Troie assiégée par les Achéens, le témoignage d'Homère n'aura que peu servi à cette découverte ^ .

pendant insister sur ce fait qu'en comparaison de l'acropole sur le Bali-Dagh, cette partie que nous appelons pe^j'^e représenterait cependant une ville considérable et surpasserait de beaucoup tout ce qu'on peut attribuera Bunarbaschi. »

, 1) Comme le dit M. Gladstone, cité par l'auteur d'Ilios (p. 637), les aèdes conservaient certains traits propres à la plaine de Troie, et agissaient librement sur bien des points de détail. M. Schliemann lui-même fait à cet égard une espèce d'aveu (p. 658) : « Je ne soutiendrai pas que sa connaissance de la Troade et de Troie fût celle d'un habitant du pays; » il ajoute, il est vrai : « mais certainement il avait vu les lieux et ses descriptions sont trop exactes pour que nous admettions qu'il avait puisé les détails dans les mythes anciens. » Il les avait vus, soit; mais c'est en

Nous avons à nous demander tout d'abord quelle était la situation des vaisseaux. Un premier point de repère nous est donné au chant viii * ; le vaisseau d'Ulysse est au centre ; c'est là que se rend Agamemnon, qu'il déploie un grand voile couleur de pourpre, et qu'il prend la parole pour reprocher leur lâcheté à tous les Achéens. D'un autre côté, le vaisseau d'Ulysse, comme ceux d'Agamemnon, de Diomède et de Nestor est situé près de la mer ^. Ces deux indications peuvent-elles se concilier ? Oui, à la rigueur : on peut supposer que le vaisseau d'Ulysse occupe, par rapport aux vaisseaux d'Agamemnon et de Nestor, un point un peu en avant dans la plaine qui n'est pas le centre même du camp, mais d'une rangée de navires. On s'expliquerait ainsi comment Patrocle, revenant de la tente de Nestor, rencontre Eurypyle près du vaisseau d'Ulysse. Mais il semble bien que le poète, au xiv* chant, a été amené, par la suite du récit, à modifier la situation des navires : Agamemnon, Ulysse, Diomède, blessés, ont dû quitter le champ de bataille ; le mur qui protège les Achéens est tombé en partie; la

imagination qu'il les revoyait, quand il composait son poème, et ses souvenirs se sont modifiés suivant les lois de cette faculté. M. Virchow est très affirmatif sur un point : « l'aède divm, quel qu'il fût, est monté sur cette colline d'Hissarlik, c'est-à-dire sur l'éminence fortifiée ; de là il a regardé la terre et la mer ; autrement il n'aurait pas été si fidèle à la nature (Schliemann, Ilios, p. xi) ; il l'est moins sur un autre (ibid., p. 876) : « Il aura vu la place où jadis la cité s'élevait ; quanta la cité même, il n'en a eu que la vision et cela suffit. Personne ne peut donc espérer que les ruines actuelles correspondent à toutes les inventions du poème ; et quand il sera prouvé qu'Homère concevait beaucoup de choses gui n'existaient pas, on en arrivera simplement à cette conclusion, que l'Iliade n'est pas l'œuvre d'un historien, mais celle d'un poète. » Cette conclusion doit s'étendre selon nous à la description même du champ de bataille dans Homère.

t) V, 122. Cf. XI, 5.

2) XIV, 29. Cf. XI, 622.

64 l'invention

situation est critique. Les trois chefs principaux de l'armée ont évidemment à prendre des mesures énergiques, s'ils veulent échapper à un désastre complet ; or où un conseil peut-il être tenu, si ce n'est loin de la mêlée et le plus près possible du rivage? D'un autre côté, dans un pareil conseil, la présence de Nestor est indispensable ; or la place de la tente de Nestor a déjà été fixée au chant xi % et cela conformément au rôle qui est attribué à Nestor, en ce passage ; en effet il ramène un blessé, Machaon^ qui naturellement sera soigné loin de la mêlée ; il doit être vu d'Achille qui lui aussi est campé près du rivage ; il recevra Patrocle, et aura avec lui une longue conversation que le bruit de la bataille troublerait singulièrement, si Nestor était plus avancé dans la plaine.

Le chant xi nous donne un autre point de repère important. Eris, voulant exciter le courage desAchéens, se tient au centre, sur le vaisseau d'Ulysse, et sa voix puissante se fait entendre aux deux extrémités de chaque côté, jusqu'aux tentes d'Ajax et d'Achille, qui, confiants dans leur vaillance et la force de leurs mains, avaient tiré leurs navires le plus avant dans la plaine 2. Point de difficulté pour Achille ; il peut être à la fois près du rivage et très en avant, si l'on admet que le rivage forme une courbe convexe du côté de la mer. Mais comment concilier cette situation d'Ajax avec celle qui lui est donnée pendant la fameuse bataille sur les vaisseaux ? là, il est au centre d'une ligne de front. On peut dire, à la rigueur, qu'Ajax, tout en étant au centre, occupe comme Achille par rapport à Ulysse, une position extrême, et qu'il ne faut pas prendre à la lettre, chez un poète, le passage d'après lequel Eris se fait entendre à la fois de l^un et de Vautre côté. Toutefois on croit encore ici surprendre le secret du poète, secret qui se confond avec la naïveté de son art. Achille et Ajax, comme les plus vaillants et les plus robustes des Achéens, doivent occuper l'extrémité du

2) XI, 5 et sv.

LE CAMP DES GRECS ET DES tROYENS 65

demi-cercle que les navires paraissent avoir formé ; en cette même qualité, Ajax doit être, pendant l'assaut et l'invasion du camp, sur le point le plus menacé et le plus dangereux, qui est le centre. Au fond, la conciliation entre les deux indications est impossible ; il n'y a pas non plus une contradiction formelle, parce que les expressions restent vagues ; parce que la place assignée à chaque vaisseau n'est pas nettement déflnie. Ici encore, la conception du poète va en se précisant ; les nouveaux traits dont il a besoin, il les accommode comme il peut, et sans redouter la clairvoyance de ses auditeurs, aux traits qu'il a déjà fixés. Il y a, pour ainsi dire, continuellement invention et adaptation.

Quant aux contradictions avec le catalogue, on peut n'en pas tenir compte, attendu que cette partie du poème peut être considérée comme une pièce de rapport. D'ailleurs sur ce point, la place des vaisseaux, une seule est à noter. Le vaisseau de Protésilas, d'après le catalogue, est auprès de celui d'Achille ; d'après le chant xiii^, il est en avant et au centre, auprès du vaisseau d'Ajax. M. Nicolaïdes, pour concilier les deux passages, suppose que l'ordre du catalogue a été modifié ; il place Protésilas à la place des Abantes, conduits par Eléphènôr, près d'Ajax Oileus, chef des Locriens et, avec Aristarque d'ailleurs, applique le passage susdit du xiii"^ chant au vaisseau d'Ajax Oileus. Cette modification nous semble contraire à l'esprit du catalogue qui suit un ordre géographique assez rigoureux ; du reste, le passage du xiii"^ chant peut s'expliquer de la même manière que les contradictions précédentes. Protésilas était un des héros les plus courageux et les plus aventureux de l'armée, puisque le premier il avait débarqué sur le rivage de Troie ; son vaisseau par conséquent devait être au premier rang.

Nous ne trouvons pas dans Homère une description complète

66 l'invention

du camp achéen ; les traits destinés à nous le faire connaître sont épars, et s'ils sont assez nombreux, c'est parce que le poème est long. Nous apprenons ainsi que le camp est placé entre deux promontoires ^ ; nous devinons qu'il doit appuyer sa droite au Scamandre. Les navires n'ont pu, à cause de leur nombre, être placés sur une seule file horizontale ; ils forment plusieurs rangées, et comme le rivage est en pente, ils s'échelonnent comme les degrés d'un amphithéâtre ; un mur, flanqué de tours, les sépare de la plaine vers laquelle ils tournent leurs poupes. Quand ce mur a-t-il été construit ? après le débarquement semble-t-il d'après le chant xiv ; pendant l'action même de l'Iliade d'après le chant vu. Est-ce le même ? c'est probable. Y a-t-il donc contradiction? pas nécessairement, parce qu'on peut traduire ainsi le passage du xiv« chant : « les premiers vaisseaux qui étaient abordés avaient été tirés en avant dans la plaine, et c'était le long de leurs poupes que les Achéens plus tard, dans la dixièmeannée, avaient élevé un mur. » Au surplus, comme nous le verrons, le poète se plaît à confondre en une seule et même époque les événements des premières années du siège, et ceux des dernières ; on peut voir ici un effet de cette même confusion. Le mur était peu élevé au centre *, ce qui semble étrange, car les efforts des Troyens, en cas d'attaque, devaient porter surtout sur ce point;

4) Saus doute Sigée et Rhétée. Mais ceci n'est pas sûr. Il est à remarquer que le poète ue parle pas de l'embouchure du Scamandre qui se jetait dans la mer soit près de Sigée, soit près de Rhétée (Schliemann). Pourquoi le camp des Grecs n'aurait-il pas été entre Sigée et la baie de Bésika? Cela est contraire à la tradition, il est vrai. Dans ce cas, il faudrait admettre que le Scamandre coulait entre la ville et le camp, si on place la ville à Hissarlik. Au x' chaut (v. 428), les Lyciens, Mysiens, Phrygiens, Méoniens sont rangés du côté de Tbymbra. Schliemann place Tymbra à 500 mètres d'Âktsche-Kjoï. Cette désignation ne se comprend pas du tout, si les deux armées opèrent entre Hissarlik et l'Hellespont ; au contraire, elle a un sens très clair, si elles opèrent entre Hissarlik et la mer Egée.

2) xili, 683-4.

mais c'est que là aussi se trouvaient les héros les plus vaillants. Ils comptaient sur leur courage, et le poète invente cette circonstance assez invraisemblable, pour rehausser leur mérite. Derrière les vaisseaux, s'élevaient des tentes, plus exactement des baraques en planches, séparées par de nombreux passages, La tente d'Idoménée est un véritable arsenal ; elle resplendit des armes prises sur les ennemis. Celle d'Achille est bâtie sur le modèle de la maison héroïque, elle a son enceinte, son portique, son dépôt d'armes et de riches étoffes. Près du vaisseau d'Ulysse, qui, comme nous l'avons dit, était au centre, s'élevait un autel consacré à Zeus panomphéen, le dieu de tous les oracles ^ ; c'est aussi là que se trouvait l'agora générale ^ distincte (c'est le seul moyen de concilier les deux passages) de l'agora destinée aux chefs et située près du vaisseau d'Agamemnon ; c'est là par conséquent (on doit le supposer, mais Homère ne le dit pas), que le dixième jour de la peste, Achille convoqua les peuples, là que se passa la scène funeste du premier chant, la querelle entre Agamemnon et Achille ; c'est là aussi que les chefs, après avoir tenu conseil près du navire de Nestor, se rendent pour haranguer et éprouver l'armée au ii^ chant ; c'est en ce lieu aussi, par une suite naturelle de sa première destination, que les rois ont leur tribunal ^. Le poète nous dira même en partie comment le camp était approvisionné ; des navires venant de Lesbos apportaient le vin qui coulait dans les sacrifices, qui remplissait, aux heures des repas, la coupe pesante et profonde de Nestor, qui rendait le courage aux Grecs, et quelquefois, aux heures avancées de la journée, leur enlevait une partie de la raison. Mais d'où venaient le blé et les bœufs ? Homère ne le dit point, sans doute parce que l'occasion de le dire lui a

1) Vlii, 250.

bO L INVENTION

manqué. Thucydide suppose que les Grecs cultivaient la Chersonèse ^ : on voit la différence entre l'historien, homme d'état et le poète ; le premier songe aux approvisionnements les plus nécessaires ; le second nous donne seulement la provevenance du vin qui réjouit et réconforte ses héros, au milieu des travaux de la guerre.

Si on retranche de l'Iliade les catalogues et le x" chant, la Dolonie, dont l'authenticité était contestée même dans l'antiquité, on trouvera que l'Iliade nous donne fort peu de renseignements sur les Troyens, sur leurs alliés, sur leur camp lorsqu'ils passent la nuit dans la plaine, sur leur ordre de bataille. Evidemment ce sont là pour le poète des détails tout à fait secondaires, et auxquels les circonstances seules peuvent donner de l'intérêt ; par exemple, quand Agamemnon, au 11^ chant, veut ranimer la confiance des Achéens, il leur dit que s'ils étaient divisés par décades et que si on prenait un Troyen pour échanson par chaque décade, les échansons manqueraient à l'armée ; nous apprenons par là que l'armée grecque est au moins dix fois plus nombreuse que l'armée et même que la population troyenne. Mais ce renseignement ainsi donné, par manière d'argument, est-il bien exact, c'est-à-dire conforme même à la légende? on en peut douter. De même Hector irrité contre Polydamas et regrettant l'ancienne prospérité d'Ilios, nous apprendra que les subsistances nécessaires à Troie et à tant d'alliés, sont tirées de la Phrygie, couverte de vignes, riche sans doute en céréales, et de la Méonie, qui n'est pas seulement une contrée charmante, mais encore une terre grande et fertile ; que ces deux pays se sont enrichis aux dépens de Priam. Le renseignement est ici des plus vraisemblables ; mais ce n'est pas pour nous renseigner que le poète nous le donne ; il veut avant tout expliquer l'héroïque témérité d'Hector.

1) Thuc, V, 7.

En résumé, l'auteur de l'Iliade nous lève de temps en temps, comme font les dieux pour les héros, le voile nuageux qui s'élève sur le camp des Achéens ; il nous laisse entrevoir la disposition de vaisseaux et de tentes ; il nous fait apparaître à nos yeux tel ou tel détail pittoresque ; mais c'est tout ; il ne nous promène point dans le camp comme un guide; par instant même il nous laisse le soin de concilier des détails qui s'accordent mal ou paraissent s'accorder mal entre eux. C'est toujours le même procédé.

Page 1